‹ Vie de SocrateChapitre 34 sur 114 · II · texte numérisé non relu

II

Athénien de naissance, dans Tîle de Chypre, où probablement il " tenait école de rhétorique (1). Pour qui a-t-il écrit le ou les discours qu'on lui prête ? Il n'est pas probable que ce fût pour Lycon, orateur distingué lui-même. La lettre supposée d'Eschine qua nous- citions tout à rheure, dit que ce fut pour Mélétus, qui n'en profita guère, s'il faut en croire ce récit ; car il l'avait appris par cœur, comme font les écoliers leurs déclamations, et lorsqu'il fut monté à la tribune de l'accusateur, il se troubla, perdit la mémoire, et finalement , ayant compromis par cet échec sa réputation et la force de son discours, fut obligé de descendre au milieu de la risée universelle. Suidas et Thémiste prétendent qu'il fut écrit pour Anytus ; mais nous savons que dans sa haine pour les sophistes, Anytus avait rompu tout commerce avec eux, et qu'il devait partager la répulsion, commune à tous les hommes politiques de ce temps, contre les logographes (2).

Fréret, et avant lui Bentley (3), ont fait observer, après Phavorin, que ce discours de Polycrate n'était pas authentique. Il résulte, dit Fréret, du préambule de Y Éloge de Busiris d'I-

(1) Cf. Spengel, Arti, Script^ p. *75.

(2) Thém., Ora^., XXIII; Plat., Phœdr.,231.

(3) De ep. Socr., Orell., § 6.

socrate, « que ce Polycrate était un sophiste de son ternes, qui, pour donner des preuves de son éloquence et pour montrer combien le choix des sujets lui était indifférent, avait composé deux déclamations, Tune contre Socrate, l'autre en faveur de Busiris. Cependant Tauteur de Targument du Busiris d'Isocrate soutient que ce discours de .Polycrate était celui par lequel Anytus avait fait condamner Socrate, sans songer que cela est formellement contraire à Isocrate lui-même. » Rien dans le texte du discours d'Isocrate ne me paraît contraire à l'argument cité : c'est donc par d'autres raisons qu'il faut se décider. Phavorin avait remarqué qu'il était question dans le discours de Polycrate du rétablissement des Longs MurSj qui n'eut lieu par les soins de Gonon que six ans après la mort de Socrate. Il serait donc impossible d'y voir un discours réellement prononcé dans le procès, et puisqu'il a existé, il est plus naturel d'y voir une composition d'école, nn exercice de rhétorique, une déclamation sophistique enfin, comme celle dont le sophiste se vantait dans Y Eloge de Busiris^ et qui ne valait pas mieux, suivant Isocrate; ce travail se- rait alors comme le pendant, dans le sens opposé, de Y Apologie de Libanius. Tout en admettant cette conclusion, M. K. F. Hermann

a soutenu avec insistance (1) que cette pièce était antérieure à la mort de Socrate *et aurait été inspirée par le même sentiment qui dictait à Aristophane, tant d'années avant le procès, la pièce des Nuées. Au moment du procès, dit le savant professeur, Polycrate vivait à Chypre et la réputation de Socrate ne pouvait pas être, dans cette île, assez éclatante pour fournir un sujet suffisamment intéressant à une composition sophistique»D'ailleurs,nous savons par le^ sohoUes d'Aristide (2) que Lysias avait fait un discours pour Socrate en réponse à Polycrate (3). Or, cette Apologie de Lysias a été faite, on le sait, du vivant de Socrate, et si elle est une réponse à Polycrate, Toeuvre du sophiste était donc antérieure à celle de Lysias et à fortiori à la mort du philosophe*

Mais Y Apologie de Socrate par Lysias, signalée par les anciens (4), a été écrite, non pour lutter d'habileté avec un rival de talent oratoire, mais pour servir aux débats judiciaires; il est peu probable et presque incroyable que le

(1) Gesch, u. Syst. d. Plat Philos., t. I, p. 629, et De S ocrât, accusât, p. 15.

(2) T. HT, p. 319 et 480.

(3) Spengel, Artt. Scrtpptt.^ p. 141 i àç Ao(»i«ç h t

(4) Schol. Plat, Apol, 18 b; Diog. L., II, 40 et 41.

LE PROcès 227

rhéteur Polycrate ait choisi pour thème d^une amplification de rhétorique, une accusation contre Socrate, au moment même où pesait sur la tête de cet innocent une accusation réelle et dangereuse; mais M. K, F. Hermann ajoute qu'il n'y a pas dans le discours de Polycrate la preuve qu'on veut y voir, d'une œuvre postérieure au procès. Selon lui, le sophiste avait parlé des Longs Murs, 6t c'est Phavorin qui ajoute, en le citant, qu'ils ont été rebâtis plus tard par Gonon. Je ne vois pas sur quoi s'appuie cette interprétation ; comment Phavorin aurait-il, d'un détail ajouté par lui-même, conclu à l'authenticité de la pièce? On pourrait pour tout concilier, admettre que les mots -rpoç TioxvKpartiv ont été ajoutés par mégarde ou par légèreté dans les scholies d'Aristide, ou bien, et c'est l'opinion de M. Spengel, que Lysias, refaisant ou éditant son Apologie, l'aura adressée, peut-être avec une lettre, à Polycrate^ ou encore qu'il en aura composé une autre après avoir eu connaissance de celle où le sophiste attaquait une mémoire qui lui était chère. En tout cas, il paraît à peu près prouvé que Polycrate ne joua aucun rôle, ni de sa personne, ni de sa plume, dans la condamnation de Socrate et ne doit pas figurer parmi ses accusateurs. Du reste, ses accusateurs n'étaient pas ses

seuls ennemis; outre une colère inquiète et sourde, outre un soulèvement général de Topinion publique, aveugle ou aveuglée, des inimitiés personnelles avaient dû travailler à le^ perdre; nous ne connaissons pas tous les noms, mais nous en connaissons du moins quelques-uns.

