CHAPITRE II
Coîisécration du B. Alphonse et son arrivée dans son diocèse.
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/jLlphoisse fut préconisé évoque de Sainte-Agathe des Goths dans le consistoire secret du 14 juillet 1762; le 20 du même mois, troisième dimanche après la Pentecôte, il reçut la consécration épiscopale dans l'église de Sainte-Marie de la Minerve des mains du cardinal Rossi, assisté deM^'^^Gorgoni, archevêque d'Emessc, et Jourdan, archevêque de rsicoméclie et vice-gérant de Rome. Cette journée fut extrêmement triste et accablante pour le serviteur de Dieu. On aurait dit qu'il succombait sous le fardeau qu'on lui imposait. Dans la suite il comparait encore la violence qu'il avait soufferte alors avec celle qu'il avait été obligé de se faire en quittant son père, a Dans le premier (( cas, disait-il, il m'a fallu combattre ma tenu dresse pour un père qui m'aimait , et dans «le second, je me suis vu terrassé de douleur u en étant forcé d'accepter, malgré moi, une « charge épouvantable en elle-même cl à cause des
« jugements cleDieu qui nie faisaient trembler.» Sa répugnance pour l'épiscopat était telle qu'il ne pouvait s'empêcher de la manifester en toute occasion. Quelque temps avant d'être sacré, un orfèvre lui ayant apporté sa croix pectorale, il lui dit, en la prenant dans ses mains: «Oh quelle est pesante ! » L'artiste qui ne comprenait pas lui demanda avec étonnement comment il la trouvait pesante. — «Oui, pesante, répartit le saint; hélas! (( elle ne saurait peser davantage, elle accable. » Selon l'usage établi à Rome, Alphonse fut obligé de subir avant son sacre un examen sur la théologie : le Pape voulut être présent et il s'y trouva aussi plusieurs cardinaux; tous desiraient d'ap-; plaudir aux preuves de son savoir, et ce ne fut que forcément qu'il se prêta h leur désir. Enfin , un examinateur se plut h lui demander s'il était permis de rechercher l'épiscopat : an liceat appetere episcopatum . A cette question on se mit h rire; mais le saint, s'il ne pleura pas, laissa assez voir sur ses traits l'amertume de son coeur. A le fin de la séance on lui suggéra de faire des rcmercîments au Pape; mais lui, accablé de tristesse, put a peine dire : « Très saint Père, puis- « que vous avez voulu me faire évêque , priez « Dieu que mon âme ne se perde pas. )) Aussitôt après sa consécration le nouvel évêque fut prendre congé du Pape. 11 éprouvait un si profond
sentiment en présence du vicaire de Jésus-Christ, Clément xiii , de son côté , avait tant de vénération pour le serviteur de Dieu, qu'on aurait dit qu'ils ne pouvaient se séparer l'un de l'autre. Le Pape se recommanda aux prières du saint qui, prosterné aux pieds du Souverain Pontife, implorait avec une piété touchante une bénédiction du plus grand prix h ses yeux. Alphonse ne voulait pas tarder un seul moment de s'unir à son église , et il se mit en devoir de partir incessamment. Cette conduite augmenta k Rome l'estime que ses vertus avaient inspirée , et l'on peut dire que son départ édifia autant que son séjour. Tout le monde admirait cet empressement si vif a s'arracher aux félicitations et aux hommages d'une grande capitale pour se rendre au poste où l'appelait son devoir et son amour pour le peuple qui venait de lui être confié. Le saint garda toujours, après sa consécration, l'habit de sa compagnie; cette humilité ne lui fit pas moins d'honneur que tout le reste , et un personnage du plus haui rang, dont il avait été prendre congé, ne put s'empêcher de lui témoigner combien il l'applaudissait en ce point. « Vous avez donné , lui dit-il , (( un grand exemple dont la ville de Rome a été « fort édifiée.»
