LE DÉMON DE SOCRATE
. C'est peut-être ici le lieu de dire ce qu'il faut entendre par le Démoii de Socrate : c'est un sujet qui a provoqué dans l'antiquité et dans les temps modernes une légitime curiosité, sans recevoir une solution absolument satisfaisante et'généralement adoptée.
Je n'ai pas la prétention de mettre un terme à cette diversité d'opinions par une solution nouvelle; je me propose seulement, d'abord de mettre tout le monde à même de porter un jugement par un récit complet et impartial des faits; je rechercherai, dans, Platon et dans Xénophon, le sens qu'a pu attacher Socrate lui-même à ce phénomène soit intérieur, soit extérieur, soit subjectif, soit objectif; \q ferai connaître ensuite les opinions les pl^ij^^ coxi^^" dérables des anciens et des moder^^ç^ ,-\ -e^
(l) Ce que les AUemands appellent la ({
je me permettrai enfin de dire à mon tour ce que j'en pense.
Pour connaître les faits relatifs à cette circonstance un peu étrange et presque merveilleuse de la vie de Socrate, nous avons deux
sujet est immense, et quoique je sois loin d'avoir pu réunir tous les travaux qui ont paru, particulièrement en Allemagne, ceux que j'ai recueillis sont si nombreux que jV.n ai été. plutôt accablé que secouru. Je citerai ici seulement les plus importants. Dans l'antiquité Plutarque, De Geniq Socratis ; Apulée, De Deo Socratis ; Maxime de Tyr, Dissertation XIV.
Chez les modernes ; d'abord les, histoires générales de la philosophie ;
Oléarius, dans la traduction latine de V Histoire de la philosophie de Stanley.
Brucker, t. I, p. 543.
Teanemann, t. IT, p. 31.
Meiners,»^w^ de^ sciences^ t. 11, f. 399, et Mélan-ges, t. III, p. 5.
Éd. Zeller, Hist. de la PhiL des Grecs^ t. II, p. 61.
Puis des études où ca sujet intervient incidemment, et est toutefois traité avec des développements impor* tants ;
Schleiermacher , trad. allemande de Platon, t. II, p. 415.
Ast., Vie et écrits de Platon^ p. 483.
Rœtscher, Aristophane et son temps ^ p. 255.
Ënfm les monographies ou dissertations spéciales:
L'abbé Fraguier, De l'ironie de Socrate, Mém. de VAcad, destnscr,<t t. IV.
Besenbeck, De Gen. Socr., 1801^, Erlang.
Schwartz, Spec. Inaug.^ De Gen. Socr.^ Louvain,
témoins autorisés et considérables, dont les renseignements s'accordent sur presque tous les points, et dont on peut concilier par une explication naturelle les contradictions apparentes sur le seul détail où elles se produisent. La question de fait recevra donc de ces deux témoignages une pleine lumière ; j'y ajouterai quelques particularités emprantées, il est vrai, à des écrivains qui ne sont plus ni des contemporains, des concitoyens et des amis de Socrate, mais qui ne doivent pas être rejetés systématiquement lorsqu'ils s'accordent avec Xénophon ou Platon.
Socrate était persuadé qu'il se produisait en lui quelque chose de surnaturel, de divin, de démonique, qui lui donnait des signes sur les choses à veuir (1). Ce phénomène, qui s'était manifesté à lui dès son enfance, ne lui indiquait jamais, suivant Platon, ce qu'il avait à faire, mais se bornait à le détourner d'une démarche qui pourrait lui être funeste (2), tandis
Lelut, le Démon de Socrate, 1836, Paris.
Lasanls, Des Sohr. Leben, Munich, 1853, Volquerdsenn,Das Dœmonium des Sokr., K.i6l,^862. Frejmiiller, De Socrat. Dœmonio, Landahut 1864- {l)Plttt.,^poI.S.,31 c,d; Xén.,Jtfem. i , À- i»-.''™
P) Plat., Apoi. S., 31 d;ac., Dedrè,, i -^^iï*^"
quam impellenli, sœpe ïevocanli. » *^'.
que, si Ton en croit Xénophon, ces avertissements s'étendaient aussi bien sur ce qu'il devait faire que sur ce qu'il ne devait pas faire (1).
Ces signes prophétiques, qui se produisaient très "fréquemment, et dans les plus frivoles circonstances, ne l'avaient jamais trompé (2). Ils se manifestaient spontanément, sans être provoqués, ni attendus, ni désirés ; le Dieu lui parlait sans qu'il l'interrogeât (3). Aussi Socratey ajoutait une foi absolue, il y obéissait aveuglément comme à des avertissements d'en haut, comme à des ordres divins (4), dans les conjectures les plus graves de sa vie comme dans les choses les plus insignifiantes et même les plus triviales (5).
Le plus souvent le phénomène se manifestait sous la forme d'une voix que Socrate semblait entendre (6); mais quelquefois les termes employés par Platon et par Xénophon laissent
(1) Xén., Mem., 1, 1, 12; IV, 3, 12; ApoL, § 12; Plut., De Gen. Socr,, c. xi : to xwXo&v tq xsXeuov.
(2) Plat., ApoLy 40 a ; Xén., Mem., I, 1, 5.
(3) Xén., Mem., IV, 3, 13.
(4) Xén., Mem.j I, 1,5.
(5) Plat., Apol, 40 a.
(6) Plat., ApoL, 31 c ; Phœdr., 242 b : e^oÇa àxouaai. Ce mot est remarquable : Socrate ne dit pas qu'il •a entendu, mais qu'il a cru entendre. Xén., ApoLy 12 : 6mO.
supposer autre chose. Ainsi Xénophon le compare et Tassimile presque aux autres moyens par lesquels la superstition païenne cherchait à percer le secret de* Tavenir, c^est-à-dire nonseulement à des voix ou des bruits, ^ti/xcuçy mais à des choses visibles, av^u^oA*, tels que la rencontre de certaines personnes, le vol de certains oiseaux, où encore aux bruits de la foudre (1). Dans Platon, s'il faut, comme je le crois, appliquer au Génie Tapparition de ce songe qui est venu tant de fois le visiter pour lui prescrire de s'occuper de musique, il se présente sous une forme sensible, mais toujours différente (2). Un jour même c'est une femme* d'une grande beauté, vêtue de blanc, qui lui adresse directement la parole en des termes qui sont assez profondément gravés dans sa mémoire pour qu'il puisse les reproduire textuellement. Ailleurs Platon l'appelle un Dieu, ^f oV, le qualifie de gardien personnel, ô gV/rpo^o^, et, comme pour mieux marquer son existence objective et individuelle, le compare au tuteur qui devait veiller sur Alcibiade (3).
Dans un dialogue dont, il est vrai, l'authenticité est plus que douteuse, mais cependant
(1) Xén., JVfem., 1, 1, 3; id. Ajxd., 13.
(2) Plat., Phœd.y 60 e : âXXo n èv oXXyj ^^^ ^^y^i^x^^"^^
(3) Plat, Alcih., I, 12 ^^^ ^
iî8 VIE DE SOCRATE
dont Tauthenticité est contestée surtout à cause des détails donnés sur le Dœmonium, celui-ci devient clairement un dieu personnel et distinct à qui Ton peut offrifdes sacrifices et des prières (1).
Cette révélation surnaturelle ne survenait jamais qu'à Toccasion de circonstances particulières et de faits déterminés, qui intéressaient soit Socrate, soit quelqu'un de ses amis (2). On ne la voit jamais lui dicter une règle générale de vie, ou lui communiquer une doctrine philosophique, ou résoudre une question de morale; du moins elle touche rarement à la 'moralité même de Faction qu'elle interdit ou ordonne, et se borne à en faire connaître d'avance le résultat avantageux ou l'issue tantôt malheureuse, tantôt simplement ridicule ; souvent elle n'interdit que les paroles et arrête Socrate au moment où il s'apprête à parler, et pendant même qu'il parle (3).