C'étaient Thrasymaque de Ghalcédoine, orateur passionné et violent, que Platon nous peint comme une bête féroce, prêt à se je ter sur Socrate pour le déchirer à belles dents (1) ; peutêtre est-ce ce personnage que Platon nomme an orgueilleux logographe, et désignée la fin de YEuthydème comme un des ennemis acharnés de Socrate (2); Antiphon, nommé par Diogène (3), qui exerçait le métier de devin, expliquant les songes et les prodiges, et se mêlant à ses moments perdus, s'il faut en croire Hermogène, de faire celui de rhéteur et de logographe (4) ; un Antilochus de Lemnos ,

(1) De Rep., 336 b : âoirip Nptov ^xtv tic ^(<>£c «<>( ^lapir»-

(2) Euthyd.j 305 c. C'est ropinion de Winckelmann, 'Prolegg* ad Euthyd. , p. xxxiv. M. Stallbaum croit

qu'aucun individu n'est désigné et que Platon dépeint ici toute une classe, celle des écrivains de discours.

(3) II, 46 : TcuTo jftXcvgîxii.

(4) yossius, De hist. Orœc.^ p. 373;Ménag.j ad Diog* L. II, 46; Fréret, Acad, inscript., t XL VII, p. 262.

signalé par Aristide dans son troisième livre sur la Poésie (1), et dont on ne connaît rien, pas même exactement le nom (2); enfin, Aristophane, le célèbre poète comique, auquel, à tort ou à raison, on attribue une influence considérable sur le sort de Socrate, par sa comédie des Nuées. On sait le rôle que le philosophe joue dans cette pièce, et quoi qu'on puisse penser de rinfluence qu'elle a exercée sur sa condamnation, on ne peut pas dire assurément qu'elle soit Toeuvre d'un ami, ou même d'un indifférent. Représentée en 42^ pour la première fois, si elle a eu deux représentations, comme elle a eu certainement deux éditions, celte pièce, qu'il n'est pas nécessaire de croire composée à l'instigation du haineux Anytus, quoi qu'en dise Diogène, n'est pas la seule où Aristophane a livré ce nom respectable à la risée publique, par des plaisanteries, sinon toujours cruelles, du moins toujours menteuses. Dans les Oiseaux ^ pièce jouée en 414, il lui reproche, et nous savons que c'est un reproche dénué de vérité , sa négligence de costume et sa saleté (3). Dans les 6re-

(1) Cet ouvrage, cité par Diog. L., II, 46, est perdu.

(2) A lai fin de la Vie de Pythagore Diogène donne

(3) Vers 1271 : ^pputrwv... eawxpoiTOUv, et 1554 : àXcuTOç c5

230 VIB DB SOCIULTE

noiiiUes{l)y dont la date se rapproche beaucoup de celle du procès, il signale son intimité avec Euripide, ce philosophe du théâtre, ce sophiste des poètes, comme on l'appelait (2), et qui passait pour faire ses tragédies en collaboration avec Socrate (3). Assurément ce n'était pas une intention bienveillante qui animait Aristophane à regard d'Euripide, et on peut croire qu'en associant à son nom celui de Socrate, il satisfaisait doublement un sentiment qui n'a rien de commun avec l'amitié. Je ne juge pas encore la conduite d'Aristophane, je me borne à constater que, soit passion, soit devoir, elle n'a rien eu d'affectueux, ni môme d'impartial. Je sais que pour l'expliquer et ôter au poète tout motif d'inimitié personnelle, on rappelle les éternels et réciproques griefs de la philosophie et de la comédie grecques, et le scholiaste d'Aristophane insiste sur ce fait, quelles autres comiques n'avaient pas plus que lui ménagé Socrate (4). La plaisanterie que les hommes sont sous la voûte céleste qui les enferme,

(1) Vers 1491.

(2) Plut., 0pp., V, p. 848; Athén., IV, 48; Sext Emp., adv. Math-em., 1, 288 : oxvivucb; ^Xoac^oç.

(3) Diog. L. II, 19. C'est pour cette raison qu^Euripide fut ménagé par tous les socratiques.

(4) JVttô., 97.

comme des charbons dans un vaste étouffoir, avait été déjà faite par Gratinus contre le phi- ' losophe Hippon. Eupolis, qui ne fit mention que rarement de Socrate, fut plus odieux qu'Aristhophane, car, dans sa comédie, on pouvait voir le philosophe, au moment où son tour arrive de chanter, glisser Taiguière d'argent sous son manteau pour la dérober (1)- Il ne cachait pas les sentiments qui ranimaient : « Je hais, disait-il, ce vieux bavard, ce vieux gueux, qui passe sa vie à méditer, et n'a jamais médité au moyen d'avoir de quoi manger (2). » Ameipsias, dans son Connus^ qui avait remporté le prix sur les Nuées d'Aristophane, y avait inséré ces vers que nous a conservés Diogène (3) : « Socrate, homme rare parmi les hommes rares, mais le plus fou parmi les fous, et toi aussi tu viens à nous; tu es capable sans doute de supporter toutes les privations, mais tu^n'as pas de quoi

