DIVINE COMÉDIE
L'ENFER
Le xiv e .siècle venait de s'ouvrir. Depuis trois mois le jubilé de l'an 1300, accordé par le pape Bonilace VIII, réjouissait la chrétienté. Le Vendredi-Saint, sur le soir, Dante, à l'exemple du Sauveur descendu aux Enfers pendant que son corps était au tombeau, vit s'ouvrir devant lui, dans l'extase d'une sainte vision, les routes du sombre abîme. 11 avait alors 33 ans. Par la volonté du Très-Haut, le Purgatoire et le Paradis, objets des sublimes aspirations du poète, lui devinrent ensuite accessibles. La première partie du voyage s'accomplit en vingt-quatre heures, depuis le soir du vendredi jusqu'au samedi à la nuit tombante. Mais cette entrée de la nuit était le point du jour pour l'autre hémisphère, où Dante était alors parvenu après avoir percé la terre entière. Là s'élevait la montagne du Purgatoire où le temps ne se mesure point, non plus que dans les sphères du Paradis par où se termina ce saint pèlerinage. Ainsi, à partir du Paradis terrestre, le chemin parcouru par Dante n'a plus une durée certaine. On ne voit même pas bien comment il quitte les régions
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éthérées. Le sens mystique attaché à ces pérégrinations obligeait le poète, si Ton y songe bien, à ne pas montrer clairement l'issue de son voyage ; car Dante, après des épurations successives, retombant de si haut et si lourdement sur la terre, était une image qui eût mal terminé ce merveilleux poème.
Donnons une idée de ce triple voyage. Les machines en sont si compliquées et les incidents si variés, qu'une lecture même attentive ne permet pas de bien saisir l'ensemble, quoique le plan ait été* dessiné avec beaucoup d'art.
CHANTS I et II.
L'Enfer du Dunte se creuse en un vaste entonnoir, qui commence dans une forêt profonde, et qui, se resserrant en divers gradins circulaires, se termine au puits de l'abîme, neuvième et dernier cercle, séjour de Lucifer. La t opographie de cette forêt n'est pas indiquée d'une manière précise. Dante était accablé de sommeil lorsque ses pas errants l'ont conduit dans ce lieu sauvage, avant-poste de l'Enfer. Il ne sait, dit-il, comment il y est entré. Le voile de l'allégorie est ici transparent. Égaré dans une vallée boisée, Dante y avait passé une nuit affreuse. Il avait enfin franchi ce pas, quoique nul autre avant lui n'en fût sorti vivant, et il se trouvait, le Vendredi-Saint, au pied d'un rôteau éclairé par le soleil levant. L'accès de ce côteau, lieu de délices, source du vrai bonheur, lui est fermé par une panthère, par un lion et par une louve qui s'offrent à lui successivement. On a vu dans ces animaux, suivant les idées mystiques du temps, les emblèmes de la luxure, de l'ambition et de l'avarice. Repoussé par la louve qui s'attachait à lui et le rejetait dans les profondeurs de la forêt,
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Dante aperçoit Virgile qui se dit envoyé vers lui par Béatrix. Trois dames du Ciel s'intéressent au pauvre égaré. La première, que le poète ne nomme pas, la donna genlile, l'a recommandé à Lucie en lui disant : « Ton fidèle a besoin de toi ; » et Lucie à son tour, Lucie, type de la mansuétude, nimica di ciascun crudele, a mis en mouvement Béatrix, en la priant d'aller secourir celui qui s'était pour elle tiré hors du vulgaire. — <t Vois, lui avait-elle dit, ce pauvre égaré aux prises avec la mort, sur la rive d'un fleuve plus puissant que la mer elle-même. » — Béatrix a quitté l'Empyrée, où elle a son trône à côté de Rachel, et elle est descendue dans les Limbes pour y trouver une àme capable de servir à Dante de compagnon et de guide ; car il faut que Dante traverse l'Enfer; la forêt où il s'est engagé n'a (lue deux issues, d'un côté le côteau lumineux dont l'accès lui est interdit, et de l'autre côté l'Enfer lui-même, où il doit s'enfoncer pour être conduit ensuite au Purgatoire par un chemin beaucoup plus long, et au Paradis, ce lieu de délices qui est l'objet de ses désirs. Telle est la volonté de Dieu, transmise par Béatrix à Virgile. C'est à sa voix que Virgile, quittant les Limbes, est remonté sur la terre dans la forêt, quel qu'en soit le site, où Dante est traqué par la louve.
Ce récit décide Dante à suivre Virgile dans un voyage accompli jadis par Énée le Troyen et par saint Paul. Tous deux s'enfoncent dans la vallée, qui se creuse de plus eu plus jusqu'à la porte de l'Enfer.
Après avoir franchi cette porte, ils auront d'abord à traverser un grand espace, sorte de vestibule de l'Enfer, séparé du premier cercle par l'Achéron, qui doit s'offrir à eux avant le Styx, avant le Phlégéton, avant le Cocyte, fleuves qui se distribuent dans les autres régions du noir séjour. Trouvant au-delà de 1'Achéron le premier cercle où sont
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les Limbes, ils en traverseront quatre autres, dont les orbes, inclinés vers le centre de l'Enfer, se resserrent de plus en plus ; et le sixième, où les démons ont leur forteresse appelée Dite qu'entoure le Styx, leur sera d'un accès très-difficile. Ils n'éprouveront pas moins de difficulté pour en sortir; car il leur faudra descendre la pente abrupte d'un rocher circulaire, au pied duquel commence le septième cercle partagé en trois zones, et séparé par divers obstacles des huitième et neuvième cercles. Le huitième étonnera les pèlerins par sa construction singulière. Là sont des fosses ou tranchées dites Malebolge. 11 y en a dix qui divisent le huitième cercle en autant de boyaux circulaires, convergeant à la région centrale, et séparés les uns des autres par des digues solides provenant du roc escarpé qui entoure le septième cercle. Ce roc a d'autres saillies qui formentdes ponts jetés transversalement sur toutes les fosses malebolge. Après avoir franchi les diverses parties de ce huitième cercle, Virgile et Dante descendront ou plutôt seront portés dans le neuvième qui est le puits de l'abîme, la partie plus basse de l'Enfer. Ils y trouveront encore, sur une pente de plus en plus rapide, quatre régions distinctes où s'étendent les eaux glacées du Cocyte. Enfin au point central ils verront s'élever au-dessus de la glace jusqu'à la poitrine, Satan, géant immense, dont le corps traverse notre globe. C'est de la partie des cieux qui couvre l'autre hémisphère qu'il a été précipité et plongé dans les entrailles de la terre. Nos pèlerins, après être descendus le long de ses côtes jusqu'au centre du globe occupé par le milieu de son corps, devront tout-à-coup, et par l'effet de la gravitation, cesser de descendre et s'étonner de voir Satan les jambes en haut. C'est qu'eux-mêmes auront fait une volte-face qui aura changé la direction de leurs pieds. Ils remonteront ainsi à la surface du globe et SC trouveront dans l'autre hémisphère, sur une terre inconnue, où s'élève la montagne du Purgatoire.
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Reprenons et suivons rapidement nos voyageurs dans
ces différents cercles.
CHANT III
La porte de l'Enfer est restée ouverte depuis le jour où Jésus-Christ, brisant tous les obstacles, y est entré de vive force. On y lit la fameuse inscription qui ôte l'espérance à quiconque en franchit le seuil : — Lasciate ogni speranza voi ch'intrate — et cette inscription apprend encore qu'à l'exception des créatures immortelles, toutes les choses créées ne l'ont été qu'après l'Enfer; ainsi, chose remarquable, l'Enfer a précédé la naissance du monde. 11 est, dit le poète, le lot de tous ceux qui ont perdu le souverain bien il ben delï intelletlo. — Son vestibule, c'est-à-dire toutl'espace compris depuis la porte jusqu'à l'Achéron, est occupé par des damnés, qui se divisent en deux classes : 1° les indifférents qui n'ont recherché ni l'estime ni le blâme. Ils sont mêlés avec les anges qui, restés neutres dans la lutte engagée par Satan contre l'Eternel, s'abstinrent de prendre parti — perse foro; — 2° les lâches qui, déplaisant pareillement à Dieu et au Diable, n'ont en réalité jamais vécu — chemai non fur vivi. — Parmi ces derniers est le pape Célestin V, pour avoir lâchement abdiqué la tiare. Ils sont condamnés à se mouvoir sans cesse, et à courir nus sous l'aiguillon de guêpes avides. Le sang de ces misérables, mêlé aux larmes qu'ils répandent, ruisselle à leurs pieds et est recueilli par «les vers. Quant aux damnés de la première classe, leur tiédeur est punie par l'envie qu'ils portent à toute autre condition que la leur ; ce qui leur fait désirer une seconde mort, sans espoir de l'obtenir. De là viennent aussi les sanglots, les cris de douleur, les accents de colère dont ils font retentir ce lieu éternellement obscur.
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Arrivés au bord de l'Achéron, les pèlerins y trouvent le nocher Garon occupé à passer des milliers d'âmes qui courent au lieu de leur supplice comme sous le fouet de la vengeance divine. Caron fait d'abord quelque difficulté de recevoir Dante dans sa barque, parce qu'il est destiné au Purgatoire, où il doit se rendre par un autre chemin et sur une barque plus légère prise à l'embouchure du Tibre. Il le reçoit sur cette parole de Virgile... Dieu le veut !.. mais arrivé sur l'autre bord, Dante ébloui par un vif éclair tombe en un profond sommeil.
CHANT IV
Un coup de tonnerre le réveille en sursaut. Il se voit au bord du vaste abîme d'où s'élève le cri de tous les damnés. Là sont comme suspendues au bord du gouffre, sospesi, sur une pente circulaire dite les Limbes ( c'est le premier cercle de l'Enfer ), les ombres de ceux qui ayant vécu sans péché, sont morts sans avoir reçu le baptême, soit avant, soit même après Jésus-Christ. Le Sultan Saladin est mis par le poète au nombre de ces âmes d'élite, à qui il n'a manqué que la foi depuis l'établissement du christianisme, et qui n'éprouvent dans les Limbes d'autre mal que de désirer à jamais sans espérance, disio sanza sperne. Les Limbes ont une seule fois perdu quelques-uns de leurs hôtes : c'est Jésus-Christ lui-même qui en a tiré après sa mort Adam, Abel, Noë, Moyse, Abraham, Isaac, Jacob et ses fils, Rachel, David, tous les Saints de l'Ancien Testament, et beaucoup d'autres avant lesquels aucune créature humaine n'avait été sauvée.
Virgile était resté dans les Limbes avec les personnages vertueux qui avaient eu le malheur de naître et de mourir parmi les gentils. Il dirige Dante dans ce lieu qu'il dit bien
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connaître, et rencontre bientôt les quatre grands poètes, Homère, Horace, Ovide et Lucain, qui étaient allés au-devant de lui par honneur. Tous, et Dante avec eux, lui sixième ira cotanto se/mo, marchent guidés par une clarté lointaine vers un château à sept portes, séjour des hommes illustres de l'antiquité payenne. Le fleuve qui baigne ses murs n'est pas un obstacle pour des personnages si dignes d'être admis dans cet asile du talent et de la vertu. Du haut d'un tertre lumineux, qui domine la prairie, Dante reconnaît d'abord les ancêtres du peuple Latin : Electre mère de Dardanus, Hector, Enée, Camille, Pentesilée, Latinus et Lavinie, Brutus l'Ancien, Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie, Cicéron, Sénèque et Galien. Il découvre ensuite parmi les grecs Orphée, Linus, Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite et Démocrite, Socrate, Aristote et Platon, Zénon et son École, Hippocrate, Euclide et Ptolomée. Il distingue encore Avicenne et l'arabe Averroës. Il remarque le Sultan Saladin, qui se tient seul à l'écart. — Après avoir pris congé des quatre poètes, nos deux pèlerins passent dans le second cercle.