Voici quelques faits à l'appui de ce que nous venons d'avancer (4).
(1) Plat,, Theag., 131 a.
(2) Xén., Mem., I, 1, 4.
(3) Plat., ^poZ., 40b.
(4) Antipater, dans un liyre perdu, mais que cite Gicéron, avait recueilli à ce sujet une foule d^anecdotes. Gic, De dw,, I, 54 : « Permulta collecta sunt ab Ànti- « patro quœ mirabiliter a Socrate diyinata sunt. *
Le Génie qui lui a interdit de préparer d^avance sa défense et lui a formellement défendu de continuer à s'en occuper un jour qu'il avait commencé à le faire, ne Tarrête pas une seule fois pendant tout son discours improvisé, comme il ne Tavait pas arrêté quand il était sorti de sa maison, ni quand il était monté au tribunal, quoique souvent, en d'autres circonstances, il lui eût ordonné de se taire au milieu même d'un entretien (1). La seule circonstance où une direction générale de conduite semble indiquée à Socrate par le Dœn onium , c'est lorsqu'il lui interdit de se mêler de 'politique; mais la raison qu'en donne Socrate nest pas tirée de maximes morales, mais uniquement du résultat funeste qu'aurait eu pour lui aussi bien que pour Athènes cette détermination, s'il l'avait prise, de participer activement aux affaires et au gouvernement (2). Le Dieu, o êei^, qui lui a donné la mission d'accoucher les esprits et lui a défendu d'engendrer et de procréer lui-même (3), yei/vf y, se présente pour l'empêcher d'appliquer de nouveau soa art à des amis infidèles qui s'en étaient mon-
(1) Xén., Mem., IV, 8, 5^ Plat., Phœd.^ 60 e.
(2) Plat., Apol., 31 d.
Theet.t 150 a.
très indignes (1), et lui interdit même pendant un temps assez long tout commerce et tout entretien avec Alcibiade (2).
Dans le dialogue avec Phèdre sur Tamour, sous Tombrage du platane oîi les deux amis sont assis, le signe lui apparaît pour Tempêcher de traverser Tllissus avant d^avoir, par une rétractation expresse, apaisé le Dieu irrité par son premier discours (3). Aristippe lui ayant un jour, envoyé vingt mines, Socrate les lui renvoya en lui disant simplement que le Daemonium ne lui permettait pas de les accepter (4).
Dans sa prison, il rêva qu^une voix lui disait: « Dans trois jours tu arriveras à la fertile Phthie (5). » Il dit alors à Eschine : « G^est dans trois jours que je mourrai. » Criton survenant et lui disarct que le navire de Délos arriverait le lendemain, Twf gV/ot/aw^, (que M. Cousin traduit par : aujourd'hui^ lisant sans doute
(1) Theet., 151 a.
(2) Alcib., l, 103 a, b. Le signe qu'à la p. 124 c, Platon appelle ôeo;, est appelé ^aiu.c'viov tC Je le remarque dès maintenant, pour montrer que si Xénophon les confond toujours, Platon ne les a pas, comme on Ta dit, toujours distingués.
(3) Phœdr., 242; Apul., De Deo S., p. 145.
(4) Diog. L., 11, 65.
(5) Iliad,, IX, 363.
€7rov(fti^y que ne donnent aucun scholiaste, ni aucun des textes que j'ai eus sous les yeux), Socrate lui répond que ce sera pour le jour suivant seulement, et il le conjecture d'après le songe quïl a eu : « J'ai cru voir, dit- il, une femme belle et majestueuse s'avancer vers moi et me dire : Dans trois jours, etc. (1). »
Ce n'est pas seulement en ce qui le concerne lui-même que Socrate reçoit ainsi des avertissements, mais encore en ce qui concerne ses amis. Dans son sommeil, il avait vu un cygne sortir en chantant de son sein. Platon à ce moment voulait partir pour l'arm^ée; son maître le fit renoncer à ce projet, ne doutant pas que son disciple ne fût l'objet de la vision, et que le présage ne fût de mauvais augm-e (2).
Sur le champ de bataille de Délium, d'après les indications de son Démon, Socrate désigne le chemin que devait suivre l'armée pour opérer sa retraite, sans crainte d'être poursuivie ou attaquée, et Pyrilampe, fils de l'orateur Antiphon, blessé dans cette fuite et fait prisonnier,
(1) Diog. L., 11, 35. Gic, De div., I, 25, ^^^01^^® ^® même fait et traduit le vers d'Homère :
Tertia te Phthiae tempestas laeta locabù
(2). Diog. L., 111, 5; Ménag., Ad L L; p^ ^ «^.
Dans Athén. , XI, 116 , une évidente v/^^i^,^ i Ae ^ rêve. ^\0 '©
122 VIB DIS SOCRATB
eut à se repentir avec beaucoup d'autres de n'avoir pas suivi ce conseil (1). Le Génie lui avait annoncé d'avance les désastreux résultats de l'expédition de Sicile et le sort funeste que devait y trouver Sannion, qui faisait cette campagne (2). Un jour Gharmide voulant disputer le prix de la course aux jeux de Némée, Socrate, averti par la voix du Dsemonium, s'efforça de l'en dissuader ; son ami résista et eut à déplorer plus tard son incrédulité (3).
Timarque était dans un repas assis à côté de Socrate : il avait comploté de faire périr Nicias, fils d'Héroscamaùdre, et se leva de table, avant la fin du repas, pour aller préparer et accomplir le meurtre ; Socrate, qui ne savait rien de ses desseins, entendit la voix, et, sur ses avertissements, voulut le retenir ; ce fut inutile, Timarque sortit, commit le crime et l'expia bientôt par la mort (4).
Les événements prédits par le Démon n'ont pas toujours une couleur aussi tragique. Griton,
(1) Gic, De div., I, 54; Plut., De gen. S.j c. xi.
(2) Plat., Theag.y 128 b, 129, et Plut., De gtn. S.,
c. XI.
(3) On De sait pas ce qui lui arriva : peut-être ces jeux commencèrent-ils, par les dépenses exagérées où. ils l'entraînèrent, la ruine el la misère où il tomba. Xén., Mem., III, 6, 14, et IV, 29.
(4) Theag., 129 b.
par exemple, veut faire une promenade malgré Socrate qui lui conseille de l'ajourner. Il est puni de sa résistance; il sort, une branche d'arbre le frappe à l'œil et le blesse douloureusecjent (l). Une autre fois, au retour d'une course faite avec ses amis, le Démon conseille è Socrate de ne pas s'engager dans le cliemin qu'on devait naturellement prendre : plusieurs se rient de ce présage, et tandis que Socrate prend une autre route, ils continuent la leur ; bientôt ils rencontrent un troupeau de jiorcs couverts de fange, qui, courant en face d'eux dans un sentier étroit, renversent et foulent aux pieds les ung, et les couvrent tous d'ordures et d'immondices (2).
Il est évident, pour Socrate, que les Dieux lui témoignent une plus grande faveur qu'aux autres hommes, en lui envoyant ainsi constamment, sur lui-même et sur les autres, des signes certains de l'obscur avenir (3) ; il se croit, il se sent l'objet d'une faveur particulière, mais parce qu'il la mérite, et il reconnaît que jusqu'à lui bien peu d'hommes, et peut-être, pas un seul, ont été honorés àce degré de lagrâce divine (4);
(1) Cic, De dw.,l,U.
(2) Plut. ,De gen. S., c. xi.