(1) Aristophane n'est pas en reste : car (Nub., v. 181) il accuse aussi Socrate d'aroir volé un manteau dans un gymnase. Ghéréphon n'était pas mieux traité : Aristophane l'appelle un voleur» un fils de la Kuit, un hibou. (SchoL, ApoL Plat)

(2) Meinek.i jPra^m. Com., p. 553, frag. 311 :

Mioû ^'j^o )cai IcdxpiTyiv tov iïtc^xov à^oXsoxviv

tç TÔlXXa ireçpdvTtxev, étTfcOev ^i x,xra.ffOLyîv* ijjoi tcutou )C3cr«(AéXriy.«v,

(3) Drog.L.vII,28.

te faire faire un manteau (1). » Avant Aristophane, Diphile, dontMeineke fait un poète iambique, avait attaqué le philosophe Bœdas (2), et ce que les poètes de l^ancienne comédie avaient fait à visage découvert contre Socrate et d'autres philosophes, les poètes de la moyenne le firent, avec plus de discrétion il est vrai, contre les académiciens et les pythagoriciens (3.)

C'est ainsi qu'on explique comment Platon a donné, dans son Banquet^ une place au grand poète comique, et on soutient que le disciple dévoué et fidèle n'aurait pas fait asseoir à la même table, causer avec une familiarité aimable et enjouée, se livrer à Tentraînement d'une débauche commune, Aristophane et Socrate, s'il avait pu croire que ce dernier eût été

(1) Athénée (V, ^18) nous dit que, dans cette pièce, Ameipsias n^avait pas mis Prolagoras dans son chœur de penseurs, ^povtidrwv. Je ne vois pas pourquoi Roetscher (Aristoph.y p. 433] ne veut pas qu^on prenne ici le mot chœur dans son sens étroit et technique. Meineke, p. 208, et Fritzsch (Qu. Aristoph., 1. 1, p. 243) ont conclu, avec raison suivant moi, du récit d' Athénée qu^Ameipsias avait introduit dans son Connus un chœur de sophistes occupés à la méditation et à la contemplation. Les sophistes et les philosophes, en tout 'cas, y étaient joués, et probablement Sociatey avait une belle part.

(2) Schol. AriEt., Nub.fl^; Meinek, Ilist crit com^, p. 449.

(3) Platon le Comique avait fait une pièce contre les sophistes. Schol. Arist., Nub,, 330.

la victime deTautre. On a donc dit, tantôt qu'il n^y a rien de grave et d^offensant dans les critiques d'Aristophane, tantôt que celui-ci se serait réconcilié avec le philosophe qu'il aurait appris à mieux connaître, et qu'il aurait même fait à cette nouvelle amitié le sacrifice de ne pas remettre à la scène la seconde récension qu'il avait faite des Nuées.

Quant à ce qui concerne la gravité des imputations du poète, nous pouvons nous en rendre compté par l'impression qu'en avait reçue Socrate lui-même : impression constatée par trois passages qui, bien qu^émanés tous trois de Platon, n'en paraissent pas moins avoir une valeur historique (1).

Le premier est le plus grave : quoiqu'il ne se plaigne nulle part des autres poètes comiques, Socrate se plaint ouvertement d'Aristophane, constatant que des calomnies longues et habiles ont rempli le peuple athénien de soupçons contre sapersonne; il s'écrie qu'il est cruel pour lui de ne pouvoir démasquer ces accusateurs inconnus, dont il ne peut connaître ni la personne ni le nom, à l'exception d'un certain fai- ' seur de comédies, t\ç Kafficù^ôirmùç. Puis, il cite les traits lancés contre lui dans la comédie des

(1) Apohj 18 c, et 19 c; Phœdon, 10 b.

234 VIE DE SOCBATE

Nuées^ où il était dépeint comme un homme dont la démarche révèle l'égarement, qui a la prétention de marcher dans les airs, et qui débite mille sottises sur des sujets dont il ne sait ni peu ni prou. Enfin, dans le Phédon^ au moment d'aborder la question de l'immortalité de Tâme, il s'arrête pour faire observer que si quelqu'un Tentendait parler en ce moment, il ne pourrait pas dire, fût-il même un poète comique, qu'il perd son temps à bavarder (1) et à parler do choses qui ne l'intéressent pas.

Il est difficile d'admettre avec M. Stallbaum, que Socrate ne se plaint pas ici d'Aristophane, mais de la légèreté frivole avec laquelle le public va chercher; dans des plaisanteries sans fondement sérieux, des sujets d'une accusation grave et bientôt d'une accusation capitale (2). Si l'on ne sent pas dans le ton de ces passages une amertume profonde et un reproche

(1) À^oXi<rx6>. Sur rà^oXE9xi(x reprochée aul philosophes par les comiques, voir Ruhnkh. ad Xen, Mem., 1, 2,31:

TO JCOlvJi ToTç ÇlX0<J0(|p0lÇ OtïÔ TWV TPOXXwV 87ClTl|XWpi.8V0V. Est-il qUeS-

tion ici de la physique ou de la rhétorique sophistique?

(2) Stallb., De rationibus quibusdam quœ inter So^ cratem et ejVrS adversarios intercesserunt (p. 15)- Mais M. Stallbaum exprime une opinion très-différente ailleurs (Prolegg. ad Plat. Symp., XLV) : « Acerbîus in Apo- « logia Socrates de Aristophanis calumniis conquestus « est. »

sévère et indigné, c'est que le caractère de Socrate ne se prêtait pas à cette véhémence d'indignation, et on ne peut^s'empêcher d'y reconnaître un orgueil assez dédaigneux et une iro-nie pénétrante, si elle n'est pas cruelle.