CHANT V
A partir du second cercle jusqu'au puits de l'abîme, au centre de l'Enfer, il existe comme une échelle graduée de crimes et de supplices. Les damnés sont classés dans un ordre qui ne se rapporte précisément ni au Décalogue, ni à la division des péchés capitaux adoptée par l'Église. Pourtant le poète appliquera plus tard, mais sans en suivre l'ordre, cette dernière nomenclature aux âmes du Purgatoire. Nous verrons qu'elles y expient les sept péchés capitaux, se purifiant à mesure qu'elles s'élèvent ; c'est-à-dire que les fautes les plus graves les retiennent au bas de la montagne;
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et c'est par celles-ci que commence la description du poète. Au contraire les crimes qui ont mérité la damnation, moins odieux dans les premiers chants de l'Enfer, s'aggravent à mesure qu'on s'enfonce dans ses gouffres. Ainsi, dans le voyage de l'Enfer, tout va de mal en pire; l'horreur croit à chaque pas, au lieu que dans le Purgatoire, où les fautes sont classées dans un ordre inverse, l'horizon s'éclaircit de plus en plus; le cœur se dilate; la respiration devient plus libre et plus aisée. — Il en est de même dans les sphères du Paradis où les Ames les plus pures sont le plus près de la source de toute béatitude. Depuis la sortie de l'Enfer, c'està-dire depuis qu'il aura passé le point central du globe terrestre, Dante s'élèvera par un progrès continu au plus haut degré de sainteté et de bonheur.
Ceci expliqué, il est curieux de voir comment le poète a établi son échelle du mal. On va, ne l'oublions pas, du moins au plus comme faute et châtiment, sur les pentes «lu vaste entonnoir qui s'appelle l'Enfer. Les fautes sont elassées ainsi : d'abord la luxure, puis la gourmandise, qui comprend tous les raffinements de la vie sensuelle. Viennent ensuite l'avarice que Dante ne sépare point de la prodigalité, la colère et la paresse qui trouvent leur supplice dans les eaux fangeuses du Styx. Après ces vices qui appartiennent à la division connue des péchés capitaux, etqui occupent les deuxième, troisième, quatrième et cinquième cercles, notre poète punit dans le sixième cercle l'hérésie, et dans le septième, la violence exercée envers le prochain, ou contre soi-même, ou contre Dieu; ce qui comprend les meurtres, les suicides, l'impiété, et même par une extension un peu subtile, la sodomie et l'usure. 11 punit dans le huitième tous les genres de fraude, c'est-à-dire, d'après les dix catégories qu'il établit, les proxénètes, les flatteurs, les simoniaques, les devins, les exacteurs, les hypocrites, les voleurs, les conseillère de fraude, les fauteurs de scandale
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et les faussaires, dont il fait encore quatre classes, des alchimistes, de ceux qui ont commis des faux par supposition de personnes, des faux-monnayeurs, et des imposteurs qui ont abusé le monde par des paroles fallacieuses. — Le neuvième et dernier cercle de l'Enfer est réservé par le poète aux trahisons de toute espèce. Il a jeté dans ce puits de l'abîme tout homme qui s'est rendu traître aux siens, ou à sa patrie, ou à ses hôtes, ou à ses bienfaiteurs. Cette dernière trahison, qui est la plus noire, est celle de Judas que nous trouverons avec Brutus et Cassius (étrange conception d'un poète républicain), dans les griffes de Satan luimême, de Satan le premier et le plus odieux de tous les traîtres.
A cette échelle de crimes répond une autre échelle de peines et de supplices, qu'il convient aussi d'embrasser d'un coup d'oeil, pour faire saisir les rapports qui existent entre eux ; car c'est ici que le sombre génie du Dante s'est déployé tout entier. Son système de pénalité paraît basé d'abord sur la loi du talion, qui apparaît au berceau de l'humanité, et que le moyen âge avait retenue du législateur des Hébreux. Mais la scolastique, en formulant cette loi par l'adage Similia simili6us y y avait joint l'adage inverse Contraria contrariis. Ce double ressort, dans les mains du Dante, a produit, au point de vue religieux et pour l'intérêt dramatique, des effets admirables dont on pourra juger sur une simple esquisse.
Disons avant tout qu'après avoir passé l'Achéron, les âmes destinées à l'Enfer trouvent sur l'autre rive Minos, qui reçoit l'aveu forcé de leurs crimes. Ce démon inquisiteur agite sa queue et la replie sur ses flancs. Le nombre des replis indique le cercle dévolu à chaque damné. Déjà le poète avait fait connaître le nocher Caron. Après Minos viendront à leur tour remplir divers offices Cerbère,
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les Centaures, les Harpies, les Géants qu'on s'étonnera sans doute de rencontrer dans l'Enfer chrétien ; mais il faut considérer que Dante a pu voir en eux des êtres réels divinisés par l'ignorance ou l'imposture, et qu'il a bien pu, en les précipitant dans l'Enfer, séjour de toute créature malfaisante, leur assigner des emplois conformes à leur nature traditionnelle. 11 suffisait que leur existence ne fût pas niée par le dogme catholique, où l'on trouve au contraire les géants reconnus par la Genèse. Dante voyait ainsi s'ouvrir devant lui tout le monde mythologique, et il était trop habile pour se priver des immenses ressources qu'il lui offrait. C'est par le même principe qu'il placera plus tard Caton d'Utique au Purgatoire. Aux trésors de la Fable il saura joindre les richesses, de l'histoire ancienne. Des Limbes où sont recueillis les personnages vertueux, morts avant Jésus-Christ, le poète a pu les élever jusqu'au pied du Purgatoire, pourvu qu'ils restassent en dehors commis à plusieurs offices. Voilà comment, sans manquer à aucune des conditions de la donnée chrétienne, Dante a pu faire ce mélange de la fable, de l'histoire et de la religion,. Dès lors qui lui fera un crime de nous avoir donné cette merveilleuse encyclopédie, où se réfléchissent comme dans un miroir tous les temps qui ont précédé? Son poème est l'humanité tout entière, avec ses progrès et ses erreurs, avec ses idoles et ses préjugés, avec ses ébauches grossières et ses créations sublimes, avec ses perpétuelles alternatives de bien et de mal.
La volupté, les amours charnels représentés, comme on l'a vu, par cette panthère à laquelle Dante avait tenté vainement d'échapper, sont punis dans le second cercle d'un châtiment analogue à leurs effets sensibles. Dans un lieu d'épaisses ténèbres, désolé par un ouragan qui tourbillonne sans cesse, les amants qui se livrèrent dans le monde à la fougue de leurs passions, sont emportés par une force irré-
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sistible. La trombe infernale, la bufera infernal, saisit ces malheureux, les élève, les précipite, les fait tournoyer sans espoir de trêve ni de soulagement. Ici se place le touchant épisode de Françoise de Rimini, contemporaine du poète dont l'inflexible justice ne l'a point épargnée. Mais comme il nous intéresse h cette épouse coupable ! et qu'il s'est bien gardé de confondre la surprise des sens avec les dissolutions d'une Sémiramis et d'une Gléopâtre ! D'autres exemples d'incontinence lui sont fournis par Didon, Hélène, Pâris et Achille. Il emprunte aussi à la Chevalerie un fait célèbre dans les romans de cette époque, les amours adultères de Tristan avec l'épouse du roi de Cornouailles.
CHANT VI
Nous voici dans le troisième cercle où la gourmandise et les délices de la vie sensuelle sont punis par contraste. Il tombe sur ces hommes habitués à tous les raffinements delà mollesse une pluie froide et infecte. Ce sont des eaux noires, mêlées de neige et de glaçons aigus. Jadis esclaves de leur ventre, les damnés sont ici affligés par tous les sens à la fois. Nus, aveuglés par ce déluge, gisants la face contre terre, hurlant sous la pluie maudite et sous les dents de Cerbère qui les happe et les déchire, ils cherchent vainement à s'abriter. En changeant de position, ils ne font que prêter le flanc à de nouvelles tortures. Un d'eux se fait connaître, c'est Ciacco, fameux parasite, qui vivait enoore au temps où naquit le Dante. Il remonte aux vraies causes des troubles qui agitaient Florence, et il lui prédit le triomphe prochain des Noirs.
CHANT VII
Plutus, principal auteur des maux qui affligent le monde, il gran nemico, garde l'entrée du quatrième cercle où gémissent
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Les uns disent : Po^uo, reten «
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Hélas ! s'écrie Virgile, tout l'or qu 0. in8tant .
faire qu'ils s'arrêtent et fasseut une pause d un
A quoi sert la fortune ? Corla bu fia !
CHANT Vlll.
Sur .a limite du quatrième cercle, nos voyageurs trou en devant eux une source d'eaux bouillantesetuo.res Us «m«* un canal qui aboutit à un marais bourbeux : c'est le Styx dont les inondations forment le cinquième cercle ^servent à chê lier deux vices contraires, la colère et la paresse. On } vo. des ombres nues, souillées de fange elle visage meurtn. Elles se battent à coups de pied et de poing ; elles se heurten d. la tète et de la poitrine, se mordent et se déch.rent par lambeaux. Plus elles ont sur la terre épanché de fiel, plus elle, sont ici plongées dans la vase. Il en est qu'on distingue seuiementau trouble de l'eau touurnoyantau-dessusd'elles. U a -
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très s'efforcent d'élever leurs têtes, et des plaintes s'échappent de leurs gosiers à demi remplis de vase. Sans nommer les potentats qui trônent insolemment là-haut, et qui viendront bientôt, dit-il, se vautrer dans ce sale cloaque, le poète a personnifié la colère, qui paraît ici comprendre l'orgueil, par deux exemples tirés des temps fabuleux et de l'histoire contemporaine. 11 nous montre d'abord Phlégias, roi des Lapithes, célèbre dans le Tartare payen, et qu'il charge de faire passer le Styx aux damnés qui vontau-delà du cinquième cercle. Puis il met en scène le Florentin Philippe Argenti dont l'arrogance et l'irrascibilité étaient proverbiales de son temps. Dante à sa vue se montre sans pitié. Il le repousse de la barque dans laquelle, sous la conduite de Phlégias, il traversait le Styx. Argenti veut en saisir les bords ; Dante l'en arrache, et le replonge dans les eaux fangeuses. Et, comme il le voit assailli par d'autres damnés, le poète, si compatissant jusque-là, s'écrie plein dejoie : «Dioancor ne lodo e ringrazio. Loué soit Dieu ! car ce misérable n'a pas dans toute sa vie un trait de bonté qui donne quelque lustre à sa mémoire, bouta non è che sua memoria fregi. n
Des sons entrecoupés s'éleva nt du fond de la vase révèlent au Dante où. gémissent les paresseux.
CHANT IX
Le Styx établit une démarcation profonde entre le sixième cercle et le reste de l'Enfer. On peut en juger parles obstacles nombreux qui vont arrêter les deux pèlerins. Audelà du Styx est Dite, la cité rouge où les démons ont leur forteresse. Là commence l'empire du feu éternel, le domaine propre de Satan qui en fait garderies portes par une légion d'esprits impurs. Les trois Furies, terribles servantes de Proserpine, comme les appelle le poète, le meschine délia regina
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dcWeterno jrianfo, apparaissent au haut d'une tour. Dante se couvre les yeux de ses mains pour éviter l'aspect delà Gorgone. Tout accès est fermé aux deux voyageurs, à Virgile lui-mêmo qui a vainement cherché à parlementer. Ici finirait le pèlerinage, si un ange, accouru par l'entrée principale de l'Enfer et passant le Styx à pieds secs, ne venait toucher de sa baguette et ouvrir la forteresse. Dans cet ange, que le poète ne nomme pas, on a cru reconnaître Saint Michel. C'est ainsi que Dante et Virgile sont introduits dans le sixième cercle, où la peine du feu, si diverse dans ses applications, s'attache d'abord aux hérétiques.
