‹ Vie du B. Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 29 sur 52 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Zèle du B. Alphonse pour la régularité et la perfection de son cierge'.

v/N a déjà remarqué , sans doute , que les grands et nombreux moyens qu'employait leB. Alphonse pour la sanctification du troupeau qui lui avait été confié, devaient une partie de leur efficacité à l'autorité de ses vertus et de ses exemples. Mais cette autorité, toujours si puissante et si respectable, n'aurait pu suffire seule pour produire tout le bien qui était dans le cœur du saint évêque: il fallait encore qu'elle fut soutenue et secondée par la régularité et la perfection du clergé du second ordre. C'est de tous les rangs du sanctuaire que doit toujours venir l'édification des peuples. Appelés à concourir au salut des âmes, tous les ecclésiastiques doivent être des modi'les en Israël; car, comment les peuples auraient-ils foi à un ministère que démentiraient les œuvres de ceux qui le remplissent? Appelés à répandre parmi les hommes les véritables lumières, les ecclésiastiques doivent encore être

éclaires cux-memcs; car si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont, dit TEvangile, tous deux dans la fosse. Pourvoir son clergé des vérins qui édifient et qu'exige un caractère, sublime, lui assurer le dépôt de la science pour instruire les esprits dans la vérité et diriger les cœurs dans la justice, tel fut constamment le but que poursuivit Alphonse avec un zèle au-dessus de tous les éloges et digne de la haute idée qu'il avait conçue des devoirs les plus importants de l'épiscopat. En effet, nn évcque ne saurait exercer immédiatement son ministère sur tous les fidèles qui sont placés sous sa houlette, il est obligé de se faire représenter par des pasteurs secondaires et de se décharger d'une partie de sa sollicitude sur les prêtres cpii méritent sa confiance ; mais il est lui-m^me le pasteur unique et immédiat de tous les membres de son clergé, et il ne peut se dispenser de veiller sur tout ce qui les intéresse et de procurer leur sanctification par une action constante et personnelle. C'est spécialement de la bonté des prêtres de son diocèse qu'il répond devant Dieu , et c'est surtout en rendant ou en conservant les prêtres bons et saints par le rétablissement ou le maintien de la discipline ecclésiastique qu'il acquitte ce qu'il y a de plus essentiel dans la dette qu'il a contractée, même envrrs son peuple, et qu'il accomplit les louables desir«

de sa piété et de sa charité; car il use en cela du plus grand pouvoir qui lui ait été donné pour la gloire de Dieu et le bien des âmes.

Le B. Alphonse considérait son clergé comme la portion chérie de son troupeau , et il aimait a lui donner en toute occasion les témoignages du plus sincère attachement. C'était surtout dans ses rapports avec les ecclésiastiques de son diocèse que se manifestaient , clans toute la simplicité de la vertu, la bonté de son cœur sensible et généreux, et l'aménité de son caractère franc, ouvert, jovial même, mais de cette joie douce et attirante qu'on ne trouve avec un calme si parfait et un charme si touchant que dans les âmes saintes et pures qui jouissent de la paix et de l'amour du Seigneur. Il était avec eux comme un père et un ami, toujours prêt à les voir et a les entendre pour les consoler dans leurs peines, les fortifier dans leur faiblesse, les encourager dans leurs succès, les éclairer dans leur conduite, et, sur toutes choses, leur inspirer cet esprit de zèle et de piété dont un ministre de l'Evangile doit sans cesse être animé \ son cœur, comme sa maison, leur était toujours ouvert, et ils pouvaient venir librement y déposer leurs craintes et leurs espérances, le secret de leurs chagrins et celui de leurs consolations ; Alphonse s'associait h tous leurs projets et à tous leurs tra-

vaux pour la gloire de Dieu, par le vif intérêt qu'il prenait constamment a tout ce qui était bien , et par là soulageait véritablement ses prêtres d'une partie du poids de leur ministère. Ils avaient la faculté d'entrer chez lui à toute heure ei sans se faire annoncer, et ils le trouvaient toujours également disposé à tout quitter sur le champ pour leur donner audience. Un curé vient lui demander un jour la permission de lui dire un mot: «Non pas un mot, dit le « saint , mille de votre part, entrez: je suis tout (( à vous pour vous entretenir aussi long-temps « qu'il sera nécessaire n , et à l'instant il quitte la plume et se fait un devoir d'entendre ce prêtre. Cette réponse était l'expression de ses dispositions habituelles h l'égard de son clergé, et sa conduite en ce moment n'était que l'accueil qu'il faisait toujours h tous les ecclésiastiques dont les qualités personnelles lui inspiraient de la confiance.