Maintenant, Croire à une réconciliation de Socrate et d'Aristophane, opinion à laquelle M. Stallbaum a renoncé après Tavoîr vivement soutenue (1) et qu'avait proposée Groen Van Prinsterer, c'est oublier et les termes môme de V Apologie de Socrate^ et la date où se place nécessairement dans sa vie ce discours plus ou moins historique. D'un autre côté, croire que Platon avait pardonné au poète, soit la part qu'il avait pu prendre au procès de Socrate, soit ia haine qu'il lui avait témoignée, semblerait accuser l'indifférence ou la tiédeur pour une mémoire qui lui était si chère. On a voulu que le rôle d'Aristophane ait été introduit dans le Banquet pour mieux faire sentir par le rapprochement , l'infériorité intellectuelle du poète (2). On voit un reproche amer et violent dans la mention faite par Platon, qu'Aristophane ne s'occupait que de Bacchus et de Vé-

(1) Stallb., De ration.y p. 14; Disput in Euthyd.^ p. 56.

(2) Stallb., Prolegg. ad Symp.

nus (1) ; il est plus naturel de n'y voir qu'une allusion à l'esprit plein de grâce et à l'objet spécial des travaux du poète, et non une critique de ses mœurs, qui ne se serait certainement pas produite en ces termes (2). Le hoquet qui rempêche de prendre la parole à son tour est considéré comme une ironie mal \reillante, parce qu'on rattribue à son intempérance .N'est-ce pas, dit-on, rendre Aristophane ridicule que d'opposer à la fable qu'il raconte le mythe sublime et profond de Diotime, qui prouve qu'une femme même en sait sur l'amour plus long que lui? Enfin Téloge magnifique de Socrate par Alcibiade, n'est-il pas une réponse victorieuse à toutes les calomnies de l'auteur des Nuées, et n'esL-il pas suffisamment puni et Socrate suffisamment vengé, lorsqu'il est obligé d'entendre cette apologie et réduit à se taire ?

On aura beau faire, on aura bien de la peine à trouver dans ces compliments, ou dans quelques piqûres légères, quelque chose qui ressemblé aux cris d'une amitié cruellement blessée (3). Pour moi, je renonce à dire, parce que

(2) C'est cependant l'opinion de "Wolf et de Fabricius, BibL grœc.^ vol. I, p. Tf06.

(3) Il est vrai qu'Olympiodore, in Phœd, p. 44, pense

je les ignore, quels motifs ont poussé Platon à faire à Aristophane une place à côté de Socrate dans son Banquet; je me borne à remarquer • qu'il ne serait pas plus aisé d'expliquer pourquoi il a fait de ce monstre de cruauté, du plus féroce des Trente Tyrans, de celui qui avait interdit à Socrate, sous peine de mort, Fexercice d'une profession qu'il aimait autant et plus que la vie ; qui a proféré contre lui des menaces que la chute de la tyrannie l'empêcha seule d'exécuter; pourquoi, dis-je, il a fait de Gritias^ dans le Timée, un si magnifique éloge, et a immortalisé sa mémoire en lui consacrant le dialogue inachevé qui porte son nom. La parenté de Platon avec Gritias ne sera sans doute aux yeux de personne une raison ni une excuse.

Maintenant, quels motifs ont poussé Aristophane à donner à Socrate un rôle odieux dans la comédie des Nuées? A-t-il été acheté par Anytus, comme le disent les huitième et neuvième arguments, tandis que la scholie du vers 623 dit simplement que ce fut pour être agréable à Mélétus et Anytus, et observe d'ailleurs que ses accusations portent sur les philosophes

quUl n^est pas fait allusion à Aristophane, mais à Eupolis, dans le Phœdon. C'est une assertion sans preuves et que les deux passages de V Apologie, applicables uniquement à Aristophane, détruisent*

238 VIE DE SOGRATE

en général (1). Quand bien même on admettrait qu'Aristophane eût été capable de se vendre pour un tel rôle, comment supposer qu'Anytus eût préparé, vingt-trois ans d'avance, son com-^ plot?

Le poète avait-il des raisons personnelles de haïr Socrate ? L'auteur du premier argument des Nuées est seul à nous dire que ses ressentiments étaient' attribués par quelques-uns à la préférence qu'Archélaûs , roi de Macédoine, avait témoignée à Socrate, et dont le comique aurait souffert comme d'une injustice et d'un mépris. L'amitié de Socrate pour Euripide (2) est le seul motif qu'on puisse fournir pour justifier ou plutôt pour expliquer la conduite d'Aristophane; mais on ne peut guère s'arrêter sur une cause si peu naturelle, si mal garantie et désapprouvée même de l'écrivain qui nous l'a racontée. N'y a-t-il pas eu donc d'autre cause que la rivalité des poètes et des philosophes, fondée sur des raisons d'un ordre moral et politique très-élevé (3) ?

(1) Kal Tcùç (piXoao«pouç àwXou^ç ^laSàXXeiv.

(2) II n'allait pour ainsi dire jamais au théâtre, si ce n'est quand on y représentait les pièces de son ami.

