‹ Vie des grands hommesChapitre 3 sur 10 · DIXIEME SIECLE AVANT JESUS-CUKIST · texte numérisé non relu

DIXIEME SIECLE AVANT JESUS-CUKIST

C'est une des facultés les plus naturelles et les plus universelles de Thomme, que de reproduire en lui par Timagination et la pensée, et en dehors de lui par Tart et par la parole, Tunivers matériel et l'univers moral au sein duquel il a été placé par la Providence. L'homme est le miroir pensant delà nature. Tout s'y retrace, tout s'y anime, tout y renaît parla poésie. C'est une seconde création que Dieu a permis à l'homme de feindre en reflétant l'autre dans' sa pensée et dans sa parole, un verbe inférieur, mais un verbe véritable qui crée, bien qu'il ne crée qu'avec les éléments, avec les images et avec les souvenirs, des choses que la nature a créées avant lui ; jeu d'enfant, mais jeu divin de notre âme avec les impressions qu'elle reçoit de la

nature; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse cette figure passagère du monde extérieur et du monde intérieur, qui se peint, qui s'efiface et qui se renouvelle sans cesse devant nous. Voilà pourquoi le moi poésie veut dire création.

La mémoire est le premier élément de cette création, parce qu'elle retrace les choses passées et disparues à notre âme. Aussi les Muses, ces symboles de rinspiration, furent-elles nommées les filles de mémoire par l'antiquité .

L'imagination est le second, parce qu'elle colore ces choses dans le souvenir et qu'elle les vivifie. * Le sentiment est le troisième, parce qu'à la vue ou au souvenir de ces choses survenues et repeintes dans notre âme, cette sensibilité fait ressentir à l'homme des impressions physiques ou morales presque aussi intenses et aussi pénétrantes que le seraient les impressions de ces choses mêmes, si elles étaient réelles et présentes devant nos yeux.

Le jugement est le quatrième, parce qu'il nous enseigne seul dans quel ordre, dans quelle proportion, dans quels rapports, dans quelle juste harmonie nous devons combiner et coordonner entre eux ces souvenirs, ces fantômes, ces drames, ces sentiments imaginaires ou historiques, pour les rendre le plus conformes possible à la réalité, à la nature, à la vraisemblance, afin qu41s produisent sur nousmêmes et sur les autres une impression aussi entière que si l'art était vérité;

Le cinquième élément nécessaire de cette création ou de cette poésie, c'est le don d'exprimer par la parole ce que nous voyons et ce qui. nous sentons en nous-mêmes, de produire en dehors ce qui nous remue en dedans, de peindre avec les mots, de donner pour ainsi dire aux paroles de la couleur, de leur donner Timpression, le mouvement, la palpitation, la vie, la jouissance ou la douleur qu'éprouvent les fibres de notre propre cœur à la vue des objets que nous imaginons. Il faut pour cela deux choses : la première, que les langues soient déjà trèsriches, très-fortes et très-nuancées d'expressions, sans quoi le poëte manquerait de couleurs sur sa palette ; la seconde, que le poète lui-même soit un instrument humain de sensations, très-impressionnable, très-sensitif et très-complet, qu'il ne manque aucune fibre humaine à son imagination ou à son cœur, qu'il soit une véritable lyre vivante à toutes cordes, une gamme humaine aussi étendue que la nature, afin que toute chose, grave ou légère, douce ou triste, douloureuse ou délicieuse, y trouve son retentissement ou son cri* 11 faut plus encore, il faut . que les liotes de cette gamme humaine soient trèssonores et très-vibrantes en lui, pour communiquer leur vibration aux autres ; il faut que cette vibration intérieure enfante sur ses lèvres dés expressions fortes, pittoresques, frappantes, qui se gravent dans l'esprit par l'énergie même de leur accent. C'est la force seule de l'impression qui crée en nous

le mot, car le mot n'est que le contre-coup de la pensée. Si la pensée frappe fort, le mot est fort ; si elle frappe doucement, il est doux ; si elle frappe faiblement, il est faible. Tel coup, tel mot : voilà la nature !

Enfin, le sixième élément nécessaire à cette création intérieure et extérieure qu'on appelle poésie, c'est le sentiment musical dans l'oreille des grands poètes, parce que la poésie chante au lieu de parler, et que tout chant a besoin, d'une musique qui le note et le rende plus retentissant et plus voluptueux à nos sens et à notre âme. Et si vous me demandez : Pourquoi le chant est-il une condition de la langue poétique ? je vous répondrai : Parce que la parole chantée est plus belle que la parole simplement parlée. Mais si vous allez plus loin, et si vous me demandez : Pourquoi la parole chantée estelle plus belle que la parole parlée? je vous répondrai que je n'en sais rien, et qu'il faut le demander à Celui qui a fait les sens et l'oreille de l'homme plus voluptueusement impressionnés par la cadence, par la symétrie, par la mesure et par la mélodie des sons et des mots, que par les sons et les mots inharmoniques jetés au hasard ; je vous répondrai que le rhythme et l'harmonie sont deux lois mystérieuses de la nature, qui constituent la souveraine beauté ou l'ordre dans la parole. Les sphères elles-mêmes se meuvent aux mesures d'un rhythme divin, les astres chantent: et Dieu n'est pas seulement le

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grand architecte, le grand matliéniaticieu, le grand poète des mondes, il en est aussi le grand musicien. La création est un chant dont il a mesuré la cadence et dont il écoute la mélodie.

Mais le grand poète, d'après ce que je viens de dire, ne doit pas être (loué seulement d'une mémoire vaste, d'une imagination riche, d'une sensibilité vive, d'un jugement sûr, d'une expression forte, d'un sens musical aussi harmonieux que cadencé ; il faut qu'il soit un suprême philosophe, car la sagesse est Tame et la base de ses chants ; il faut qu'il soit législateur, car il doit comprendre les lois qui régissent les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux sociétés humaines et aux nations ce que le ciment est aux édifices ; il doit être guerrier, car il chante souvent les batailles rangées, les prises de villes, les invasions ou les défenses de territoires par les armées ; il doit avoir le cœur d'un héros, car il célèbre les grands exploits et les grands dévouements de l'héroïsme ; il doit être historien, car ses chants sont des récits ; il doit être éloquent, car il fait discuter et haranguer ses personnages ; il doit être voyageur, car il décrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les monuments, les mœurs des différents peuples ; il doit connaître la nature animée et inanimée, la géographie, l'astronomie, la navigation, l'agriculture, les arts, les métiers même les plus vulgaires de son

temps, car H parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l'Océan, et il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images dans la marche des astres, dans la manœuyfe des vaisseaux, dans les formes et dans les habitudes des animaux les plus doux ou les plus féroces, matelot avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant même avec les mendiants aux portes des chaumières ou des palais. Il doit avoir Tâme naïve comme celle des enfants, tendre, compatissante et pleine de pitié comme celle des femmes, ferme et impassible comme celle des juges et des vieillards, car il récite les jeux, les innocences, les candeurs de Tenfance, les amours des jeunes hommes et des belles vierges, les attachements et les déchirements du cœur, les attendrissements de la compassion sur les misères du sort ; il écrit avec des larmes, son chef-d*œuvre est d'en faire couler. Il doit inspirer aux hommes la pitié, cette plus belle des sympathies humaines, parce qu'elle est la plus désintéressée. Enfin, il doit être un homme pieux et rempli de la présence et du culte de la Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission est de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de faire proférer le nom suprême à toute chose, même muette, et de remplir toutes les émotions qu'il suscite dans l'esprit ou dans le cœur de

je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est l'atmosphère et comme Télément invisible de la Divinité.

Tel devrait être le poëte parfait : homme multiple, résumé vivant de tous les dons, de toutes les intelligences, de tous les instincts, de toutes les sagesses, de toutes les tendresses, de toutes les vertus, de tous les héroïsmes de Famé ; créature aussi complète que Targile humaine peut comporter de perfection.