C'est donc parce qu'il était plein de ces sentimens paternels pour son clergé et qu'il était convaincu que de sa sainteté et de sa régularité dépendaient la bonté et la régularité des lidMes eux-mêmes, qvie l'excellent pasteur mettait le plus grand soin à l'orner de toutes les vertus qui pouvaient ajouter h ses mérites devant Dieu, et à son honneur et a son autorité devant les

hommes. Sa plus douce consolation était de voir régner parmi ses prêtres toutes les vertus sacerdotales. 11 les regardait comme les plus beaux fleurons de la couronne et les plus éclatants rayons de la gloire d'un saint évèque dont elles devaient être le plus précieux ouvrage. Mais rien aussi ne l'affligeait autant que d'apprendre que la sainteté d'un caractère divin était souillée par quelque vice infâme, ou seulement méconnue dans des mœurs toutes séculières.

Cependant il ne se contentait pas d'oflfrir à Dieu une douleur stérile pour les désordres plus ou moins choquants qui parvenaient à sa connaissance. 11 s'empressait d'employer des remèdes efficaces, et la correction suivait toujours le mal, si des moyens plus heureux n'avaient pu le prévenir. On pense bien que ce pasteur si vigilant, qui surveillait jusqu'à la conduite des laïques eux-mêmes, ne devait pas attendre tranquillement qu'une publicité scandaleuse vînt lui révéler l'existence d'une faute quelconque dont un ecclésiastique se serait rendu coupable. Dès le commencement de son épiscopat , il voulvit connaître la personne, le nom, l'âge, les services, la position , les ressources, le caractère, la piété, toutes les qualités , toute la vie de chaque memr bre de son clergé; d'exacts renseignements lui furent donnés à ce sujet de divers côtés : il y,

joignit SCS observations particulières, et il fit véritablement comme une étude approfondie du mérite de chacun: il put apprécier par ce qu'il avait vu ce qu'on lui avait dit, et bien qu'il ne portât son jugement qu'avec la maturité nécessaire en matière aussi délicate , il ne tarda pas néanmoins à avoir des données assez sures pour discerner par lui-même les individus qui avaient droit à sa confiance de ceux qui n'en étaient pas dignes. Sa surveillance put alors s'exercer avec autant d'activité que de succès. Des commissions importantes furent confiées k des hommes capables de s'en acquitter; il y avait des yeux pénétrants qui étaient ouverts dans toutes les parties du diocèse ; partout le bien était reconnu et le mal n'échappait nulle part a la sentinelle du Seigneur; tel était étonné de se trouver repris qui, bien que coupable, ne se croyait pas même compromis avqirès de son évêque (i).

Dès qu'Alphonse savait que quelqu'un s'était écarté de son devoir, il tâchait de l'y ramener

(t) Un individu enti'aulres ne pouvant comprendre comment notre bienheureux avait eu connaissance d'une faute secrète qu'il avait commise, disait avec étonnement: ■!< Il y a un ange on un diable qui lui va tout dire à l"o- 4t reille. ^

par tous les moyens qui étaient à sa disposition , ne négligeant rien de ce qui pouvait le faire rentrer en lui-même. Voici quel était en pareille occasion son système , tel que nous le fait connaître un père de sa compagnie , qui avait long- temps A'écu dans son intimité. « Il «faisait d'abord, dit ce prêtre, la correction « avec beaucoup de bonté et dans les termes les « plus doux; s'il ne voyait ensuite aucun amen- (( dément, il revenait à la charge, mêlant de la (( sévérité k son indulgence ordinaire; si enfin ( cette seconde réprimande ne produisait aucun (( effet, jugeant qu'il avait affaire à un incorrigi- « ble , il le poursuivait avec tant de vigueur que (( l'on peut presque dire qu'il lui faisait éprouver (( le châtiment avant même que de le lui infliger. ((Dans ce cas, ajoute le même prêtre, aucune (( intercession ne pouvait le fléchir, le Roi et le (( Pape seraient venus demander en personne la (( grâce du coupable , qu'ils ne l'auraient pas « obtenue. »

Les désordres qui excitaient principalement l'animadversion du saint évêquc, et contre lesquels il sévissait avec le plus de rigueur, étaient ceux qui , portant avec eux une occasion de scandale, tendaient h compromettre l'honneur du ministère sacerdotal et h afl'aiblir dans l'esprit des fidèles le respect et l'amour de la feligion.

