‹ Vie du B. Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 27 sur 52 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Soins du B. Alphonsey pour la réformation des mœurs dans son diocèse.

JLje bon pasteur ne croit pas avoir tout fait quand il a conduit son troupeau dans d'excellents pâturages : il n'est pas tranquille tant qu'une seule de ses brebis peut être travaillée de quelque mal, ou exposée à quelque danger-, et si le loup dévorant vient à surprendre quelqu'une de ces brebis si chères h sa sollicitude, il s'élance courageusement sur le cruel ravisseur, afin de lui arracher une proie pour laquelle il donnerait volontiers sa vie. 11 veut sauver toutes celles qui ont été placées sous sa garde. L'ouvrier du Seigneur, non-seulement cultive avec ardeur la portion du champ que le père de famille lui a confiée, mais il s'en va cherchant et arrachant partout la ronce la plus légère et l'ivraie la plus secrète. Ainsi notre saint évéque s'eiïorça-t-il sans cesse d'extirper le vice au milieu de son troupeau, et d'en arracher le scandale. Tout en. déployant, pour le bien général de son diocèse,

ce que le zMc le plus ardent pouvait inspirer à un «lévouement gt ix'reux et h une activité infatigable de plus grand et de plus utile, tout en prodiguant tous les genres de secours à son peuple par son ministère propre et par le ministère de ceux à qui il déléguait une partie de sou pouvoir et de sa charge, il veillait encore avec une continuelle sollicitude sur tous les besoins spirituels de chaque individu de son diocèse ; non-seulement il attaquait publiquement dans ses prédications, dans ses mandements et ordonnances tous les désordres et les scandales publics, mais il attaquait encore en secret, avec toute la force du zèle et toute la prudence de la charité, les désordres et les scandales particuliers, instruisant , reprenant , conjurant les pécheurs, employant tous les moyens utiles y et faisant ainsi, comme le prescrit l'Apôtre , une œuvre vraiment eWuige'liijue .

Outre les curés, un certain nombre de prêtres recommandables qu'il avait investis de sa confiance étaient spécialement chargés , dans les différentes pra'lies de son diocèse, de veiller sur tout ce cpii pouvait s'y passer de remarquable : ils en donnaient aussitôt avis au saint cvêque, qui prenait toujours les expédients les plus convenables pour arrêter le désordre. Dans ces c'n^ constances, Alphonse n'était conseillé que par

le désir du plus grand bien et jamais par les considérations pusillanimes d'une sagesse profane. Sa vigilance une fois éclairée, il agissait avec fermeté et selon sa conscience, sans reculer devant une résolution rigoureuse qu'il aurait jugée nécessaire. C'est ainsi qu'il poursuivait sans ménagement les blasphémateurs , requérant l'exécution des lois pour les faire emprisonner. Il signala même, h cet égard, des individus reconnus pour incorrigibles et qui furent atteints d'une juste punition. Les voies de douceur avaient été inutilement employées -, des mesures sévères furent plus efficaces; elles mirent un terme à un scandale révoltant, et les bouches impies n'osèrent plus s'ouvrir contre le ciel. Il serait possible de nos jours que des esprits plus étroits que sages, trouvassent de l'exagération dans cette vigueur épiscopale \ mais il n'est pas moins vrai qu'elle fut l'effet d'un zèle éclairé et d'une charité bien entendue; le même Evangile qui dit de ne pas éteindre la mèche encore fumante, commande aussi d'arracher l'oeil qui scandalise. D'ailleurs notre saint ne faisait ici qu'invoquer le secours du bras séculier, et cela est si peu contraire h l'esprit de la religion , que l'Eglise dans les anciens canons en fait un devoir aux évêques; aussi Alphonse n'hésitait pas à recourir à ce moyen contre les vices pu-

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blics qu'il ne pouvait réprimer aulrement. Il provoquait surtout des mesures contre les femmes de mauvaise vie, dont l'incurable corruption avait résisté aux efforts de sa cliarité pour les faire changer de conduite; elles étaient chassées de son diocèse, ou bien on les enfermait dans des maisons de correction, où il payait lui-même leur nourriture. Et cette fermeté à poursuivre les scandales, il ne la déploya pas seulement contre quelques malheureuses que la misère, autant que le vice, avait précipitées dans le dernier degré de rabjection et de l'immoralité , mais contre toute personne, quelle qu'elle fiit, dont la vie offensait les mœurs publiques. Il s'adressait au gouvernement, et par suite de ses démarches dirigées et soutenues avec une sainte énergie , il parvenait toujours à ce que la force fût employée contre ceux qui se montraient rebelles a la persuasion. C'est ainsi qu'en plusieurs circonstances, des gentilshommes distingués, et d'autres laïques, simples citoyens, ont été, par ordre du Roi , enlevés tout d'un coup de leurs demeures et jetés dans les prisons, ou envoyés en exil, pour y subir, quelquefois pendant longues années, la peine de leur immoralité. Il était, en pareille matière, absolument incapable de se prêter a aucune espèce de condescendance, il fallait que le mal cessât; rien autre chose