Aussi, qu'une fois cet homme apparaisse sur la terre, déplacé, par sa supériorité même, parmi le commun des hommes, l'incrédulité et l'envie s'attachent à ses pas comme l'ombre au corps. La fortune, jalouse de la nature, le fuit; le vulgaire, incapable de le comprendre, le méprise comme un hôte importun de la vie commune ; les femmes, les enfants et les jeunes gens l'écoutent chanter en secret et en se cachant des vieillards, parce que ces chants répondent aux fibres encore neuves et sensibles de leurs cœurs. Les hommes mûrs hochent la tête, ils n'aiment pas qu'on enlève ainsi leurs fils et leurs femmes aux froides réalités de la vie ; ils appellent rêves les idées et les sentiments que ces génies inspirés font monter à la tête et au cœur de leurs générations ; les vieillards craignent pour leurs lois et leurs mœurs, les grands elles puissants pour leur domination, les courtisans pour leurs faveurs, les rivaux pour leur portion de gloire. Les dédains

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affectés ou réels étouffent la renommée de ces hommes divins, la misère et Tindigence les promènent de ville en ville, Texil les écarte, la persécution les montre du doigt ; un enfant ou un chien les conduit, infirmes, aveugles ou mendiant de porte en porte, ou bien un cachot les enferme ; et on appelle leur génie démence, afin de se dispenser même de pitié !

Et ce n'est pas seulement le vulgaire qui traite ainsi ces hommes de mémoire ; non , ce sont des philosophes tels que Platon, qui font des lois ou des vœux de proscription contre les poètes ! Platon avait raison dans son anathème contre la poésie ; car si l'aveugle de Chio était entré à Athènes, le peuple aurait peut-être détrôné le philosophe. 11 y a plus de pohtique pratique dans un chant d'Homère que dans les utopies de Platon I

Homère est cet idéal, cet homme surhumain, méconnu et persécuté de son temps, immortel après sa disparition delà terre. Voici l'histoire de sa vie :

Quelques savants ont prétendu et prétendent encore qu'il n'a pas existé, et que ses poèmes sont des rapsodies ou des fragments de poésie recousus ensemble par des rapsodes^ chanteurs ambulants qui parcouraient la Grèce et l'Asie en improvisant des chants populaires. Cette opinion est l'athéisme

du génie, elle se réfute par sa propre absurdité. Cent Homères ne seraient-ils donc pas plus merveilleux qu'un seul? L'unité et la perfection égale des œuvres n'attestent-elles pas l'unité de pensée et la perfection de main de l'ouvrier? Si la Minerve de Phidias avait été brisée en morceaux par les barbares, et qu'on m'en rapportât un à un les membres mutilés et exhumés, s 'adaptant parfaitement les uns aux autres et portant tous l'empreinte du même ciseau depuis l'orteil jusqu'à la boucle de cheveux, dirais-je, en contemplant tous ces fragments d'incomparable beauté : Cette statue n'est pas d'un seul Phidias, elle est l'œuvre de mille ouvriers inconnus qui se sont rencontrés par hasard à faire successivement ce chef-d'œuvre de dessin et l'exécution? Non ; je reconnaîtrais, à l'évidence de l'unité de conception, l'unité d'artiste, et je m'écrierais : C'est Phidias! comme le monde entier s'écrie : C'est Homère ! Passons donc sur ces incrédulités, vestiges de l'antique envie qui a poursuivi ce grand homme jusque dans la postérité, et disons comment il a vécu.

Homère est né 907 atis * avant la naissance du Christ. 11 était de race grecque, soit qu'il eût vu le jour à Chio, île de l'archipel grec qui touche à l'Asie-Mineure, soit qu'il eût reçu la vie à Smyrne, ville asiatique, mais colonisée par des Grecs.

* Selon la chronologie des marbres de Paros.

Les Grecs sortaient alors de la période primitive de leur formation, période pastorale, guerrière, agricole, navale , pour entrer dans la période intellectuelle et morale : semblables en cela aux neiges de leur Thessalie et de leur mont Olympe, qui roulent leurs eaux troubles et impétueuses avant de s'apaiser et de se clarifier dans leurs vallées. Ce peuple, destiné à occuper sur un si petit espace une si grande place dans le monde de Thistoire, de la pensée et des arts , était une agrégation de cinq ou six races, les unes européennes, les autres africaines, les autres asiatiques , que la contiguïté de TEurope^ de TAsie et de l'Afrique avait mêlées en*semble dans ce carrefour du monde ancien, frontière indécise de trois continents. Leur noyau natal était dans les rochers de l'Épirè et de la Macédoine ; mais la rudesse du montagnard, l'esprit d*aventure du marin, la douceur de l'Asiatique , la religion de l'Égyptien, la pensée de l'Indien, la mobilité du Perse, étaient si biçn fondus dans leur physionomie physique et dans leur génie multiple, que ce peuple était par sa beauté, son héroïsme, sa grâce, soii caractère à la fois entreprenant et flexible comme un résumé de tous les peuples. Les forêts de l'Europe lui avaient donné leurs mœurs héroïques et sauvages, l'Egypte ses prêtres et ses divinités , les Phéniciens leur alphabet, les Perses et les Lydiens leurs arts et leur poésie, les Cretois leur Olympe et leurs lois, les Thraces leurs armes , les Hellènes leur naviga-

lion et leur fédération en tribus indépendantes, les Hindous leurs mystères et leurs allégories religieuses ; en sorte que leur ciel était une colonie de dieux comme leurs continents et leurs îles étaient une colonie d'hommes de toutes sources. Leurs aptitudes étaient aussi diverses que leurs origines.

La mer de Tarchipel grec, c'est le lac Léman de rOrient. Ayant pour contours ces golfçs, ces anses, ces détroits qui s'insinuent entre les caps de ces terres dentelées, elle baigne les côtes les plus âpres et les plus gracieuses tour à tour, et semble avoir été creusée pour amollir le choc entre les deux continents où Byzance s'asseoit indécise sur les deux rivages. Les voiles aussi multipliées que les oiseaux de la mer naviguent sans cesse d'une île à l'autre, et de l'Afrique à l'Asie, et de l'Asie à l'Europe, comme des essaims d'une même famille qui vont s'entrevisiter au printemps sur leurs divers rochers.

Le climat de cette contrée montagneuse et maritime est aussi varié que ses sites et aussi tempéré que sa latitude. Depuis les neiges étemelles de la Thessalie jusqu'à l'été perpétuel des vallées de la Lydie et jusqu'à la fraîche ventilation des îles, toutes les rigueurs, toutes les chaleurs et toutes les tiédeurs de température s'y touchent, s'y contrastent ou s'y confondent sur les montagnes, dans les plaines et sur les flots. Le ciel y est limpide coDMne en Egypte, la terre féconde comme en

Syrie, la mer tantôt caressante et tantôt orageuse comme aux tropiques. Les sites et les scènes de la nature y sont, à peu de distance et dans un cadre qui les rapproche , grands, bornés, sublimes, gracieux, alpestres, maritimes, recueillis' ou sans bornes comme l'imagination des hommes. Tout s'y peint en traits imposants, pittoresques, éblouissants dans les yeux. Tantôt hymiie, tantôt poëme, tantôt élégie, tantôt cantique, tantôt strophe voluptueuse, cette terre est la terre qui peint, qui parle et qui chante le mieux à tous les sens. Les écueils murmurants du Péloponnèse, les caps foudroyés d'éclairs du Taurus, les golfes sinueux de TEubée, les larges canaux du Bosphore, les anses mélancoliques de r Asie-Mineure, les îles vertes ou bleuâtres égrenées sur les flots comme les bouées flottantes d'une ancre qui rattacherait les deux rivages ; l'île de Crète avec ses cent villes; Rhodes, qui a pris son nom de la rose ou le lui a donné; Scyros, reine des Cyclades ; Naxos ; Hydra, sentinelle avancée de la Grèce continentale; l'île de Chypre, assez vaste pour deux royaumes; Chalcis, qu'un pont sur l'Euripe réunit à l'Europe ; Ténédos, qui ouvre ou qui ferme les Dardanelles ; Lemnos, Mitylène ou Lesbos, qui semble imiter sur une petite échelle les monts, les vallées, les gorges et les golfes du continent d'Asie qu'elle regarde en face ; Chio , qui présente, comme une double terrasse de fleurs sur ses deux flancs opposés, ses oHviers à l'Europe et

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ses orangers à l'Asie; Samos, qui creuse ses ports ► et qui élève ses cimes aussi haut que le mont Mycale avec lequel elle entrelace ses pieds ; d'innombrables groupes d'autres îles encore, dont chacune avait son peuple, ses mœurs, ses arts, ses temples, ses dieux, ses fables, son histoire, sa renommée dans la famille grecque, mais dont toutes parlaient déjà la même langue et chantaient dans les mêmes vers : telle était la Grèce au temps de cette incarnation de la poésie dans la personne d'Homère. Elle attendait un historien, un chantre national, le poète de ses dieux, de ses héros, de ses exploits, pour constituer son unité d'imagination et dç célébrité dans le présent et dans l'avenir.