(3) Arg. des NuédS : twv )c<i>{Atxûv wpbç toùç çiXoao^ou; iy^vi* Tû)v Tivà àvTiXo-Yiav,

M. G. Hermann (1) pense qu^Aristopliane, non plus qu'Eupoli» et Ameipsias, n^a eu des faisons si profondes et si délicates ; ils ont été conduits uniquement par le désir de faire rire, sans qu'on ait droit de leur supposer un sentiment de haine ou d'irritation : or, Socrate leur fournissait un beau sujet. La personnalité de Socrate, connu de tout le monde, vivant cons«« tamment sur la place publique , dont la figure était d'une laideur étrange, dont les habitudes et le langage choquaient les usagçs élégants et même reçus; qui, au milieu de sa pauvreté, gardait, dans Tironie même de sa patience, le sentiment très-fier d'une supériorité intellectuelle et morale, le rendait très-facile à mettre en scène et très-propre à être le type populaire du philosophe ridicule ou du sophiste grotesque. Il ne faut pas attacher trop d'importance aux invectives de cette comédie ancienne, qui, piour obtenir le succès du rire, se permettait tout. Ainsi s'expliquerait que Platon n'a pas gardé contre Aristophane les amers ressentiments que nous sommes disposés à lui prêter. Socrate nous apparaît consacré par le temps, la gloire et la mort; il n'apparaissait point ainsi à ses concitoyens. Aussi Aristophane

(l) Prœf, ad Nub., p. 33.

240 VIE DE SOGRATE

ne commettait-il pas un grand crime quand, vingt-trois ans avant toute poursuite judiciaire, il venait à se moquer de Socrate, comme il se moquait de tout le monde, et du peuple athénien en personne.

Ce sont là, je crois, des idées très-raisonnables et très-justes, et que j'accepte en partie: je dis en partie, parce que je ne puis m' empêcher de penser qu'il y a eu quelque chose de plus sérieux dans les attaques d'Aristophane.

C'est assurément une erreur, ou du moins une exagération, de prétendre que la comédie grecque était une espèce d'institution politique et comme un organe de la démocratie athénienne. Je suis très-persua,dé que, cTiez les Grecs comme chez nous, on allait au théâtre pour se distraire, et à la comédie pour s'amuser et rire ; mais on ne peut s'émpôcher de reconnaître que si cet élément, qui est le principe de l'art, domine dans la comédie d'Aristophane, il s'y mêle un élément moral pratique et sérieux, l'intention évidente et avouée d'exercer une action sur l'esprit et les déterminations populaires, intention qu'on ne retrouve pas au même degré dans les littératures modernes, où l'art est plus profondément séparé ou distinct de la vie. La poésie a été précisément, jusqu'au temps de^

sophistes et de Socrate, Tunique instrument de réducation chez^es Grec3. Ce n'^est pas seulement Homère qui est le maître de la vie morale (l); ce ne sont pas seulement les poètes moralistes, comme Solon, Théognis, Simonide, Ph'ocylide, qui se croient tenus de faire la leçon aux hommes : les poètes comiques eux aussi avaient cette prétention jusqu'à un certain point légitime. Aristophane fixe ainsi lui-môme le rôle de la parabase dans la comédie : « Le chœur sacré doit donner de sages conseils et d^utiles leçons aux citoyens (2). Pourquoi devons -nous notre admiration au poète? A cause de la sagesse de ses enseignements. C'est nous qui rendons les hommes meilleurs (3) : aux petits enfants, le maître est celui qui leur parle; mais, pour ceux qui sont arrivés à Tadolescence, le maître, c'est le poète (4). »

Le sujet des Nuées a certainement son côté grave ; il pose Téternel problème, le grand drame de la vie sociale et politique : la lutte du passé et de Tavenir qui se disputent le pré-

(1) Dion. Hul., Ep. ad Pomp,, p. 756 : àV &v i t'ôHU irai*

(2) Ean., v, 686.

(3) Ran., v. 1008.

(4) Ran,, v. 1033 ; toî; ^'r.êwaiv Troinr/iç.

sent. La pièce est évidemment dirigée contre les sophistes, qui commençaient à se substituer aux anciens poètes dans Téducation de la jeunesse, et, par une discussion universelle et une critique souvent sceptique, ébranlaient les règles acceptées de la vie morale, fondée jusque-là sur Tautorité, la tradition et la coutume. Rien n'est plus beau, plus grave, plus tragique même que ces plaidoyers de la Justice et de rinjustice, mis si vivement en scène par le génie du poète. Rémarquons toutefois que les thèses odieuses ne sont pas mises dans la bouche de Socrate, et qu'aucune personnalité môme ne se découvre dans ces éloquentes invectivQ^ du sens commun et du sens moral : le Juste et rinjuste sont des personnages abstraits (1).

Mais il n'est pas moins certain que Socrate est représenté comme un maître d'erreurs funestes, ruineuses des relations de famille comme des croyances religieuses ; il est accusé de joindre à des spéculations de physique, vaines et inutiles, qui ne pouvaient que porter atteinte aux idées reçues sur la divinité des astres, à des recherches de dialectique niaise, des railleries

(1) M. G. Hermann trouve une des causes de l'insuccès des Nuées dans ces deux abstraction» personnifiées contraires aux habitudes de la comédie ancienne et au génie même de la comédie.

^« P^Z '^">1^ iaL'" '■"»>, e, U^

^''^^' '"oe2' ""'"■^e i '''«te^?;.^^»-

^'■^««Ot ^^^« ^«i^ y^^Jm^y' qu'elle ^'«Piétés V'^^'^es T:^* (iit. ^^^nUmeuts et les

Hi Vie de socBiTE

souvent répété depuis, que la société menacée, si elle voulait être sauvée, prit des mesures de salut public où la fin justifie les moyens. Ce n'est pas encore le moment de savoir si Aristophane n'est pas allé trop loin, et s'il est vrai qu'il ait, par son exagération même, compromis le succès de son ouvrage.

