RÈGLEMENT QL'E SB PRESCRIT ALPHONSE
« La première chose que tu feras à table , écrivait-il dans ses résolutions, c'est de ne point laisser connaître ce qui pourrait flatter ton goût , acceptant peur l'amour de Dieu les mets que lu n'aimes pas et te privant de ceux qui te seraient, agréables ; tu observeras en outre une grande modestie , te rappelant sans cesse la présence de Dieu, dont le service doit f occuper uniquement ; si quelque chose te manque , tu n'en témoigneras rien , te réjouissant intérieurement de cette privation ; tu ne seras jamais le premier à prendre ta nourriture ; tu n'ajouteras aucun assaisonnement aux viandes qui te seront servies , et mangeant sans empressement tu t'occuperas de Dieu ; enfin tu dois observer de cesser de manger aussitôt qu'un de tes frères aura pris sa réfection.
Le monde peut trouver une puérile minutie dans ces détails ; mais les chrétiens éclairés admireront la perfection qu'exigeaient ces règles qu'Alphonse s'était prescrites , et auxquelles il ne manqua jamais : on ne sera plus étonné d'apprendre qu'il paraissait au réfectoire comme un homme mort à ses sens et entièrement absorbé dans la contemplation. Se représentant les souffrances des âmes du purgatoire , il se livrait entièrement au désir de les soulager; alors des larmes abondantes coulaient de ses
yeux , et il aurait oublié plus d'une fois de porter la main aux aliments placés devant lui , si le Recleur du collège , qui l'observait , ne lui eût envoyé l'ordre d'interrompre les pensées qui l'occupaient et de prendre part au repas.
Tel était le plan de conduite qu'Alphonse se traça dès son entrée en religion ; il y fut constamment fidèle , et si l'on réfléchit a l'assujettissement de sa propre volonté et à la dépendance de l'esprit de Dieu qu'exigeait l'observation constante de ses pratiques ; si Ton fait attention surtout que ces œuvres de subrogation ne nuisaient point à l'essentiel , et qu'il ne viola jamais une seule des règles de son saint fondateur pendant les quarante-six années qu'il passa en religion , on aura peut-être l'idée la plus juste et la plus complète de sa sainteté.
L'esprit de Dieu qui éclairait Alphonse lui avait fait comprendre de bonne heure qu'il n'y a point de vertu solide , si elle ne repose sur le fondement de l'humilité ; aussi ne négiigea-t-il rien pour s'établir dans un véritable mépris de lui-même produit par la connaissance de sa misère et de son néant : il s'était rendu familières ces paroles que saint François d'Assise répétait après saint Augustin: « Seigneur, faites que je vous connaisse et que je me connaisse. » Dieu exauça les vœux ardents de son serviteur ,
ÎJ6 SON HUMILITÉ.
et lui accorda une lumière intérieure qui lui faisait sentir vivement la grandeur infinie du souverain Maître et la bassesse de la créature : il ne pouvait perdie de vue la majesté, la puissance et toutes les perfections de son Dieu, et cette considération le faisait entrer dans les sentiments d'une humilité si profonde qu'il ne trouvait rien dans l'univers de si vil et de si méprisable à qui il pût se comparer; non-seulement il se jugeait indigne d'habiter dans la maison du Seisneur , mais il s'étonnait même que la terre pût le porter ; aussi avouait-il confidemment à l'un de ses confesseurs qu'il se faisait horreur à lui-môme , et ne paraissait jamais aux regards des autres qu'avec la confusion d'un homme dont l'aspect seul inspire à tous ceux qui l'approchent , un dégoût et une aversion insurmontables. La Providence permit , pour l'entretenir dans cette idée que , sur la On de sa vie sa poitrine exhalât, par suite de ses infirmités , une odeur qui lui était insupportable , et quoiqu'il s'en aperçût seul , et que personne n'en souffrit en l'approchant , il ne s'étonnait pas moins qu'on pût le supporter , et qu'on ne lui interdit pas tout commerce avec le reste de la maison ; mais il n'avait pas besoin d'autre motif que du souvenir de ses péchés pour se considérer avec le dernier mépris, puis-
v]u il se croyait, sincèrement le plus grand de tous les pécheurs : de là ce respect sincère qu'il avait pour ses frères , les regardant tous comme ses supérieurs , et se montrant partout disposé à les servir comme s'il eût été leur esclave ; de h ce soin constant qu'il eut toujours de choisir la dernière place et cette affection avec laquelle il s'employait aux offices les plus humiliants ; de là les noms méprisants qu'il se donnait en toute occasion. Si parfois les Supérieurs dans le but de l'éprouver se décidaient à lui dire qu'il était un homme inutile, à charge au collège, et qu'il occupait sans fruit dans la maison la place d'un autre , qui rendrait du moins quelque service, alors la joie brillait sur son front, un sourire de satisfaction paraissait sur ses lèvres , et l'on voyait que ces reproches faisaient sur lui la même impression que des éloges et des applaudissements font sur l'esprit le plus vain et le plus rempli de sa propre estime.