Alphonse retourna d'abord h Naples: l'opinion publique le donnait sans aucune divergence de
sentiment comme un saint évêque ; il recueillit partout sur sa route les hommages de personnes de toute condition qui se faisaient un devoir de le visiter. De Naples il se rendit a sa maison de Saint -Michel des Païens oii il avait h régler quelques affaires de sa congrégation avant que de partir pour son diocèse. Quand il fut sur le point de se séparer de ses chers élèves , il leur adressa encore une de ces exhortations paternelles qui avaient tant de pouvoir sur leur cœur ; il insista pour les porter toujours plus à la perfection évangélique et à Tobservance des règles; il put leur répéter alors ce qu'il leur avait dit tant de fois ; mais assurément , malgré leur efifet ordinaire, ce jour-là ses paroles durent être plus touchantes encore , la circonstance du moment leur donnait une si grande force ,. on devait recueillir avec tant de respect , d'amour et de douleur ces conseils qui semblaient les derniers adieux d'un père que l'on va perdre, que chacun dut garder de tout ce qu'il dit un profond souvenir. Cependant, en finissant son exhortation, le saint fondateur consola ses enfants, en leur faisant entendre qu'il lui serait donné un jour de retourner parmi eux. De leur côté, ceux-ci, comme pour tromper leur douleur , et en efifet afin de ne pas être privés du bonheur de vivre sous sa conduite, lui présentèrent ^ au nom de toute
leur compagnie, la délibération du chapitre général, approuvée par le Souverain Pontife, et par laquelle ils le suppliaient de continuer a diriger leur congrégation au moyen d'un vicaire-général. Alphonse condescendit h leurs désirs et choisit avec un applaudissement universel le P. André Villani pour le représenter en toutes choses. Cette nomination fut solennellement reconnue dans un chapitre général ; et dès-lors la congrégation du très saint Rédempteur fut gouvernée par le P. Villani, sous la direction d'Alphonse, qui ne cessa pas d'être recteur majeur. Pendant son séjour dans cette maison de Saint-Michel des Païens, Alphonse ne pouvait se défendre d'une profonde tristesse en songeant qu'il lui fallait quitter cette retraite qui lui était devenue si chère. Un jour, tandis qu'il passait près de son ancienne chambre, on Pentendit s'écrier en soupirant : (( 0 ma cellule ! « autrefois tu faisais mes dtlices, et aujourd'hui « avec quelle peine je te revois! » Il fut aussitôt obligé de reculer, saisi d'un serrement de cœur qui fut sur le point de le faire évanouir. Le jour de son départ il pleura beaucoup le matin, et en disant adieu à ses élèves il put à peine prononcer ces paroles : «Mes très chers frères, souvenez- <( vous de moi, hélas! je m'en vais en exil, loin « de vous et de ma chère congrégation. » Aussitôt les sanglots étouûèrent sa voix , et il s'éloigna en versant des larmes.
A Naples , tous les amis du saint et une foule de personnes illustres tâchèrent de le retenir jusqu'après les grandes chaleurs de l'été. La ville de Sainte-Agathe des Gots, située entre deux rivières , n'est guère habitable pendant cette saison de l'année à cause de l'extrême insalubrité de l'air, mais toutes les instances furent inutiles; Alphonse voulut partir sans délai, décidé qu'il était à donner, dès les premiers jours de son épiscopat, des preuves de dévouement k son peuple ■, comme le bon pasteur il était disposé à sacrifier sa vie pour son troupeau. « Un évêque , disait-il, (( ne doit pas être arrêté par le danger, il faut « que sa vie ne lui coûte pas trop quand il s'agit (( de ceux qui lui sont confiés. » 11 se mit en route, le 1 1 juillet, accompagné de son frère D. Hercule et du P. D. François Maro;otta. A Casoria il dit la messe dans l'église collégiale , comme il le faisait tous les jours dans ses voyages, et à Magdaloni il trouva dans le monastère des pères conventuels plusieurs chanoines et gentilshommes qui étaient venus en députation de Sainte- Agathe des Gots pour le complimenter et lui servir do cortège jusqu'à son entrée dans sa ville épiscopale. Sa marche, au milieu des acclamations d'une foule nombreuse qui accourait de tous cotés sur son passage, ressemblait plutôt à un triomphe qu'à un voyage ; il était salué par le
bruit des boîtes et le son des cloches de tous les pays par oîi il passait ; partout il recevait les témoignages les plus éclatants de la vénération des peuples qui marquaient le plus grand empressement à venir se jeter aux pieds d'un évêquc dont la liante sainteté et les vertus apostoliques leur étaient si bien connues.