M. G. Hermann voudrait savoir pourquoi les Athéniens ont préféré les pièces de Cratinus et d*Ameipsias, à celle de leur concurrent qui nous vante lui-même la sieûne comme un de ses meilleurs ouvrages. C'est être bien curieux; nous avons perdu les deux comédies qui lui ont ravi le prix, et, par conséquent, toute comparaison paraît impossible. Cette circonstance, qui aurait arrêté tout le monde, n'a pas arrêté l'insatiable et peut-être indiscrète curiosité de l'illustre savant. Il imagine donc qu'en prêtant à Socrate des opinions et des mœurs si contraires à la vérité, en ne présentant qu'une charge au lieu d'un portrait, il avait ôté à sa peinture ces traits de fidélité qui en auraient fait le prix. Je voudrais pouvoir le croire ; je voudrais que ce qui nous paraît ime infâme calomnie eût pu avoir aux yeux des Athéniens ce même aspect, et leur inspirer le dégoût et la colère qu'elle nous inspire. Mais comment l'admettre quand nous voyons que

ces griefs sont ceiix-là même que reprend la formule d^accusation, et que développaient les plaidoyers d'Anytus et de Lycon, comme nous pouvons le voir dans Y Apologie de Platon et les Mémorables de Xénophon ? Gomment Tadmettre enfin quand nous savons que ces griefs, articulés par les accusateurs, furent accueillis par les juges et sanctionnés par une condamnation à mort ?

Ce n'est donc ni la légèreté, ni . l'insignifiance, ni rinvraisemblance des calomnies des Nuée&y qui ont porté Platon à donner une place honorable à Aristophane dans son dialogue, et Xénophon à ne faire à cette comédie que des allusions sans récrimination et sans amertume, tandis que leur indignation éclate contre Anytus et Mélétus, seuls responsables, à leurs yeux, du malheur qui avait frappé leur maître. S'il faut deviner les causes de cette indulgence, j'imagine qu'elles se ramènent toutes à ceci : dans une ville où l'attaque la plus libre et la plus vive des hommes, comme des idées et des choses; était une pratique universelle', la dénonciation d'Aristophane, moitié sérieuse et moitié plaisante, ne heurtait pas les sentiments des meilleurs amis de Socrate, comme il froisse nos instincts plus délicats ou "ï^os Yiabitudes moins viriles. Si ArisloY^liaBC àésignavl

246 VIE I)K SOGRATE

dans sa comédie, Socrate comme un ennemi de la religion, de Fordre, de TÉtat et de la famille, Socraté n'en faisait-il pas tout autant à Tégard des sophistes, et avec une ironie non moins sanglante ne les livrait-il pas à la risée et à Tindignation publiques? Et Socrate ne s'en prend pas seulement aux sophistes, la plupart étrangers à Athènes, il s'attaque aux plus grands hommes de la patrie,, à Thémistocle comme à Périclès ; il les accuse d'avoir corrompu leurs concitoyens qu'ils croyaient avoir sauvés, et commencé la ruine d'une ville dont ils passaient pour avoir fondé la gloire ou augmenté la grandeur. Non-seulement il agissait envers eux comme Aristophane agissait envers lui, mais on peut dire qu'il employait les mêmes armes, et versait à pleines mains sur ses adversaires le ridicule par la plus terrible ironie. Quel satirique que ce Platon! s'écriait Gorgias* Quel comique que ce Socrate! aurait -il pii dire avec autant de raison. Comment donc Platon aurait-il pensé à se plaindre qu'on employât contre Socrate ces armes que lui-même et son maître savaient si bien employer contre les autres? D'ailleurs, vingt-trois années s'étaient écou- • lées depuis la représentation des Nicées, et je crois que personne, à Athènes, pas môme les amis de Socrate, n'ont attribué à cette

pièce, ni Taccusation dont il fut l'objet , ni la condamnation dont il fut la victime, et qui s'explique parfaitement sans cette hypothèse.

Au nombre des ennemis qui, en \inissant leurs haines, ont conspiré la mort de Socrate, on a pendant longtemps placé les sophistes.

C'est sur le témoignage d'^lien (1) qu'a été portée contre' eux cette accusation, dont Fréret, dans un mémoire qui est un chef-d^œuvre de science et de saine critique, a depuis longtemps démontré la fausseté et rinjustice.

iElien soutient que la cause de la mort de Socrate fut l'immense succès de la comédie d'Aristophane, reçue, dit-il, avec de tels applaudissements que le public força les juges, par ses acclamations, d'inscrire le nom de son auteur avant celui de tous ses rivaux. Or, il est constant par les scholies et les anciens argu-' ments, tirés des Didascalies oîi les critiques grecs avaient déposé l'histoire du théâtre, il est certain par la pièce elle-même, qu'elle échoua une fois certainement, deux fois peut-être si elle fut jouée deux fois, et qu'elle n'eut pas d'autre représentation. Nous sommes donc déjà en droit de récuser un témoin si léger et si mal

(1) Hist, var,, 1. II, c. xiii.

informé, quand il ajoute que ce furent les sophistes irrités des railleries de Socrate sur leurs opinions et leur conduite, qui engagèrent Mélétus et Anytus à donner une somme d'argent considérable à Aristophane pour qu'il exaspérât contre leur ennemi l'opinion publique.

Fréret a prouvé, et d'une manière invincible :

1° Que les sophistes n'étaient pas moins maltraités que Socrate par Aristophane, qui n'attaque en lui qu'un sophiste, et la sophistique môme ;

2° Qu'Anytus et l'opinion publique étaient aussi irrités qu'Aristophane pouvait l'être contre les sophistes , dont le plus grand , Protagoras, avait été frappé par un jugement.