n'aurait jamais désarmé l'homme de Dieu, ni la fortune, ni la eondition , ni Tautorité ne pouvaient, par des considérations humaines, le disposer en ce point à des ménagements qu'il ciÀt regardé comme une coupable et scandaleuse connivence. Il n'était pas même arrêté par la crainte de déconsidérer un caractère toujours respectable , même dans les individus les plus indignes. L'on verra dans la suite avec quelle force il avait sévi contre des ecclésiastiques scandaleux que le crédit et l'autorité de leurs familles ne purent soustraire a une juste animadversion.

Le même zèle le porta a s'adresser au Roi pour en obtenir des mesures répressives contre les duels, qui devenaient tous les jours plus fréquents; sa supplique était conçue dans les termes les plus pressants et les plus énergiques. Alphonse l'avait rédigée dans l'impression d'une profonde douleur pour la perte de tant d'ames infortunées; et tandis qu'il la dictait, on l'entendait s'écrier h chaque instant : « Pauvres âmes ! « pauvres âmes ! qui vont droit a l'enfer. » Il ne se borna pas à cette première remontrance : il composa un mémoire contre cette coutume barbare; c'était un écrit très substantiel dans lequel il présentait comme le fiiisceau complet de toutes les lois civiles et ecclé.siastiques qui

dt'feiulcnt les duels sous des peines terribles, et où il détruisait toutes les raisons qu'un préjugé féroce peut faire valoir pour un faux point d'honneur. Ce mémoire fut envoyé au Roi , et détermina la promulgation d'une nouvelle loi très sévère contre les duellistes.

Celte conduite vigoureuse s'alliait cependant dans le saint évéque avec une sollicitude douce \ et compatissante ; il n'usait de rigueur qu'après avoir vainement essayé d'une autre voie plus conforme à sa bonté. Comme le Dieu dont il était le ministre il pardonnait volontiers au repentir , et ne voulait le châtiment que de l'obstination et de l'endurcissement. Dans ce dernier cas encore, il ne cessait pas d'être père; il agissait dans les vues d'une utile correction, et s'il consentait à perdre un coupable pour le temps, c'était afin de le sauver pour l'éternité ; d'ailleurs il était fermement persuadé que le sacrifice d'une brebis malade était nécessaire au bien de son troupeau qu'il devait préserver de la contagion. 11 n'en voulait pas aux pécheurs et aux scandaleux, mais il était inflexible contre le vice et le scandale; et c'était contre le vice et le scandale seulement qii'il exigeait des exemples sévères.

Si notre saint avait saisi quelquefois le glaive qui divise, il avait employé plus souvent en-

core le langage qui unit et réconcilie. Il veillait soigneusement au maintien de la paix parmi ses ouailles, les inimitiés qui se déclaraient dans son diocèse , grâces h son zèle et à l'influence de son caractère et de ses vertus, n'étaient pas de longue durée. Les ennemis étaient appelés chez lui , ou bien il allait les trouver chez eux , et leurs haines tombaient en présence de sa charité. Il avait un don merveilleux pour guérir les cœurs ulcérés, et leur faire connaître des sentiments plus doux et plus justes. 11 ne savait pas moins ramener les esprits prévenus et obstinés, et souvent, par son entremise paternelle, se sont terminés, sans aucune déviation de la stricte justice et pour le plus grand avantage des deux parties , comme à la satisfaction de tous les gens de bien , des procès déplorables et aussi scandaleux pour le public que ruineux pour les familles.

Le saint était en visite pastorale à Airolles, petit pays de son diocèse. Il apprend que dans une rixe un jeune homme a été mortellement blessé; il court aussitôt chez cet infortuné, lui prodigue tous les témoignages d'un touchant intérêt, lui donne l'assurance de ses secours charitables pour lui et pour les siens; il apaise ses ressentiments et parvient à obtenir le pardon du meurtrier. Après la mort du jeune homme,