'mais néanmoins il no se croit pas pour cela Tobjet d^un privilège unique, et il conseille à Tun de ses amis d'essayer de l'obtenir des Dieux en leur obéissant et en les servant comme ïl le fait lui-môme, et peut-être, dit-il, fléchis par ses prières, ils lui révéleront aussi les événements qu'ils cachent aux autres hommes (1)*»
Socrate établissait Une séparation profonde entre les choses que la raison humaine peut atteindre, et celles qui lui échappent et dont les Dieux se sont réservé le secret, râ àl^nxet. C'est folie de les consulter sur celles qu'ils nous ont permis et même qu'ils nous font une loi de connaître (2) : or, de ce nombre sont assurément les déterminations morales, puisque, suivant lui, la vertu est une science, et peut-être la seule science humaine. C'est donc uniquement pour les choses qui se dérobent à notre esprit, qu'il faut avoir recours à la divination, et sur l'issue incertaine desquelles on peut interroger les Dieux, qui la révéleront à ceux d'entre les hommes qu'ils protègent (3). Le domaine de la moralité pure est donc tout naturellement ex-
(1) Xén., Mem,^ I, 4, 18 : wêpiTûv à^)iX(i>v àvd^ûiroic. Plus loin, le mot to ôsIcv remplace oî 6eoi, que nous trouvons dans cette phrase.
(2) Xén., Jkfem., 1,1,9.
(3) Xén., Mem.y 1, 1, 9, *•
clu des révélations du Démon; c'est ce que nous avons vu dans tous les exemples cités :
s'il conseille à Socrate de ne pas se mêler de politique, ce n'est pas que la vertu interdise au sage les fonctions de citoyen, bien au contraire;mais c'est que cela vaut mieux pour Socrate et pour Athènes. Le Dieu prévoyait, et peut-être n'était-il pas nécessaire pour cela d'être un dieu, que la mission que s'était donnée Socrate, de réformer les esprits et les âmes, de travailler au perfectionnement moral de ses concitoyens, . était presque incompatible avec les fonctions actives et militantes de la vie publique; il se serait perdu tout de suite , et n'aurait pas pu rendre à lui-même et aux autres le service qu'il leur a rendu. Celui qui ose se faire le champion de la justice et du droit, se mettre en travers des passions des hommes et leur reprocher leurs fautes et leurs erreurs, celui-là, s'il veut sauver sa vie, ne fûtce que pendant quelques années, ne peut pas se mêler à la vie publique et doit se retirer dans la vie privée (1).
• De même, si le Démon interdit à Socrate de songer d'avance à sa défense ; si, pendant qu'il parle à ses juges avec une liberté et une hauteur
(1) Plat.,^poZ.,31 d, e.
126 Vm DB SOCRATE
d'attitude, dont il ne pouvait pas méconnaître les périls, il ne l'aïrôte pas une seule fois, ce n'est pas parce que la morale lui fait un devoir de cette sincérité provocante, car cet ordre serait en opposition avec les conseils de prudence qui récartent des affairés de l'État ; mais c'est que l'issue du débat lui doit être avantar geuse, et si Socrate est persuadé que la mort n'est point un mal, c'est, en grande partie, parce que le Démon ne lui a. pas interdit un langage dont il connaissait les conséquences (!)•
Ce n^est que dans les derniers jours de sa vie qu^il lui est ordonné, à sa grande surprise, de faire de la musique ; on peut dire que dans cette prescription même, le Dœmonium ne s'écarte pas de son but habituel ; car en s'occupant de poésie, en mettant en vers les fables d'Ésope, Socrate ne croit pas remplir une œuvre essentiellement morale ; il a pu vouloir ressentir le charme magique que répand la muse dans Tâme; comme il le disait lui-môme, c'est au milieu de chants sereins et joyeux que l'honnête homme doit attendre et pour, ainsi dire espérer la mort.
En général donc, et dans tous les faits que nous venons de rapporter, le Démon n'est
(1) Plat., ^poZ., 40 b.
qu'une lumière qui éclaire pour Socrate les ténèbres de l'avenir et soulève pour lui seul l'épais rideau qui le cache aux hommes (1).
Maintenant, qu'est-ce que Socrate lui-même entendait par ce phénomène ? N'était-ce que la lumière claire et pure d'une haute raison, aiguisée par la grande expérience de la vie, fortifiée par la moralité de sa conduite, et l'allusion à une révélation surnaturelle u' était-elle dans cette bouche moqueuse qu'une forme de l'ironie ? Ou bien était-ce pour lui la vois, le cri de la conscience morale, ramenée à sa source céleste et divine, la voix de Dieu en nous?
Socrate, au contraire, croyait-il à des apparitions surnaturelles qui prenaient, pour lui seul, une forme personnelle sensible et une voix qui retentissait à ses oreilles ? De plus, ces apparitions lui étaient-elles envoyées par un Dieu particulier, un Démon personnellement attaché à lui, ou par cette divinité qui gouverne le monde, qui sait, voit, entend tout et est présente partout ?
Et, dans ce cas, comment expliquer cette croyance superstitieuse chez un homme d'un bon sens si rare, d'une raison si ferme, d'un
(1) Plut., De gen. S., c. x ; tlftii çoie; Iv ^„ , iS-ir
128 VIE DE SOCRATK
esprit si positif, si pratique, si critique? Gomment admettre cette disposition au surnaturel chez le philosophe qui, trouvant la science pleine et pour ainsi dire ivre des visions, des terreuts de la superstition, ^^ÇctKz^vfxhfiv i^AtrixÂra>v ka) fjLvdav-KAt ^uaièetifXfivUç^ dout Pythagorc et Empédocle Tavaient surchargée, Taccoutuma à ne s*attacher qu^aux faits, et à chercher la vérité par la lumière d^une raison froide et calme. vn^ovTi ao7û)(1)? Faut-il donc, contre toute Traisemblance, reconnaître dans Socrato une imagination enthousiaste de visionnaire crédule, une faculté extatique de ravissement ou un cerveau malade atteint de ces. affections nerveuses qui provoquent les hallucinations ? Était-ce un .hypocondriaque, une espèce de fou, ou encore un imposteur et un charlatan?
Toutes ces interprétations ont été et sont encore aujourd'hui soutenues, et les raisons* qui sont produites à Tappui de chacune d'elles sont si fortes ou au moins si spécieuses, que plusieurs des érudifs qui s'en sont occupés, ont renoncé à choisir et se bornent, après avoir exposé les faits, à dire que c'est un mystère impénétrable ou une énigme qui attend
(1) Plut., Degen. S., c. ix.
encore une solution peut-être impossible.
Bruckêr dit modestement : nonliquet (1). C'est ce que répète à peu près Meiners (2), et c'est aussi la conclusion d'un petit discours fort substantiel sur Socratc (3), du directeur du gymnase d'Oldenbourg, dont je regrette de ne pas savoir le nom : » Bœmonium, quid vere fuerit, confiteor ,• neque veierum scripta saiis explicare, neque receniiorum interpretaiiones evolvere atque explanare videri. »
Peut-être ne ferais-je que sage de m'en tenir à cette solution négative ; mais quoique je n'aie ni le droit d'espérer, ni l'espérance que je trouverai une réponse à toutes les objections, je me considère comme obligé par mon sujet, et je me basarde à dire ce que je pense, de ce phénomène moins étrange qu'on ne le croit.
D'abord, il faut bien séparer deux questions que l'on a souvent confondues en une seule, ce qui a contribué à jeter beaucoup d'obscurité sur "le fait à éclaircir. Qu'est-ce que Socrate entendait par le Dœmonium, et qu'est-ce que nousdevous entendreparlà ? Ce sontdeux questions, et à chacune desquelles on peut faire une réponse très- diffépente.
(2) Vermisckte phil. Sckrift., t. III, p. ^aq
(3) Programm. zum Oster. Exam., l§toj ' ng,.