CHANT X
Dans une vaste campagne sont épars des tombeaux ardents. Les pierres de ces tombes sont levées pour laisser pénétrer jusqu'au fond les flammes qui circulent à l'entour. il en sort des plaintes lamentables, poussées par des voix diverses ; car maints damnés sont entassés dans chaque sépulcre destiné à recevoir les adhérents de même secte. Comme il y a plusieurs degrés dans l'hérésie, il y a aussi autour de ces tombeaux des flammes plus ou moins cuisantes. Après avoir nommé Epicure, chef de l'école matérialiste, le poète range dans cette classe de damnés quelques personnages modernes qui avaient nié la spiritualité de l'âme, Farinata et Cavalcanti, tous deux de Florence, l'Empereur Frédéric II et le cardinal Ottaviodegli Ubaldini. Rien de plus saisissant que les apparitions successives de Farinata et Cavalcanti. Le poète ne voit plus en eux des hérétiques, mais un chef de parti, un père alarmé sur le soi t de son fils qu'il aime avec tendresse. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer ou de la grandeur de Farinata, de ce fier Gibelin qui appartient à lage héroïque de Florence, et qui
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prédit à Dante, issu de famille Guelfe, la ruine de son parti et son propre exil, ou de l'inquiète sollicitude de Cavaicanti qu'une méprise, un mot équivoque lui donnant à entendre que son fils n'est plus, fait recoucher dans sa tombe pour ne se relever qu'au dernier jour. Quels tableaux ! que de vie et d'animation dans ces vaines ombres ! Le poète achève par un dernier trait la peinture des tombeaux ardents, en disant qu'ouverts en ce moment ils se fermeront pour toujours au Jugement dernier, lorsque les âmes reviendront de la Vallée de Josaphat chargées de leur dépouille terrestre.
CHANT XI
Le septième cercle est dans une vallée profonde, séparé du sixième par toute la hauteur d'une berge circulaire, construite en fortes pierres. De fétides exhalaisons s'élèvent de cette Gavée, où Ton ne peut descendre que par une brèche faite h la berge, lors du tremblement de terre qui suivit la mort du fils de l'homme, et qui se fit sentir jusque dans les Enfers. Cette rampe est gardée par le Minotaure, type de la violence et de la fraude. En effet les trois derniers cercles qui s'enfoncent dans la vallée à partir du pied du roc jusqu'au puits de l'abîme sont réservés à punir les abus de la force et la malice insidieuse de l'esprit. Il est vrai que, dans ces deux genres d'iniquités, les espèces sont nombreuses: Le chantre de l'Enfer, dont il faut admirer ici l'esprit tout à la fois subtil. et juste, distingue d'abord trois sortes de violence : contre le prochain, contre soi-même et contre Dieu. Leur châtiment s'exerce dans le septième cercle partagé en trois orbes, gironi. .
La force employée contre le prochain peut attaquer sa personne ou ses biens ; autre distinction faite justement par le poète.
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Les auteurs de cette première sorte de violence, les meurtriers et les déprédateurs, expient leurs crimes dans une rivière de sang, où ils sont plongés, les uns jusqu'aux yeux (ce sont les tyrans sanguinaires, Alexandre de Phères, Denys de Sicile, Azzolin et Obizzo d'Est), les autres jusqu'à la' bouche seulement, tels que Guido de Montfort. Ceux-ci ont la tête et la poitrine hors du fleuve. Enfin il en est que le flot bouillant atteint à peine, et dont il baigne seulement les pieds: ce sont les meurtriers les moins féroces. Placés sur le bord extérieur du cercle, c'est-à-dire sur la partie la plus élevée du lit du fleuve dans sa largeur, ils ne font que l'effleurer à l'endroit le moins profond.
CHANT XII
Dans ce séjour de la violence, on s'attend à rencontrer quelques monstres de l'antiquité payaflne. Aussi Dante n'at-il pas manqué d'y placer, outre le Minotaure chargé d'en défendre l'accès, les Centaures armés de flèches, et courant le long du fleuve pour y retenir les damnés, qui voudraient s'élever au-dessus du point marqué par la Justice céleste. Descendus dans le septième cercle, après avoir trompé la fureur du Minotaure, Dante et Virgile voient venir à eux trois de ces Centaures, Nessus, Chiron etPholus. A la prière de Virgile, Chiron les fait escorter par Nessus, qui prend le Dante sur ses épaules, et le transporte sur l'autre rive.
Chemin faisant, Nessus leur avait montré plusieurs hommes de sang et de rapines, tels qu'Attila, Pyrrhus, I Sextus le chef de pirates, et les deux Rinieri, brigands fameux du moyen âge. Parvenus de l'autre côté du fleuve, ils entrent dans le second orbe du septième cercle, où s'expie le crime de violence contre soi-même, c'est-à-dire le suicide.
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CHANT XIII
Nous trouvons ici, non pas la foret enchantée du Tasse, mais une terrible conception qui peut-être a inspiré deux siècles plus tard le chantre de la Jérusalem. — Du sein d'un bois sombre, rempli de buissons épais et d'arbres entrelacés, s'élèvent des cris de douleur et l'on n'y voit personne. Ces plaintes naissent des arbres eux-mêmes où sont renfermées lésâmes des damnés. Ils saignent sous les. dents voraces des harpies qui en dévorent les feuilles. Virgile, pour rendre sensible au Dante cette merveille, s'approche d'un de ces arbres et en casse une branche; Il en sort en même temps du sang et des paroles proférées par Pierre des Vignes, ce fameux chancelier de Frédéric II, qui ne put survivre à la disgrâce de son maître et s'ôta la vie.
Un autre exemple de suicide est cité par le poète qui, sans nommer la victime, désigne seulement un Florentin, damné pour s'être pendu dans sa maison « Cfe giubetto a me délie mie case. » Et à propos de ce Florentin, il décrit un autre genre de supplice réservé à ceux qui ont commis un suicide moral en dissipant follement leurs moyens d'existence. Us courent à travers la forêt des troncs animés, poursuivis par des chiennes noires, âpres à la curée. Pour peu qu'ils s'arrêtent hors d'haleine, ils sont mordus et relancés de plus belle. L'art du poète nous montre ces deux genres de supplice aggravés l'un par l'autre : Deux dissipateurs, Lano et Jacques de Saint André, traversent la forêt à toutes jambes. Jacques est tombé, tout haletant, au pied d'un des buissons animés, et les chiens arrivant tout-à-coup, sur lui déchirent à la fois et ce malheureux et l'abri qu'il s'est donné. La voix du buisson supplie le Dante de réunir avec soin les feuilles éparses provenant de lui, qui ont été brisées par les dents des chiens. Au dernier jour, l'âme de chacun
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de ces damnés quittera les moindres parties de l'arbre qui sert d'enveloppe à sa substance indivisible. Elle ira retrouver sur la terre sa dépouille mortelle, mais elle ne s'en revêtira point ; traînés jusque dans cette forêt, les corps des suicides seront pendus aux arbres mêmes où seront rentrées les âmes qui aujourd'hui les habitent.
Après la fosse de sang, après la forêt des troncs animes, viennent les sables brûlants qui, dans le troisième orbe du septième cercle, sont le châtiment de l'impiété. C'est comme on l'a vu, la dernière et la plus grave des violences, celle qui s'attaque à Dieu. Heureusement, suivant la remarque du poète, il y a moins de cette sorte de damnés qne de* deux autres. 11 les divise encore en trois classes, selon que, par leurs déportements, ils ont fait outrage à Dieu, à la nature ou à l'art : à Dieu par d'impies blasphèmes, à la nature par le crime de Sodome, à l'art par l'usure. Et voici, d'après une curieuse explication de Dante, qui montre ici la subtilité du casuiste, le principe de cette dernière qualification. La nature, ou le monde physique, procède de l'intelligence divine et de l'art humain. L'art humain se modèle à son tour sur les œuvres de Dieu ; il est fils de la Sagesse divine ; or l'usurier ne puise à aucune de ces deux sources d'où l'homme doit tirer sa subsistance. Donc il méprise et la nature en soi et l'art humain qui la représente. Il fonde hors de Dieu son espérance.
CHANT XIV
Une plaine de sable, embrasée par une pluie de feu, qui tombe lentement et sans relâche; un fleuve qu'à sa couleur rougeâtre et aux vapeurs épaisses qui s'en élèvent, on reconnaît pour le Phlégéton, tels sont les principaux objets qui terminent le septième cercle. Dante et Virgile suivent
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avec précaution les bords de ce fleuve, qui sont d'une pierre solide, ayant remarqué qu'à cause de la fumée qui s'en exhale, les flammèches tombant d'en haut dans le fleuve et sur ses rives s'y éteignent aussitôt. Ils échappent ainsi à l'action du feu qui partout ailleurs les menacerait et sur leurs têtes et sous leurs pieds. Dante apprend de son guide que le Phlégéton a sa source dans Tes flancs du mont Ida, où se trouve la statue d'un vieillard ayant la face du côté de Rome, et tournant le dos à Damiette. Sa tête est d'or, sa poitrine et ses bras d'argent, et le reste du corps de fer, sauf le pied droit sur lequel il s'appuie, et qui est d'argile. De chaque partie du corps jaillissent par une fissure des larmes qui s'amassent, et, perçant la montagne, viennent former dans l'Enfer l'Achéron, le Styx, le Phlégéton et le Cocyte. Le Purgatoire leur doit aussi le Léthé qui sert de transition entre le séjour des épreuves et celui de la béatitude.
CHANT XV
Voici maintenant, comment les impies blasphémateurs, les pédérastes et les usuriers souffrent diversement la peine du feu, dans la plaine des Sablons. Les premiers sont étendus sur le sable ; les autres sont condamnés à marcher toujours, à sentir de cuisantes chaleurs au-dessus de leurs têtes et sous leurs pieds. S'ils s'arrêtent, ne fût-ce qu'un moment, il faudra qu'ils restent couchés cent ans dans le sable brûlant sans pouvoir s'éventer. Quant aux usurière, assis à l'extrémité de la plaine, et près du huitième cercle, réceptacle de toute fraude, ils s'agitent vainement sur ce lit de feu. Dante s'étonne de voir que chacun d'eux, comme s'ils eussent tous été de noble race, portait devant soi en sautoir une bourse armoriée.
Ainsi s'expiait, dans les trois catégories, la violence exer-
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cée contre Dieu. Le poète cite parmi les impies Capanéc, qui refusa toujours, dit-il, au Roi du ciel, giove, la joie d'une Vengeance complète, non ne potrebbe aver vendttta allegra. Il cite encore, pour les taxer d'un vice honteux, plusieurs doctes personnages; car c'est aux hommes lettrés surtout, tutti far cherci, qu'il imprime cette souillure. Il nomme Priscus, le grammairien, un fils d'Accurse le jurisconsulte, l'évêque Andréa de'Mozzi qui laissa sur les bords de l'Arno son corps usé de débauches, i mal protesi nervi. Dante, dans son inexorable justice, n'épargne pas même son ancien maître, Brunetto Latini. Sa rencontre imprévue le couvre de honte ; mais que leur entrevue est touchante! « J'ai gardé dans ma mémoire, lui dit son élève, vos traits paternels, depuis le temps où vous m'appreniez comment l'homme s'immortalise, corne Vuom s'eterna. » Leur entretien ne roule que sur leur patrie, la malheureuse Florence, où les factions acharnées se disputent le Dante.
CHANTS XVI
Celui-ci, après avoir quitté son maître, distingue encore dans ce troupeau de boucs, trois Florentins de haut renom, fermes soutiens du parti des Guelfes, qui viennent danser en rond autour de lui, suivant la loi qui leur défend de s'arrêter : ce sont Guidoguerra, Tegghiajo Aldobrandi, et Uusticucci. Le poète aurait-il voulu atténuer le vice honteux de ce dernier en lui faisant dire qu'il avait une femme acariâtre ? « La fiera moglie piu ch'altro mi nuoeè. » Dante apprend d'eux l'arrivée récente d'un autre Florentin sodomite, Guillaume Borsiere. Il en vient enfin aux usuriers, et flétrit le blazon de quelques personnages qui emploient cet Ignoble moyen de s'enrichir. Il nomme les Gianfigliazzi, les Ubriachi,lcs Scravigni. Il va jusqu'à stigmatiser des hommes
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vivant encore dans ce temps-là, un Giovane Bujamonte, un Vitaliano, auxquels il ose assigner d'avance une place dans l'Enfer pour leurs usures.
GHANT XVII.