Les mesures que lui dicta son zèle furent quelquefois très rigoureuses : sans doute elles coulaient beaucoup à sa bonté, mais il les jugeait nécessaires, et il sacrifiait sans hésiter ses sentiments à son devoir, ou plutôt tous ses sentiments naturels se taisaient devant le grand sentiment de son devoir et de son dévouement pour la gloire de Dieu et le bien de l'Eglise.

Peu de jours après son arrivée dans son diocèse, notre saint entreprit de faire cesser un scandale que donnait depuis long-temps un chanoine même de sa cathédrale. La chose n'était pas facile. C'était un homme puissant dans le pays, autant par lui-même que par sa famille qui jouissait d'une grande considération; il avait été surtout singulièrement enhardi parce qu'il avait un frère constitué en dignité dans le chapitre de Sainte- Agathe et qui, sous le précédent épiscopat, avait disposé à son gré de tout le diocèse. Celui-ci était au fond un bon ecclésiastique ; mais il manquait de force pour frapper un des siens. Le coupable ne croyait pas avoir non plus beaucoup à craindre d'Alphonse : il avait pu braver impunément son prédécesseur, qui pouvait tout h la cour par un frère président du conseil royal, et il se moquait de tout ce que voudrait faire un homme sans crédit dans le monde, et dont l'autorité et le caractère lui en imposaient aussi peu,

qu'il méprisait sa petite taille et son extérieur humble et pauvre. Le saint essaya d'abord de le gagner par la bonté et par la douceur : il lui fit des remontrances paternelles, l'exhorta avec tous les témoignages d'un touchant intérêt à rentrer en lui-même : il alla jusqu'à l'inviter à sa table, mais rien de tout cela ne réussit; enfin, il se jette un jour aux pieds de ce malheureux, et tirant de son sein un crucifix, il le lui présente, en lui disant avec larmes et d'un ton à fendre les cœurs les plus durs : « Mon fils, si ce que je vous de- « mande vous ne voulez pas le faire en considéra- « tion du caractère dont je suis revêtu, faites-le <( pour Jésus-Christ, qui est mort pour vous et « pour moi sur cette croix.» Ce langage, ces larmes, cette posture humiliante d'un prélat vénérable, d'un saint, ne firent aucune impression sur ce pécheur endurci et aveuglé ; également indifférent par rapport à Dieu et par rapport a son cvêque , il continua à vivre comme il avait fait jusqu'alors.

Vers la même époque, la conduite d'un riche bénéficier révoltait tous les gens de bien autant qu'elle affligeait la religion, quoiqu'il ne fut pas dans les ordres sacrés. Alphonse use d'abord des moyens que lui inspire sa bonté pour ramener cette àme égarée, mais c'est en vain ; enfin il a re- . cours aux menaces les plus terribles contre l'un

et Taiilre coupable, et pour rendre cette ressource plus efiicace, il emploie en même-temps la médiation de plusieurs personnes recommandables, il fait agir, surtout auprès du chanoine , son frère, dignitaire dans la cathédrale : celui-ci est honteux de tant de perversité, mais, non plus que tous les autres il ne peut obtenir aucun résultat consolant, et vient confondre sa douleur et ses larmes avec celles du bienheureux.

Ce fut alors que noire saint évêque se détermina aux voies de rigueur, les seules qui pussent réussir. N'ayant pas lui-même des forces suffisantes pour contraindre et punir ceux qu'il n'avait pu persuader , il s'adressa au Roi réclamant l'emploi de la force armée, et les deux individus furent arrêtés par ordre du gouvernement ; l'arrestation du chanoine eut lieu en plein jour et sur la principale place de Sainte-Agathe. Ce fut un trouble extraordinaire dans toute la ville: les parens agissant de toutes les manières et mettant en mouvement tous leurs amis pour obtenir de la clémence de l'évêque que le coupable ne fiit point traduit dans les prisons du gouvernement, mais retenu dans celles de Tofficialilé, les ordres du lloi étaient trop précis pour que cela put se faire en ce moment, et ce misérable fut conduit à Montefusco , où siégeait le tribunal d'oU ressortait la ville de

Sainte-Agathe. Cependant il ne tarda pas d'être mis h la disposition de Tévêque , qui allait décider quil serait transféré dans les prisons de Bénévent, comme plus sures et plus convenables; mais l'intercession des parens qui se rendirent caution pour le prisonnier, et consentirent à établir, à leurs frais, deu\ gardes pour empêcher son évasion, lui obtint de rester dans les prisons de l'officialité : ces prisons étaient même dans le palais épiscopal. Alphonse en profita pour faire venir un jour auprès de lui le malheureux chanoine : « Ah ! lui dit-il, ce n'est point vous que «je ch'itie, mais votre conduite: j'aime votre x<. âme et ne veux point sa perte; pensez donc, (( mon cher chanoine , que vous avez une âme « et qu'il y a un Dieu et un enfer. » Il le tint un au entier dans cette prison^ oii il tachait de le consoler, et surtout de le convertir en lui envoyant de temps en temps des livres de piété et des images de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Après cette détention , la cour épiscopale le condamna à passer trois ans en retraite chez les pères conventuels; et ce ne fut qu'après avoir donné les marques d'une conversion sincère, et lorsque déjà un bon nombre d'années s'étaient écoulées, qu'il fut réhabilité pour célébrer de nouveau la sainte messe.