Dans son hymne à V Apollon de Délos^ dieu de l'inspiration grecque, Homère lui-même décrit en quelques vers géographiques ces groupes d'îles et de continents, qui contenaient toute la poésie de la nature : »« Vous aimez, dit-il au dieu, les sommets des » hautes montagnes, les Heux éthérés d'où le regard » plonge et plane au loin, les fleuves qui courent à » la mer, les promontoires inclinés vers les flots et » les larges ports ! . . . Oui, depuis que votre mère La- » tone,s'appuyantsurle mont Cynthus, vous enfanta » au murmure des vagues bleuâtres que l'haleine » sonore des vents poussait vers les deux rivages, » vous régnez sur ces lieux et sur leurs habitants,

» Sur ceux de Crète et d'Athènes,

» Sur ceux qui peuplent l'île d'Égine et TEubée,

d'un fleuve inconnu, on finit par arriver à une source

petite sans doute, mais à la source d'une vérité.

Disons donc ce qu'ont dit les Grecs contemporains et postérité d'Homère sur le génie le plus antique et le plus national de leur race.

Il y a^ait dans la \ille de Magnésie, colonie grecque de l' Asie-Mineure, séparée de Smyrne par une chaîne de montagnes, un homme originaire de Thessalie, nommé Mélanopus. Il était pauvre, comme le sont en général ces hommes errants qui s'exilent de leur pays , où ne les retiennent ni maison ni champs paternels. Il se transporta de Magnésie dans une autre ville neuve et peu éloignée, qui s'appelait Cymé. Mélanopus s'y maria avec une jeune Grecque aussi pauvre que lui, fille d'un de ses compatriotes, nommé Omyrethès. Il en eut une fille unique, à laquelle il donna le nom de Crithéis. Il perdit bientôt sa femme; et, se sentant lui-même mourir, il légua sa fille, encore enfant, à un de ses amis qui était d'Argos et qui portait le nom de Cléanax.

La beauté de Crithéis porta malheur à l'orpheline, et porta bonheur à la Grèce et au monde. Il semble que le plus merveilleux des hommes fût prédestiné à ne pas connaître son père, comme si la Providence avait voulu jeter un mystère sur sa

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naissance, alin d'accroître le prestige autour de son berceau. Crithéis inspira Tamour à un inconnu, se laissa surprendre ou séduire. Sa faute ayant éclaté aux yeux de la famille de Cléanax, cette famille craignit d'être déshonorée par la présence d'un enfant illégitime à son foyer. On cacha la faiblesse de Crithéis, on l'envoya dans une autre colonie grecque qui se peuplait en ce temps-là au fond du golfe d'Hermus et qui s'appelait Smyrne. Crithéis, portant dans ses flancs celui qui couvrait son front de honte et qui devait un jour couvrir son nom de célébrité, reçut asile à Smyrne chez un parent de Cléanax, né en Béotie et transplanté dans la nouvelle colonie grecque ; il se nommait Isménias. On ignore si cet homme connaissait ou ignorait l'état de Crithéis, qui passait sans doute pour veuve ou pour mariée à Cymé^

Quoi qu'il en soit, l'orpheline ayant un jour accompagné les femmes et les filles de Smyrne au bord du petit fleuve Mélès, où l'on célébrait en plein champ une fête en l'honneur des dieux, fut surprise par les douleurs de l'enfantement. Son enfant vint au monde au milieu d'une procession à la gloire des divinités dont il devait répandre le culte, au chant des hymnes, sous un platane, sur l'herbe, au bord du ruisseau. Les compagnes de Crithéis ramenèrent la jeune fille et rapportèrent l'enfant nu, dans leurs bras, à Smyrne, dans la maison d'Isménias. C'est de ce jour que le ruisseau obscur qui

serpente entre les cyprès et les joncs autour du faubourg de Smyrne a pris un nom qui l'égale aux fleuves. La gloire d'un enfant remonte, pour Téclairer, jusqu'au brin d'herbe où il fut couché en tombant du sein de sa mère. Les traditions racontent et les anciens ont écrit qu'Orphée, le premier des poètes grecs qui chanta en vers des hymnes aux immortels, fut déchiré en lambeaux par les femmes du mont Rhodope, irritées de ce qu'il enseignait des dieux plus grands que les leurs ; que sa tête, séparée de son corps, fut jetée par elles dans l'Hèbre, fleuve dont l'embouchure est à plus de cent lieues de Smyrne ; que le fleuve roula cette tête encore harmonieuse jusqu'à la mer ; que les vagues, à leur tour, la portèrent jusqu'à l'embouchure du Mélès ; qu'elle échoua sur l'herbe, près de la prairie où Crithéis mit au monde son enfant, comme pour venir d'ellemême transmettre son âme et son inspiration à Homère. Les rossignols près de sa tombe, ajoutentils, chantent plus mélodieusement qu'ailleurs *.

Soit qu'Isménias fût trop pauvre pour nourrir la mère et l'enfant, soit que la naissance de ce fils sans père eût jeté quelque ombre sur la réputation de Crithéis, il la congédia de son foyer. Elle chercha pour elle et pour son enfant un asile et un protecteur de porte en porte.

II y avait en ce temps-là, à Smyrne, un homme

^ M. de Marcellus, Episodes littéraires en Orient, tome H.

peu riche aussi, mais bon et inspiré par le cœur, tel que le sont souvent les hommes détachés des choses périssables par l'étude des choses éternelles. Il se nommait Phémius, il tenait une école de chant. On appelait le chant, alors, tout ce qui parle, tout ce qui exprime, tout ce qui peint à l'imagination, au cœur, aux sens, tout ce qui chante en nous, la grammaire, la lecture, l'écriture, les lettres, l'éloquence, les vers, la musique ; car ce que les anciens entendaient par musique s'appliquait à l'âme autant qu'aux oreilles. Les vers se chantaient et ne se récitaient pas. Cette musique n'était que l'art de conformer le vers à l'accent et l'accent au vers. Voilà pourquoi on appelait l'école de Phémius une école de musique : musique de l'âme et de l'oreille, qui s'emparait de l'homme tout entier.

Phémius avait, pour tout salaire des soins qu'il prenait de cette jeunesse, la rétribution, non en argent, mais en nature, que les parents lui donnaient pour prix de l'éducation reçue par leurs fils. Les montagnes qui encadrent le golfe d'Hermus , au fond duquel s'élève Smyrne, étaient alors, comme elles sont encore aujourd'hui, une contrée pastorale, riche en troupeaux ; les femmes filaient les laines pour faire des tapis, industrie héréditaire de rionie. Chacun des enfants, en venant à l'école de Phémius, lui apportait une toison entière ou une poignée de toison des brebis de son père. Phémius

les faisait filer par ses servantes, les teignait et les échangeait ensuite, prêtes pour le métier, contre les choses nécessaires à la vie de Thomme. Crithéis, qui avait entendu parler de la bonté de ce maître d'école pour les enfants, parce qu'elle songeait d'avance sans doute à lui confier le sien quand il serait en âge, conduisit son fils par la main au seuil de Phémius. Il fut touché de la beauté et des larmes de la jeune fille, de l'âge et de l'abandon de l'enfant; il reçut Crithéis dans sa maison comme servante ; il lui permit de garder et de nourrir avec elle son fils ; il employa la jeune Magnésienne à filer les laines qu'il recevait pour prix de ses leçons ; il trouva Crithéis aussi modeste, aussi laborieuse et aussi habile qu'elle était belle; il s'attacha à l'enfant, dont l'inteUigence précoce faisait présager je ne sais quelle gloire à la maison où les dieux l'avaient conduit ; il proposa à Crithéis de l'épouser et de donner ainsi un père à son fils. L'hospitalité et l'amour de Phémius, l'intérêt de l'enfant, touchèrent à la fois le cœur de la jeune femme ; elle devint l'épouse du maître d'école et la maîtresse de la maison dont elle avait abordé le seuil en suppliante quelques années auparavant.