Encore un précipice, au fond duquel est le huitième cercle appelé fnalebolge. Une seconde enceinte de pierres, ou berge ciculaire, se présente aux deux voyageurs, et leur découvre un nouvel abîme. C'est à cette profondeur que la fraude, pire sans doute que la violence, devait avoir son repaire. Le poète en a commis la garde àGéryon, monstre formé de l'homme et du scorpion, et qu'à la douceur hypocrite de sa figure, aux griffes qui arment ses mains velues, à sa poitrine couverte de lignes sinueuses et à sa queue acérée, on reconnaît aisément pour le type de la fraude. Ce monstre s'est élevé soudain jusqu'au haut du parapet, dès que Virgile eut jeté dans le gouffre la corde qui ceignait le Dante. Quel sens mystique est attaché à cette corde? Le poète nous dit que c'était la même avec laquelle il avait, dans la forêt sauvage, failli prendre la panthère. C'est sans doute une allusion à l'ordre des Cordeliers, à l'institut de Saint François, qui jouissait alors d'un si grand crédit dans toute la chrétienté. Virgile s'élance sur la croupe du monstre, et fait monter devant lui son compagnon, pour le garantir, dit-il, du venin de sa queue. Géryon, dragon volant, descend en traçant de grands cercles, et les dépose tous deux au fond de l'abîme.
CHANT XVIII
Là s'offre à leurs yeux une vaste étendue, coupée circulairement par dix fosses, bnlge maie, qui se resserrent de
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plus en plus jusqu'au point central. Le sol est partout formé de roc, et entre chaque fosse existe une digue de la même matière. La roche escarpée, qui forme l'enceinte, a de nombreuses saillies qui s'avancent sur ces tranchées, comme les rayons d'une vaste roue, et qui les partageraient en fosses distinctes, si elles n'avaient une ouverture au milieu pour donner passage aux damnés.
Dans ces dix tranchées, ou gorges circulaires, sont punies toutes les espèces de fraude, et d'abord les proxé- • nètes et les séducteurs parjures. Ils marchent de file sur deux lignes, et en sens inverse pour ne pas se confondre. Une légion de démons, debout sur les bords de cette première fosse, déchargent sur leurs épaules nues de grands coups de fouet qui hâtent leur course. Parmi les proxénètes, dont la plupart sont des Bolonais (triste fruit de leur avarice!), Dante reconnait Venetico Gaccianimico, qui s'accuse d'avoir jeté sa propre sœur, la belle Ghizola, dans les bras du marquis Obizzo d'Est. La perfidie des séducteurs est représentée par le poète sous les traits de Jason qui séduisit et abandonna la reine de Lemnos, Hypsipyle, après l'avoir rendue mère.
Parvenus au bord de la deuxième tranchée, après avoir franchi le pont qui y conduit, Dante et Virgile peuvent à peine en distinguer les hôtes, à cause des ténèbres épaisses qui régnent au fond de ce cloaque. Plongés dans une sentine infecte, ces damnés dont la tète est souillée d'ordures, et qui choquent tous les sens à la fois, ce sont les flatteurs et les courtisans, race infâme, qui s'appliquent à fomenter les vices pour en profiter. Quelle honte pour un Alessio interminei da Lucca d'être rencontré parmi ces êtres immondes ! Le poète, suivant son usage, emprunte à l'histoire ancienne un autre exemple de flatterie éhontée. Il cite le mot de Thaïs qui, dans l'Eunuque de Térence, paie
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d'une parole de flatterie impudente les profusions de son amant.
CHANT XIX
Les flatteurs ont pour voisins dans la tranchée suivante les simoniaques, dont le crime, le trafic des dignités ecclésiastiques, remonte jusqu'à Simon le Magicien. On lit dans les Actes des Apôtres que ce Simon voulut acheter de Pierre et de Jean le don de faire descendre l'Esprit-Saint sur les nouveaux baptisés. Ses complices nombreux habitent la troisième fosse, où le poète nous les montre fichés la tête en bas dans des gaines de pierre. Le sol est percé d'une multitude de "trous, d'où s'élèvent les jambes de ces damnés qui les agitent sans cesse, à cause de la flamme qui dévore la plante de leurs pieds. Ils attendent le moment d'être enfoncés plus avant dans leurs gaînes par d'autres damnés ; car ici le dernier venu pousse les autres, et da sa tête enfonce leurs pieds. Cette attente, occasionne une méprise, au moyen de laquelle Dante a l'art de stigmatiser à la fois trois papes entachés de simonie, Nicolas III, Boniface VIII et Clément V. Planté la tête en bas, dans un de ces étuis de pierre, Nicolas III prend l'un des pèlerins qui s'approche pour Boniface VIII, qui était censé vivre encore en 1300, époque où le poète place son voyage en Enfer. Il l'accuse d'avoir surpris la tiare par artifice, de n'avoir pas craint de « torre ad inganno la bella Donna » et d'avoir ruiné l'Eglise par ses rapines. Il prédit encore la damnation et annonce l'arrivée prochaine de Clément V flétri par ses simonies et par les bonnes grâces d'un roi de France. — A ces noms bien connus du Dante qui devait avoir pour çnnemis ces trois indignes chefs de l'Eglise, il ne peut contenir son indignation. 11 se répand en éloquentes invectives contre Nicolas, et fait remonter la cause de tous ces maux à la donation de Constantin. « Vous vous
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« êtes fait, s'écrie-t-il, un Dieu d'or et d'argent. Quelle « différence y a-t-il entre vous et les idolâtres, si ce n'est a qu'au lieu d'une idole, vous en avez cent qu'adore votre « convoitise. Ah ! vous êtes la prostituée de l'Apocalypse, (( la bête aux sept têtes et aux dix cornes, que saint Jean « l'Evangéliste vit s'abandonner aux rois, puttaneggiar « co'regi. »
CHANT XX
Après cette véhémente apostrophe, Dante arrive au bord de la quatrième fosse, où circulent les devins, les sorciers, les astrologues, et tous ceux qui ont pratiqué la magie.
Étrange spectacle ! ces damnés ayant la tête retournée du côté de leurs épaules, on croirait qu'ils marchent à reculons. Ils pleurent et leurs larmes tombent sur leur dos. Leur bouche, tant de fois ouverte à l'imposture, est muette. Eux, qui ont prétendu lire dans l'avenir, et dont la vue s'est toujours portée en avant, ne voient ici qu'en arrière, comme l'expriment ces vers pittoresques : « Perche voile veder troppo avante, dietro guarda e fa ritroso calle » L'antiquité crédule, où l'art de la divination exerça tant d'empire, fournit au poète de nombreux exemples : il voit Amphiaraûs, l'un des Sept Chefs, le devin Tirésias, à qui seul il fut donné de faire l'épreuve des deux sexes; Aruns, augure dont le nom est resté célèbre en Toscane; Eurypile, compagnon de Calchas, cité dans l'Énéide ; et Manto, cette magicienne fameuse, qui donne lieu à Virgile de raconter ici avec complaisance l'origine de Mantoue. sa ville natale. La magie et la sorcellerie ont aussi peuplé ces lieux dans les temps modernes; car Dante y trouve Michel Scott, astrologue de l'empereur Frédéric ; Guido Bonatti, attaché au même titre auprès du comte Guido de Montefeltro; Asdente qui, de son échoppe de cordonnier, à Parme,
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voulut se mêler de prédire. Là aussi gémit la tourbe des femmes qui ont quitté l'aiguille et le fuseau pour le triste office de sorcière. Elles pleurent et ne voient que derrière elles, châtiment commun à tous les damnés de la quatrième fosse. La cinquième est pour les fripons et les prévaricateurs.
CHANTS XXI et XXII.
Le poète a mêlé dans ces deux chants le grotesque avec le terrible. Pour les bien apprécier, il faut se placer au point de vue du moyen âge, et se rappeler quelle place tenait le grotesque, non-seulement dans la poétique de ce temps, mais encore dans l'architecture même religieuse et dans toutes les branches de l'art. Ce mélange, qu'on ne saurait reproduire avec succès au xix e siècle, causait alors à la foule grossière des émotions inexprimables. En frappant fortement les sens, il s'emparait des esprits, et par contraste, il portait la terreur à son comble.
Les fripons et les prévaricateurs, jetés dans Malebolge où s'expient tous les genres de fraude, habitent la cinquième fosse et y sont plongés dans la poix bouillante. S'ils élèvent la tête au-dessus du noir liquide, ils sont à l'instant harponnés par une légion de démons postés sur le pont et le long des rives. Ils ne peuvent ni respirer ni se rafraîchir un seul moment. Dante étant sur le pont avec Virgile, un de ces démons arrive tenant par les pieds un damné chargé sur son épaule. Il le jette dans la poix bouillante, et les diables qui le retiennent avec leurs crocs, brocardent ce malheureux, qui fut un des premiers magistrats de la ville de Pise. « Danse ici à couvert, lui disent-ils, tu peux faire « ta main sans être vu. » Le poète nous fait connaître en
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partie cette légion de dénions. Il nomme Malacoda leur chef, et donne aussi les noms des dix formant l'escorte que Virgile, après s'être fait reconnaître, avait obtenus de lui. Ce sont : Alichino, Calcabrina, Cagnazzo, Lilicocco, Draguignazzo, Ciriatto, Graffiacane, Farfarello, Rubicante, etBarbariccia qui doit commander cette escouade. Il en est un douzième, Scarmiglione, qui a voulu d'abord jeter son harpon sur le Dante, au moment où celui-ci descendait du pont sur la digue, et qui s'est heureusement arrêté à temps sur un signe du chef. Ici commence la scène grotesque.
L'escorte accordée par Malacoda doit égarer nos deux pèlerins, en feignant de les conduire, par une grotte souterraine, à un pont voisin qui, à défaut du rocher suivi jusque-là et brisé en cet endroit depuis la mort du Sauveur, leur permettrait de franchir les autres fosses de Maiebolge. Virgile a cru trop légèrement à cette fausse indication de Malacoda ; et les Dix se font entre eux, en sifflant dans leurs doigts, des signes d'intelligence, comme pour dire : Nous le tenons. Leur chef donne le signal du départ: « Avea del ail fatto trombetta. »
En longeant cette fosse, Barbariccia, quoique tous les damnés rentrassent dans le noir liquide à son approche, en vit un, Ciampolo, qui osa l'attendre ; mais aussitôt Graffiacane le happe et l'attire au bord. Ciriatto Sannuto va l'enfourcher à son tour ; mais le chef de l'escouade l'arrête : Holà, s'écrie-t-il, qu'on n'y touche point jusqu'à ce que ces pèlerins aient satisfait leur curiosité.
Ciampolo, enfin Navarrois, profite de ce répit pour tromper le diable lui-même : « Je vous en nommerai deux, ditil au Dante, deux insignes prévaricateurs, bcuratlieri, que je viens de laisser sur la poix bouillante; ce sont deux seigneurs de Sardaigne, frère Gomita et Michel Zanche. Mais,
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si vous désirez voir des Toscans ou des Lombards, je n'ai qu'à siffler et il va en paraître sept à la fois. Obtenez seulement de ces démons que je reste assis sur cette digue à l'abri de leurs atteintes.
Cagnazzo, diable soupçonneux, voulait s'y opposer ; mais Alichino, comptant sur la vitesse de ses ailes, porta ce défi au damné: je prendrai mon essor de l'autre côté de l'étang; je volerai à ta rencontre au-dessus de la poix bouillante et je saurai bien t'empêcher d'y rentrer. »
Tous jettent les yeux sur l'autre rive, et Ciampolo, saisissant ce moment, se jette d'un bond dans la fosse ardente; Grande surprise d'Alichino qui prend son vol mais trop tard ; d'un autre côté, grande colère de Calcabrina, qui s'élève aussi dans les airs, et tourne ses griffes contre Alichino, pour le punir de s'être ainsi laissé jouer.
Ils s'attaquent avec fureur, et se saisissent corps à corps. Ils tombent tous deux dans la poix, seule capable de séparer ces acharnés combattants. « Lo caldo schermidor svbito fnè. »
Cette scène fantastique, véritable diablerie du moyen Age, se termine par des secours portés à ces doux champions par quatre démons de l'escouade sur un ordre de leur chef.
Pendant tout ce tumulte, Dante craignant que les démons ne s'en prissent à lui d'une déconvenue dont il avait été indirectement la cause, voulut leur échapper par la fuite ; mais comment franchir la sixième fosse qui se trouve devant lui ? Les démons les avaient fourvoyés. Ils étaient éloignés de la roche qui leur avait jusque-là servi de pont, et qui était rompue depuis le tremblement de terre arrivé à la
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mort du Sauveur. Heureusement les démons, gardiens de la cinquième fosse, ne pouvaient s'en écarter. Virgile connaissait cette défense, et voyant le Dante alarmé de leur poursuite, il le serre tout-à-coup dans ses bras, et se laisse glisser avec lui du bord escarpé dans la sixième tranchée où sont renfermés les hypocrites.