Pour ce qui est du clerc bénéficier, lorsque

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Alphonse eut appris son arrestation, qui coïncida avec celle du chanoine , il ne put s'empccher d'en témoigner sa satisfaction. « Dieu (( soit loué 5 dit-il au curé , il m'a délivré de (( deux grandes afflictions! Allez, et dites partout « que c'est moi et non pas un autre qui ai ob- (( tenu du Roi qu'il fût incarcéré : je veux qu'on « sache partout que c'est moi. » Ce malheureux bénéficier ne put pas même obtenir d'être jugé en cour épiscopale -, il eut beau se pourvoir auprès de son évêque , se réclamant de sa qualité d'ecclésiastique ; comme il n'en portait jamais rhabit, Alphonse ne voulut pas le reconnaître et le livra sans pitié a toute la rigueur des lois civiles ; après une longue réclusion dans les prisons publiques, il fut condamné à dix ans de détention dans la forteresse d'Ischia , d'oîi il fut encore transféré ailleurs. Cette sévérité était bien méritée ; car cet homme était encore plus coupable que le premier, et il y avait peu a espérer pour sa conversion.

Un début aussi ferme et aussi vigoureux dans l'épiscopat de notre saint, imprima une sorte de terreur a tous les mauvais sujets de son diocèse; et l'on vit plus que d'un individu prendre au moins des apparences plus conformes à la sainteté de son état. C'était le scandale qui était ôté, si on n'obtenait rien de mieux.

Cependant, tandis qu'il gouverna le diocèse de Saint-Agathe , il eut souvent occasion de dcployer la même vigueur et la même charité, et il le fit toujours avec le même zèle : (( Si un prê- «tre, disait-il un jour, vit dans Tinimitic de « Dieu, c'est moi, oui, c'est moi, vous dis-je, qui « en rendrai compte. » En conséquence , il était ingénieux h trouver des moyens pour ramener à leur devoir tous ceux qui avaient eu le malheur de s'en écarter. Naus avons déjà dit qu'il faisait toujours précéder les voies de douceur envers ceux qu'il supposait susceptibles de correction . C'étaient d'abord les exercices spirituels qu'il leur faisait faire dans quelque maison de retraite; puis, si cela devenait inutile, il usait de quelque chose de plus fort, selon que sa charité le lui inspirait dans ces circonstances. Ayant une fois inutilement tenté de toucher, par ses exhortations, le cœur d'un prêtre scandaleux, il le fait venir dans sa chambre ; mais quel est le saisissement de celui-ci lorsqu'il aperçoit en entrant un grand crucifix étendu sur le seuil de la porte! il recule par un mouvement indélibéré , et n'ose plus avancer, u Entrez , lui crie alors Alphonse «avec énergie, entrez et foulez -le aux pieds j (( serait-ce donc la première fois que vous auriez (( foulé aux pieds votre Dieu ? » 11 lui dit ensuite tout ce qu'il y avait de plus propre à lui faire

sentir riiorreur de ses péehés. Ce malheureux écoutait avec une profonde confusion , mais à la fin il ne peut retenir ses larmes, il tombe à genoux, et promet de changer de vie. Il fut fidMe à sa promesse , et persévéra dans le hon chemin juscpies à sa mort.

Cependant les efforts de notre saint n'étant pas toujours aussi heureux, c'étaient l'interdit, l'exil et la prison qui étaient ses ressources ordinaires.