Phémius s'attacha de plus en plus au petit Mélésigène. Ce nom, qu'on donnait famihèrement à Homère, veut dire enfant deMéïës^ en mémoire des bords du ruisseau où il était né. Son père adoptif

raimait à cause de sa mère, et aussi à cause de lui. Instituteur et père à la fois pour cet enfant, il lui prodiguait tout son cœur et tous les secrets de son art. Homère^ dont Tâme était ouverte aux leçons de Phémius par sa tendresse, et que la nature avait doué d'une intelligence qui comprenait et d'une mémoire qui reproduisait toutes choses, récompensait les soins du vieillard et réjouissait l'orgueil de Crithéis. On le regardait comme bientôt capable, malgré sa tendre jeunesse, d'enseigner lui-même dans l'école et de succéder un jour à Phémius. Les dieux lui destinaient à son insu moins de bonheur et une autre gloire : le monde à enseigner, et la gloire immortelle à conquérir. L'enfant adorait son père dans son maître ; et, pour éterniser sa reconnaissance, il donna plus tard le nom de Phémius à un chantre divin dans ses poèmes.

Phémius mourut, laissant pour héritage à l'enfant son modique bien et son école. Crithéis, privée de l'appui qu'elle avait trouvé dans la tendresse de cet homme hospitaher qui lui avait ouvert jusqu'à son cœur, s'attrista jusqu'à la mort et suivit le vieillard au tombeau. Homère resta seul, à peine adolescent, dans cette maison où il avait tout reçu et tout perdu. Sa sagesse suppléa en lui les années ; il continua à tenir l'école de Phémius et il en accrut

bientôt la renommée, ainsi que Phémius lui-même l'avait présagé en mourant. Le chantre futur de Vlliade et de VOdyssée enseignant la musique aux enfants, presque enfant lui-même, parlant et chantant dans une langue inspirée par les dieux, parut aux habitants de Smyrne un oracle qui vérifiait le prodige de sa naissance divine auprès de leur fleuve Mélès. Les hommes mûrs, les mères de famille, les vieillards eux-mêmes allaient s'étonner et s'attendrir à ses leçons. Les marchands de blé et de laines, les étrangers que le commerce ou la curiosité atti» rait de toutes les îles de la Grèce ou de toutes les villes maritimes de l'Ionie, sur leurs vaisseaux, dans la rade fréquentée de Smyrne, entendaient parler de ce phénomène. Après leurs vaisseaux chargés, ils ne voulaient pas repartir sans avoir entendu une de ses leçons ; ils reportaient la renommée du jeune maître d'école dans leur pays.

Un de ces étrangers se nommait Mentes ; il était possesseur et pilote à la fois de son navire. Il venait chercher du froment de Lydie, pour le transporter à Leucade, dans l'île montagneuse de Lesbos. Plus amoureux des chants divins que les autres navigateurs de la rade, il ne cherchait pas seulement la fortune, mais la sagesse et la science, sur les terres qu'il visitait. Frappé du génie et de la supériorité

d'Homère sur tous les hommes qu'il avait entendus dans les écoles ou dans les temples de la Grèce et de rionie, il se lia d'amilié a\ec le jeune Mélésigène ; il lui dépeignait les terres, les îles, les mers, les cultes, les \illes, les ports des rivages divers où son commerce de grains le conduisait ; il le convainquit que le livre vivant et infini de la nature était la véritable école de toute vérité, de toute poésie, de toute sagesse ; il enflamma Tesprit du jeune homme du désir de lire par ses propres yeux dans ce Uvre des dieux. Homère, à qui les images et les couleurs manquaient pour rendre sensibles les inépuisables conceptions de son esprit, renonça généreusement à la fortune et à la renommée domestique qui lui souriaient dans sa patrie, pour aller enrichir son imagination, nourrir son ame, et recueillir des impressions et des images sur toute la terre. 11 ferma son école, vendit la maison et les laines de Phémius ; et, prenant pour maison le vaisseau de Mentes, il lui paya le prix de ce foyer errant pour plusieurs années.

Homère, en compagnie de son ami et de son pilote Mentes, navigua ainsi pendant un espace de temps inconnu. Voyageur, trafiquant, matelot, chantre tour à tour ou tout à la fois, il visita 1 Egypte, source alors de toute lumière et patrie originelle de

tous les dieux du paganisme, l'Espagne, Tltalie, les rivages de la mer Adriatique, ceux du Péloponnèse, les îles, les écueils, les continents ; conversant avec tous les peuples, prenant leçon de tous les sages, et recueillant, sur des notes perdues depuis , les descriptions, les souvenirs, les histoires, les symboles dont il construisit plus tard ses poëmes. 11 revenait pauvre de biens, riche d'impressions, pour se reposer enfin dans sa patrie et pour s'y reconstruire une existence mercenaire, quand une maladie des yeux, qu'il avait fatigués de soleil, de contemplations et d'études, l'arrêta dans l'île d'Ithaque, où Mentes avait abordé pour son trafic. Mentes, obligé de porter la cargaison de son navire à Lesbos, confia Homère malade à un habitant d'Ithaque, riche, compatissant et ami des poëtes, nommé Mentor, fils d'Alcinoûs. Mentor prodigua au chantre divin tous les soulagements de la médecine et toutes les tendresses de l'hospitalité. Homère, qui payait de gloire les dettes de son coeur, immortalisa bientôt Mentor et Alcinoûs, en faisant de l'un l'oracle de toute sagesse, de l'autre le modèle de la félicité de l'homme champêtre, recueilli, après une vie agitée, dans la culture de ses jardins. Il fit d'Ithaque la scène de son poëme de YOdysséc^ il y trouva les traditions de son héros Ulysse, il les grava dans ses souvenirs, et il fît de cette petite île une grande mémoire.

Le repos dans le domaine d'Alcinoiis, les soins

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de Mentor, les baumes des médecins d'Ithaque, dont il donna le nom à* ces hommes dKins qui guérissent les blessures des mortels, lui rendirent la vie et la santé.

Mentes, fidèle à sa promesse, traversa la mer Egée pour venir le reprendre à Ithaque. Homère navigua encore plusieurs années avec lui. Frappé une seconde fois de cécité dans le port de Colophon, il y fut laissé pour se guérir par Mentes, comme il avait été déposé à Ithaque. Mais ni le séjour sur terre ni Tart du médecin ne purent prévaloir contre la volonté des dieux : il devint aveugle , et le tableau de la nature qu'il avait tant contemplé s'effaça complètement devant ses yeux. Ce tableau n'en fut que plus coloré, plus vif et plus en relief dans son imagination. Ce qu'il ne voyait plus au dehors, il le revit en dedans ; la mémoire lui rendit tout. Le regret même de cette lumière du jour, de cette face des mers et des terres, des hommes qu'il cessait de voir, donna quelque chose de plus pénétrant et de plus mélancolique à ce souvenir du monde disparu. Il retourna sa vision en lui-même, et il peignit mieux ce qu'il s'affligeait de ne plus regarder.