130 VIE DE SOGRATE
Examinons la première :
Les passages que nous avons* cités déjà de Platon et de Xénophon, et ceux que je produis ici en note (1), prouvent évidemment que ,
(1) Xén., Mem,y I, 1, 9. Socrate oppose tout ce qui est du ressort de rhomme à ce qui est du ressort des dieux, qu'il appelle to ^aiw-oviov. (/c?., I, 4, 2). « Pour prouver que Socrate n^étaitpas un athée, je rappellerai ce que je lui ai entendu dire : ircpi tou ^aifi.oviou, » et Xénophon raconte alors la conversation de Socrate avec Aristippe qui ne sacrifiait pas aux dieux, toî;66oTç. [Id. IV, 3, 14.) Il ne faut pas mépriser les choses invisibles, mais apprendre par les phénomènes visibles la puissance des autres et à honorer to ^atp.oviov, qui est appelé dans le § 15 Tcb; ôecûç. (/c?., I, 1, 12.) Le Dsemonium lui donnait des signes de Tavenir; mais tous les hommes croient également que les dieux, tcù; deou;, leur donnent des avertissements par les oiseaux, la voix, les signes, les sacrifices ; seulement ils ne s'expriment pas de la même manière; ils disent .que ce sont ces choses extérieures qui les font agir, tandis que Socrate disait, parce qu'il le croyait, que c'était to ^ai(x.oviov. Pour avoir cette confiance en ces signes, il fallait bien qu'il crût à un Dieu qui les lui envoyât, ftsw. (/c?., IV, 8, 5.) Il avait commepcé à méditer son Apologie quand t* ^ai^ovtcv s'y opposa. Sans doute cette interdiction fut cause de sa mort; mais il ne faut pas s'étonner que le dieu, tô ôew^ ait cru qu'il était plus avantageux pour lui de mourir. Dans les Mem.^ I, 1, 1, les mots Oscb; où vofAt^wv sont expliqués par ^Tspa S'atjAo'via eiacpspuv, et dans Platon, Euti/ph.<f^ 6, Socrate se plaint que Mélétus l'accuse de faire et d'inventer des dieux : iroiviTriv deûv, xaivcO; iroiiQaavra Oecu;, fai-
' sant évidemment allusion à l'acte d'accusation, qui con* tenait, nous le savons, les termes : xoivà ^«4&ôvui.
LK DEUON IJl
pour Socrate, iiti/iivioy est l'équivalent d£ Sf7oy, et que ri ta-tahm' ri lùvj, sont les équivalents plus généraux et plus vagues de ô*sôî et de ai iitL II n'y a donc pas lieu de rechercher si iAiuhiav est employé adjecUve- - ment ou suhstantivement ; il est tour à four substantif et adjectif. Dans Xénophon, à chaque instant on trouve oJ Hai pour ji it~,ty ou ■ êeiç, et si nous voyons le mot adjectif dans la phrase de Platon, stliv n «aï iniftintv, nous le retrouvons là même, identifié à Ô éit'f, puisque le signe révélateur, qui vient d'êlre appelé i uan-ijtn roS Jsti^ov/ou, reçoit à la ligne suivante la dénomination de ri roû SiaC <r«f^e!ty (1). Aristote a donc raison de conclure que le Dsemonium est ' ou un Dieu ou l'ceuvre d'un Dieu (2).
Dans Platon, dans Xénophon, chez tous les Socratiques, tô^bw est fréquemment employé, sans qu'on puisse toujours distinguer s'ils veulent désigner un Dieu particulier faisant partie de l'Olympe mythologique, oubien cette essence divine et unique, suprêiûe et souveraine, qui, suivant eux, a or^nH^^ ^^ monde et en conserve l'harmonie, l
(1) Plat.,4poi.,31 c, d.
(2) Shet., 11,^, S.
132 VIE DE SOGRATE
dans son excellent livre sur V Histoire des idées morales dans Va^itiquité* prétend que cette expression est une hypocrisie de mots qui se perpétua dans toute Tantiquité, et permit aux philosophes de ne pas se décider nettement en paroles sur la question de Tunité ou de la pluralité divine (1). Je ne puis accepter cette accusation étendue à une si longue période de.
siècles; on n*est pas si longtemps hypocrite. Pour Socrate, on ne voit pas pourquoi il se serait abaissé à ce mensonge, et pourquoi il aurait déshonoré son caractère par cette restriction mentale ; il a bien prouvé, par sa vie comme par sa -mort, quMl savait appeler les choses par leur nom et dire clairement ce qtfil pensait (2). Ne pas dire ce qu'on pense, c'est le fait d'un esclave et non d'un homme libre, et qui a jamais, plus que Socrate, respecté ce titre et pratiqué les difficiles devoirs qu'il impose. Si donc il s'est servi du mot ro ^eTov, je ne puis croire que ce fût pour cacher sa pensée, et dissimuler par une équivoque .volontaire, d'ailleurs insuffisante et mutile, ce qu'elle pouvait avoir de hardi et de périlleux. Aristote me semble être le premier philosophe qui affirme en termes
\\) T. I, p. 148, note 1.
(2) Xén., Mem», I, 4, 2 : ïo)KpaTYi; xal ûoirt i-yî-Yvwaîttv,
clairs l'unité de l'Être suprême et du moteur invisible et immobile de l'univers, parce qu'il est, je crois, le premier à l'avoir clairement conçue. Dans Platon même, la théorie des Idées est là pour prouver combien la notion d'un Dieu unique et un répugne au génie grec, et combien, dans les esprits mêmes qui s'y élèvent, elle est vague et trouble. Le polythéisme est la vraie religion des Grecs qui, concevant Dieu à l'image de l'homme, le conçoiventnéeessairement multiple; lors même que le paganisme se dégage des représentations grossières et des mythes fantastiques qui l'épaississent et le déshonorent, l'unité qu'U entrevoit dans l'essence du divin et de l'invisible n'est qu'une unité de rapport, de proportion, d'harmonie, telle qu'on la peut concevoir entre les forces diverses et égales qui président à l'ordre de l'univers visible et du monde moral: ce n'est point une unité de substance, c'est une unité d'ordre. Ainsi, même suivant Platon, la pluralité existe au sein du monde. divin, mais en s'y conciliant, par des moyens ' qui nous échappent, avec une certaine uhité, et c'est là ce qui le distingue du monde sensible, dont lapluralité ne se laisse ni tnogtitet m ordonner, c'est-à-dire ne se ramèn^ n a à- ^'^" nitéet reste éternellement l'indéfini t'nr^^ï"''
134 VIE DE SOGRATE
Ces adjectifs ro $ftù-j, ri ècLi^iAov, ta â'jrsiftovy élevés par Tartiele à la fonction de substantifs, sont donc des expressions vagues des notions, mais loyales et sincères, correspondant parfaitement à rétat des esprits qui les concevaient, et loin de les dissimuler par des dehors trompeurs, elles sont elles-mêmes un témoignage et comme un document des doctrines.
Quelle notion précise se formait Socrate de ce phénomène ? Il est difficile et peut-être [impossible de le savoir; nulle part il ne Ta défini, et même, s'il faut en croire Plutarque, il se serait refusé sévèrement de donner, à ce sujet, aucun éclaircissement. Simmias Tayant un jour interrogé sur ce point, non-seulement n'en reçut aucune réponse, mais l'attitude de Socrate fut telle que personne n'osa plus désormais lui faire une semblable question (1).