Il avait appris que dans plusieurs petits pays il y avait des ecclésiastiques qui se respectaient assez peu pour ne faire difficulté de se trouver avec de laïques h jouer et h boire dans les cafés et cabarets. ]Ni ses ordonnances, ni les peines spirituelles ne pouvaient faire cesser cette indécence scandaleuse- il crut qu'il fallait mettre en mouvement la force publique, et il écrivit pour cela aux gouverneurs respectifs des différents cantons de son diocèse, ainsi qu'k ses vicaires forains. Voici la lettre qu'il adressa h ce sujet h l'un de ces gouverneurs. « J'ai lu avec le plus (( grand intérêt la lettre par laquelle votre illus- (( trissime seigneurie m'informe de ce qui se u passe a Yilla-Réal, je vous remercie de cet « avis, et en même-temps je vous prie de faire (( exercer une bonne police pour qu'on arrête « les prêtres qui seraient trouvés dans les caba- '( rets et fpi'on les traduise devant mon officiai i té;

H c'est le seul moyen d'en finir avec ce scandale.» Il disait au même, dans une autre lettre : «Quand « les soldats de votre seigneurie auront arrêté « quelque prêtre dans un cabaret , il faut qu'ils «le conduisent au vicaire -général de Saintece Agathe , qui a ordre de leur faire leur procès, «et de les punir en conséquence, parce que (( c'est a Sainte-x\gathe que sont les prisons. »

Ce gouverneur, de qui Alphonse réclamait ces mesures énergiques , secondait de tout son pouvoir les vues du saint évêque, et dans la suite, ce magistrat se plaisait à rendre lui-même témoignage en faveur d'un zèle auquel il s'honorait d'avoir pris une part assez active pour que le bienheureux daignât lui donner quelquefois des marques de sa satisfaction. « 11 me pressait sin- (( gulièrement, disait-il, d'exercer une surveil- (( lance continuelle pour empêcher , de la part (( d'un ecclésiastique quelconque , aucune action (( dont rhonneur de la religion eût eu a souHrir. {( Et quand je lui rendais compte de quelque acte « de sévérité h cet égard, il me répondait toute jours de manière à me faire comprendre com- « bien ma conduite lui était agréable. Plusieurs (( individus ont été arrêtés par mon ordre et toute jours au grand contentement du serviteur de (( Dieu. )) Le même ajoutait que : a Grâces à ces C( efforts courageux , il sopéra une heureuse ré-

« formation dans le clergé , dont tous les mem- « bres devinrent aussi édifiants que plusieurs « Tétaient peu auparavant. »

Cette espèce de police extraordinaire, exercée par l'autorité civile à la recommandation d'Alphonse, ne suffisait pas h son ardent désir de mettre fin a tous les désordres qui pouvaient avoir lieu dans son diocèse. Il avait encore fait choix de quelques hommes de confiance qui s'en allaient dans les divers endroits chargés de commissions très délicates , quand ce n'était pas des ordres très sévères.

Nous ne saurions entrer dans le détail de tous les actes de rigueur et de fermeté qui ont signalé l'épiscopat de notre saint. Nous en citerons cependant encore quelques-uns que nous prenons au hasard dans le grand nombre de ceux dont nous trouvons le récit dans des mémoires authentiques qui sont entre nos mains. Un mauvais prêtre ayant été incarcéré par ordre d'Alphonse, fut ensuite envoyé dans une maison religieuse pour y faire une retraite ; il ne se livra pas à cet exercice avec les dispositions qui pouvaient le lui rendre salutaire; on lui fit son procès, et le tribunal de l'officialité de Sainte-Agathe rendit contre lui un jugement qui le condamnait à six ans d'exil. La même peine fut de dix ans pour un autre individu qu'une longue détention n'a-

vait pu corriger; celui-ci mourut loin de sa patrie. Un autre de ces misérables parvint à s'évader de sa prison; Alphonse ne le fit pas poursuivre : il regarda sa fuite comme un bannissement volontaire; mais tant c[u'il futévêque, il lui refusa constaii-ment rentrée de son diocèse. En général , il n'accordait guère à ces sortes de condamnés de revenir dans leurs foyers avant le temps fixé; cependant la nécessité l'obligea, dans une circonstance impérieuse , de consentir à ce qu'un prêtre vînt passer dix jours dans le pays d'oîi il avait été banni. Ce terme arrivé celuici ne se retire pas , et Alphonse écrit en ces termes au vicaire forain : u Faites savoir à ce prêtre {( que s'il ne part incessamment, je le ferai em- ({ prisonner , et mandez-moi s'il obéit, ou non. » Le prêtre se prévalait d'une amnistie que le roi venait d'accorder. «L'amnistie, réplique le préce lat, ne lui est point applicable, elle regarde « seulement les débiteurs ; en conséquence qu'il « s'en aille, s'il ne veut qu'il ne lui en mésarrive.» Et le coupable fut contraint de s'expatrier une seconde fois.