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U assigna une pension a sa vieille mère sur la niensc épiscopale. La même chose se renouvela dans une autre circonslance à peu près semblable. Un homme meurt d'une blessure qu'il avait reçue d'un soldat. Les parents poursuivent le malheureux qui a porté le coup et le font charger de chaînes. On veut le livrer a la justice pour qu'il soit puni selon les lois. Alphonse veut le sauver de l'échafaud : cela dépend de la mère et du frère de la victime ; il les fait venir chez lui et leur demande la grâce du coupable; ils répondent qu'ils pardonnent, mais qu'ils le livrent à la justice. « Autant vaudrait, reprit le (( saint, dire franchement que vous ne pardonnez « pas et que vous voulez la mort d'un malheu- (( reux; c'est Fa un esprit de vengeance qui est un i( péché mortel ! » Cependant il insiste avec tant de force, il sollicite avec tant de douceur et d'insinuation , il sait si bien faire entendre le langage de la religion et de l'humanité, sa demande ressemble si parfaitement à une prière , et sa prière est si touchante qu'il triomphe enfin des plus profonds ressentiments de la chair et du sang, et qu'il ne laisse aller ces parents aftligés qu'après qu'ils ont accordé la vie et la liberté à l'auteur de la mort d'un fils et d'un frère.

On lui dit un jour que deux jeunes gentilsiiommes, plutôt par fanfaronnade que pa^' une

ailimosité vériLable, en sont venus à se défier en duel ; il les mande chez lui, et après leur avoir fait sentir rinconscqucnce et la sottise de leur conduite, il leur représente combien cette étourderie seule les a rendus coupables, quand même l'exécution ne s'en soit pas suivie. Avant de les renvoyer , il s'assure du bon effet de ses avis sur leur esprit.

Mais c'est surtout pour tout ce qui tient a la pureté des mœurs, que les eliorts du saint opérèrent dans son diocèse une heureuse réformation. On a déjîi vu avec quelle force il se déterminait à l'emploi des moyens même violents, s'il le fallait pour arrêter les progrès du mal. 11 portait d'une main ferme le fer et le feu sur des plaies autrement incurables; mais il préférait des remèdes plus doux, quand il pouvait les croire efficaces. Combattre dans un vice infâme la cause de la damnation de la plupart des hommes, tel était l'objet important povir lequel il ne voulait rien négliger : heureux s'il fermait ainsi l'abyme à tant d'àmcs qu'il devait sauver. Sa vigilance a cet égard était continuelle. Apprenait-il qu'il commençait a se former quelque part une liaison scandaleuse , il s'efforçait de la faire rompre-, c'est d'un militaire, d'un employé du gouvernement que vient le mal, il écrit aussitôt à ses chefs pour lui faire donner

une autre destination. 11 est un lieu où les prisons publiques n'offrent pas pour la séparation des individus toutes les précautions qu'exigent les bonnes mœurs ; il réclame fortement jusqu'à ce qu'on construise d'autres prisons; et ce que n'avaient pu, depuis bien long-temps, les raisons les' plus fortes et les plus évidentes, l'autorité de sa vertu et la fermeté de son zèle l'obtiennent bientôt et au-delà même de ce qu'on aurait osé prétendre.

Dès qu'il était prévenu de Texistence de quelque femme de mauvaise vie , il la faisait venir , et en présence du curé et de quelqu'autre personne de sa maison , il lui adressait une admonition paternelle, lui fournissant aussitôt tous les moyens de sortir du péché ; si c'était le besoin qui l'y retenait, il venait au secours de sa misère et pourvoyait à ce qu'elle touchât tous les jours une petite pension alimentaire. Quand il s'était assuré de la sincérité de sa conversion, il la faisait entrer , à ses dépens, dans une maison de Repenties, ou bien il lui procurait, au moyen d'une petite dot, un établissement chrétien; c'est ainsi qu'il contribuait souvent à doter beaucoup de pauvres filles et que, par ses soins, une foule d'unions criminelles ont été légitimées. Les résultats de ce zèle furent admirables, partie par la force, partie par lu douceur ; le bienheureux

était venu à bout de faire disparaître dans son diocèse toute espèce de scandale, et l'horrible prostitution, qui est ailleurs une si grande plaie pour les mœurs, y fut inconnue, ou presque inconnue après les premières années de son épiscopat , à cause de sa vigilance à empêcher que rien de semblable pût encore s'établir; cette vigilance pastorale était d'une activité sans égale. A à la suite d'une maladie très grave , le saint était allé, comme nous l'avons dit, respirer un air plus sain à Nocera des Païens dans une des maisons de son institut. Il y avait a peine deux jours qu'il y était arrivé, lorsqu'on lui apprit qu'une malheureuse qu'il avait fait chasser de son diocèse, avait profité de son absence pour y rentrer. A cette nouvelle il n'a plus de repos; il éprouve des inquiétudes et une agitation qu'il ne peut dissimuler. JVI^'' Volpé, évéque de Nocera, le trouvant dans cet état, s'en étonne , et lui demande pourquoi il est si aflfecté. « C'est que je suis évêque , répond Al- (( phonse. » Et sans vouloir rien entendre des observations de M'"^ Volpé et des pères de sa congrégation, il se dc'cide à se rendre aussitôt à Arienzo, au risque de compromettre étrangement sa santé par ce voyage précipité. En arrivant, il fait appeler la malheureuse en question, et par ses menaces, par ses larmes et ses prières, il parvient à lui faire assez d'impression pour qu'elle se jette