La première image qui lui remonte au cœur après avoir perdu tout espoir de guérison, fut celle de la patrie. L'oiseau blessé cherche à s'abattre sur le nid qui Ta vu naître. Il se fit rapporter à Smyrné, dans la maison de Phémius et près du tombeau de Crithéis, sa mère. Il y rouvrit une école; mais sa longue absence avait fait oublier son nom et feon art à ses concitoyens, d'autres avaient pris sa place dans la renommée. Sa cécité semblait un signe de la colère des dieux. On ne croyait pas qu'un homme privé du plus nécessaire de ses sens pût enseigner le plus sublime des arts. Sa voix retentit dans îé vide, son école resta déserte, ses anciens amis ne le reconnurent pas. L'indigence le força de chanter de porte en porte des vers populaires, pour arracher à l'indifférence de ses compatriotes le pain nécessaire à sa subsistance et au salaire de ^enfant qtii servait de guide à ses pas* Toujours noble et majestueux d'expressions et d'attitude dans cette humiliante condition de mendiant aveugle, il res» semblait à un dieu de ses fables, se souvenant de sa supériorité divine quand il demandait l'aumône aux mortels. Ulysse, sous les haillons d'un mendiant dans VOdysséCy est un souvenir de ce temps dlB sa vie immortalisé par le poète;

Mais^ soit que ses concitoyens devinssent sourds

à ses chants, soit que la honte qui chasse les hommes déchus des \illes où ils ont été heureux, rendît le séjour de Smyme plus cruel que la faim au cœur d'Homère, il en sortit pour aller chercher de ville en\ille des auditeurs plus compatissants. Il traversa à pied la plaine de l'Hermus pour aller d'abord à Cymé, patrie de sa mère et de son aïeul, où il espérait sans doute retrouver quelques souvenirs d'eux dans des vieillards amis des parents de son nom. La lassitude l'arrêta d'abord à Neotichos, petite ville naissante, colonie de Cymé, bâtie au pied du mont Sédène et au bord de l'Hermus. Comme il est d'usage parmi les mendiants qui Hent conversation avec les pauvres artisans plutôt qu'avec les riches, parce que les uns travaillent en plein air tandis que les autres sont à l'abri dans leurs maisons ou dans leurs jardins, Homère entra dans l'atelier d'un corroyeur qui tannait le cuir^ et il impro* visa ses premiers vers aux fils de Cymé :

n vous qui habitez la ville répandue sur la col- » Une, au pied du mont Sédène couronné de som- » bres forêts, et qui buvez les ondes fraîches dd » l'Hermus au lit écumant, plaignez l'homme er- » rant qui n'a point de demeure à lui, et prêtez-lui » le seuil et le foyer de l'hospitalité. » Le corroyeur, ému de compassion et sensible à l'accent de cette supplication chantée en vers à sa porte ^ fit entrer Homère^ lui offrit un siège dans son atelier et un asile dans sa maison. La merveille de ce mendiant

qui parlait la langue des dieux se répandit de bouche en bouche dans la ville ; la foule s'attroupa à la porte du corroyeur ; les principaux d'entre le peuple entrèrent dans la boutique, et, s'asseyant autour de l'aveugle, ils se complurent à l'interroger et à lui faire réciter ses vers bien avant dans la nuit. Il récita un poème héroïque sur la ville de Thèbes, chère aux Grecs, et des hymnes aux dieux immortels, qui remplirent ses auditeurs de patriotisme et de piété. La patrie et le ciel sont les deux notes qui résonnent le plus universellement dans l'âme des hommes réunis. Ils le prirent pour un mendiant divin qui cachait le dieu sous l'humanité. L'entretien se prolongea et se détourna ensuite, entre Homère et les sages de la ville, sur les plus belles poésies qu'Orphée et ses disciples avaient répandues dans la mémoire du peuple. Il les jugea et les loua en homme capable de les égaler. Il révéla dans le sublime inspiré le souverain artiste. Ses auditeurs le supphèrent d'honorer leur ville par un long séjour; ils envièrent au corroyeur la gloire d'avoir été le premier hôte de cet inconnu ; ils lui envoyèrent des présents pour avoir leur part et leur gloire dans l'hospitaUté que le tanneur de cui^ donnait au chantre des dieux.

HOMERE. i5

Il vécut de sa lyre un certain temps à Neotichos. On montrait encore, du temps d'Hérodote, la place où il s'asseyeait pour réciter ses vers et le peuplier antique dont Içs premières feuilles étaient tombées sur son front.

Ayant épuisé l'étonnement et l'admiration des habitants, il craignit qu'une plus longue hospitalité ne leur fût importune, et il partit aussi pauvre qu'il était arrivé, ne leur ayant emprunté que la vie. Il dirigea ses pas vers Cymé , et composa, en marchant, quelques vers à l'honneur des Cyméens, pour mériter d'eux un bon accueil. Il passa par Larisse. A la demande des citoyens, il leur dicta une inscription en vers sur une colonne élevée à la mémoire d'un roi qui leur était cher : ces vers subsistent encore. Arrivé aux portes de Cymé, il se nomma, il se fit reconnaître pour un descendant des Cyméens. Introduit dans l'assemblée des vieillards, il les enchanta par ses poèmes. Charmé lui-même de rencontrer des hommes si amoureux de la lyre, il prit l'engagement de rester au milieu d'eux et de donner l'immortalité à leur patrie, si la ville voulait seulement lui assurer l'abri et la subsistance. Les vieillards l'engagèrent à se présenter devant le sénat, pour faire ratifier ce contrat entre ses concitoyens et lui. Un cortège d'admirateurs l'y ac-

compagna. Debout deYant les sénateurs, il renouvela sa demande, puis se retira, après avoir chanté, pour attendre la décision des grands. Tous inclinaient à nourrir Homère pour ce salaire de tiiémoire et de gloire qu'il promettait à la ville. Maiâ un homme se leva, un de ces hommes chagrins qui se croient plus sages que la foul^ parce qu41s n'ont ni ses enthousiasmes ni son cœur. Il représenta que, si la ville s'engageait ainsi à recueillir et à nourrir tous les chantres aveugles errants danâ l'Ionie, elle ruinerait le trésor pubUc. Le sénat, né voulant pas paraître moins sage et moins économe des deniers du peuple que ce sénateur, changea d'avis et refusa l'hospitaHté à Homère. Le chef du sénat fut chargé d'aller communiquer cette dure réponse au poëte : il s'assit sur une pierre à côté dé lui, et tâcha d'adoucir ce refus par les considérations de prudence et d'intérêt public qui avaient déterminé le vote du sénat. Homère, contristé et indigné de la dureté de ses concitoyens, éclata en gémissements et en reproches devant la foule atteiidrie qui l'entourait :

« A quel sort misérable, s'écriait-il en chantant » et pleurant à la fois , les dieux m'ont-ils aban- » donné ? Bercé sur les genoux d'une tendre mère, y j'ai sucé son lait dans cette ville, dont les plages » sont baignées par les flots de la mer, et dont le » Mélès, désormais sacré, arrose les jardins. Pour- » suivi par l'infortune , et les yeux privés de la lu-

» mière du jour, je venais ici, patrie de raa mère, » pour y conduire a\ec moi les Muses, filles aima- » blés de Jupiter, et pour assurer une éternelle re- » nommée à Cymé!... et ses habitants refusent » d'entendre leurs voix divines ! Qu'ils soient dés- » hérités de tout souvenir, et qu'ils subissent les » peines dues à ceux qui insultent au malheur et » qui repoussent l'indigent I Mais moi, reprit-il, je » saurai d'un cœur ferme supporter, quel qu'il » soit, le destin que les dieux m'ont fait en m'in- » fligeant la vie I Déjà mes pieds impatients m'en- » traînent d'eux-mêmes loin de cette ville ingrate ! »> Il partit, en demandant aux dieux que Cymé ne donnât jamais naissance à un chantre capable de léguer la renommée à sa patrie.

Il se traîna jusqu'à Phocée, autre colonie grecque de l'Ionie, qui devint le berceau de Marseille. Le golfe, entouré de rochers et ombragé de platanes, ressemble à un port creusé par la seule nature pour attirer sur les bords un peuple de navigateurs. La poésie fleurissait à Phocée plus qu'ailleurs, parce que la mer inspire la rêverie et le chant. Il y avait une école de chant célèbre dans la ville, tenue par un homme éloquent, mais jaloux et astucieux, qui connaissait le génie d'Homère par les récits des marchands de Smyrne, voisine de Phocée. Il

se nommait Thestoride. En apprenant l'arrivée du pauvre aveugle, Thestoride feignit d'être ému d'une généreuse pitié. Il alla au-devant de lui et lui offrit dans son école le toit et la table, à condition qu'Homère transcrirait pour lui les poëmes qu'il avait chantés dans ses voyages et tous ceux que les Muses lui inspireraient à l'avenir. Homère, contraint par la misère et la cécité, consentit à ces dures exigences de Thestoride, et vendit son génie pour gagner sa vie.

Ce fut là qu'il écrivit le plus accompli de ses poëmes, Vliiadej œuvre à la fois nationale et religieuse, où les mœurs des Grecs, les exploits de leurs héros et les fables de leurs dieux sont chantés dans des vers qu'aucune langue n'égala jamais.