CHANT XXIII
Ils peuvent alors voir de près ces damnés et leur supplice. L'éclat de leurs vêtements les étonne d'abord : ils sont revêtus de manteaux dorés - qui éblouissent les yeux, mais comme leur démarche est lente et pénible ! Comme ils paraissent harassés de fatigue! Le bruit de leurs sanglots trahit leur douleur sous les capuchons épais qui couvrent leurs yeux. C'est que leurs manteaux si brillants sont de plomb, et si lourds qu'ils en sont accablés. Aussi, à chaque pas de nos pèlerins qui marchent dans le même sens, ils en atteignent de nouveaux qu'ils dépassent. Deux d'entre eux accostent le Dante et se font reconnaître pour des moines de l'ordre de Sainte-Marie, surnommé l'ordre des frères joyeux: frati Godenli. Respectés à Florence pour leurs feintes vertus, et investis pour la réforme de la République de tous les pouvoirs des Podestats, Catalano et Loderingo avaient bientôt jeté le masque, et en se donnant aux Guelfes, ils avaient fomenté l'esprit de faction qu'ils devaient éteindre.
Il est des tourments plus raffinés pour des hypocrites plus odieux encore. Couchés nus en travers du chemin, et attachés sur des croix, il faut qu'ils sentent le poids de chaque passant. Tel est Caïphe ; il saura ce que pèse un homme, lui qui a sacrifié le Juste sous prétexte de sauver
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un peuple entier. Tels sont encore Anne, "son beau-père, et tous les membres de cette assemblée de bourreaux.
Avant d'arriver à la septième fosse, il fallait sortir de la sixième au fond de laquelle, à défaut de pont, Virgile était descendu en se laissant glisser sur la rive. C'est encore lui qui aide le Dante à gravir le revers opposé. Tous deux montent de roc en roc sur les débris du pont rompu en cet endroit, mais qui se continue au-delà. Dante est épuisé de fatigue et ne reprend courage qu'à ces beaux vers de son guide :
Seggendo in piuraa In fama non si yien, nè sotto coltre ; Sanza laquai chi sua vita consuma Cotai vestigio in terra di se lascia Quai fummo in aere, od in acqua la schiuma.
« Ce n'est point en foulant la plume oiseuse, ni en dor- « nant dans la mollesse que la renommée se conquiert; la « renommée, noble but proposé à l'homme, sans laquelle « il consume sa vie et ne laisse sur la terre qu'une trace « fugitive, qui se dissipe comme la fumée dans les airs, ou « comme l'écume sur la face des eaux. »
CHANT XXIV
La septième fosse est le repaire des voleurs, ladroni, qui n'agissent que dans la nuit. Aussi comme le fond en est ténébreux! A peine distingue-t-on l'effroyable amas de serpents qui s'y agitent et dressent leurs têtes en sifflant; serpents de toute forme et de toute nature, à travers lesquels courent les damnés nus, sans défense, et sans espoir d'abri. Dès qu'un serpent se prend à quelqu'un de ces misérables,
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il commence par entortiller ses bras, qu'il ramène en arrière en lui garrottant les mains derrière le dos; puis il enfonce dans ses reins sa tête vibrante et sa queue acérée. Il les perce de part en part, ressort par devant, et vient encore se nouer sur la poitrine du damné. D'autres serpents ont d'autres propriétés qui varient et aggravent ces tortures.— Un damné se sent saisi au cou par une vipère qui le transperce. Tout-à-coup il prend feu, s'embrase et tombe réduit en cendres. Mais, ô prodige ! ces cendres se réunissent d'elles-mêmes et reproduisent au même instant le damné dans sa forme première, qui doit être la matière de nouveaux tourments. Ce misérable est Vanni Fucci, qui commit un vol sacrilège dans l'église de saint Jacques, à Pistoie, et fut pendu après avoir fait condamner pour ce crime plusieurs innocents. Dante l'avait connu sur la terre pour un homme fougueux et sanguinaire. Honteux d'être surpris parmi les voleurs, il se venge en prédisant les maux prêts à déborder de sa patrie sur celle du poète : « Les Noirs chassés de Pistoie seront recueillis à Florence, et causeront ta ruine. Ils y porteront le feu des dissensions civiles dont le terme sera la défaite complète des Blancs au combat de Campo piceno. » La fin de cette tirade prophétique ne laisse pas douter que Dante n'appartînt à ce dernier parti :
Ogni bianco ne sara feruto
et detto l'ho, perché doler ten' debbia.
« Tous les Blancs seront emportés dans la tempête, et je te prédis ce désastre pour t'en navrer d'avance le cœur. »
CHANT XXV
En achevant ces mots, Vanni profère avec un geste insultant un affreux blasphème contre Dieu; et aussitôt un
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serpent le saisit à la gorge, et lui garrotte le bras qu'il avait osé lever contre le ciel. La peine augmente si la faute s'aggrave; mais la 7 e fosse a encore d'autres châtiments poulie vol. Il semble que le poëte, en leur consacrant encore un chant tout entier, ait voulu, par des peintures entièrement neuves et sans modèle, triompher des plus grandes difficultés de son art. Ce qu'il fait entendre par ces mots : « qui mi .scusi la nouità, se fior lingua abhorra, si je n'ai pu orner ces tableaux des fleurs du langage, que leur étrangeté me serve d'excuse. »
Ce sont en effet des prodiges inouïs qu'il raconte: \° la création d'un monstre formé d'un serpent et d'un damné, qui ont combiné leurs éléments pour ne former qu'un seul être; — 2° la double métamorphose d'un serpent et d'un autre damné, qui changent de nature et troquent leurs formes et continuent à former deux êtres distincts. Cette permutation de figures est décrite par le Dante, ce poète qui a déclaré n'imiter ici personne : Taccia Lucano, tacciaOvidio. Dans la première opération l'homme et la couleuvre s'attachent l'un à l'autre, et se serrent de si près qu'ils finissent par s'identifier. Dans la seconde, l'homme est piqué au nombril parle serpent qui tombe à ses pieds ; mais ils ne cessent de se regarder ; il s'opère entre eux une double attraction par les yeux et par les vapeurs qui s'exhalent tant de la blessure du damné que de la bouche béante du serpent. Quoi de plus clair que le sens mystique de cette fascination î Serpens callid'issimus animantium. N'est-ce point là proprement le caractère du voleur? Le type mythologique, toujours saisi par le poète avec bonheur, sera Cacus, affreux centaure, dont la croupe est couverte de serpents entrelacés. Il porte sur ses épaules un dragon aux ailes déployées et qui vomit des flammes. Il court sur la rive, exécuteur des vengeances célestes.
Le peintre de l'Enfer dans ce nouveau chant consacré aux
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voleurs, en a mis quatre en scène, outre Vanni Fucci qu'il a stigmatisé dans le chant précédent : cesont Agnello Brunelleschi, qui a confondu son être avec la couleuvre ; Buojo . Àbbati, ce damné qui a échangé sa forme avec une vipère ; Guercio Cavalcante, cette même vipère redevenue homme au moyen de la transmutation, et Puccio Sciancato qui a conservé sa figure. — Le poète a trouvé un moyen d'en signaler un cinquième sans le faire paraître, et cela par un artifice déjà employé précédemment. « Où est Cianfa ? » disent lesombres des voleurs Agnello, Busio et Puccio Sciancato. — En voilà donc cinq, en y joignant Guercio Cavalcante, cinq voleurs Florentins ayant occupé des postes élevés dans la République; sujet d'opprobre pour celle-ci; aussi Dante la poursuit-il de son ironie amère... «Gode Firmze.. et maintenant, Florence, énorgueillis-toi ! »
CHANT XXVI
Lahuitième fosse, que nos pèlerins contemplent ensuite du haut d'un autre pont formé parle prolongement du roc, est ouverte aux artisans de fraude, fraudolenti consig lier i, àccux qui ont employé leur génie au service du mal. On ne les voit pas. Ils sont cachés au sein de flammes errantes, qui font resplendir toute la tranchée. «Chaque ombre, dit Virgile, s'enveloppe ici de la flamme qui la brûle, et de sa cime ondoyante sortiront d'étranges bruits qui répondront à tes demandes. En voici une qui se partage en deux, comme autrefois celle qui s'éleva du bûcher d'Etéocle et Polynice. Elle contient Ulysse et Diomède, qui expient ensemble les ruses de leur génie malfaisant. Ensemble ils allèrent trouver Achille à Scyros ; ensemble ils dérobèrent le palladium, et ôtèrent à la ville de Troie ses dernières ressources, en lui substituant le funeste cheval qui acheva sa ruine. Aussi l'En-
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fer les a-t-il réunis dans le même châtiment, alla vendetta corron corne aU'ira. »
Le poète, s 'autorisant ici des récits de quelques mythologues n'a pas craint de contredire Homère, en changeant le dénouement de l'Odyssée. Le fils de Laerte raconte lui-même qu'il n'a point revu Ithaque. Son génie aventureux l'a emporté, au sortir du palais de Circé, jusqu'aux colonnes d'Hercule. 11 les a franchies à la recherche d'un nouveau monde, del mondo snnza gente, s'il en existe un au-delà des mers où se couche le soleil. Après cinq mois de navigation, déjàsc montraient à lui distinctement les étoiles inconnues du pôle austral; déjà se dressait, en vue du vaisseau qui le portait lui et ses hardis compagnons, une montagne d'une hauteur prodigieuse, lorsqu'il s'éleva de cette nouvelle terre une trombe qui fit sombrer son esquif, et l'engloutit au milieu des flots. — Telle fut la fin d'Ulysse, suivant la version du poète, qui ne craint pas de lui faire expier encore aux Enfers la peine de ses perfides machinations. Ce paradoxe, étrange au premier coup d'œil, couvre un salutaire enseignement. Ulysse est le type du génie aventureux qui n'a point la vertu pour guide, et par cette fiction Dante a voulu brider l'esprit humain, perche noncorrache virtit nol'guidi. Peut-être aussi, dans ce mont inaccessible qui s'élève sous un autre hémisphère, faut-il reconnaître la montagne du Purgatoire où n'aborde, comme on le verra plus tard, que la barque chargée d'âmes qui vient du port d'Ostie, conduite par un ange. Au reste, si par cette conception bizarre, Dante a prétendu fermer l'Océan aux navigateurs impatients de visiter l'autre hémisphère, deux siècles après ( 1 197), Cristophe Colomb devait par un effort sublime briser les colonnes de ce nouvel Hercule.
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CHANT XXVII
Après Ulysse et Diomède, un autre damné, ou plutôt la flamme qui l'enveloppe, apparaît à nos pèlerins. C'est le comte Guido de Montefeltro qui, sur la fin de sa vie, échangea la casaque de l'homme de guerre contre la robe du cordelicr. Il se plaint d'avoir manqué son salut par la faute du pape Boniface VIII. Pour emporter le château de Penestrino défendu par les Colonnes ses ennemis, ce pape lui avait demandé un de ces tours de vieille guerre qui lui avaient autrefois si bien réussi. Absous d'avance du mal qu'il allait commettre, Guido lui avaitrappelé cette maxime de la politique : Promettre beaucoup et tenir peu, Lomja promessa con l'attender corto, et les Colonnes, abusés par la promesse d'une capitulation honorable, avaient rendu le château au pape qui l'avait rasé contre la foi jurée. Voué pour cette suggestion perfide aux flammes de la huitième fosse, al fuoeo furo, Guido n'en avait été garanti ni par le saint cordon, ni par l'absolution du Saint-Père. A sa mort un démon était venu disputer son âme à saint François qui n'avait pu la sauver de sa forte étreinte..
Le moyen âge respire tout entier dans ce récit qu'il faut prendre au sérieux, quoique Voltaire l'ait travesti en vers burlesques; mais le goût exquis de Voltaire n'admettait rien de ce qui s'éloignait du type consacré par le grand siècle. On peut dire, sans lui ôter rien de sa gloire, qu'il n'a point senti la poésie du moyen âge, et que la couleur dont cette époque singulière est empreinte n'a point frappé ses yeux ouverts au milieu des splendeurs du règne de Louis XIV.