Notre saint poursuivait sans relâche tous les membres indignes de son clergé , ne leur laissant point de repos et n'en connaissant pas lui-même tant qu'il pouvait espérer de les rendre à la sainteté de leur état ; lorsque cependant toutes les

ressources de la bonté cl de h\ rigueur étaient venues échouer contre un invincible endurcissement , il les séparait, par l'interdit et Texil, d'un corps quils déshonoraient , et les abandonnait ensuite à leur malheureux sort ; cétait comme sil les eut dévoués a Tenfer. a Laissez cet hom- « me. écrivait-il au vicaire forain, au sujet duii (( ecclésiastique incorrigible, laissçz cet homme, (( Dieu en fera justice ; » et peu de jours après, ce misérable est frappé de mort subite dans un âge encore jeune.

Quelle que fiit la sévérité exemplaire du digne évêque, elle était très souvent tempérée par la miséricorde ; on vovait en lui plutôt un père affligé qui corrige, qu'un juge inexorable qui condamne. Certaines ordonnances du diocèse portaient des peines pécuniaires contre les contrevenants; mais le saint n'exigeait pas toujours que les amendes fussent payées dans toute leur intégralité -, au contraire , c'était souvent lui-même qui, pour ainsi dire, payait l'amende pour les condamnés ; il fournissait aux frais des prêtres pauvres qu'il faisait détenir dans l'officialité, ou qu'il envoyait en retraite dans une communauté religieuse. On n'avait jamais pu obtenir qu'il relevât de l'interdit les individus exilés. La raison de leur laisser, dans la rétribution des messes, une ressource pour vivre, était loin de lui

paraître suffisante pour permettre que de tels hommes pussent monter à l'autel, tandis qu'ils étaient encore sous le poids d'une condamnation aussi terrible, et qui leur supposait une incurable perversité. Il aimait mieux, comme il le fit presque pour tous , subvenir à leurs besoins par le moyen d'une pension convenable qu'il leur assignait sur ses propres revenus.

Au moment même oli sa main frappait un coupable obstiné , son cœur trouvait encore des consolations pour lui adoucir sa peine, u 0 mon (( fils , répondait-il , avec une inexprimable douceur, h un prêtre qui se plaignait de ne sortir de prison que pour aller en exil : « 0 mon fils, (( ce n'est pas par haine que je vous traite ainsi, « c'est, au contraire, pour votre bien; car j'aime (( votre âme. Corrigez-vous et prenez ensuite jusu qu'à la dernière goutte de mon sang: je vous le (( donne bien volontiers à ce prix. » Quelquefois, se dépouillant en quelque sorte de sa qualité de juge , il devenait par charité le défenseur du malheureux qu'il avait puni par devoir. Le grandvicaire était d'avis de ne pas finir encore la peine d'un prisonnier qui depuis un temps considérable soupirait après sa liberté ; mais Alphonse , touché de compassion , réclame la grâce de cet homme : a Allons , dit-il au grand-vicaire , c'est « assez *, veuillez, je vous prie, lui accorder son

« élargissement: rinforliiné ! depuis qu'il gémit <( dans les prisons il a hioii assez souffert » (i).

(i) Ces paroles, qui annoncent la belle âme de notre saint, ainsi que plusieurs autres traits de son épisropat, rappellent parfaitement , malgré la différence des caractères, la conduite de saint François de Sales dans une conjoncture à peu près semblable. Tout le monde sait que la bonté compatissante du saint évêque de Genève contrariait souvent la sévérité de l'évêque de Chalcédoine, son frère et son coadjuteur. Le maintien de la discipline ecclésiastique avait exigé que l'on enfermât, dans les prisons de Tofficialité, des prêtres qui sYtaient écartés de leur devoir , et les prisonniers étaient en assez grand nombre, selon l'historien de saint François de Sales ( Marsollier ), qui remarque encore que le saint approuvait cette sévérité. Cependant elle lui coûtait beaucoup lorsque, en passant devant la porte dç la prison pour aller dire la messe , il entendait les cris de ces malheureux qui demandaient grâce; il ne pouvait se défendre d'une vive compassion , et il lui est arrivé plusieurs fois, quand il repassait., de se faire ouvrir les prisoiis. Il faisait alors aux prisonniers une réprimande pleine de douceur , leur faisait promettre de mieux vivre à Vavenir et les renvoyait chezeux. Le saint shumiliait de cette bonté comme d'une faiblesse de laquelle il promit à son frère de se corriger. En effet , il évita pour l'avenir l'occasion de retomber dans ce qui lui paraissait une faute : il fit un long détour pour ne plus passer devant les prisons, en remit les clés au coadjuteur, avec permission de ne pas les lui rendre s'il venait