Cependant Thestoride ayant enrichi sa mémoire d'un grand nombre de vers achetés de son hôte, et craignant que le larcin ne fût trop facilement découvert s'il les récitait comme siens à Phocéer, alla établir une école dans l'île de Chio. Là il s'enrichit en chantant et en vendant les dépouilles d'Homère, pendant que le véritable auteur languissait et mendiait lui-même à Phocée. Mais c'était peu de âe voir dérober sa gloire, il fut accusé de dérober lui-même celle de Thestoride. Des matelots revenant de Chio où ils avaient entendu ce rapsode, et entendant Homère réciter sur le port de Phocée les mêmes vers, déclarèrent que ces chants étaient d'un poëte

HOMÈRE. 4ft

de Chio. A ce dernier coup du sort, Homère, patient jusque-là, s'indigna contre cette dérision des dieux. Il voulut aller confondre son calomniateur à Chio. Il supplia des matelots qui partaient pour cette île de le recevoir sur leur barque, promettant' de leur payer le prix de sa traversée en poèmes dont les Grecs des plus humbles professions étaient amoureux. Ces matelots compatissants le prirent à bord, comme un gage de la protection des dieux. Il chanta pour eux tout le jour. Ils le déposèrent, la nuit, sur un écueil de l'île où ils ne descendirent pas eux-mêmes. Il s'endormit près du rivage sous un pin. dont un fruit secoué par le vent tomba sur sa tête. Ce pin lui rappela les bois de Cymé, sa patrie, et l'ingratitude de la ville à l'ombre de laquelle Il était allé en vain chercher l'abri de sa vie. Il exprima un amer souvenir dans des vers adressés à l'arbre. Se levant enfin, il essaya de trouver à tâtons sa route vers la ville. Le bêlement d'un troupeau de chèvres l'attire par le bruit, qui lui fait espérer le Voisinage d'un berger. Des chiens de garde se jettent sur ses haillons en aboyant. Le berger, nommé Glaucus, les rappelle et court vers le voyageur pour le délivrer de la dent des chiens. Ému de pitié, il ne peut comprendre comment un homme privé de la vue a pu gravir seul cette côte escarpée. Il prend Homère par la main, le conduit dans sa cabane , allume du feu, prépare sa tai)le frugale, et y fait asseoir avec hii le poëte, les chiens

aboyant à leurs pieds pour demander leur part du repas.

Homère improvisa en vers des conseils aux bergers, pour discipliner ces vigilants gardiens des troupeaux. Il se souvint plus tard de cette aventure, et il se retraça lui-même dans V Odyssée^ sous la figure d'Ulysse grondé, puis reconnu par son chien. L'imagination ne se compose que des lambeaux de la mémoire.

Après le repas, Homère entretint le berger des lieux, des choses, des hommes qu'il avait vus dans ses longs voyages ; et il lui chanta les plus belles parties de ses poëmes qui retracent la vie pastorale ou la vie des matelots. Le berger, fasciné par la science , la sagesse et la poésie de son hôte , oubliait les heures de la nuit. Ils s'endormirent enfin sur les mêmes feuilles.

Avant l'aurore, le berger, laissant- Homère endormi dans sa cabane, alla à la ville voisine raconter à son maître la rencontre qu'il avait faite de ce divin vieillard et l'hospitalité qu'il lui avait donnée. Le maître lui reprocha son imprudence de s'être fié ainsi aux belles paroles d'un inconnu. Il ordonna cependant à Glaucus de lui amener son hôte à Bolisse, pour qu'il jugeât lui-même des merveilles de cet étranger. Homère suivit le berger, charma le

maître par son entretien et par ses vers. On lui confia l'éducation dés enfants de la maison. Au bruit de son arrivée dans l'île de Chio, Thestoride, tremblant d'être démenti et confondu par la présence de celui dont il a\ait volé la gloire, s'enfuit de l'île et alla cacher ailleurs sa honte et son nom.

Après avoir élevé les enfants du maître de Glaucus à Bolisse, Homère, de plus en plus célèbre, alla fonder une école publique dans la ville maritime de Chio, capitale de l'île. 11 retrouva sur cette terre étrangère toute la faveur populaire qu'il n'avait pu retrouver à Smyrne, sa patrie. La jeunesse de l'île se pressait en foule à ses leçons ; il devint assez riche des dons des pères et des mères pour se donner â lui-même la douceur d'une famille. 11 épousa une fille de l'île, qui préféra en lui la lumière divine du génie à la lumière des yeux. On peut juger de l'amour qu'il eut pour elle par les délicieuses peintures de la tendresse conjugale, dont il attendrit partout ses récits. 11 eut pour fruits de cet amour tardif deux filles : l'une mourut dans sa fleur, l'autre se maria à Chio et perpétua son sang dans cette île devenue la patrie de sa vieillesse.

Ce fut dans la douce aisance et dans le loisir de sa vie d'époux et de père à Chio, qu'il composa VOdyssée^ poëme de sa vieillesse, résumé de ses voyages, de ses impressions, de ses infortunes et de son bonheur, dans lequel il fait revivre, agir et

o2 VIK DES (tRAiNDS HOMMES.

parler, sous des noms chers à sa mémoire, luimême et tous les personnages qui revivaient par leurs bienfaits dans son cœur :

PhémiuSy « son cher maître et son second père, » qui l'emporte sur tous les mortels dans Tart des » chants, et qui, pressant du doigt les fibres de la » lyre, prélude à ses récits mélodieux ; »

Menus ^ son ami et son pilote de mer en mer, dont il dit : « Je me glorifie du nom de itfen/ès^ fils du » généreux Anchyale ; je commande aux Taphiens » consommés dans Tart de gouverner les navires » sur les flots ; »

Pénélope^ sous le nom de laquelle il célèbre « la » beauté et la fidélité d'une chaste épouse que ni » les séductions, ni l'or des jeunes prétendants, ni » les bruits répandus de la mort d'Ulysse, ni les » absences, ni les adversités, ni les haillons de son » mari, ne peuvent détacher de son amour et de sa » religion du lit conjugal ; »

TychiuSy l'ouvrier tanneur qui lui donna le premier l'hospitalité à Neotichos et dont il éternise, en passant, le nom sur le bouclier d'Ajax : « Ajax porte » un boucher d'airain, semblable au flanc arrondi » d'une tour ; sept peaux de bœuf, les unes sur les » autres, recouvrent le bouclier. Elles sortent des » mains de Tychius, le plus habile des enfants de » Neotichos dans l'art de tanner, de couper et de » coudre le cuir. »

Il n'oublia pas même ses esclaves , et le fidèle

HOMERE. lui

\ieillard Euniée est sans doute le souvenir poétisé d'un de ces vieux seniteurs que rattachement et les années incorporent à la famille et qui en suivent les prospérités et les décadences comme Tombrc de l'arbre domestique croît et décroît sur le seuil avec les printemps et les hivers.

Le bruit de sa renommée se répandit tard, mais immense, avec ses vers, d'île en île, de port en port, dans l'Ionie et dans toute la Grèce. Chaque navire, en partant de Chio, emportait un lambeau de ses poèmes dans la mémoire des matelots ou des guerriers ; chaque voile, en abordant l'île dont il avait fait son séjour, lui amenait des admirateurs et des disciples. Il vieilhssait dans la gloire plus que dans les années. Historien de la Grèce autant que sou poëte, chaque ville, chaque colonie, chaque famille du continent ou des îles le suppliait de donner la mémoire à son nom, à ses exploits ou à ses fables. Il était, comme Minos, juge des vivants et des morts ; il tenait les clefs de l'avenir, grand prêtre de la postérité, cette divinité qui passionne tous les grands cœurs I Jamais la poésie sur la terre n'exerça une telle souveraineté avant les prophètes. Le génie s'était fait plus que roi, il s'était fait dieu, le dieu de l'immortalité humaine.

Chaque terre de la Grèce voulait garder la trace du pied de cet aveugle, que chaque terre avait repoussé quelques années auparavant. Les citoyens et les envoyés des villes venaient en députation le chercher sur leur vaisseau et le supplier de visiter la Grèce, pleine de son nom.