Dans ce récit, Dante exhale de nouveau sa colère contre Boniface VIII, prince des pharisiens modernes, plus occupé de combattre les chrétiens d'Italie que les Sarrasins de la
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Terre-sainte, peu soucieux de la reprise de saint-Jean-d'Acre par les infidèles. Mais son vrai crime, aux yeux du Dante, était d'avoir introduit Charles de Valois dans Florence et fait triompher le parti des Noirs. La Romagne lui était presque toute dévouée; aussi Dante comprend-t-il dans ses invectives les villes de Forli, Rimini, Faenza et Césenne. Ravenne seule échappe à ses traits amers, à cause de l'hospitalité généreuse qu'il devait trouver auprès du comte Guido da Polenta. On sait que c'est à Ravenne que le malheureux proscrit termina sa carrière.
CHANT XXVIII
D'autres artisans de fraude sont punis dans la neuvième fosse de Matebolgc, où tous les genres d'imposture trouvent leur châtiment : ce sont les chefs de secte ou de parti, les hommes qui, soulevant les peuples au nom de la religion et de la politique, ont créé des schismes ou fomenté des dissensions civiles. Eux qui ont mis partout la division et affligé le monde par des luttes sanglantes, ils sont là frappés du glaive, mutilés, transpercés par un démon qui rouvre par de nouveaux coups leurs blessures, à mesure qu'ils repassent devant lui, après avoir parcouru la tranchée circulaire. Ce démon les attend pour les frapper encore, • pour aviver leurs plaies et ajouter à leurs tortures. Euxmêmes se déchirent les entrailles, et deviennent ainsi leurs propres bourreaux. Quel spectacle pour Dante si facile à émouvoir ! Du sang, partout du sang ruisselant de plaies vives, des membres percés par le glaive, des corps entreouverts, d'effroyables mutilations!... Voici d'abord Mahomet qui propagea sa religion parle fer. Le fera partagé cet imposteur à partir du menton, et lui a fait une incision profonde, qui laisse voir son tronc ouvert, ses entrailles fumantes et son cœur palpitant. Il regarde le Dante, et lui
L ENFER
montre su poitrine dont il élargit la plaie de ses propres mains, Guardommi, e con le man s'aperse il petto.
Après lui vient Ali son gendre, balafré au visage d'une blessure qui s'étend du menton jusqu'au crâne. Derrière lui se traînent en pleurant d'autres damnés, seminatori di scandalo e di scisma, qni ont éprouvé aussi le tranchant du glaive : Voici Pietro di Medicina, deBologne, qui, pour avoir semé des divisions entre les gentilshommes et le peuple, a la gorge coupée et le visage horriblement mutilé. Ce Pietro a connu Dante, et il lui dénonce Malatestino, seigneur de Rimini, comme l'assassin de Guido et d'Angiolello, les deux hommes les plus recoramandables de Fano, qu'on avait cru morts dans un naufrage. — Voici Mosca qui alluma le premier à Florence les factions guelfe et gibeline, en vengeant sur Buondelmonte l'injure de son refus d'épouser une Amidei. Il a les deux poings coupés, et levant ses hideux moignons, dont le sang dégoutte sur sa face, il confesse au Dante qu'il est la première cause des discordes sanglantes qui ont déchiré sa patrie. « Ces maux ont rejailli sur toi-même, lui répond le Dante ; car ta race est aujourd'hui éteinte, et il ne reste aucun héritier de ton nom. » A cette nouvelle qui met le comble à ses souf- % franecs, Mosca s'éloigne fou de douleur, se ne gio come pertona Irista e matta. — Voici enfin Bertrara di Bornio, jadis gouverneur du prince Jean, fils d'un roi d'Angleterre. Pour avoir fomenté la division entre le fils et le père, et , allumé eutre eux une guerre impie, cet autre Architopel a été plongé dans la neuvième fosse. Ayant, sur la terre, séparé le chef de ses membres, la loi du talion veut qu'il porte lui-même sa tête séparée du tronc. 11 la tient par les cheveux, et l'élève comme une lampe, a guisa di lanterna, à la hauteur du Dante, pour lui faire entendre ce cri lamentable : Malheur à moi ! E qwi mirava noi t dicea : oime !
l'enfer.
Il fallait au ponte, pour compléter sa terrible peinture, uu exemple tiré des temps anciens, et une accusation hardie contre un personnage vivant. Il nous montre un chef de parti et un chef de secte.
Celui-ci, qui agite encore la Lombardie par ses ardentes prédications, est Fra Dolcino, moine de Novare. Il ne tardera point à rejoindre aux Enfers la troupe des mutilés, s'il ne se hâte de renverser les obstacles qui l'arrêtent. L'autre est Curion, cet ami de César, qui l'alla trouver à llimini et le décida à franchir le Rubicon. Une maxime fatale, Quand on eit prêt, on pird à attendre, avait fixé l'irrésolution de César. De là tant de sang versé par le choc de deux factions implacables. Curion regrette ici les effets de sa dangereuse éloquence. Un damné lui ouvre la bouche, et fait voir au Dante que ce tribun hardi, cfu a oicer fu si ardito, a la langue coupée jusqu'à la racine.
CHANT XXIX
Cependant un de ces mutilés avait par derrière menacé du doigt le Dante. Virgile attire son attention sur ce damné qui jetait sur lui en s'éloignant des regards farouches.» Ah! s'écrie Dante, c'est un Alighieri, mon parent, c'est Geri del bello qui expie en ces lieux la part qu'il a prise à nos dissensions civiles. Il me fuit; il me reproche de n'avoir pas encore vengé sa mort. Son courroux me faitcompâtir davantage à son infortune. »
Nos voyageurs étaient parvenus au bord de la dixième fosse, dernière limite de Malebolge, où sont plongés quatre sortes de faussaires tourmentés par autant de supplices différents : ce sont les alchimistes, les faux-monnayeurs, ceux qui ont commis des faux par supposition de personnes, ou dont la langue a causé de grands maux en dis-
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tillant l'imposture. Des ténèbres plus épaisses, des lamentations désespérées, et une puanteur horrible qui semblait émaner de membres gangrénés, annonçaient des tortures nouvelles. En effet, il ne s'y trouve que des lépreux, des enragés, des hydropiques et des malheureux dévorés par la fièvre étique.
Des maux hideux qu'on ose à peine nommer s'attachent aux alchimistes atteints par la justice divine comme falsificateurs de métaux. Ils sont couchés sur le ventre ou adossés l'un contre l'autre, ou se traînent péniblement sur les pieds et sur les mains. La plupart paraissent fixés au sol, et ne peuvent se soulever, aux approches des deux pèlerins, qui passent sans dire mot. Pourtant ils accostent deux de ces malades qui, couverts de pustules de La tête aux pieds, étaient assis dos à dos, et labouraient à coups d'ongles leur peau rugueuse. «Plaignez Griffolino d'Arezzo, dit l'un d'eux. Brûlé pour un crime imaginaire, par suite d'une fausse accusation de magie, je devais compte h Minos, juge infaillible, d'un méfait trop réel, ayant employé l'alchimie à la falsification des métaux. Cette alchimie sophistique a causé aussi la damnation de cet homme que tu vois partager mon sort. » Dante examine l'autre damné, et reconnaît en lui Capocchio, avec qui, dans sa jeunesse, il avait étudié les sciences naturelles. « Qui voudrait croire, ajoute Griffolino, qu'un pur badinage, la promesse faite au jeune Albero de lui apprendre l'art de voler à travers les airs, ait été prise au sérieux par son père, évêque de Sienne, qui m'a fait brûler comme sorcier, pour n'avoir pas tenu parole? » Ici Dante, à propos de l'étourderie du Siennois, décèle son antipathie politique pour les Français, dont on aperçoit plus d'une trace dans son poème : « Les Siennois, dit-il, ont la tête légère. Les Français eux-mêmes sont moins éventés, gente vana la Sanese ; certo non la Francesca si (Tassai. Et il termine par un trait mordant contre
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plusieurs Siennois, Stricca, Niccolo, Caccia d'Asciani l'Abbagliato, jeunes écervelés, dont il vante ironiquement ' la retenue et la sagesse.
CHANT XXX
Après cette digression, le poète revient aux faussaires de la seconde espèce, et nous les montre atteints de la rage. Dante et Virgile voient passer devant eux des ombres pâles et nues, courant et mordant tout, ce qui s'oflrait à elîes. L'une est Myrrha qui, par une substitution infâme, souilla la couche de son père. L'autre est Gianni Schicchi dont les dents s'attachent à Capocchio l'alchimiste et le tiennent prosterné contre terre. Ce fourbe osa prendre la place du riche Buoso Donati, qui venait d'expirer, et dicter un faux testament en faveur d'un parent éloigné du mort, que celui-ci avait omis d'instituer son héritier.
Voici maintenant les faux-monnayeurs en proie à une soif ardente. Maestro Adamo, dont le corps défiguré par l'hydropisie est comparé par le poète à un luth, s'offre à nos voyageurs la bouche béante et haletant de soif. 0 misère d'un homme qui nageait dans l'opulence, tant qu'il . vécut, et qui aspire dans la fosse maudite après une goutte d'eau! Comment a-t-il mérité un si cruel tourment? Il a cédé aux suggestions des comtes de Romena, et falsifié le florin d'or de la République à l'effigie de saint Jean- Baptiste. Aussi quelle est sa colère contre ses puissants instigateurs ! U donnerait, dit-il, la source limpide de la Rranda, malgré la soif qui le dévore, pour les voir et les traiter comme ils le méritent. N'avançât-il que d'une ligne en cent ans, dans cette cavée qui a onze milles de tour, il se serait déjà mis en route pour les atteindre. Mais il est cloué au sol par le gonflement de ses membres. Il faut qu'il souffre sans se venger.
l'enfkh.
Ce furent aussi des faussaires, falsificalori di parole, ces deux artisans de calomnie et de fourbe, dont la Genèse et l'épopée ont flétri la mémoire. L'accusatrice de Joseph* et Sinon, ce grec parjure dont le nom reste attaché à la ruine de Troie, conservent encore, dans les ardeurs de la fièvre, le feu subtil qui leur suggéra de funestes impostures. Ici le poète prend de nouveau plaisir à jeter le grotesque au milieu de son terrible drame ; il prend la baguette du nécromant, et par un jeu de son art, employé longtemps après par Shakespeare dans le colloque de ses fossoyeurs, il met aux prises Sinon et maestro Adamo qui se reprochent leurs méfaits. Il s'engage entre le fiévreux et l'hydropique un combat étrange, suivi d'un dialogue plus bizarre encore où le sarcasme, la riposte vive et piquante, même les concetti, dont le Dar\te est si sobre d'ailleurs, ne sont pas épargnés. Cet emploi du grotesque, pour redoubler la pitié par la terreur, appartient à la poétique du moyen âge, et Dante lui-même n'a pas négligé ce procédé, dont Shakespeare après lui et la nouvelle École dramatique ont fait usage.
CHANT XXXI
Il reste à décrire le puits de l'abîme, suivant l'expression de la Bible empruntée depuis par Bossuct, ce puits creusé au centre même de l'Enfer, et au bord duquel Dante est parvenu. Au-dessus de sa vaste margelle, s'élèvent à mi-corps des géants que Dante, à la clarté douteuse d'un effrayant crépuscule, avait pris d'abord pour de hautes tours. Un de ces géants avait sonné du cor avec une force que ni le cor de Roland ni le tonnerre lui-même n'aurait pu égaler. C'était Nemrod, reconnu par Virgile et placé ici comme le type de la confusion, anima confusa, parce que toute confusion est venue sur la terre de lui et de son projet d'élever la tour de Babel. Il jette un cri, et profère quelques mots réputés jusqu'alors inintelligibles rafel mai amech sabi almi,
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et qu'un savant orientaliste, M. de Lanci, a dans ces derniers temps traduits ainsi de l'ancien arabe : « Je resplendis sur l'abîme, comme la foudre sur la terre. » Ne vaut-il pas mieux dire, avec les commentateurs, que le poète a voulu figurer par des paroles n'offrant aucun sens la peine de l'orgueilleux, de qui est provenue sur la terre la diversité des langues. Si Dante avait emprunté ce vers barbare à une langue connue, aurait-il ajouté : Laissons-là ce superbe qui nous entend aussi peu que nous le comprenons lui-même ? Che cosi è a lui ciascun linguaggio, come'l suo ad oltrvi, ch'a nulloènoto.