Pour un homme qui aimait tant à interroger et à être interrogé, ce silence est remarquable. Socrate savait-il bien lui-même ce qu'il en pensait et ce qu'il en devait penser? Les phénomènes de cette nature, chez ceux qui les épro\ivent sans tomber dans une superstition crédule, sont accompagnés d'un .certain doute, d'une espèce de confusion, qui leur ôte et le
(1) Plut., Degen, S.^ c* xx*
LE DÉUOy f3N
désir et le goût d'en analyser toutes les circonstances, d'y penser et d'en parler ; c'est comme une faiblesse dont ils ont presque honte. Ainsi, comment veut-on qu'à la distance oii nous sommes des faits, lorsque celui qui les a éprouvés n'a laissé, sur ce sujet et sur aucun autre, .pas un mot écrit de sa main; qui, dans ses conversations avec ses plus intimes amis, s'est refusé à toute explication ; comment veut-on arriver à déterminer ce qui peut-être était resté pour Socrate obscur et confus? Il me paraît toutefois difficile de prétendre qu'il considérait le fait uniquement comme un phénomène psychologique; les expressions de Platon et de Xéuophon, les circonstances à ■ l'occasion desquelles il se manifeste, semblent prouver que Socrate croyait à une révélation eitérieure, sensible, et non interne et purement subjective. N'était-ce qu'une voix ou lui apparaissait-il une vision véritable î Plutarque fait dire à l'un des interlocuteurs de son dialogue, que Socrate méprisait et ne daignait pas écouter ceux qui prétendaient avoir eu des visions. Son Démon n'aurait donc pas été un fontôo^® ^^ une apparition visible à ses yeux, jj. . gexsX^" ment la perception d'une voix (1). ri> -o'^^^
(1) Plttt., De gen. S., C. ix : oi» qi^,, ^W"^"
cela qu'en parle Platon dans Y Apologie et le Phédon, et c'est peut-être la conclusion la plus simple, la plus conforme au caractère de Socrate, et au passage de Xénophon où il rappelle à Aristodème qu'il ne doit pas s'attendre à voir apparaître les dieux sous une forme visible. Cependant il ne faut pas repousser comme tout à fait inadmissible l'autre hypothèse. Platon, s'il est l'auteur de Théagès^ aurait-il, appelé une voix o i^r/rpoTro^y mot d'où il a été si facile de tirer plus tard le Trctpe^rpo^? Eût-il comparé une voix à un tuteur chargé de veiller sur un pupille? Gomment d'ailleurs se figurer une voix, sans se représenter presque involontairement l'être qui la fait entendre ! L'imagination qui s'est laissée prendre à la première de ces illusions est presque néiîessairement poussée à Ja seconde. Les voix de Jeanne d'Arc, qui éclatent d'abord au milieu d'une éblouissante lumière, finissent par prendre un corps, une figure, des membres ; ce sont des saintes et des saints enveloppés de vêtements blancs et la tête parée de riches couronnes. Il ne faut pas dire que l'état extatique d'une pauvre fille des champs, enivrée de mysticisme et l'imagination frappée, dès son enfance, de légendes surnaturelles , n'a rien de comparable avec l'état mental de Socrate, ce ferme et lu-
LE DÉMOK 137
mineux esprit, doat le tmit distinclif a été la puissance de réflexion, le sens droil, calme, positif, sceptique même, et dontio cai^ictère est l'ironie railleuse, qui s'était donné pour mission précisément de dissiper ces visions, ces fables, ces mythes qui troublaient l'imagination populaire et déshonoraient même la philosophie, et de n'avoir recours qu'à la raison saine et froide ; un homme enfin en qui se réalisa aussi parfaitement que possible l'idéal antique, mens satia in corpore sano. Ce serait méconnaître, je crois, l'état moral de l'antiquité tout entière, et d'autre part la grande originalité de Socrate. Ily a dans tous les esprits purement grecs un fonds incurable de superstition païenne; le polythéisme a si profondément imprégné les imaginations, que toutes les pensées prennent la forme de représentations visibles, et reçoivent un corps, une Sme, une voix. Xénophon défend vivement son maître d'avoir rejeté la croyance aux dieux de l'O- , lympe.
Si Socrate, ou plutôt Platon, traite assez dédaigneusement les mythes, il ne Iço ni^ P^^ au fond, se borne à les interpréter q,, v \q?> '^^ difier, usant en cela d'une liberté ^^ -rû^^^ ^^ permise aux poètes comme au:^ ^ï^ aO"^^*'- VEutyphron atteste, il est vraj^ \\vîV^ 0^ '^
138 VIE DE SOGRATE
concerne les fables religieuses, les sacrifices, les rites, Socrate aurait voulu changer les opinions pojpulaires; mais le début du Phèdre prouve que Platon lui-môme ne croyait pas bon de rejeter légèrement ou d'interpréter trop librement ces mythes, persuadé qu'ils renfermaient un élément religieux et sacré. Socrate, dit-on, seul entre tous ses compatriotes (1), ne s'était pas fait initier aux mystères d'Eleusis ; il croit à une Providence suprême, à un Dieu supérieur et souverain, mais il ne nie pas pour cela l'existence des dieux inférieurs et visibles, qui l'aident à l'administration de cet immense univers (2) ; il s'écarte en quelques points, je le sais, des opinions religieuses populaires, et particulièrement sur celui-ci, que les dieux ne s'occupent que des grandes fonctions de leur providence, et ne s'abaissent point à regarder la conduite des hommes (3) ; enfin, dans son Apologie ^ il est vrai qu'il s'attache à prouver qu'il croit à des dieux, soit anciens, soit nouveaux, plutôt qu'à démontrer qu'il croit aux dieux de l'Etat; mais tout cela est loin de démontrer qu'il n'admet pas l'existence d'êtres divins et surnaturels. Il
(1) LuC.> Demon^y C. II : |icvoc àiravrcàv.
(2) XéD., Mem.y IV, 3, 13. Le passage est mutilé et obscur.
(3) Xén., 1. 1, 19.
est constant, par le témoignage de Xénophon, qu'il sacrifiait aux dieux et sur les autels publics, et daus sa maison (1). Je n'attache aucune importance au fait relevé par Lactance, . qu'il jure par le chien et par l'oie (2) ; mais on n'en peut dire autant du fait qu'il obéit aux oracles, par conséquent il y croit (3); il y croit si bien qu'il en recommande l'usage à ses meilleurs amis (4). Le récit de l'Anabase est à cet égard très-remarquable : Xénophon ayant consulté Socrate sur la question de savoir s'il devait accompagner Gyrus dans son expédition en Asie, Socrate lui donne d'abord son»
avis, puis le renvoie à l'oracle d'Apollon, comme ont toujours fait, dit-il, les Athéniens dans les circonstances graves (5). Non-seulement il feit pieusement sa prière (6), mais il
(1) Xén., Mem., I, 1, 2.
{2) Frejmùller, p. 13; God. Hermaan, Prœf. ad Nvb. Aristoph., p. 28; Slallh., Apol. S., p. 22, note. (3} Xén., Jtfewi., I, 3, 4; Plat.,.4po(. S-, 21 b.
(4) Xén., Mem., IV, 1, 10, et XI, 6, 18.