Le bienheureux ne se montrait inflexible que pour les coupables obstinés , et il était vraiment tout cœur et tout charité envers ceux qui revenaient sincèrement. « Il les embrassait avec (( la tendresse d'un père , dit un contemporain <( déjà cité , et il leur pardonnait , oubliant gé- « néreusement tous leurs torts et tous les cha- « grins qu'ils lui avaient donné. » Un prêtre avait été dénoncé au Roi et à l'évêque : la faute était prouvée et le coupable se trouvait dans une fâcheuse situation. Il eut recours à la clémence d'Alphonse : il alla se jeter à ses pieds, et lui avoua toutes choses, avec promesse de changer de vie. Cette confiance toucha le serviteur de Dieu , qui non-seulement fit arrêter la procédure de la cour épiscopale , mais qui écrivit encore à Naples pour que cette afi'aire n'ei'it aucune suite auprès du Roi. Ce prêtre justifia, dès-lors, par

à les demander, et pourvut ainsi au bien qu'il reconnaissait devoir résulter d'une juste sévérité; « car, dit Mar- « sollier, si la douceur a de grands charmes, la sévérité

iv est quelquefois nécessaire La douceur convient

iï à un père, la sévérité à un juge ; les évêques sont l'un « et l'autre. Il faut donc qu'ils aient les deux caraetères.Af Le lecteur ne dira-t-il pas que , pour remplir tous les devoirs de sa place , notre bienheureux n'avait pas besoin d'un évêque deChalcédoine?

une conduite édifiante, la bonté avec laquelle son évêque lui avait rendu ses bonnes grâces et accordé sa protection.

Le saint prélat ayant appris avec douleur qu'un ecclésiastique , qui appartenait k une famille noble et des plus distinguées de la contrée, vivait d'une manière scandaleuse, le manda par trois fois à l'évêché ; mais celui-ci ne daigna pas se mettre en devoir de s'y rendre. Ce mépris de l'autorité Venait chez cet individu autant de la conscience de ses crimes, que de l'endurcissement de son cœur et de l'orgueil de sa condition. Alphonse ne le voyant pas arriver, résolut de le punir, et ordonna de procéder en conséquence. En même temps il voulut que s'il venait désormais h se présenter pour lui parler, il fut refusé et renvoyé au vicaire - général , qui avait déjà son affaire en main. Cependant cet homme, informé de ce que l'on intentait contre lui, accourt en grande diligence. Déjà il a pénétré jusque dans l'antichambre de l'évéque, lorsque le secrétaire, qui le rencontre, ne veut pas lui permettre d'avancer davantage ; l'autre se fâche et demande à grands cris qu'on le laisse entrer; Alphonse qui, de son lit oii il était retenu , entend lout ce bruit, appelle pour savoir ce qui se passe, et au même moment le prêtre s'introduit à la suite du secrétaire; en le voyant en sa présence le prélat, sans

vouloir l'entendre, lui dit aussitôt d'aller trouver le vicaire - général qui est chargé de ce qui le concerne ; mais le coupable tombe a genoux et répond en pleurant : « Je reconnais le vicaire- « général pour mon juge, mais je connais M^'^ de « Liguori pour mon père.» Cette simple et humble réponse attendrit le serviteur de Dieu, qui reprit avec douceur : «Mon fils, je vous ai appelé, « vous n'avez pas voulu venir et je me suis vu «forcé devons mettre en jugement; vous con- « naissez les scandales que vous avez donné. — « Oui, monseigneur, je les connais, je suis très « coupable, faites de moi ce qu'il vous plaira. (( — Puisque vous connaissez votre faute , et que «vous m'avouez sincèrement la vérité, je vous c< laisse à vous-même le choix de la pénitence , « imposez-vous-la selon votre volonté. » Alors le prêtre, confus de tant débouté, répond en sanglotant : « Je choisis la maison de Saint- « Ange pour ma retraite; j'y resterai jusqu'à ce « que Dieu me fasse connaître qu'il m'a pardon- « né. » Alphonse voyant le repentir sincère de ce pécheur , se fait apporter les pièces du procès et les déchire devant lui, en disant : «Que le « Seigneur déchire dans le Ciel les pages oii sont « écrites vos iniquités , comme je les déchire sur ^ « la terre ! » Ce prêtre passa un mois dans la retraite du couvent qu'il avait choisi, et il fut de-

puis un grand sujet d'cdification pour tout le pays et de consolation pour son évèque.