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à ses pieds elpromelte sincèrement de s'amender. Elle tint parole , et Alphonse la lit entrer, h ses frais, dans la maison des Repenties de Naples, oii sa vie entière fut vm modèle de régularité et de pénitence.

On se demandera, peut-être, comment avec le seul revenu de son évêchc, qui n'était pas fort riche, notre saint trouvait le moyen de subvenir à toutes les dépenses auxquelles l'engageait son inépuisable charité. Mais que Ton considère la rigoureuse économie de sa maison, et Ton ne sera pas aussi étonné des secours abondants qu'il répandait sans cesse pour procurer^tous les genres de bien. Cependant nous devons dire que le fruit de ses économies même ne pouvait pas suffire : il y supplé^^it en mettant à contribution les oeuvres pics de son diocèse , dont la destination se trouvait en harmonie avec les vues de sa générosité et de sa sagesse.

Tout en s'efiforçant d'arrêter le mal , Alphonse s'estimait plus heureux quand il lui était donné de le prévenir; il regardait les spectacles comme infiniment dangereux pour les mœurs, et il prit un soin extrême de les bannir de son diocèse. Une troupe de comédiens étant venue à Sainte- Agathe, il leur fit intimer de partir aussitôt sans s'aviser de donner une seule représentation; comme ils hésitaient d'obéir, il les fit menacer

d'employer les moyens cocrcitifs les plus rigoureux; ils vinrent alors le supplier de tolérer qu'ils représentassent une seule pièce qu'ils disaient très honnête. Alphonse s'y refusa; et comme ces gens-là lui disaient que c'était là leur profession et leur unique moyen d'existence : a Dece mandez plutôt l'aumône, leur répondit-il , et (( l'on vous donnera. » En efl'et, il leur fit remettre une certaine somme d'argent et ils partirent.

Dans le temps du carnaval, des jeunes gens voulurent jouer une pièce de société , mais Alphonse fit tant qu'il parvint à faire échouer ce projet. 11 proscrivait, autant qu'il lui était permis, les festins somptueux qui ont lieu à cette époque de dissipation et de désordres; il aurait voulu faire oublier jusqu'à ce nom fatal de carnaval ; et pour lutter contre les efforts du dém.on dans cette circonstance , il avait ordojiné, outre l'exposition des quarante heures , des exercices, en forme de mission, pendant huit jours, dans toutes les églises de son diocèse.

Enfin, le zèle du serviteur de Dieu allait jusqu'à empêcher les choses même les plus saintes, quand il y reconnaissait cjue de graves abus en étaient inséparables ; c'est ainsi qu'il s'opposa à un pèlerinage fameux dans la contrée, qui, tout en attirant des gens qui \«'naiont par esprit de

dévotion , ne laissait pas que de donner lieu à des danses et à une dissipation scandaleuse; pour faire cesser ce désordre , sans détruire précisément une chose bonne en soi, Alphonse se contenta de diminuer le concours , en ôtant , pour cette circonstance , aux confesseurs le pouvoir d'absoudre des cas réservés \ et comme on ne venait auparavant qu'à cause de ce pouvoir extraordinaire des confesseurs , le but du saint évêque fut complètement atteint.

Nous nous bornons à la citation de quelques traits parmi une foule d'autres également dignes d'être remarqués. Nous espérons que ce que nous disons dans ce chapitre donnera une idée suffisante de la sollicitude pastorale d'un saint, modèle si parfait des vertus épiscopales , qu'un prélat, homme de beaucoup de mérite, M""^ Potenza, disait , après la mort de notre bienheureux : u Quand on publiera sa vie , son zèle sera une « grande leçon pour nous tous évêques » En eft'et, ne fut-il considéré que sous le seul rapport du bien qu'il opéra dans son diocèse , et des gi*ands exemples qu'il a laissé de dévouement au salut de son peuple et à la cause de Dieu , Alphonse justifierait surabondamment la pieuse admiration que lui ont vouée et tous les hommages que lui rendent les plus grands zélateurs de sa gloire.

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