(5) Anab., 111, 1,5; Cic, De div., I, 54. Ce qu'il 3 a de siDgulier dans celte circonstance, ce aom w looUts tout personnels de conduite et de prudeaf.Q qu'»-'^"*^ Socrate. En encouregeant ouvertement Xa Vio^'' ^^ craindrait de pusser pour l'ami de Gjrua ^. ^^9 (jOt^*^ quent de Lacédémone, et de se faire ainsi » ^** vv''^^'* aflïiire dans l'esprit des Athéniens. ^Ç. iy
{6) Xén., Mem., 1,3, 2. ^
140 VIE DE SOGRATE
ajoute foi aux rêves envoyés par les dieux (1); nous le voyons sujette des apparitions nocturnes qui lui donnent des ordres, et c^est
. pour s^affranchir des scrupules religieux qui le tourmentent à l'occasion de ces songes, qu'il essaye, un peu tard il faut Tavouer, de faire des vers. Il invoque Hélios (2) comme un dieu, et sa dernière parole est d'ordonner qu'on sacrifie pour lui un coq à Esculape (3), qui est non pas même un dieu, mais simplement un héros. Je sais bien qu'on ne peut guère s'empêcher de soupçonner une ironie dans ce vœu :
•on croit entendre Voltaire demandant à sa mort qu'on lui fasse dire une messe ou brûler un cierge à l'autel de saint Joseph ; mais, malgré son ironie, Socrate n'est pas Voltaire ; son âme ^st pénétrée d'un sentiment non pas mystique, mais religieux, et -c'est un sens qui a complètement manqué au grand sceptique du dix-huitième siècle. Il ne faut pas fermer les yeux- à l'évidence; l'antiquité tout entière a cru aux oracles et le scepticisme de Cicéron-ne les rej ette pas tous (4) . Sans être dupes des supercheries grossières et des fraudes visibles qui ar-
(1) Plat.
(2) Plat., 5i/mp., 220 d.
{S) Phœd.,118 B.
(4) Gicéron dit de Panœt us [Div., I, 3, 6) : « Nec ta-
lâchaient à Démoslhène le*cri ironique et indigné : La Pythie pliilippise ! les anciens même qui les ont signalées, ajoutaient encore une certaine foi à ces prédictions ; dans quelle mesure, avec quelles réserves, c^est ce qu'ils ne nous ont pas dit et ce que nous ne pouvons deviner. Mais quant à une inspiration personnelle, à des révélations faites par les dieux sur les choses à venir, Cicéron lui-même n'en conteste pas la réalité : « Celui qui se Uvre au repos avec un esprit bien disposé par de sages méditations et par un régime convenable, voit, dans ses^songes, des présages vrais et d'un effet certain; de même, dans Thomme éveillé, une âme chaste et pure est susceptible de trouver la vérité, soit par les astres, soit par les oiseaux, soit par les entrailles des victimes, soit par les autres signes, et c'est ce qu'on nous rapporte précisémeïit de Socrate, ce qu'il répète souvent lui-même dans les livres des socratiques: esse 'divinum quiddam, quodDœmonium appellat, oui semper ipse paruerit, nunquam impelleniiy sœpe revocanti (1). »
En sorte qu'on doit conclure d'abord avec Cicéron que,, dans tout ce qui regarde la divi-
« men ausus est negare vimesse diyinandi, sed dubitare « sedixit. »
(1) Cic, De div., I, 54.
142 VIE DE SOGRATK
nation, Socrate ne tétait pas écarté des sentiments des anciens philosophes (1), et ensuite que, par rapport à Texistence et à Tapparition d^êtres surnaturels, divins ou démoniques, entrant en commerce avec les hommes, il ne s'était pas dégagé des habitudes d^esprit et des croyances superstitieuses du polythéisme pour qui Tunivers entier était, comme le disait Thaïes, plein de dieux, ifé.vt(L ^A^pw ^gSy. La mythologie trace autour des imaginations grecques
un cercle magique et enchanté dont elles ne peuvent sortir complètement.
La croyance en des êtres surnaturels, démons ou génies, agents intermédiaires entre les dieux et les hommes, fait partie des dogmes de Torthodoxie païenne, s^il y a dans Tantir quitd quelque chose qui puisse être appelé de ce nom. Inconnue à Homère, elle est formulée systématiquement par Hésiode, le grand théologien grec.
Hésiode distingue trois espèces de démons :
les uns bons, gardiens des hommes, ^vaccxc; ivif^Zvj revêtus d^un corps aérien, ik^di iaaàfjny^i, et chargés de visiter la terre pour y surveiller les . bonnes et les mauvaises actions : ces démons
(1) Gic, De div*y I, 3, ô : « Quod ad diyinationem |
attinet mansit in antiquoram philosophorum senien- '
lia. » ^ t
ne sont autre chose que les âmes immortelles des hommes de l'âge d'or; les autres, issus des hommes de la race d'argent, vivent sur la terre, et ceux qui, pendant leur vie, ont été des hommes de la race d'airain, demeurent dans les ténèbres de l'Hadès. Cette doctrine, née peut-être d'une inspiration orientale (1), n'en est pas moins la foi commune de tous les Grecs, et c'est avec raison que Plutarque (2) en rapporte, sinon l'origine, du moins la. première exposition systématique à Hésiode. Dans Ménandre, presque contemporain de Platon, le démon est déjà l'ange gardien (3), et il est appelé le bon raystagogue de la vie. Platon fait du démon un intermédiaire entre Dieu et l'homme, chargé d'opérer toutes les fonctions de la divination (4). En effet. Dieu ne se révèle pas directement à l'homme, et ce n'est que par l'entremise des démons, rstî iitiiioviov, qu'il
(1) Miinler, De religion. Babyl., p. 18.
(S) De defect. orac, 10. Alhénagoras (Leg. pro Christ., p. 8) a tort de l'attribuer à Thalèa. (3) Meiaek., Fr.Foet. corn., IV, p. 288 :
(4) Plat., Symp., 202 e : ri Ja^ov.o» ^^.
144 VIE DE SOGRATE
communique et s'entretient avec nous. Dans le Politique, Platon assigne au Dieu suprême la fonction de veiller à l'ensemble de Tunivers, et donne aux dieux inférieurs des attributions subordonnées et spéciales. Ces dieux sont appelés ici (1) êîot. VBpinomis distingue trois sortes d'êtres : l'être divin, to ^e/oy, l'âme et les cinq corps matériels desquels naissent trois espèces nouvelles : les unes composées de terre, les autres composées de feu; entre ces deux espèces se placent les démons, /ot/>ovgf, faits d^éther, d'air et d'eau, tels que les nymphes, et dont les fonctions "ne sont pas déterminées (2). .
La croyance à des êtres surnaturels, agents des dieux et intermédiaires entre eux et les hommes, était donc universellement acceptée, et rien n'autorise à croire que Socrate fait à cet égard exception.
Parmi les faits que nous avons rapportés de sa vie, plusieurs, entre autres celui du siège de Potidée, montrent qu'il y a en lui un levain d'enthousiasme, une disposition à l'extase, qu'il n'est pas nécessaire d'expliquer par une organisation physique particulière; cette ten-
(1) Polit. 271 d.
LE DEMON 14 a
dance extatique, qui d'ailleurs se manifeste rarement, est toujours tempérée par une raison maîtresse, un bon sens pratique, un esprit de réflexion et d'analyse qui ont dû en arrêter les écarts.
Tiedemann explique cette disposition par le haut degré d'effort qu'exige l'analyse des idées abstraites, et qui, dans certaines organisations, a pour effet, pour ainsi dire mécanique, de pousser à l'extase et au ravissement : « La profondeur de la méditation opérait en lui une insensibilité presque absolue qui touchait aux ravissements extatiques (1). » Or, ceux qui ont cette disposition prennent volontiers pour des réalités extérieures et sensibles les pensées soudaines qui leur montent au cerveau, les illuminations rapides qui éclairent leur esprit, les images^ fortes et vives dont la pensée s'enveloppe dans leur intelligence échauffée et ébranlée.
J'avoue, quant à moi, que je ne vois pas tout cela dans Socrate ; ce n'est ni un Spinoza ni un Hegel, enfermés dans les doinain®^ ^* l'abstraction, courbés sous l'effort d'iiïie ^'^^ lactique vide, ivres de métaphysiq^ ^^ ''^"
même pas un Platon qui s'envole & ' , fAXe-
[l) Tiedem., Oeist derSpecul. Pkii
146 VIE DE SOGRÀTfi
la poésie auprès du groupe radieux et du chœur éblouissant des idées pures. Socrate n'^analyse que des faits, des faits de la vie sociale, politique, domestique, des réalités de Tordre le plus positif et souvent le plus vulgaire.
