‹ Vie des grands hommesChapitre 1 sur 10 · RUE DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

RUE DE RICHELIEU

L'Éditeur se réserve le droit de traduclioa eu toutes langues.

Ou'est-e« que Vhistoire? C'est le monde écrit, c'est le genre humain en relief évocjné de tous ses sépulcres, reprenant Vâme, la vie, le mouvement, la parole, devant les hommes nés et à naître, et représentant pour Vinstruction, la leçon et Vexemple de Vavenir, le drame éternel de Vhumanité dans ce grand cirque bordé de tombeaux, dont la poussière est la cendre même de ce que fut V homme avant nous. L'histoire est ce spectacle des choses humaines auquel il nous est donné d'assister par la mémoire, tantôt avec admiration et applaudissement, tantôt avec horreur et frisson, selon que la vertu ou le crime, la barbarie ou la civilisation sont en scène, mais toujours avec profit pour notre propre amélioration. L'histoire, en un mot, est au peuple ce que la faculté du soutenir est aux individus, le lien

d'unité et de continuité entre notre être d'hier et notre être d'aujourd'hui, la base en nous de toute expérience, et, par l'expérience, le moyen de tout perfectionnement. Sans l'histoire donc, point de moralisation, de peîfectidnnement et de progrès de civilisation pour un peuple. Avec l'histoire, presque aucun besoin d'autre leçon ; elle sait tout, elle contient tout, elle dit tout, et, au lieu de le dire en paroles fugitives qui passent par l'oreille sans y rester, elle le dit en actions saisissantes et pathétiques. Elle fait de notre cœur fortement impressionné l'acteur sympathique des scènes passées ; elle s'écrit dans nos yeux avec nos larmes, dans notre cœur avec les mouvements de notre sang ; elle nous transforme par l'enthousiasme ou par la pitié qu'elle nous communique dans la personne de ceshéro&, de ces sages ou de ces victimes qui ne font plus qu'une même âme et une même chair avec nous; et, comme la distance des événements nous rend plus impartiaux et que l'impartialité nous rend plus justes^ nous profitons moralement bien davantage dti spectacle de l'histoire que du spectacle même des choses présentes. Devant ces hommes qui ne sont plus, rien n'altère notre conscience. Il n'y a là pour nous ni intérêt personnel qui nous corrompe, ni popularité qui nous fascine, ni impopularité qui nous repousse; nous contemplons, nous sentons

et nous jugeons avec le désinti^Tessement et avec Vinfaillibilité de notre sens moral tout entier. La conclusion intérieure de toutes nos impressions est l'horreur du mal et Tenthousiasme du bien. La vertu grandit et se fortifie dans les nations avancées en âge avec ces impressions et ces conclusions his-toriques, et Von pourrait dire, sans se tromper, que le peuple qui a le plus d'iiistoire est par cela seul le peuple qui a le plus de vertus.

Tout homme, en passant sur cette terre, ne se fait-il pas éternellement en lui-même ces deux questions : « D'oùviens-je? oiisuis-je? » Lesphilosophies et les religions lui répondent dans l'ordre surnaturel, sans toutefois que ces deux questions obstinées cessent de se renouveler de siècle en siècle par tout homme venant en ce monde.

Dans Tordre de la civilisation purement humaine, l'homme se fait également ces deux questions : « D*oh viens-je ? oti vais-je ? » Le plus grand nombre n'a pas seulement le loisir d'écouter la réponse, et passe sans avoir rien su de ce mystère de son origine, de sa marche et de son but : fils de famille dont l'héritage est immortel, et qui ne connaît ni ses titres ni ses aïeux.

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À ceux qui, comme nous, ont le pain gagné et le temps d'écouter la réponse, Thistoire seulement répond. Nous voulons qu'elle réponde maintenant à tous. Nous voulons que nul ne vienne en ce monde et n'en sorte sans se rendre compte de la place qu'il y occupe dans le temps, de Torigine et de la filiation de sa race, du point de départ et de la marche des idées et des choses qui forment ce qu'on appelle sa civilisation, des progrès successifs, interrompus, repris, croissants ou décroissants de cette civilisation, époque par époque, peuple par peuple, et pour ainsi dire homme par homme.