La conspiration des sophistes est donc une invention des écrivains postérieurs, légèrement reproduite par un historien, « sans choix, sans discernement et sans exactitude, »

Si ce complot est imaginaire, les circonstances danslesquelles se présentait l'affaire, n'offraient à l'accusation que trop de chances, et malgré l'illusion de ses amis qui croyaient une condamnation impossible, Socrate plus clairvoyant, s'attendait au résultat, qu'il fit peu d'efforts, on doit l'avouer, pour éviter, quoiqu'on ne puisse

dire qu'il Tait secrètement désiré et indirectement provoqué.

Les accusateurs ne se bornèrent pas à développer le thème de la formule judiciaire : autant que nous pouvons en juger par les écrits de Platon et de Xénophon, ils y ajoutèrent des chefs nouveaux (1).

On lui reprocha d'avoir excité à la haine et au mépris du gouvernement, en soutenant qu'il était absurde de confier au hasard, c'est-à-dire au sort, le choix des magistrats (2) et des chefs.de rÉtat ; ils insinuèrent que c'étaient ses leçons qui avaient formé Critias et Alcibiade (3) ; ils l'accusèrent d'avoir conseillé à ses amis de traiter avec hauteur et violence le petit peuple et les pauvres (4) ; ses commentaires perfides arrachaient aux poètes les plus purs les enseignements les plus détestables ; c'est ainsi qu'il autorisait par un vers d'Hésiode cette abominable maxime, que l'action en soi est toujours

(1) Liban., -4poî. S., p. 17, est le seul, je crois, qui prétende qu^Anytus réclama dans TafTaire rintervention des orateurs , intervention illégale, dit-il, puisque les orateurs n^ont de compétence pour accuser que vis-à-vis

de ceux ri xoivà «paTTOVTWv, etc.

[2) Xén., Mem.^ I, 2,9.

(3)Xén.,Mm., 1,2,12.

(4) Xén., 3/ôm., 1,2,59.

bonne, quelle qu'en soit la moralité (1); enfin il allait jusqu'à détruire dans l'âme des jeunes gens toute obéissance et tout respect de l'autorité paternelle, disant que c'est au sage à corriger riusensé, et que si le fils est le sage et le père rinsensé, c'est au fils à réprimander et à châtier son père (2). Sophiste indiscret et dangereux, Socrate ne s'occupe pas seulement d'études de physique inutiles et de niaiseries dialectiques, il nie l'existence des dieux de l'État, en détruit la religion antique et sacrée, et renverse à la fois les fondements de la morale, de la justice, de la raison^ eu pratiquant et en enseignant l'art détestable de donner à l'erreur et au mal les couleurs de la vérité et de la vertu. De ces griefs, les uns, comme on le voit, ne sont que le développement des chefe de l'accusation : offense à la religion reconnue, et précision de la vague formule de corruption de la jeunesse. Mais il y on a un tout nouveau : ce sont ses doctrines politiques, son mépris du gouvernement démocratique et sa préférence marquée pour l'aristocratie dorienne. De ce que le grief ne fait pas partie de la formule judiciaire, on n'a pas le droit d'en conclure qu'il ne fut pas mis en avant par Anytus ou Lycon, et'

(l}Xén.,itfm.,I,2,56.

(2)Xén., JWcth., I,2,«.

qu^il n'eut pas sur Tissue du procès Ti la plus décisive. Ë tait-il interdit aux a\ plaider d'autres moyens que ceux qi:

naient leurs conclusions écrites? Je 1 j'ai de la peine à le croire devant les de Xénophon qui fait précéder chacun articulés contre Socrate de la formu

tique l oKctri'ycpo^ l'(p«.

Soit mépris de la mort, soit convid son rôle actif était terminé et sa vie uti vée, soit seulement qu'il fût certain de lité de ses efforts^ Socrate répugnait è fendre : il sentait qu'il valait mieux ] mourir que de vivre (1); mais il encore - en cela obéir à la loi, et essi remplir cette tâche, quelque difficile fût (2). Ce ne fut donc pas dans son mais dans l'intérêt de ses concitoy pour remplir un devoir, qu'il résolut d( fendre, et se défendit : il se défendit sérieusement, sans vouloir, il est vrai, a son caractère, ni laisser compromettre personne les droits de la libre pensée la vérité. Il voulut préparer un disco

(1) Xén., ^poZ.,let 4; JVfem.,IV g 6*,^^^^p. 29 b, c, d, et 30 c. ' '

(2) Plat., ApoJ., 19 a : oîji.ai èk ^^, ^^^^n vv*»

0% Tto» vou-w ueiaTSov, h

25'2 VIE DE SOGRATE

le méditer d'avance ; il s'y remit inême à deux fois : deux fois le signe divin l'en détourna (1). Il obéit enfin à cet ordre réitéré, d'ailleurs si conforme à son propre sentiment et à ses habitudes, et se présenta sans discours écrit, préparé, ni médité, se fiant à l'inspiration du moment, et résolu à ne rien changer aux allures familières et simples desa parole, niàl'attilude un peu dédaigneuse dans sa fierté, qui convient à l'innocence calomniée. Sa devise était que le devoir de l'orateur était uniquement de dire la vérité et toute la vérité, celui des juges de la discerner et de la proclamer (2). Lysias avait écrit pour lui un discours apologétique ; après en avoir entendu la lecture : C'est un beau discours, dit-il, mais qui ne me convient pas (3). — Et comment, reprit Lysias, ne te con-

[DXéD., Apol, i; Mem. lV,8,b.

(2)PlBt., ^pt>î.,p. 18 a.