Les analyses que contiennent les Mémorablés de Xénophon et les dialogues où Platon semble s'être particulièrement attaché à reproduire fidèlement les discours de son maître, n'attestent pas un effet surhumain de méditation ardente, ni une concentration pénible, une tension fatigante de la pensée appliquée à se surprendre elle-même dans son mystérieux travail et son mystérieux objet.
Pourquoi vouloir tout expliquer? Ne pouvons-nous pas nous contenter des faits ?
L'originalité de Socrate et ce qui rend sa physionomie unique dans l'histoire de la philosophie, et même dans l'histoire générale , c'est d'avoir uni l'esprit critique, le génie de l'analyse, le goût du libre examen et du doute, un sens pratique admirable, à une foi religieuse sincère, à un enthousiasme ardent et profond, à une tendance à l'extase, ou du moins, à une faculté qui peut y porter. Il a la malice et la verve d'ironie ciitique de Voltaire, et excelle comme lui, autant qu'il se plaît, à rendre ses
LE DâHON 14
ennemis ridicules ; mais, en même temps, il Ja fermeté morale et la force dialectique d' Kant, et, de plus, à la patience et à la tempe rance d'un saint, il joint l'intrépidité d'un s6i dat. En un mot, il unit avec une rare et égal puissance des facultés qui semblent s'exclure la prose de la vie réelle et la poésie de la vi idéale, ïnta-i^tv 3-ii.a. iTTtavid^aiv (\); c'est là le trai caractéristique de Socrate.
Rechercher les causes de cette origina lité si remarquable, de cette personnalité s forte, se demander pourquoi un homme es ce qu'il est, c'est poser des questions qu n'ont pas, suivant moi, de réponse : ni la race ni le milieu, ni le moment n'expliquent le mys tère de l'individualité. Je crois donc que So crate a été, et il n'y a pas contradiction, à li fois un inspiré et un critique, etque, sans abdi quer la raison, il a pu s'imaginer qu'une voi: surnaturelle, peut-être accompagnée d'une vi sion, lui annonçait l'issue des événements venir.
Remarquons bien que c'est là toute IgEonc^^o du Dœmonium, car ce n'est pas suf „qq Qî^ ou sur une inspiration révélée paj \ , rt\Vi ' crate s'est chargé du rôle hardi e^ ^^' .\crii:''
réformateur des mœurs comme des idées de son pays et de son temps.
Sa vocation est divine cependant,' et son af)Ostolat lui est ordonné d'en haut; mais il les rattache aux croyances les plus répandues et les plus autorisées de l'antiquité, c^Q^t-à-dire aux oracles et au plus célèbre des oracles ; c'est au dieu de Delphes, c'est à Apollon et non au Dœmonium qu'il obéit, en se consacrant à l'étude et au perfectionnement intérieur de luimême et des autres (1).
Maintenant, qu'août pensé les philosophes et que devons -nous penser de ce phénomène ?
Il paraît certain que les contemporains de Socrate y ont yu un dieu particulier; c^est évidemment le point de vue des accusateurs.
(1) M. V. Cousin (Mém, sur Socrate, p. 392), n'est pas de cet avis : « Il cherchait Dieu, dit-il, et s'en inspirait sans cesse; il le sentait particulièrement darn^ cette voiœ in" time et puissante du cœur, qu'il consultait comme un oracle et qui était une sorte de démon, c'est-à-dire,- suivant le sens populaire du mot, un enfant des dieux, un intermédiaire entre les dieux et les hommes. C'est dans sa conscience, comme en un sanctuaire, qu'il accueillait pieusement les ordres de ce génie suprême, i» Je crois, au contraire, que la théorie de Socrate exclut précisément l'intervention du surnaturel dans les questions d'ordre moral. Pour les réso^idre, l'a raison, suivant Socrate, sufQt, et la conscience.
Ce qu'ils lui reprochent, ce n'est pas d'introduire le merveilleux dans la croyance, c'esl d'introduire des êtres surnaturels qui ne soni pas consacrés par la tradition et autorisés pai la loi ; en .un mot, c'est d'innover en matière religieuse : sur ce point, Socrate sedéfendmal et se borne à dire qu'il ne nie pas l'existence et l'inters'ention, dans la vie humaine, des dieux, soit anciens, soit nouveaux.
Plutarque de Ghéronée pose d'abord en fait que ce n'est pas uue fable, -^ivior, puis, après avoir fait suggérer par un des interlocu' teurs que le Dœmomum pouvait bien n'avoii été qu'un éternùment, il repousse cette opiuioi par la raison que c'eût été là un signe hier fortuit et bien puéril pour déterminer les ac tioni d'un homme tel que Socrate.
Quanta lui,il semble pencher pour l'iiypothèst qui voit dans !e Génie une simple faculté, noi pas même une faculté particulière et distincte mais une portion de cette sagacité naturelle i tous les hommes, que le philosophe aurait foi tifiée par l'expérience, et qui, dirigée çat-ur raison supérieure, le déterminait à aS^^ ^^' les conjonctures difficiles et embaj-j,. ' ""'
(1) Plut., De gen. S., c. let xi. O^ ' V
que ne détermine pas neltement la j* Mi\. tj^ a, stances, toujoursp8rUciilières,oùIeDi ^\,\ b^
150 VIE DE SOGRATE
« Ce n'était pas une vision, mais la sensation d'une espèce de voix, ou plutôt l'intelligence de certaines raisons qui pénétrait l'esprit de Socrate 'd'une façon toute merveilleuse; son âme, pure et exempte de passions, était directement en rapport avec l'entendement divin, et Tentendement divin pour lui montrer les choses, n'avait pas besoin de produire des sons, d'émettre des articulations vocales ; il frappait la partie intelligente de son âme en lui présentant l'objet lui-même dans sa nature et son essence ; en d'autres mots, l'entendement divin mettait en rapport immédiat l'objet pensé et le sujet pensant : or, pour produire cet effet, l'entendement divin n'a besoin que d'une influence trèslégère et d'une action à peine sentie, car c'est le propre de la nature de l'âme que, dès qu'elle est touchée extérieurement par la raison, ^vpAôe:/ U-TTTOfji.iyyi j elle se porte vers l'objet intelligible. Pour donner le branle à Tintelligence, il faut un coup du dehors ; mais ce coup peut n'être pas sensible ; la parole, véhicule de la pensée humaine, agit sur les pensées d'autrui, mais d'une manière obscure, tandis que la pensée des démons, toute lumineuse, agit profondément et rapidement sur nos âmes. Ces
LE DÉMON Ibl
raisons, ces discours des démons, sont répandus partout (1); tous les hommes peuvent entendre ces voix silencieuses, ces paroles muettes ; mais tons ne les entendent pas, parce que lears passions et leurs vices troublent l'action de leur intelligence : et voilà au contraire pourquoi l'âme céleste et divine de Socrate les entendait si clairement. » '
De cette explication confuse et obscure, où, pour expliquer la nature et les actes du Démon de Socrate, Phitarquefait intervenir, d'une part, la théorie d'Aristote sur l'entendement agent, et, de l'autre, la croyance en des démons pai lesquels, sans doute, s'opère toujours l'action de Pentendement divin sur la raison humaine, il semble résulter que le Démon de Socrate n'était aux yeux de Plntarqu^ qu'une faculté de Tintelligence, commune à tous les hommes mais qui était plus puissante et plus pure chez un homme étranger aux passions et aux faiblesses de l'humanité.