Nous voulons de plus que ce tableau complet de l'humanité, dessiné à grands traits pour les yeux du peuple, au lieu d'être un tableau analytique sans vie comme toute chronologie, sans intérêt comme tout abrégé, soit vivant comme un homme et palpitant comme un drame. L'intérêt est Ja véritable mnémonique du cœur humain. Il ne se souvient que de ce qui le remue et de ce qui le passionne. Or, qu'est-ce qui remue et qu'est-ce qui passionne les masses dans l'histoire? Sont-ce les choses ou les hommes? Ce sont les hommes, les hommes seuls. Je vous défie de vous intéresser à une mappemonde ou de vous passionner pour une chronologie 1 Ces procédés abrégés et analytiques sont l'algèbre de l'histoire; l'histoire, alors, glace en éclairant. Il

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faut laisser celle algèbre de la mémoire aux savants dans leur poussière de livres, qui, après avoir lu toute leur Aie et entassé dans leur répertoire des millions de faits, de noms et de dates, veulent se faire la table résumée de leur scieijce, afin de pouvoir mettre à toute heure le doigt sur le chiflfre d'une année du globe ou sur le nom d'une dynastie! Le peuple des lecteurs ne procède pas ainsi : il n'est pas érudit, il est pathétique. Il n'attache aucune importance à ces Ciirtes des siècles, à ces ramifications œnfuses de l'arbre généalogique de l'espèce humaine, qui noircissent sans profit la sphère historique d'autant (le lignes entrecroisées fjue le compas du géographe en trace et entretrace sur l'épiderme de son globe. Non, le peuple va droit à un petit nombre de faits culminants qui dominent l'histoire comme les hautes chaînes de montagnes dominent et divisent les continents ; il personnifie ces faits dans sa mémoire en un petit nombre de noms d'hommes supérieurs et véritablement historiques qui ont attaché leur âme, leur vie ou leur mort à ces faits; et, si l'historien a l'art ou le don de bien entrer par la pensée dans l'esprit, dans le cœur, dans l'idée, dans la passion, dans la vie publique ou même dans la vie domestique de ces grands hommes, le peuple des lecteurs

néglige avec lui tous les hommes et tous les événe-

ments secondaires, il s'identifie par la pensée, par Vadmiration, par Témotion, par les larmes, aux pensées, aux actes, aux vicissitudes, aux vertus, aux grandeurs, aux chutes, aux triomphes, aux supplices de ces grands acteurs de la tragédie humaine. Il entre dans leurs destinées, il assimile son cœur à leur cœur, il y palpite des mêmes sentiments, il y saigne des mêmes blessures, il y brûle du même zèle pour le bien public, il s'y-soulève des mêmes indignations contre le crime heureux, il y venge les mêmes injustices, les mêmes ingratitudes, les mêmes persécutions du temps par les mêmes appels à la postérité ; et alors aussi le pays, le peuple, l'époque où ces grands aïeux de la famille humaine ont vécu, pensé, écrit, chanté, agi, les événements auxquels ils ont participé, prennent un corps, une âme, un visage, un nom, une individualité pour le lecteur. Le sentiment intéressé, passionné, ne fait plus qu'un avec la mémoire ; la science a passé dans la fibre la plus intime du cœur, la médaille historique s'est imprimée toute chaude en nous; l'histoire était morte parce qii^ elle s* était faite livre, et elle devient vivante parce qu'elle se fait hommes