Il céda, au terme de ses années, à ces instances de sa patrie. Il avaifr sans doute perdu la corripagne de sa vie, qui l'aurait retenu, si elle eût vécu encore, dans le foyer de ses jours heureux, dont le vieillard ne doit pas s'écarter, de peur d'égarer son tombeau. Il partit pour visiter une dernière fois toute la Grèce, patrie de ses vers et de son nom. Il navigua d'abord vers l'île montueuse de Samos. Il y débarqua le jour où l'on y célébrait une fête en l'honneur des dieux. Reconnu, au moment ou il des* cendait sur la plage, par un habitant de l'île quî l'avait entendu à Chio, le bruit de l'arrivée du poëte se répandit à l'instant dans la ville ; les Samiens accoururent et le prièrent d'illustrer de sa présence leur cérémonie* Il se rendit au teiîiple avec le cortège ; et, étant arrivé sur le seuil au moment où l'on venait d'allumer le feu sacré : « Samiens! chanta- » t-il en* vers inspirés par la lueur du feu domesti- » que, les enfants sont la gloire des pères, les tours B soiit la force des villes^ les coursiers sont la beauté

» des prairies où ils bondissent, les vaisseaux sont » la grâce des mers, les richesses sont la prospérité » des maisons; les chefs et les vieillards, assis sur » leurs trônes dans la place publique, sont un des » plus majestueux spectacles que les yeux des hom- » mes puissent contempler. Mais il n'est rien sur la » terre de plus auguste et de plus pieux que la de- » meure d'une famille éclairée parle feu du foyer. »>

Les Samiens, ravis de l'honneur que cet hôte faisait à leur île, lui donnèrent la place la plus élevée au festin et le reconduisirent en pompe à la maison où son lit était préparé.

Le lendemain, en se promenant dans l'île dont il se faisait décrire les sites et les villes pour reconnaître avec l'esprit ce qu'il avait vu jadis avec les yeux, il passa près d'un four allumé où des potiers de terre façonnaient des vases et cuisaient l'argile. 11 fut encore reconnu et entouré par ces ouvriers. Ils le prièrent de s'arrêter un moment auprès de leur ateUer et de leur chanter quelques vers propres à immortaliser leur art ; ils lui offrirent, pour prix de sa condescendance, les plus belles œuvres de leurs mains. Homère sourit, s'assit sur une am^ phore renversée et leur chanta ces vers , célèbres depuis dans les ateliers des mouleurs d'argile sous le titre de la Fournaise :

« vous, qui pétrissez l'argile et qui m'offrez » une coupe en salaire de mes vers ! écoutez un de b mes chants I

5i ME DES GRANDS HOMMES.

» Je t'iii\oque, ô Minerve, déesse industrieuse ! » Daigne descendre au milieu de ces hommes et » prêter ta main habile à leur travail I Que les vases » qui vont sortir de cette fournaise, et surtout ceux » qui sont destinés aux autels des dieux, se colo- » rent également sous la vapeur enflammée des » briques! Qu'ils se durcissent par degrés a un feu » sagement gradué, et qu'ils se vendent, recherchés » pour leur élégance et leur solidité, dans les rues » et dans les marchés de la Grèce, afin que leur » prix fasse l'aisance de l'ouvrier et ne démente » pas l'éloge du poëtel Mais si vous voulez me » tromper, moi, aveugle, et ne pas me donner les » coupes offertes, j'invoque contre votre fourneau » les fléaux des dieux I... Que le feu dévore votre » poterie, que le four fasse entendre un bruit sem- » blable aux grincements de dents d'un cheval fu- » rieux I . . . Que le potier gémissant contemple en » larmes sa ruine... et que personne ne puisse se » baisser pour regarder dans le four sans avoir le » visage rongé par la réverbération de la flamme » qui consumera vos vases ! . . . »

Il séjourna l'hiver entier à Samos. Bien qu'il ne fût plus contraint par l'indigence à vendre ses chants pour un morceau de pain, il continua à chanter de temps en temps , par reconnaissance pour les habitants hospitaliers de l'île, des vers appropriés aux fortunes ou aux conditions des maisons qu'il visitait dans ses doux et derniers loisirs. Un

enfant le guidait dans les rues des villes ou dans les sentiers des campagnes. La mémoire des Samiens a gardé de père en fils quelques-unes de ces bénédictions poétiques de l'aveugle de Cbio, comme des médailles qu'on retrouve çà et là dans le sable de ces plages.

Homère, en souvenir de son ancienne mendicité, portait à la main, à l'exemple des mendiants antiques, une branche d'arbre garnie de ses feuilles. « Nous voici arrivés, chantait-il à Tenfant son guide, » près de la vaste maison qu'habite un citoyen opu- » lent, maison qui retentit sans cesse du bruit des » clients et des serviteurs. Que ses portes s'ouvrent » pour laisser entrer la fortune, et, avec elle, la » sérénité et le loisir ! Qu'aucune amphore ne reste » jamais vide dans cette heureuse denieure, et que » la huche y soit toujours pleine de fleur de farine ! » Que la jeune épouse du fils de la maison, toutes » les fois qu'elle en sort, soit traînée sur un char, » et que les mules aux pieds durs la ramènent de » même dans sa demeure, où, les pieds posés sur » un tabouret incrusté d'ambre, elle travaille de » l'aiguille à ourdir un riche tissu. Quant à moi, je * reviendrai à ce toit, seulement comme y revient n l'hirondelle au retour de l'année... »

Les petits enfants de Samos ont chanté longtemps ces vers de porte en porte, en allant quêter aux fêtes religieuses consacrées à la bienfaisance et à la mendicité.

Au retour du printemps^ des vagues aplanies et des vents tièdes, il reprit sa navigation vers le golfe d'Athènes. Les matelots du navire qui le portait ayant été retenus par la tempête dans la rade de la petite île d'Ios, Homère sentit que la vie se retirait de lui. Il se fit transporter au bord de l'île pour mourir plus en paix, couché au soleil, sur le sable du rivage. Ses compagnons lui avaient dressé Une couche Sous la voile, auprès de la mer. Les habitants riches de la ville éloignée du rivage, informés de la présence et de la maladie du poëte, descendirent de la colline pour lui offrir leur demeure et pour lui apporter des soulagements, des dons et des hommages. Les bergers, les pécheurs et les matelots de la côte accoururent pour lui demander des oracles, comme aune voix des dieux sur la terre. Il continua a parler en langage divin avec les hommes lettrés et à s*entretenir, jusqu'à son dernier soupir, avec les hommes simples dont il avait décrit tant de fois les mœurs, les travaux et les misères dans ses poèmes. Son âme avait passé tout entière dans leur mémoire avec ses chants ; en la rendant aux dieux, il ne Tenlevait pas à la terre. Elle était devenue Pâme de toute la Grèce ; elle allait devenir bientôt celle de toute l'antiquité.

Après qu'il eut expiré sur cette plage, au bord

des flots, comme un naufragé de la vie, l'enfant qui servait de lumière à ses pas, ses compagnons, les habitants de la ville et les pêcheurs de la côte lui creusèrent une tombe dans le sable, à la place môme où il avait voulu mourir. Ils y roulèrent une roche, sur laquelle ils gravèrent au ciseau ces mots : « Cette » plage recouvre la tête sacrée du divin Homère. » los garda à jamais la cendre de celui à qui elle avait donné ainsi la suprême hospitalité. La tombe d'Homère consacra cette île, jusque-là obscure, plus que n'aurait fait son berceau que sept villes se disputent encore. La tradition de la plage où le vieillard aveugle fut enseveli se perdit heureusement dans la suite des temps et dans les vicissitudes de l'île. Nulle rivalité de funérailles , de monument ou de vaine piété ne troubla son dernier somnieil. Sa sépulture fut dans tous les souvenirs, son monument dans ses propres vers. On montre seulement dans l'île de Chio, près de la ville, un banc de pierre semblable à un cirque et ombragé par un platane qui s'est renouvelé, depuis trois mille ans, par ses rejetons, qu'on appelle l'École d'Homère. C'est là, dit-on, que l'aveugle se faisait conduire par ses filles, et qu'il enseignait et chantait ses poëmes. De ce site on aperçoit les deux mers, les caps de l'Ionie, les sommets neigeux de l'Olympe, les plages dorées des îles, les voiles qui se plient en entrant dans leurs anses, ou se déploient en sortant des ports. Ses filles voyaient pour lui ces spectacles, dont la ma-

{]{) ME DES (iRAM)S HOMMES,

gnificence et la variété auraient distrait ses inspirations. La nature, cruelle et consolatrice, semblait avoir voulu le recueillir tout entier dans ces spectacles intérieurs, en jetant un voile sur sa vue. C'est depuis cette époque, dit-on dans les îles de l'Archipel, que les hommes attribuèrent à la cécité le don d'inspirer le chant , et que les bergers impitoyables crevèrent les yeux aux rossignols , pour ajouter à l'instinct de la mélodie dans rame et dans la voix de ce pauvre oiseau.