Une population très nombreuse l'attendait sur les premières terres de son diocèse. A son arrivée la foule tomba à genoux , et il lui donna avec ime grande effusion de cœur sa bénédiction épiscopale : ce fut le premier acte de sa juridiction. Près de là se trouvait une église dédiée a la sainte Vierge; il voulut aussitôt aller y faire sa prière et mettre son épiscopat sous la protection de la Reine des anges et des hommes. Quand il eut fini de prier, il adressa au peuple un discours plein d'onction , et dont le ton paternel pénétra vivement les cœurs simples de ces bons villageois qui , heureux d'avoir été les premiers à recevoir leur évêque , firent éclater des transports de joie et de reconnaissance , quand il leur dit qu'il viendrait bientôt leur donner une mission. Ensuite s' arrachant aux sentiments qu'on lui témoignait avec une grande vivacité et avec un attendrissement général, il se remit en route pour arriver au plus tôt dans le lieu de sa résidence. Comme il travcr-
sait un pays soumis à la juridiction temporelle de l'évêque, qui en est le seigneur, il se contenta de faire arrêter sa voiture , et sans descendre, il parla au peuple accouru pour le voir; là encore des larmes d'amour et de joie repondirent à ses paroles vraiment touchantes. Il arriva enfin vers les six heures du soir à Sainte- Agathe; le chapitre de la cathédrale le reçut à la porte de la ville ; il était venu de tous les pays circonvoisins une multitude de fidèles empressés de reconnaître leur premier pasteur. Alphonse traversa la ville au milieu de ce concours religieux, tandis qu'on tirait les boîtes et que toutes les cloches étaient en branle ; son entrée fut magnifique, moins encore par- la pompe qu'on lui donna , que par la satisfaction qui éclatait de tout côté ; il y avait dans tous les cœurs, avec une piété filiale et une vénération profonde pour le vertueux évêque, une joie très vive, et comme un pressentiment général d'un grand bonheur.
L'alégrcsse universelle était d'autant plus fondée que l'on s'applaudissait d'avoir été exaucé dans les prières que l'on avait faites à Dieu pour obtenir un bon évcque. 11 s'était en effet manifesté un grand zèle et une grande ferveur dans toutes les églises du diocèse pour demander cette grâce, et l'on voyait l'entier accomplissement
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des vœux les plus saints dans la personne d'Alphonse, qui arrivait daus son diocèse précédé d'une grande réputation de zèle et de vertu.
Arrivé au palais épiscopal , le nouvel évéque reçut les félicitations du clergé, des religieux, et de la noblesse de la ville. 11 se revêtit des habits pontificaux et la procession se dirigea vers la cathédrale. 11 n'avait pas pensé à se procurer un chapeau vert pour faire son entrée; on détâcha celui qui était suspendu sur le tombeau du dernier évêquc, et on le mit sur la tête d'iVlphonse. Il y eut dans l'assemblée un mouvement général de satisfaction, quand on le vit, après avoir long-temps adoré, la face contre terre, le saint Sacrement qui était exposé, monter sur son trône et prenant la chape , la mitre et la crosse, entonner solennellement l'hymne ambrosien. Le discours qu'il fit ensuite produisit une très grande impression : tout le monde était attendri : le bon pasteur avait dévoilé son ame toute entière, et l'on connut dès ce jour tous les généreux sentiments qui l'animaient pour ses ouailles. Retourné dans son palais, Alphonse trouva en entrant dans sa chambre, qu'on lui avait préparé un très beau lit, il n'en voulut pas, et demanda le sac sur lequel il avait coutume de prendre son repos-, et comme on ne put dans le moment se procurer de la paille pour le
remplir, il le fit étendre tel quel sur les planches et passa la première nuit là-dessus. Ce même soir, il prit une fort rude discipline s'ofl'rant dès ce jour en victime d'expiation pour les péchés de son peuple. Il resta aussi fort long-temps en prière pour implorer la bénédiction divine sur le pasteur et le troupeau.
11 avait annoncé, dans son premier discours au peuple , la mission de la ville épiscopale , et le lendemain au soir il en fit lui même l'ouverture-, il en dirigea aussi tous les exercices, et donna séparément une retraite au clergé et à la noblesse. Cette mission dura huit jours; elle se termina par la communion générale : le bien en fut immense. Il y eut un changement total à Sainte-Agathe des Gots : plusieurs familles notables, qui vivaient dansTinimitié, se reconcilièrent ; les restitutions furent nombreuses, aussi bien que les conversions. On fut singulièrement édifié de la conduite de beaucoup de gens qui, depuis longues années, croupissaient dans le vice. Un artisan , pécheur scandaleux, fut si fort touché du langage de son évêque , qu'il s'imposa une pénitence excessive dont il mourut peu de jours après ; un des premiers gentilshommes dont la vie afiligeait la religion autant qu'elle offensait les moeurs publiques, se convertit d'une manière éclatante.
et qui fit doublement triompher la grâce par la sincérité de son retour et la force de son exemple. II mourut six mois après, en consolant tous ses amis par les plus grands témoignages de repentir. Tels furent les premiers fruits de la sollicitude pastorale d'Alphonse , qui lui mérita de former dans sa ville un peuple nouveau dès le commencement de son épiscopat.
ALPHONSE- MARIE DE LIGtJORl.