Ce ne fut pas seulement vis-à-vis du clergé séculier, entièrement soumis h sa juridiction, que notre bienheureux fit éclater son zèle et sa fermeté. 11 avait voué une estime et une vénération particulières à tous les ordres religieux: il les regardait comme la consolation des pasteurs , l'ornement de l'Eglise et l'édification des peuples , tant qu'ils conservaient l'esprit primitif de leurs saints fondateurs , mais il n'y avait pas à ses yeux de scandale plus affligeant que l'existence d'une communauté dégénérée. Les religieux, voués par état a la pratique de la perfection évangélique et présentant, sous leurs habits d'humiliation et de pénitence , le spectacle d'une conduite toute mondaine , ou du moins toute séculière, lui paraissait quelque chose de si révoltant qu'il croyait devoir poursuivre, avec toute la force de son caractère, des hommes si étrangement indignes de la religion qu'ils déshonoraient. 11 ne voulut jamais en souffrir de semblables dans son diocèse ; il fallait que leurs supérieurs les retirassent, ou bien il faisait intervenir l'autorité du Roi. Il existait, non loin de Sainte-Agathe , un petit couvent oii ne régnait pas une régularité bien exemplaire ; les quatre religieux qui l'habitaient n'étaient pas hommes h édifier beau-

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coup les peuples, ni à se mettre fort en peine des admonitions qui leur venaient de Tévêque diocésain. Avant de faire procéder contre eux dans sa cour épiscopale, Alphonse écrivit en ces termes h leur provincial : « Il faut que votre paternité « envoie k ses sujets l'obédience de partir, ou « bien je les ferai partir moi-même par voie de « contrainte. » Cette menace eut son effet, et le monastère fut entièrement renouvelé. Le saint prélat avait été dans le cas de prendre des mesures coërcitives contre un régulier scandaleux que ses supérieurs voulaient laisser dans son diocèse. Ce moine s'était ensuite retiré à Naples, et plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'on l'avait forcé de quitter son ancien couvent; il demanda h y retourner, profilant pour solliciter cette grâce de l'occasion où le prélat se trouvait à Naples. Le duc de Magdeloni s'intéressa en sa faveur : il représenta que l'âge et des réflexions salutaires avaient entièrement corrigé cet homme ; mais notre saint persista dans son refus , et déclara franchement que tant que lui Alphonse serait éyiêq^e, ce moine ne verrait pas le diocèse de Sainte-Agathe.

Autant notre saint avait en abomination les religieux dyscoles, autant il se plaisait à témoigner son estime et sa confiance à ceux qui honoraient , par la sainteté de leur vie , l'ordre qui

les avait reçus. Il se servait cVun çrand nombre crcntr'eiix pour des commissions de la plus grande importance; la plupart des examinateurs synodaux étaient pris dans les couvents , et l'on peut dire qu'il aftectionnait d'une manière particulière les pères capucins, dont il appréciait le zèle pour le salut des âmes.

Notre saint ne poursuivait pas seulement, dans les prêtres séculiers et réguliers, des désordres qui fussent contraires à la sainteté de leur vocation; mais il fit encore, durant son épiscopat, plusieurs actes de rigueur pour des objets d'un autre genre, et dont l'importance lui paraissait exiger de sa part une sollicitude spéciale. Nous avons parlé dans une autre partie de cet ouvrage , de l'attention scrupuleuse avec laquelle Alphonse pensait qu'il était nécessaire d'observer, en célébrant les saints mystères , toutes les cérémonies prescrites par TEglisë. Quand il fut évéque, il jugea qu'il était de son devoir de ne tolérer aucune négligence en ce point essentiel de la discipline. 11 voulut s'assurer par lui-même de la fidélité de tous les prêtres de son diocèse à se conformer aux rubriques de la messe. 11 les fit tous exercer devant lui, sans aucune distinction d'Age ni de rang, et il interdit, jusqu'à ce qu'ils s'en fussent rendus capables , tous ceux qui ne s'acquittaient pas assez bien de toutes les céré-

monies. Un grand nombre d'individus restèrent plusieurs mois sans monter h l'autel. Un vieillard, qui portait un nom des plus respectés dans le diocèse , n'ayant pas voulu se soumettre à un nouvel examen, resta sous l'interdit pendant dix ans qu'il vécut encore. Un directeur du séminaire y professeur de théologie , étant trouvé en défaut quand le prélat l'examina, ne fut pas plus épargné que les autres , et pendant quelque temps il fut tenu de s'abstenir de célébrer la sainte messe.

En sachant , comme nous venons de le montrer dans ce chapitre, allier la bonté avec la rigueur, Alphonse rendit efficace, pour l'amélioration de son clergé, un zèle qui, sans ce double secours , n'aurait jamais rempli son objet que d'une manière très incomplète.

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