Voilà l'histoire d'Homère. Elle est simple comme la nature, triste comme la vie. Elle consiste à souffrir et à chanter. C'est, en général, la destinée des poètes. Les fibres qu'on ne torture pas ne rendent que peu de sons. La poésie est un cri: nul ne le jette bien retentissant, s'il n'a été frappé au cœur. Job n'a crié à Dieu que sur son fumier et dans ses angoisses. De nos jours comme dans l'antiquité, il faut que les hommes qui sont doués de ce don choisissent entre leur génie et leur bonheur, entre la vie et l'immortaUté.

Et, maintenant, la poésie vaut-elle ce sacrifice? Quelle fut l'influence d'Homère sur la civilisation, et en quoi mérita-t-il le nom de civilisateur?

Pour répondre à cette question, il suffit de hre.

Supposez, dans l'enfance ou dans l'adolescence

HOMÈRE. (il

du monde, un homme à demi sauvage, doué seulement de ces instincts élémentaires , grossiers, féroces, qui formaient le fond de notre nature brute, avant que la société, la religion, les arts eussent pétri, adouci, vivifié, spiritualisé, sanctifié le cœur humain ; supposez qu'à un tel homme , isolé au milieu des forêts et livré à ses appétits sensuels, un esprit céleste apprenne Fart de lire les caractères gravés sur le papyrus, et qu'il disparaisse après en lui laissant seulement entre les mains les poésies d'Homère! L'homme sauvage lit, et un monde nouveau apparaît page par page à ses yeux . Il sent éclore en lui des milliers de pensées, d'images, de sentiments qui lui étaient inconnus ; de matériel qu'il était un moment avant d'avoir ouvert ce livre, il devient un être intellectuel et bientôt après un être moral. Homère lui révèle d'abord un monde supérieur, uneimmortaUté de l'âme, un jugement de nos actions après la vie, une justice souveraine, une expiation, une rémunération selon nos vertus ou nos crimes, des cieux et des enfers , tout cela altéré de fables ou d'allégories sans doute , mais tout cela visible et transparent sous les symboles , comme la forme sous le vêtement qui la révèle en la voilant. Il lui apprend ensuite la gloire, cette passion de l'estime mutuelle et de l'estime éternelle, donnée aux hommes comme l'instinct le plus rapproché de la vertu. Il lui apprend le patriotisme dans les exploits de ces héros qui quittent leur royaume paternel, qui

s'arrachent des bras de leurs mères et de leurs épouses pour aller sacrifier leur sang dans des expéditions nationales, comme la guerre de Troie, pour illustrer leur commune patrie ; il lui apprend les calamités de ces guerres dans les assauts et les incendies de la cité troyenne ; il lui apprend Tamitié dans Achille et Patrocle, la sagesse dans Mentor, la fidélité conjugale dans Andromaque, la piété pour la \i6ille8se dans le vieux Priam, à qui Achille rend en pleurant le corps de son fils Hector; l'horreur pour l'outrage des morts dans ce cadavre d'Hector traîné sept fois autour des murs de la patrie ; la piété dans Astyanax, son fils, emmené en esclavage, dans le sein de sa mère, par les Grecs ; la vengeance des dieux dans la mort précoce d'Achille ; les suites de l'infidélité dans Hélène ; le mépris pour la trahison du foyer domestique dans Ménélas ; la sainteté des lois; l'utilité des métiers, l'invention et la beauté des arts ; partout, enfin, l'interprétation des images de la nature, contenant toutes un sens moral^ révélé dans chacun de ses phénomènes sur la terre, sur la mer, dans le ciel; sorte d'alphabet entre Dieu et l'homme, si complet et si bien épelé dans les vers d'Homère, que le monde moral et le monde matériel, réfléchis l'un dans l'autre comme le firmament dans Teau, semblent n'être plus qu'une seule pensée et ne parler qu'une seule et même langue à l'intelligence de l'aveugle divin 1 Et cette langue encore cadencée par un tel rhythme de la

HOMERE. OJ

mesure et pleine d'une telle musique des mots, que chaque pensée semble entrer dans 1 ame par l'oreille, non-seulement comme une intelligence, mais aussi comme une volupté!

N'est-il pas évident qu'après un long et familier entretien avec ce livre, l'homme brutal et féroce aurait disparu, et l'homme intellectuel et moral serait éclos dans ce barbare auquel les dieux auraient ainsi enseigné Homère ?

Eh bien! ce qu'un tel poëte aurait fait pour ce seul homme, Homère le fît po\ir tout un peuple. A peine la mort eut-elle interrompu ses chants di\ins, que les Rapsodes ou les Homérides^ chantres ambulants, l'oreille et la mémoire encore pleines de ses vers, se répandirent dans toutes les îles et dans toutes les villes de la Grèce, emportant à l'envi chacun un des fragments mutilés de ses poèmes et les récitant de génération en génération aux fêtes publiques, aux cérémonies religieuses, aux foyers des palais ou des cabanes, aUx écoles des petits enfants ; en sorte qu'une race entière devint l'édition vivante et impérissable de ce Hvre universel de la primitive antiquité. Sous Ptolémée Philopator, les Smyrnéens lui érigèrent des temples et les Argiens lui rendirent les honneurs divins. L'âme d'un seul homme souffla pendant deux mille ans sur cette partie de l'univers. En 884 avant J. C, Lycurgue rapporta à Sparte les vers d'Homère pour en nourrir l'ame des citoyens. Puis vint Solon, ce

Oi VIE DES GRANDS HOMMES,

fondateur de la démocratie d'Athènes, qui, plus homme d'État que Platon, sentit ce qu'il y avait de civilisation dans le génie, et qui fit recueillir ces chants épars comme les Romains recueillirent plus tard les pages divines de la Sibylle. Puis vint Alexandre le Grand, qui, passionné pour l'immortalité de sa renommée , et sachant que la clef de l'avenir est dans la main des poètes, fit faire une cassette d'une richesse merveilleuse pour y enfermer les chants d'Homère, et qui les plaçait toujours sous son chevet pour, avoir des songes divins. Puis vinrent les Romains, qui, de toutes leurs conquêtes en Grèce, n'estimèrent rien à l'égal de la conquête des poèmes d'Homère, et dont tous les poètes ne furent que les échos prolongés de cette voix de Chio. Puis vinrent les ténèbres des âges barbares, qui enveloppèrent près de mille ans l'Occident d'ignorance, et qui ne commencèrent à se dissiper qu'à l'époque où les manuscrits d'Homère retrouvés dans les cendres du paganisme redevinrent l'étude, la source et l'enthousiasme de l'esprit humain. En sorte que le monde ancien, histoire, poésie, arts, métiers, civihsation, mœurs, religion, est tout entier dans Homère ; que le monde littéraire même moderne procède à moitié de lui, et que, devant ce premier et ce dernier des chantres inspirés, aucun homme, quel qu'il soit, ne pourrait, sans rougir, se donner à lui-même le nom de poète. Demander si un tel homme peut compter au rang des

HOMÈKfc:. 6:i

civilisateurs du genre humain, c'est demander si le génie est une clarté ou une obscurité sur le monde ; c'est renouveler le blasphème de Platon ; c'est chasser les poètes de la civilisation ; c'est mutiler l'humanité dans son plus sublime organe, l'organe de l'infini 1 c'est renvoyer à Dieu ses plus souveraines facultés, de peur qu'elles n'offusquent les yeux jaloux et qu'elles ne fassent paraître le monde réel trop obscur et trop pelit, comparé à la splendeur de l'imagination et à la grandeur de la nature !

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