Le P. Laurent de Saint- Jean était arrivé en qualité de visiteur au collège de Majorque , et comme il savait qu'Alphonse avait reçu de Dieu un don particulier pour parler des choses spirituelles , il commanda à notre bienheureux de monter en chaire au réfectoire devant toute la communauté réunie , et de l'entretenir sur une vertu religieuse. Alphonse fut très-mortifié de
cette distinction ; toutefois il obéit à l'instant , et parla pendant une demi-heure avec plus de force , de profondeur et de justesse que n'aurait pu faire un théologien. Le P. Laurent , non content d'avoir fait briller les lumières du bon religieux , voulut lui donner occasion de faire éclater sa profonde humilité ; il lui demande sèchement quelle idée il a de son discours , et sans lui donner le temps de lui répondre : « Quant à moi , ajoute-t-il , je pense que c'est là un de ces discours en l'air que vous répétez à tout le monde. » Et en même temps il lui ordonne d'aller se prosterner devant ses frères , et de leur baiser humblement les pieds. A ce nouvel ordre , qui paraissait à Alphonse un dédommagement de la confusion que lui avait fait éprouver le premier, il s'empresse d'obéir, montrant assez par la joie peinte sur son visage combien de pareilles mortifications lui étaient agréables.
Arrivait-il au contraire qu'on parût faire cas d'Alphonse , qu'on lui témoignât de l'estime en parlant de lui avec éloge , alors le déplaisir qu'éprouvait l'humble religieux se remarquait sur sa figure; il changeait de couleur, et paraissait éprouver la môme peine qu'un homme vain qu'on eût livré à la plus amère dérision. Il disait à ce sujet qu'un nègre regarderait comme
une insulte qu'on s'entretînt devant lui de la blancheur de son teint , puisqu'il ne pourrait se faire illusion à cet égard ; « il en est de même , ajoutait- il , de celui qui se connaît bien lui-même , on ne peut le tromper sur l'estime qu'il mérite. » Il évitait avec une attention si scrupuleuse tout ce qui aurait pu lui attirer la considération , qu'il ne manquait jamais , lorsqu'il avait reçu des lettres de personnes distinguées qui le consultaient sur leur intérieur et quelquefois même sur les affaires les plus importantes, de supprimer sur-le-champ la signature, craignant que si la lettre s'égarait on ne vînt à le regarder comme un homme de bon conseil , digne de la confiance des personnages les plus recommandables ; cette humilité de l'homme de Dieu est d'autant plus étonnante , qu'il recevait du Ciel les grâces les plus extraordinaires. Au milieu des extases , des révélations, des apparitions miraculeuses, bien loin de trouver dans ces faveurs signalées l'occasion de s'envisager avec moins de mépris , il s'en servait pour s'affermir dans !e sentiment de sa propre bassesse : en effet , la défiance où il était continuellement de lui-même le faisait entrer dans de grandes appréhensions sur ces visites du Ciel ; il craignait de tomber dans l'illusion , et d'être le jouet de ï'ange des ténèbres ; enfin , dans les moments où