CHAPITRE TI
Le B, Alphonse s'occupe de la fondation de la cons;re's;ation du très saint Rédempteur et sur^ munie les obstacles qui s'j opposent.
iXu temps marque, Alphonse revint h Scala selon sa promesse : il prêcha une neuvaine dans la cathédrale, et ce fut avec le plus grand fruit. Il donna aussi les exercices spirituels aux religieuses du très saint Sauveur et les confessa. Une d'entr'elles, sœur Marie-Céleste Costarose, fille d'une grande sainteté et favorisée de dons surnaturels, dit un jour h Alphonse, en s'entretenaiii avec lui au confessionnal sur des matières spirituelles : «D. Alphonse, le Seigneur ne vous veut (( point à jXaples : il vous destine à la fondation (( d'une nouvelle congrégation de missionnaires « appelés à porter du secours aux âmes les plus « abandonnées.)) L'humble Alphonse, surpris de ce langage, traita la religieuse de visionnaire; mais celle-ci insiste au point qu'il en résulte enlr'eUe et lui une contestation qui fut assez vive
72 VïE DU BIENHEUREUX
pour que plusieurs personnes en entendissent quelques pîiroles.
De retour à son hospice , Alphonse s'enferme dans son appartement. Ce qui vient de lui être dit, l'affecte d'une manière extraordinaire, son cœur est serré , il ne peut se défendre d'un trouble profond , des pensées contraires se pressent dans son esprit, il est hors de lui-même, et bientôt les sentiments divers qui le préoccupent s'échappent en larmes abondantes. L'heure du repas arrive et il ne paraît point; alors le P. D. Jean Mazzini vient le trouver, lui demande si c'était la dispute avec la religieuse qui était la cause de sonaffliclion, et le supplie de lui en découvrir le sujet, supposé que ce fut quelque chose d'étranger à la confession. Alphonse lui dit alors toute sa conversation avec la sœur Marie- Céleste, ajoutant : «mais que puis-je faire? la chose (( est impossible sous tous les rapports , vous conu naissez mes occupations, mon emploi dans les (( missions et tous les travaux où je suis engagé (( pour le bien du prochain.» Enfin, il donnait mille raisons pour démontrer que le projet était absolument inexécutable ; mais à tous ses raisonnements il mêlait des paroles qui annonçaient combien il craignait de s'opposer aux desseins de Dieu, lesquels pouvaient bien pourtant se manifester par la voie de sa pieuse servante. Dans
cette incertitude, son agitation et son anxiété allaient presque jusqu'à la défaillance : il fut plusieurs fois sur le point de s'évanouir. Mazzini tacha de le consoler par tout ce que l'amitié et la religion pouvaient lui suggérer de plus tendre et de plus encourageant. «Qui sait, lui disait-il, u qui sait, mon cher Alphonse , ce que peut vou- « loir de nous le Seigneur ? il faut y penser , mais « sans trouble et sans appréhension ; — ' et mes « compagnons , répondait Alphonse , oîi sont- « ils? — Me voici pour lepremier, répliqua Maz- (( zini; Dieu nous en donnera d'autres, si le projet (( vient de lui: pour le moment abandonnî>:îs-nous « avec confiance à sa bonté et a sa sagesse, et soyons « tranquilles. » Ces paroles mettaient un peu de calme dans l'esprit du saint missionnaire; mais à mesure que ce que lui avait dit la religieuse lui revenait dans la mémoire, il lui semblait que c'était l'effet d'une imagination exaltée, vu surtout la difficulté et même l'impossibilité d'une si grande entreprise. Cependant Mazzini, homme de bon conseil et dont il connaissait la rare prudence , était d'avis qu'il ne fallait pas mépriser les discours de la religieuse, et s'exposer ainsi à rejeter ce qui pouvait être la volonté de Dieu. Il détermina son ami à consulter M'^' Falcoja, évêque de Castel-h-Mare de Strabia qui se trouvait h Scala, et M''^'' Sanloro, évêque
de Scala : c'claieiit deux prélats aussi recommandablcs par la sainteté de leur vie que par leur sagesse et lour science. Après un miir examen, ils s'accordèrent à dire que les lumières de la religieuse venaient certainement de Dieu, dont la volonté était qu'Alphonse fût le fondateur d'une nouvelle congrégation, et aussitôt M"'' Santoro s'empressa de lui offrir un local pour former le premier établissement dans la ville de Scala.
Revenu a Naples, toujours incertain et en proie à la même agitation, notre saint s'adressa h Dieu pour découvrir sa volonté, redoublant pour cela de ferveur dans ses prières et d'austérité dans ses pénitences. 11 eut aussi recours aux mérites de quelques bonnes âmes qu'il intéressa vivement à sa situation . Dans la crainte de trop donner encore à ses lumières personnelles, il voulut, outre l'avis des personnes qu'il avait déjà consulté , avoir encore celui de quelques personnages de Naples dont la sagesse et la vertu long-temps éprouvées pusseïit l'établir avec sécurité dans la résolution qu'ils lui inspireraient. Le P. Pagan son directeur, le P. Manulio de la compagnie de Jésus et M. Cutica, supérieur des missionnaires de saint Vincent de Paul, conclurent unanimement pour le sentiment des deux évêques Falcoja et Santoro, qui avaient décidé que Dieu voulait qu'Alphonse fut l'instituteur dune nouvelle congrégation de prctres.