D'autres géants dont les pieds touchent au fond de l'abîme, et qui s'élèvent au-dessus des bords à partir de la ceinture, s'offrent à nos pèlerins : Voici Ephialte, un de ceux qui osèrent porter la guerre dans le ciel ; il est lié par une chaîne qui lui serre les deux bras, et qui l'entoure cinq fois depuis le cou jusqu'au nombril. Briarée, cherché par Dante, n'est pas en ces lieux ; il est commis à quelque office dans le Purgatoire ; mais voilà Antée, ce fils de la (erre. Titye et Typhon ne sont pas loin. Sans aller jusqu'à ces derniers, Virgile obtient d'Antée qu'il le prenne avec son compagnon, et qu'il les dépose tous deux au fond du gouffre. Dante, qui s'est attaché à Virgile, se trouve ainsi emporté par le géant, qui se courbe, dépose son double fardeau et se relève au môme instant.
CHANT XXXII
Au terme de leur voyage en Enfer, puisqu'ils sont parvenus au neuvième et dernier cercle, les deux pèlerins considèrent cet abîme profond, qui se divise en quatre orbes jusqu'au point central, occupé par Satan lui-même. Là
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s'expient dans les rigueurs du froid le crime des cœurs insensibles, l'ingratitude manifestée par quatre sortes de trahison, envers les siens, envers son pays, envers ses hôtes et envers ses bienfaiteurs. Cette gradation, qui conduit aux deux plus noirs attentats commis sur la terre et dans le ciel par le baiser de Judas et par la rébellion de Satan contre l'Eternel, est indiquée par les noms mômes des lieux destinés à chaque classe de traîtres ; ce sont la Caïna, l'Antenora, la Tolommea et la Giudecca. De ces noms, forgés parle poète, le premier et le dernier conviennent bien au meurtre d'un frère et au crime inexpiable des Juifs. Les deux autres n'ont pas moins de rapport avec les crimes de ceux qui trahissent leur p ays ou leurs hôtes. Mais il faut se rappeler qu'Anténor attacha le nom d'un traître à la ruine de sa patrie, à la grande catastrophe de la ville de Troie ; il faut savoir que Ptolomée, gendre de Simon Machabée, le fit massacrer avec ses deux fils, ses convives, dans la salle même du banquet, pour s'emparer du pouvoir souverain.
Livrés aux tortures du froid, ces quatre sortes de damnés soutirent à des degrés différents le même genre de supplice. Ils sont plongés plus ou moins dans l'étang glacé qui forme ici le Gocyte. Les uns sont enfoncés jusqu'aux épaules, les autres ne laissent voir qu'une partie de leurs têtes hérissées de glaçons ; ou ils ont le visage baissé pour empêcher que leurs larmes ne si; gèlent en tombant au bord de leurs yeux, et ne les aveuglent ; ou ils sont étendus sur le dos, et les premiers pleurs, arrêtés entre leurs paupières, refoulent avec un surcroît de souffrances d'autres pleurs qui naissent en dedans, et voudraient se frayer passage. On n'entend de toutes parts que des sanglots et des grincements de dents. Les plus coupables, ceux dont la main scélérate n'a point épargné leurs bienfaiteurs, sont tout-à-fait sous la glace, et s'y tiennent dans diverses postures, debout, couchés la tête en bas ou courbés en arc.
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Dante, laissé par le géant au fond du ténébreux abîme, regardait encore les bords élevés du puits où il était descendu, lorsqu'un cri se fit entendre à ses pieds : « Ah ! t prenez garde, vous marchez sur la tête de vos malheureux frères... » Il se retourne et voit devant lui une vaste campagne de glace, semée de têtes aux faces pâles, aux cheveux hérissés, mille visi cagnazzi fatti. Un de ces damnés, Camiccione dei Pazzi, se montre au Dante sans oreilles et frissonnant. Assassin d'Ubertino son parent, qu'il avait attaqué déloyalement, Camiccione se nomme d'abord et nomme avec lui quelques traîtres, plongés aussi dans le Caïna. Il désigne Alexandre et Napoléon, les deux fils d'Alberto degli Alberti, ces farouches tyrans qui se disputèrent un sceptre exécré dans toute la vallée de Falterone, et finirent par s'entretuer. Il montre encore Modite, cet indigne fils du roi Artus, qui périt dans l'embuscade même qu'il avait dressée à son père ; et Foccacia, de la noble famille des Cancellieri, qui, par le meurtre de son oncle, fit naître à Pistoie la faction des Noirs et des Blancs, devenue depuis si funeste à Florence elle-même ; Et Sazzolo Mascheroni, qui s'était souillé d'un crime semblable. — Le poète frappe ici, suivant son usage, un coup de son fouet vengeur, en faisant dire à Camiccione : « J'attends Carlinc qui doit couvrir l'odieux de ma trahison par une trahison plus noire. » 11 prédit ainsi la mort et la damnation de C( Carlino, déjà coupable, au moment où Dante écrivait sou poème d'avoir trahi les Blancs de Pistoie en rendant à prix d'or aux Florentins un château en Val d'Arno, qu'il était chargé de garder.
Les ténèbres devenues plus épaisses avertissent les voyageurs qu'ils sont entrés dans l'Antenora ; car il n'est point de barrière entre les quatre orbes du puits infernal. Le redoublement des ténèbres et l'intensité du froid sont les seules choses qui les distinguent. Un des damnés, ghiac-
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cirt/t, dont la tête s'élève à la surface de l'étang, cherche à se dérober à la Vue du Dante ; mais celui-ci, qui croit l'avoir reconnu, le saisit fortement aux cheveux, afin de le contraindre à montrer son visage. Pendant cette lutte, un autre damné le nomme en disant : « Qu'as-tu donc, Bocca? » Se voyant alors découvert, lui l'auteur du désastre des Guelfes à la bataille de Montaperto, lui qui entraîna la déroute des siens, en coupant lui-même la main du portedrapeau, et assura ainsi la victoire aux Gibelins, Bocca se venge de l'indiscret qui a révélé son infamie, en le nommant à son tour : « Sache, dit-il à Dante, quel est ce traître. C'est Buoso de Crémone, de la famille de Duera. Il s'est vt' idu aux Français, et leur a livré le passage que cherchait, sous la conduite de Guido de Montfort, l'armée envoyée par Charles de Valois contre Manfredi. » Voici encore, ajoute Bocca, un traître qui, légat du Pape à Florence, y fut décapité pour avoir au mépris de sa mission essayé d'ôter le pouvoir aux Guelfes, pour le donner aux Gibelins. C'est Beccheria, l'indigne abbé de Vallombreuse ; et cet autre, en trahissant au contraire le parti Gibelin auquel il appartenait, ne s'est pas moins souillé du crime qui s'expie dans l'Antenora : c'est Gianni del Soldaniero. »
Dante entend nommer ensuite Ganelon, ce traître fameux dans les chroniques du temps de Charlemagne. Son attention se réveille aux noms de Tribaldello, d'Ugolin et de l'archevêque Rotfer. Le premier avait ouvert de nuit à un capitaine français, Jean de Pas, les portes de Faenza. Les deux autres avaient commis des trahisons de nature différente : Ugoiin, en livrant aux Guelfes le château de Pise, l'archevêque Roger, fougueux Gibelin, en violant l'asile qu'il avait accordé au comte Ugolin, et en le punissant d'une mort affreuse au mépris des saintes lois de l'hospitalité.
L'archevêque Roger appartenait à la troisième région
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du puits de l'abîme, où sont punis les traîtres envers leurs hôtes. Mais le comte Ugolin devant lui-même expier sa trahison envers sa patrie, le poète, pour infliger à ces deux coupables un supplice commun et approprié à leurs crimes, les a réunis sur la limite des deux régions ; et il a inventé pour eux un raffinement de torture, où son génie respire tout entier. On connaît l'affreuse vengeance suggérée à l'archevêque Roger par la haine de parti. L'histoire des dissensions civiles n'offre pas un fait plus atroce. Forcé de demander un asile à son ennemi, le comte Ugolin avait trouvé dans le palais du prélat, au lieu d'un sanctuaire inviolablé, une prison. Lui et ses quatre fils, dont les noms ont été conservés par le poète, Uguccione, Brigata, Anselmuccio et Gaddo, furent confinés dans une tour qui s'appela la Tour de la Faim, depuis que ce malheureux père, après y avoir vu périr d'inanition et tomber successivement à ses pieds ses quatre enfants, avait lui-même expiré sur leurs cadavres. Or, par un trait qui fait frissonner de surprise et d'horreur, Dante condamne ce féroce archevêque à satisfaire de sa propre substance la faim ardente qu'il a provoquée. Il servira de pâture au comte Ugolin devenu à son tour inexorable. Sa tête, qui a conçu l'idée d'une aussi barbare vengeance, sera livrée à sa victime qui fouillera la cervelle de son ennemi, renaissant sous sa dent tranchante.
L'on trouve dans la Fable le germe de cette conception terrible. On y voit Tydée, l'un des sept chefs, blessé h mort par Ménalippe sous les murs de Thèbes, se repaître avant de mourir de la chair de son ennemi. Le récit de la mort d'Ugolin et de ses quatre fils a des couleurs si vraies et si saisissantes qu'il justifie l'horreur d'un châtiment qui révolte l'imagination et les sens. Rien dans le père ne décèle ses souffrances corporelles ; sa torture est toute morale. On retrouve dans son invincible constance toute la beauté
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du Laocoon des anciens, et sa douleur, d'une expression tout autre que celle de ses enfants, rappelle et surpasse peut-être ce chef-d'œuvre de la sculpture antique. Tout entier au spectacle de ses fils qu'il voit tomber un à un, on croirait qu'il est insensible par lui-même et que son cœur seul est déchiré, sans ce dernier trait : « Ire di gli chiamai poich'e fur morti ; poscia più che'l dolor potel digiuno. Leurs noms furent encore sur mes lèvres pendant les trois jours qui suivirent leur mort, et puis la faim vint à bout de celui que la douleur n'avait pu abattre. »
CHANT XXXIII
Le froid, à mesure que les voyageurs s'avancent, accroît ses tortures : ces damnés couchés sur le dos, et qu'aveugle une croûte de glace épaissie sur leurs yeux, appartiennent à la troisième région de l'abîme central, à la Tolommea, séjour des traîtres envers leurs hôtes. Abattre son ennemi dans la joie d'un festin, au foyer même où on l'a reçu, est un crime, dont le poète par une de ses conceptions les plus hardies dénote le caractère irrémissible. Il ose avancer que l'âme du perfide quitte son corps à l'instant même où se consomme la trahison, et tombe aux lieux du châtiment éternel avant que la mort les ait séparés, Innanzi ch'a~ tropos mossa le dea. Il reste sur la terre un cadavre ambulant, un corps hanté par le démon jusqu'au terme d'une vie désormais sans but et sans espérance. Quel tableau d'une damnation anticipée ! Dante, qui a déjà damné de leur vivant de grands coupables, en les montrant attendus dans l'Enfer par les compagnons de leur futur supplice, a trouvé ce nouveau moyen d'attacher le sceau de la réprobation à des personnages encore vivants, et souillés de crimes énormes.
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C'est ainsi qu'il reconnaît dans la Tolommea un homme qu'il avait laissé plein de vie sur la terre. Albéric, le fléau de la Romagne, entré, sur ses vieux jours, dans l'ordre des Frères-joyeux, frati godenti, s'était vengé de ses parents, en les faisant égorger au milieu d'un festin où il les avait appelés à une feinte réconciliation. Le signal du massacre avait été ces paroles : « Servez les fruits. » D'où vint depuis ce proverbe : Il a mangé des fruits du frère Albéric. — Comment, lui dit le Dante, êtcs-vous en même temps ici et dans le monde où je vous ai laissé hier? — Il en est de moi sans doute, répond Albéric, comme de ce damné que tu vois couché sur la glace. Reconnais en lui Brancad'Oria qui reçut à sa table et fit tuer par un des convives Michel Zanche son beau-père. Les âmes de ces meurtriers, précipitées aussitôt dans cet abîme, cessèrent d'habiter leurs corps, qui vivent pourtant encore en ce moment, mais en proie aux démons qui en ont fait leur demeure.