(3) Diogène de L., 11, 40, qui paraît l'avoir eu entre les mains, dîL que c'était un discours plutôt du genre judiciaire que du genre philosophique. Le Scholiaste du Platon, ÂpoL, 18 b, en parle aussi comme s'il existait de son temps, et nousoppread que Ljsias y prenait à partie Uèlétus. L'auteurdes Vit. X Oral., dans la vie deLjsias, lecaractériseparcesmols:io7c/,Mu.m-tûï Siïhotmv, c'eslù-dire • ad Judicuni animos commovendoscompoaito. » D'après Cicéron, (/e Orat.,\, 51, Socrute reprocha au discoursde Lysias de manquer dé fierté virile et de noblesse courneeuse, « disertam sibi et oratoriam vidcri.

vient-il pas s'il est beau? — Ne sais-tu pas, lui ■ répondit Socrate, que les belles cbaussures et les beaux habits ne me vont guère. » Stobée modifie un peu les termes do la Mponse sans en changer le sens. Lysias ayant dit à Socrate que son discours ne lui paraissait pa? manquer de beauté : a Les roses aussi, réponditle philosophe, sont bien belles, et néanmoins il ne me conviendrait guère dé me couronner de roses(l). Le courage de cette conduite ne peut on faire méconnaître la signification un peu dédaigneuse; ce n'est plus un prévenu qui so recommande en suppliant à la justice et à la bienveillance de sesjuges, c'est un homme supérieur, un maître qui se croit en droit de donner des leçons et de signifier des ordres (2). Cette hauteur d'attitude qui avait sa source, non dans un vain orgueil, mais dans une vraie grandeur d'âme (.S), ne contribua paspeu sans doute à le

fortemetTirilem noaviâerin. Cf.Quiatil.,XI, 15,30, et XI, 1, 11, Val. Mas. VI, 4,2. Nousovonsdéjà rappelé l'opinion qui attribue à Lysias deux discours apologétiques, l'un antérieur, l'autre postérieur à la morl de Socrate. Cotte conjecture fie s'appuie sur aucune raison sérieuse.

(!) Stob., Sermon., VIII, 9.

(2) Cic. de Oral., I, 54 r « Ut non snpplex autieus,

perdre, mais n'autorise pas cependant Topinion qu'il ait désiré et ouvertement provoqué sa condamnation en irritant à dessein ses juges. Je ne vois pas que Socrate ait reconnu la nécessité de sa mort, et qu^il ait nulle part dit ou fait entendre « qu'il est inutile de reculer devant la nécessité, qu'il faut que sa mort s'accomplisse et que son heure est venue (1). » Sans doute il déclare qu'il aime mieux mourir que dç renoncer à son devoir, qu'il aime mieux obéir à^Dieu qu'aux hommes ; mais il n'a nulle part exprimé la pensée que sa condamnation fût une chose nécessaire. Parce qu^il se défend avec noblesse, on n'a pas le droit de dire « qu'il abandonne de propos délibéré le but immédiat d'une défense, et qu'il parle pour la postérité sans souci de la vie (2) : Sola posteritatis cura, et abruptis vitce blandimentis. »

C'eût été là, comme pour Othon à qui Tacite applique ces admirables paroles, une préparation un peu artificielle, théâtrale, un calcul, une pose, comme nous dirions, contraire à sa simplicité, et d'ailleurs une forme indirecte du suicide, contraire à ses doctrine». Ri^n n'empochait les Athéniens d'écouter la voix de la raison,

(1) M. V. Cousin, Arg. de VAyot, p. 58.

(2) M. Groie, HisL delà Gr., t. VII, p.328j trad.lr*

^gesse de son ■ f'""''"' '''^^^^ '^^' '"^^-

^ ^1 ne leur é2 * '''^««^ ffléiar/ ^ "^^"tés ^^« illusion 1 ^^ ^«oc (g. ,, ^ «quitter.

''■' «ar il se ."'"'''^eûiemrt? ""'' '^'i^^-

^^P«^o^^Vdev^ ^^Xéz>ophon,

(DM.v, ''^^«^ avait wt.

"'« lïutfr ^ P'-S; î '^^01. ae Plat „ .„ "">*«' àt f ^'«'"•s?Ïi "-"'■"^^ ? accepta! -i,^; ^^•

A h ''' P«roie ; "' ^'''^onZ 1"«/l»ton voulut ^» bouche, m; ."fe JustuJ^"^'^ discours en sa

passé pour une pièce authentique : elleestcitée comme appartenant à Xénophon par Diogène de Laërte (1), qui la compte dans le catalogue de ses ouvrages; par Athénée, auteur d'un Traité de rhétorique attribué à Denys; enfin par Stobée qui en reproduit quelques passages avec la mention du nom de Xénophon. Walckenaër, dans ses notes sur les Mémorables (2), est, je crois, le premier qui ait contesté Tauthenticité de ce morceau qu'il trouve indigne du génie de Xénophon, et, argument qui me touche davantage, qu'il montre composé entièrement des Mémo-râbles, sans contenir aucune idée nouvelle ni aucun fait nouveau. D'ailleurs, TA^oZop'te de Xénophon est un récit plutôt qu'un discours ; le plaidoyer de Socrate tient une petite place dans une pièce qui elle-même est de peu d'étendue. L^auteur déclare qu^il n'a point eu l'intention de reproduire intégralement ce grand débat (3), soin que d'autres que lui avaient déjà pris (4); il veut seulement insister sur un point particulier, à savoir, qu'il valait mieux pour Socrate mourir que vivre. Sans juger au fond de

Page 1