Fort de tant d'approbations respectables, notre saint ne craignit plus de se tromper , et se disposa à mettre en exécution un projet dans lequel il n'avait en vue que d'obéir a Dieu et de procurer sa gloire. En vain il s'éleva une foule de contradicteurs qui le blâmaient , les uns par la p^ine qu'ils avaient de perdre un ouvrier de si grand mérite, les autres parce que le succès leur paraissait impossible à un homme qui, par sa pauvreté volontaire , s'était privé de toutes les ressources humaines; il y en avait même qui, prévenus ou ennemis, le taxaient ouvertement d'homme abusé, vain, fanatique, et lui prodiguaient d'autres injures aussi indignes. Son père et tous ses parents formaient également contre son projet une opposition aussi forte que possible: son oncle le chanoine, D. Marc Gizzio, supérieur du séminaire deNaples ; le chanoine D. Jules Torni , son ancien maître, tous deux fort considérés a Naplcs; ses collègues des missions apostoliques, le cardinal Pignatelli lui-même, tous se prononçaient contre lui sans aucun ménagement. Ils ne pouvaient croire , après tout le bien qu'ils voyaient faire à Alphonse, que Dieu en demandât davantage. Au milieu de cette espèce de soulèvement général , notre saint demeurait inébranlable, espérant que Dieu ferait triompher ses desseins €t daignerait nppaiser cette furieuse tempêlc.
Apros avoir épuisé en vain tous les movms pour (létourner son neveu de son entreprise, le chanoine D. Gizzio le conjura de prendre au moins l'avis du P. D. Louis Fiorille, dominicain, réputé généralement comme un grand serviteur de Dieu. Alphonse ne crut point cela nécessaire , vu qu'il avait déjà suffisamment consulté ; mais son directeur approuvant qu'il parlât de son projet au P. Fiorille, il était disposé à se soumettre à cette décision, lorsqu'un jour, tandis qu'il n'était point encore allé voir l'homme de Dieu, il le rencontra chez ce même oncle D. Gizzio; ils se voyaient pour la première fois, et voilà qu'au premier abord le P. Fiorille, qui ne connaissait point Alphonse, lui dit : Qui êtes-vous? Puis, sans attendre la réponse, il ajouta aussitôt : a Dieu a n'est point content de vous : il vous destine i( h de plus grandes choses et vous veut tout h « lui. )) A ces mots, Alphonse le tire à part pour lui expliquer toute l'affaire. « Ce n'est pas le « temps d'en parler , lui dit Fiorille , venez me (( voir dans mon couvent. » Peu de jours après, Alphonse se présente chez lui. « Comment sitôt? « s'écria le sage dominicain; saint Louis Bernard « prit six mois de délai pour répondre à sainte «Thérèse sur un fait semblable; donnez-moi « donc plus do temps.» Il s'écoule un assez long intervalle, après lequel Alphonse s'étant de nou-
veau rendu auprès du saint religieux , en reçut cette réponse : u Cette œuvre est l'œuvre de «Dieu, vous devez vous jeter entre ses bras « comme la pierre qui tombe du haut de la « montagne dans le vallon. Vous éprouverez (( bien des persécutions ; mais ayez confiance ea ((Dieu, il vous aidera. Allez, ne me nommez « point et ne revenez plus me voir. »
En apprenant cette réponse, le P. Pagan confirma notre bienheureux dans son sentiment, et l'encouragea fortement pour l'exécution. Cependant les contradictions ne cessaient pas, et on s'autorisait même d'une opinion prétendue contraire du P. Fiorille pour condamner Alphonse, qui crut alors qu'il était à propos de demander, parmi billet à ce père, une réponse écrite. Il la reçut conçue en ces termes : <( Vous «pensez que je vous ai abandonné, oubliant « une aflfairequi est si glorieuse pour le Seigneur j « détrompez-vous , elle me tient plus à cœur (( que jamais. Soyez tranquille et surtout con- (( fiez-vous en Dieu : il vous accordera son assis- <( tance dans mie cause qui lui est si chère. Je <( n'ai point de sujets à vous offrir, si j'en ren- (( contrais quelqu'un je vous le présenterais ; je «voudrais redevenir jeune prêtre, pour avoir « le bonheur de vous suivre et de porter vos #( hardes. Cependant , que le défaut de sujets ne
((VOUS (It'coiiragc pas, le Soigneur vous en ((fournira; le nn^rite supplikra au nombre. ((Je vous bénis au nom de J(;sus et de Marie: <( je vous présente mes très humbles respects (( et vous embrasse très aft'ectueusement dans la (( charité de Notre-Seigneur. »
Cette lettre produisit un très grand effet. La plupart de ceux a qui Alphonse la communiqua changeaient aussitôt de langage et semblaient prendre un véritable intérêt à une entreprise à laquelle ils s'étaient opposés jusqu'alors. On avait une telle vénération pour le P. Fiorille que le chanoine Gizzio voulut avoir l'original de sa lettre, pour justifier pleinement, par l^utorité de cet homme de Dieu, le projet de notre saint en montrant partout cette approbation si puissante sur l'esprit de tous les gens de bien.