Ce n'est pas le sentiment d'Apulée qui, clairement, nettement, en fait un Dieu patticuli^i Il distingue trois sortes de démon^ • \qs â^^' humaines encore unies à des corv,ç^ ..-g à.ïî
(1) Plut., De gen. S., c. xi : c! tji^
humaines qui ont été et ne sont plu? soumises à cette union, telles que les démons d'Hésiode (1); enfin les démons qui ne l'ont jamais été, tels que le Sommeil et l'Amour. C'est à cette dernière classe, qui est la plus élevée, qu'appartient le Démon de Socrate, qu'Apulée décrit en ces termes '.prorsus custos, singidaris prcefectuSy domesticus speculator, Lar coniubernio familiaris (2).
Et ce gardien céleste communiquait avec lui non-seulement par la voix, mais par des apparitions réelles.
« Equidem arhitror non modo aurïbus Socratem^ vertwi etiamoculis signa Dœmonis sui usurpasse. Nam freqitentiics yion vocem, sed signum divinum sibi oblaticm prœ se ferëbai.
Id signum poiest *et ipsixJLS Dœmonis species fuisse, quam solus Socrates cernerety ita ut ftomericus Achilles, Minervam. »
Ce don de voir les dieux, ce privilège, il le devait à la pureté de son âme et de sa vie, dit Apulée, d'après la théorie des nouveaux pythagoriciens.
Les Pères de TÉglise adoptent Tinterprétation des néoplatoniciens, et font, comme eux,
(1) ÊpYM V. 122.
(2) Apul., De Deo S., p. 143, éd. Nisard.
LE DÉUON 1o3
du Démon de Socratc un être réel, une nature' intermédiaire entre Dieu et les hommes, un 'Ttâft^ot, suivant l'expression de Tertullien (1) et do Justin (2), qu'on pouvait si facilement tirer du passage de Théagès que nous avons cité plus haut.
D'accord sur ce point, ils se divisent sur la question de savoir si c'est un bon ou un mauvais ange. Tertullien (3), saint Gyprien (4), Minutius Félix (5), Lactance (6), en font un démon pervers, un vrai diable, suppôt de Satan, pessiinum pœdagogum, spiriium insincerum, et si aveuglé dans sa perversité, qu'il attaque et vise à ruiner la croyance dans les faux dieux, c'est-à-dire une religion qui faisait sa seule force. Saint Justin, au coniraire, y reconnaît une nature angéliquc, parfaitement bonne, et dans Socrate presque un précurseur du Christ. Il dit en propres termes « que le Verbe divin commença à opérer chez les Grecs par Socrate, ce que lui-même, devenu chair, accomplit plus tard chez les Barbares. » C'est un
(1) TeriuU-, De anim., c. 28.
(2) Jual. martyr, Apot., 11,65.
(3) Deanim., c, i; ApoL, c. xtv,
(4) Devanit. idol., VI.
p) Octav,, c. xm, 8.
(6) Institut., "VI, 15.
154 VIE DE SOGRATE
homme inspiré de l'esprit, Ao?'oy, et presque un de ses martyrs. Ce sentiment, adopté par Clément d'Alexandrie (1), Eusèbe (2) et môme saint Augustin (3), vient encore d'être doctement soutenu par Freymûller (4). Les modernes, on le comprend, se sont placés presque tous à un point de vue très-différent : Lamothe Le Vayer (5), Richard Simon (6), Souverain (7), Charpentier (8), voient, dans le Dœmonium de Socrate, un phénomène tout interne, qui se passe dans la partie la plus noble de la raison, et Téclaire comme une étincelle de la raison divine. L^abbé Fraguier (9), suivi par Forster (10), soutient que c'est par son ironie habituelle que Socrate appelle Dœmonium ce qui n'était en réalité qu'une faculté de sou âme, la conscience ou la raison. M. Stapfer (1 1) veut que le Démon soit la déification
(1) Strom.y 1. V, c. xiv.
(2) Prœp. Bv., XIII, 13.
(3) De civ. DeU VIII, 14.
(4) Dedœm.S.A^i.
(5) 0pp., t. m.
(6) Hist, criU de V Ancien Testament, 1. I, c. xiy, p. 85.
(7) Platonisme dévoilé.
t9) Acad. inscript. y t. IV, p. 360.
(10) Not. ad Plat. Eutyphr., p. 3 a^ b.
(11) Biog. univ., Michaud.
de son instinct moral, le for intérieur, considéré comme le sanctuaire de la divinité et Torgane de ses oracles. La première de ces interprétations, qui ne voit làqu^une forme ironique de langagp, n'est pas d'accord avec le ton dont Socrate parle du phénomène, avec Timportance qu'il j attache et la gravité de quelques-unes des circonstances où il le fait intervenir, par exemple son jugement. D'ailleurs Xénophon, qui ne mentionne jamais Tironie, nous dit qu'avec ses amis il parlait toujours naïvement et simplement (1); mais cette objection ne s'adresse qu'à la manière dont oh interprète ici Topinioti de Socrate. Pour la question qui nous occupe, c'est-à-dire de rechercher l'opinion qu'il faut s'en faire, je ne puis admettre non plus qu'on y voie la conscience qui se rapporte à la moralité. La conscience pose une règle de conduite; on juge d'après cette règle les faits particuliers. Nous ne voyons rien de semblable dans le Dsemonium de Socrate, qui ne lui parle jamais que de cet inconnu dont les dieux se réservent la connaissance, de ces secrets de l'avenir qu'ils nous ont cachés, et peuvent seuls nous révéler
I[i6 VIE DE SOGRATE
par des moyens surnaturels, tandis que la loi morale est du ressort de la raison.
Plessing (1) croit que le Dsemonium n'était rien du tout qu^un calcul de prudence politique ; il faut avouer alors que. le calcul a été bien mauvais. Meiners (2) y voit le rêve d'un visionnaire, Hegel (3) l'effet d'un état malsain de l'esprit, comme le magnétisme animal ou le somnambulisme ; il rattache ce phénomène aux états extatiques dans lesquels fut surpris quelquefois Socrate, et qui n'y eut que peu de rapport. Enfin, M. Lelut le considère comme un phénomène d'hallucination dû à une maladie nerveuse, et fait nettement de Socrate un fou : il est vrai qu'il le met en bonne compagnie, non-seulement avec Cardan et Swedenborg, mais avec Luther, Pascal et Rousseau.
Pour moi, j'imagine que Socrate a été le jouet d'une double illusion, où je ne vois rien de maladif, ni rien de contradictoire. Socrate a possédé ou cru posséder la faculté d'un pressentiment des choses à venir, et il l'a rattaché à une révélation surnaturelle sous la forme d'une voix qui frappait ses oreilles, et peut-
(1) Osir, et Socrat.y p. 185, cité par Wiggers, Socrat, p. 40.
(2) Vermischt. phil. Scrift,^ t. III, p. 41.
(3) Gesch. d. Phil, t. H, p. 94-191.
être d'une \'ision qui se préseutait à ses yeux. Je ne me laisse pas arrêter par l'objccliou qu'il est peu naturel qu'un homme si sensé et si perspicace ait vécu toute sa vie sous l'empire d'une illusion dont il était la dupe. Bans les plus grands esprits, il y a un coin secret où se cachient la chimère et l'illusion; ily a un élément de 'superstition presque incurable dans la nature humaine. On le retrouve dans les esprits les plus incrédules quand on peut les percer à jour, et certainement il doit se retrouver dans les imaginations païennes, tout imprégnées du merveilleux mythologique, et qui ont eu tant de peine à s'en délivrer; mais ces croyances superstitieuses, chez Socrate comme chez tant d'autres, ont pu s'unir à la raison la plus ferme, au Lon sens le plus pratique, à la vie la plus active, et même au scepticisme le plus hardi.