Le peuple peut apprendre ainsi tout ce qu'il y a à savoir pour lui de véritablement important dans le passé du monde : les grands hommes et les grandes choses, les grandes ténèbres et les grandes lumières, les grandes perversités et les grandes perfection» morales de son espèce. L'ensemble lui apparaîtra suffisamment à travers les pensées et les actes de ces individualités principales et culminantes dont la revue va passer devant lui. Sur cette carte vivante et palpitante du genre humain il entreverra Tœuvre et le plan de Dieu dans l'humanité, comme il les entrevoit dans les éléments sur la carte morte du géographe. Il se comprendra lui-même dans ses ancêtres, comme il se comprendra d'avance dans ses fils. Il ne se découragera pas des lassitudes et des chutes, en considérant l'immensité de la route, les progrès de la marche, l'infini du but* Il saura que Cette famille dont il fait partie s'avance éternellement avant lui, avec lui, après lui, vers des destinées providentielles qu'il dépend de lui d'accélérer par ses vertus ou de ralentir par ses vices. Tout ce qui a été pensé ou fait de beau ou de grand dans le monde se résumera dans sdn esprit; ses préjugés tomberont peu à peu avec ses igno^

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rances. Il ne vivra plus en lui seul, ou dans ce milieu étroit de nation, de temps, de profession, d'espace, d'idées, dans lequel la nature le renferme pour quelques jours. Il vivra de la vie des âges tout entiers, parcelle sans doute, mais parcelle qui * comprend et qui contient le tout. Voilà V effet de rhistoire bien personnifiée sur Tâme des hommes : elle les transforme et elle les épure : elle est la religion de la mémoire, comme la poésie est la religion de rimagination , comme la logique est la religion du raisonnement. Il faut une religion à toutes nos facultés, car toutes doivent monter à Dieu, pour lui reporter Vliomme : Thomme, ce chef-d'œuvre que le Créateur a ébauché et qui peut s'achever lui-même par la liberté, par le travail et par la vertu I

Or, pour donner ce spectacle du genre humain en action au peuple illettré, il n'est pas nécessaire, comme on le suppose, d'évoquer une multitude de noms et de personnages historiques des catacombes des bibliothèques. Non : le genre humain est vaste, mais il n'est pas infini. Quelques acteurs principaux suffisent pour représenter sous la plume de l'historien ce drame quelquefois varié, souvent

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uniforme, des vicissitudes humaines. Tout consiste à bien choisir les personnages.

Il y a deux manières aussi de les choisir. On peut les choisir à l'élévation et à l'importance de leur rang conventionnel dans le monde, à la grandeur de leur race, à V éclat de leur trône, à Vimmensité de leur empire, à Torgueil de leurs titres, au nombre de leurs sujets et de leurs armées. On peut les choisir, au contraire, à T éclat de leur nature, à rétendue de leurs idées, à Vinfluence de leur apparition sur Tesprit humain, à la grandeur personnelle de leur rôle, à la sainteté de leur mission sur la terre, à leurs travaux, à leurs persécutions, à leur supplice quelquefois, salaire des vérités qu'ils apportent au monde. On doit les choisir surtout à l'intérêt épique ou dramatique de leur vie. A ce titre même, plus un de ces grands acteurs du drame humain est méconnu, plus il est malheureux, plus il est victime, plus il y a de sueurs, de vicissitudes, de larmes et de sang dans son histoire, plus aussi il y a d'intérêt, d'amour, de passion et de culte dans le sentiment de la postérité pour lui, plus il se grave dans l'imagination. Sous ce point de vue du cœur humain, qui est celui des masses, Socrate est plus historique qu'Alexandre, Christophe Colomb que Charles -Quint, Jacquard cjue les Médicis ou François P^

Ce sont là les caractères que nous avons recherchés dans nos figures historiques. Nous ne nions pas rimmense ascendant qu'ont donné le rang, le sceptre, Tépée, la puissance héritée de leurs dynasties aux chefs des nations et aux pasteurs des peuples dans les temps antiques et modernes. La haute destinée est le piédestal des hautes influences; les mêmes facultés naturelles qui, placées en bas par la fortune , ne brillent que pour un cercle étroit dans la médiocrité d'une vie commune, placées en haut par la Providence, brillent pour le genre humain tout entier; une grande pensée meurt inactive dans un homme obscur et sans puissance, elle se réalise en grands résultats dans un homme couronné. Il faudrait être aveugle ou jaloux pour nier cette vérité. La situation des hommes est une des conditions ordinaires de leur action sur leurs semblables. Le rang est la prédestination de la gloire. Quand on rencontre la valeur personnelle dans des souverains ou dans des législateurs couronnés, il faut placer leurs figures au premier plan de T histoire; mais quand on aperçoit dans d'autres conditions obscures de la vie des hommes supérieurs par eux-mêmes, ordinairement négligés ou placés sur les derniers plans par les distributeurs de renommée, des révélateurs, des philosophes, des poètes, des orateurs, des historiens, des artistes,