Cependant les membres de la Propagande ne pouvaient se persuader que ce ne fut pas un coup porté h l'honneur de leur congrégation que l'établissement de celle d'Alphonse. Ils ne cessèrent pas de lui être contraires; mais les approl)ations respectables qu'avait obtenues le serviteur de Dieu avaient concilié à ses desseins la bienveillance du cardinal -archevêque, qui s'en déclara hautement le protecteur et prit sa défense en toute occasion. r>ien des gens, à l'exemple du prélat, passèrent du blâme à la
louange; tout ce qui n'était pas passionné se plaisait à reconnaître le doigt de Dieu dans l'œuvre projetée; ce n'était pas vin médiocre sujet de consolation pour Alphonse. II se regardait comme absolument incapable d'accomplir un si grand ouvrage ; mais étant entre les mains de Dieu, il ne doutait nullement du succès, persuadé que plus linstrument serait vil et méprisable, plus la puissance divine en serait glorifiée. Il allait donc quitter la ville de Naples et mettre aussitôt la main à 1 oeuvre; mais voilà qu'il s'élève un nouvel obstacle.
Désespérant de pouvoir ébranler autrement la résolution d'Alphonse, son père alla le surprendre un jour dans sa chambre, pour faire un dernier effort sur son coeur. Là , il fit parler tour à tour tous les sentiments les plus vifs et les plus touchants; sa tendresse et sa douleur, ses craintes et son désespoir, la pitié et l'indignation, les droits de la nature et ceux de la reconnaissance, c'étaient autant de motifs q»ii réclamaient avec force dans l'àme sensible dun si bon fils : c'était quelque chose d'aussi terrible que le jour qu'il voulut quitter le siècle pour l'Eglise ; c'était quelque chose de plus terrible encore, car il voyait devant lui, non un père irrité et sévère qui annonçait la volonté inflexible 4'un maître, mais uçivieillard affligé qui déjàavuit
fait avec tant de douleur un premier sacrifice, en donnant son fils au service des autels, et qui en ce moment, les yeux remplis de larmes, demandait avec sanglots qu'au moins ce cher fils, qui avait cessé d'être son espérance pour le monde, ne cessât pas d être sa consolation pour sa vieillesse. Ce pauvre père priait, conjurait Alphonse d'avoir compassion de lui : il le prenait dans ses bras, et, le pressant contre son cœur, il lui disait sans cesse d'une voix déchirante : <( Mon fils, pourquoi veux-tu m'abandonner? mon (( Alphonse, pourquoi me laisses-tu?» Cette attaque imprévue livrée au tendre cœur du meilleur des fils, et qui dura près de trois heures, excitait''eii lui un contraste déchirant de pensées et de ^éïitimcnts contraires. La demande de son père lui paraissait si juste et si raisonnable ! il lui était si dur d'être obligé de se roidir ainsi contre tous les sentiments les plus doux et les plus légitimes delà nature! il était si cruel pour lui de sacrifier toute la tendresse d'un père si aimé et si digne de l'être! mais, d'un autre côté, la volonté de Dieu qui l'appelait loin de sa famille était si manifeste, il était tellement résolu d'obéir à la voix du ciel, que, placé ainsi entre son amour et son devoir, il fut, malgré son grand courage, saisi d'un tremblement universel en se projioncant contre son père, et il tomba aussitôt
après dans d'horribles convulsions. Il a avoué luimême dans la suite, que ce fut la tentation la plus violente de sa vie : il rendait grâces à Dieu qui l'avait soutenu dans cette terrible occasion , persuadé que la constance et la fermeté dont il avait eu besoin, étaient humainement impossibles a ses seules forces. Presque aussitôt après cet effort douloureux, pour ne pas perdre le fruit d'une victoire aussi belle et aussi difficile, il partit précipitamment sans prendre congé de personne, excepté du cardinal-archevêque dont il alla demander la bénédiction , et de ceux de ses amis qui avaient part à ses projets. C'est ainsi qu'après avoir abandonné pour Dieu les richesses, les plaisirs et les honneurs de la terre, il osa encore abandonner son père, ses proches, ses amis et sa patrie. Ce fut vers le commencement du mois de novembre 1732 qu'il quitta inopinément Naples, s'acheminant, avec le petit nombre de ses compagnons, vers la ville de Scala.
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