des artisans, des martyrs d'une foi utile au monde, il faut restituer à ces grandeurs naturelles le rang et la portée qui leur appartiennent parmi les maîtres et les modèles de leur espèce/ L'histoire, à notre avis, est comme le Jugement dernier de Michel-Ange : on n'y comparaît pas avec son a>stume, mais avec sa nature devant Dieu.

Quand le peuple aura étudié avec nous quelques grands hommes, il sera plus apte à comprendre, à ennoblir et à civiliser son pays. Les nouvelles phases du monde moderne, en détruisant l'esclavage et en convoquant les masses à des participations plus larges dans leurs propres destinées, font de la moralité et de l'instruction deux conditions nécessaires de la liberté. Ces deux heureuses conditions de notre temps commandent aux philosoplies et aux écrivains qui tiennent en main le miroir de la vérité de tourner en bas le côté lumineux, qu'ils tournaient jadis en haut. La lumière a assez monté, il est temps qu'elle redescende. La vérité s'est souvent faite homme, il est temps qu'elle se fasse foule. Nous savons combien cela est difficile. Le peuple et les écrivains n'ont pas parlé jusqu'ici la même langue, c'est aux écrivains de se transformer et de s'incli-

lier pour mettre la vérité dans la main des masses. S'incliner ainsi, ce n'est pas abaisser le génie, c'est l'humaniser. « Qui l'humanise le divinise. » Nous sentons notre insuffisance, mais nous nous efforcerons d'élever le style de nos récits jusqu'à ce chef-d'œuvre de l'art, la simplicité : la simplicité, langue universelle, qui renouvelle entre le riche et le pauvre, entre le savant et l'ignorant, entre Iç sage et l'enfant, ce miracle symbolique des premiers messagers de l'Évangile qui ne parlaient qu'un seul idiome et qui étaient compris par les disciples de toutes nations! Prenez et lisez, dironsnous, comme le fils de l'horloger, aux familles des artisans les moins lettrées. Voilà l'histoire descendue des degrés poudreux des bibliothèques, dépouillée de sa pourpre et de sa pompe, et parlant la langue familière dans des récits sobres et clairs, avec vos femmes et vos enfants. Nous essayons de nous faire son interprète. Nous avons chanté autrefois dans la langue des poètes pour les heureux et les oisifs de la terre. Nous avons parlé plus tard la langue-des orateurs dans les tribunes des hommes d'État et dans les tempêtes civiles de la patrie. Plus humble aujourd'hui, et peut-être plus utile, nous ne rougissons pas d'apprendre la langue qui va à votre intelligence par votre cœur, et de nous faire simple avec les simples, petit avec les petits.

Mais, nous dit-on, en quoi sert V histoire ('élémentaire aux hommes du travail et des humbles professions? Qu'ont-ils de commun avec vos héros, vos rois, vos philosophes, vos politiques? Qu' estil besoin de connaître les jeux de la fortune, les catastrophes des empires, la conduite des choses humaines, pour forger son fer, conduire sa navette, tailler sa vigne, filer son fuseau?

Sans doute, la foule n'a pas besoin de connaître rhistoire pour exercer un de ces métiers, elle n'en a pas besoin pour vivre, mais elle en a besoin pour penser. Et la pensée étant T homme même, si vous voulez que votre foule soit composée d'hommes et non de machines humaines, donnez-lui les éléments de la réflexion. L'histoire est peut-être le plus sain et le plus moralisateur de ces aliments. Elle développe dan^ le peuple la chose qui lui manque le plus : la conscience. Elle rend la Providence visible dans la rémunération et dans l'expiation infaillible du bien et du mal. Si elle est commentée par un esprit droit et religieux, un cours d'histoire est une leçon de justice et un véritable cours de conscience pour les nations.

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