Le poète ajoute un dernier trait à son tableau. Point de pitié pour les traîtres; quiconque a trahi la foi jurée en immolant son hôte, sous le toit qui devait être inviolable, ne mérite pas qu'on lui tienne parole. C'est la vieille maxime de l'église, qu'on peut manquer de foi envers les infidèles. Dante s'en souvient lorsqu'après avoir appris d'Albéric ce • qu'il désirait savoir, il refuse durement de lui ouvrir les yeux en brisant la glace qui les offusque. Vainement avaitil dit: « Que je tombe au fond de cet étang glacé, si pour prix de tes révélations, je ne romps point la glace qui couvre tes. paupières ! » Dante est sans merci pour ce traître, comme on l'a déjà vu choquer de front l'insolence altière de Filippo Argenti. L'orgueil et la trahison révoltent ce cœur loyal, il se refuse aux vives instances du damné, et se croit justifié par ces mots: « Cortesia fù lui esser villano, manquer de parole à ce traître, c'était justice. » Puis, suivant son usage, il fait honte à Gênes d'avoir produit un misérable tel que ce
l'enfer
d'Oria. On se rappelle ses véhémentes apostrophes à Pise et à Florence. On dirait que ne pouvant damner ces villes tout entières, le poète, le Blanc implacable, ait chargé sa muse
du soin de sa vengeance.
CHANT XXXIV
Nous touchons au terme de la première partie du voyage. Nos pèlerins sont parvenus au centre même de l'Enfer. Ils ont traversé toute la région de l'empire des ténèbres, et il faut qu'ils en sortent sans revenir sur leurs pas. Ici tout est si étrange, si imprévu et si fantastique, tout se meut par des ressorts si merveilleux qu'il faut se borner à raconter:
Au centre de l'étang glacé, le cristal transparent laisse voir des pécheurs enfoncés profondément dans des attitudes diverses. Ils sont couchés ou debout, renversés la tête en bas ou courbés en arc. Tous environnent une machine étrange qu'on prendrait la nuit pour un moulin agitant ses ailes. Il s'en échappe en effet des bouffées de vent qui déjà s'étaient fait sentir dans la région précédente. Celle-ci est la Giu 'ecn, qui tire son nom de Judas, et réserve un châtiment effroyable à tous ceux qui ont trahi leurs bienfaiteurs. Cet objet monstrueux s'élève à mi-corps au-dessus de la glace. Un de ses bras équivaut à plusieurs géants, puisqu'il dépasse autant un seul géant que celui-ci dépasserait le Dante. Qu'on juge, sur cette donnée du poète, de la hauteur prodigieuse de Satan ; car c'est lui, c'est l'ange déchu, la crentura ch'ebbe il bel semblante \ c'est le prince des Enfers, lo'mptrador del dolorow regno. Ce monstre à triple face avait de grandes ailes, en nombre égal à ses trois visages qui étaient de couleurs différentes : La face antérieure avaitle teint vermeil; celle de droite é'ait jaunâtre et celle de gauche tout à fait noire.
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Le poète a-t-il voulu représenter sous ces traits l'humanité corrompue dans les trois parties du monde, la race pervertie de Sem, Chamet Japhet?Les pleurs de Satan jaillissent à la fois de six yeux, et tombent sur trois mentons. Dans , chaque bouche, affreux spectacle, il tient un damné qu'il broie sous ses dents. Celle de devant a saisi par la tête Judas le plus coupable de tous les habitants de l'Enfer, et aussi le plus torturé ; car Lucifer ajoute à ses morsures l'empreinte de ses griffes qui lui labourent toute l'échiné. Des deux autres bouches, à droite et à gauche, pendent, la tète en bas, deux damnés qu'on ne s'attendait guères à trouver en ces lieux : ce sont Brutus et Cassius, nommés par le poète sans aucune réflexion.
Dante, philosophe chrétien, a-t-il voulu mettre ici la morale au-dessus de la politique, ou plutôt, grand politique lui-même, séparant l'empire du sacerdoce et rapportant à César le principe de l'autorité temporelle, comme il l'a fait voir dans son livre demonarchia, le châtiment du meurtrier de César n'est-il pas ici un hommage rendu à la légitimité du sceptre, auquel il demandait la régénération de l'Italie ? quoi qu'il en soit, il est curieux d'observer combien Dante diffère ici de Tacite disant de Brutus et de Cassius : efjfulgebanl eo quod minus visebanlur.
L'Enfer n'offre plus rien à visiter. La nuit qui tombe» avertit Dante que cette première partie de son voyage a duré vingt-quatre heures. Docile aux instructions de Virgile, il se pend au cou de son guide ; et celui-ci, saisissant l'instant où Satan ouvre ses ailes, se glisse dessous, s'attache à ses côtes velues, et pénétrant ainsi sous la glace, descend le long de son corps jusqu'à l'emboîtement d<*s hanches répondant au centre du globe. Là, par un effet de la gravitation, connue par la chûte des corps graves longtemps avant que Newton en eûttronvé la loi, Virgile fait
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une volte rapide de la tête aux pieds, et continuant de s attacher au tronc de Lucifer, il remonte vers ses pieds, au lieu de descendre comme il avait fait jusque-là. Il sort enfin du puits par la fente d'un rocher qui s'ouvre dans un antre obscur. Déposé au bord du gouffre, Dante regarde audessus de lui, et s'étonne de retrouver Satan les jambes en l'air; car c'était sa tête qu'il s'attendait à voir en levant les yeux. « Cesse d'être étonné, lui dit Virgile, tu es dans un" autre hémisphère. Ici la voûte des cieux est opposée à celle qui couvre la terre habitable. Le point que nous occupons correspond à l'endroit de notre hémisphère, où Jésus est mort sur la croix. Au commencement des choses, la terre était de ce côté ; mais le jour où Lucifer fut précipité du Ciel, elle s'enfuit à l'opposite, pour en éviter le choc. Une autre terre apparaît encore dans cet hémisphère nouveau ; mais elle a peu d'étendue, et se dresse en mont vers le Ciel. C'est peut-être aussi pour fuir Belzébuth qu'elle a pris cette forme, et qu'elle a laissé ce vaste espace entre elle et le Prince des ténèbres. »
Après cette allusion à la montagne du Purgatoire, Virgile explique à son disciple comment le soir est devenu tout-à-coup le matin, et pourquoi à l'instant où le soleil se couche dans l'ancien monde, il se lève dans l'autre hémisphère. Puis, cherchant tous deux à remonter à la surface du globe, ils marchent au bruit d'un ruisseau dont le cours échappe à leurs regards. Ils suivent sur une pente assez douce un chemin que les eaux ont creusé dans le roc, et qui les éloigne de Satan de toute la longueur de la tombe de l'ennemi du genre humain. Après avoir marché longtemps sans s'arrêter, Dante aperçoit enfin par une ouverture quelques-unes des beautés du firmament; et bientôt lui et Virgile sont rendus à la clarté du jour. Sortis du sein de la terre, ils revoient la voûte céleste :
a Quindi uscimmo a îiveder le stelle. »
LE PURGATOIRE
En sortant du canal souterrain, par lequel il était remonté du centre de la terre à sa surface, Dante avait enfin revu le jour. Il se trouvait dans une île déserte, occupée presque tout entière par une montagne à large base. Cette montagne est le Purgatoire. Elle porte à son sommet une forêt, la forêt de l'Eden ou paradis terrestre, appelée aussi la Jérusalem nouvelle. Aussi est-elle précisément l'antipode de Jérusalem; et de cette position géographique, suggérée au théologien par le besoin de montrer la chaîne qui unit le ciel à la terre, de cette bizarre donnée doit naître une foule de phénomènes physiques, de merveilleux spectacles dont le poète saura profiter.
Ainsi la scène s'ouvre dans l'autre hémisphère, pressenti peut-être mais non encore découvert au temps du Dante. Le point de vue étant pris dans la région australe, au-delà du tropique du Capricorne, il faut se tourner du côté du Septentrion pour suivre la marche du soleil qui, pour le spectateur ainsi placé, va maintenant de droite à gauche. L'horizon a dû aussi charîger. Le pôle austral s'est découvert, et a gagné tout ce qu'a perdu le pôle boréal aux yeux des pèlerins. Aussi le chariot a-t-il disparu, et la voûte céleste, au pôle antarctique, s'est-elle enrichie de quatre étoiles qui, n'étant visibles que dans ces lieux non habités des vivants, avaient été inconnues jusqu'alors, comme le
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remarque le poète, hormis à nos premiers parents. Trois autres étoiles leur succèdent quand vient la nuit.
Pour les amateurs du sens mystique qui se révèle à chaque pas dans ce poème, ces étoiles figurent les quatre vertus cardinales et les trois vertus théologales, que nous verrons ailleurs autrement personnifiées par les nymphes qui accompagnent le char et le griffon dans leur marche triomphale à la cime de la montagne. C'est la grande scène, qui réalise une des visions de l'Apocalypse, et qui clot magnifiquement cette seconde partie de la divine épopée.
Un autre effet singulier de ce voyage aux antipodes, accompli en 21 heures (car il n'a pas fallu plus de temps aux deux pèlerins, comme nous l'avons vu, pour percer le globe, et pour apparaître au point opposé), c'est que le soleil leur a paru se lever deux fois, à la surface du globe, sans autre intervalle qu'une double nuit passée dans les entrailles de la terre. Le jour finissait lorsqu'ils pénétrèrent dans les régions infernales, et ils retrouvèrent l'aube naissante, au moment où ils en sortirent et reparurent dans l'île du Purgatoire. S'ils n'avaient passé en Enfer que le temps ordinaire de la nuit, le retour du soleil dans l'hémisphère qu'ils avaient quitté leur aurait fait trouver les ténèbres au point antipode. Au contraire, le soleil se levait quand ils débouchèrent sur la montagne du Purgatoire. Ils avaient donc passé 24 heures ou une double nuit dans le sein de la terre. Ils avaient traversé l'Enfer et le globe terrestre, dans un intervalle compris depuis le soir du Vendredi-Saint jusqu'au Samedi-Saint à la nuit tombante sur notre hémisphère oriental ; mais cette nuit tombante correspondait au point du jour sur l'autre hémisphère. Ici le pèlerinage durera plusieurs jours, et ce n'est que le quatrième, après avoir parcouru l'Antipurgatoire, après avoir
visité les lieux où s'expient l'orgueil, l'envie et la colère, après avoir atteint le sommet du mont et reçu les adieux de Virgile, à qui l'accès du Paradis terrestre est interdit, que Dante, initié aux choses divines, sera prêt à quitter le Purgatoire et à s'élever aux sphères célestes.
CHANT I
Ces questions de temps et de lieu bien éclaircies, suivons le poète dans la deuxième partie de son pèlerinage. Virgile ne l'a point quitté. Tous deux, remontés à la surface du globe, se trouvent sur la montagne du Purgatoire et voient un vieillard près du soupirail des Enfers. C'est Caton d'Utique, qui tient sous son commandement « sotto sua balia »> les âmes qui viennent se purifier. Des Limbes il est passé, dit-il, à la lumière, en y laissant Marcia sa chère épouse, que Dante a trouvée en effet dans les Limbes avec Cornélie et d'autres héroïnes dé l'antiquité.
Caton est surpris de l'apparition de ces deux figures; car les âmes du Purgatoire ne viennent point par là. Elles s'embarquent au port d'Ostie, à l'embouchure du Tibre, et traversent, sous la conduite d'un ange, l'océan Atlantique. Elles font à peu près le même voyage que le poète nous a dit avoir été tenté par Ulysse, au-delà des colonnes d'Hercule ; mais Ulysse a été submergé en vue d'une montagne très-haute, dont une secousse avait excité une tempête. Nous allons savoir ce qui avait produit cette commotion. Caton, prenant pour des damnés ces deux hommes qu'il voit sortir d'une des bouches de l'Enfer, apprend de Virgile qu'ils ont entrepris ce voyage par une volonté supérieure. Il leur permet alors de visiter les sept royaumes dont se
compose le Purgatoire.
D'après ces instructions, ils descendent sur la plage, et Dante accomplit les deux conditions, sans lesquelles il ne saurait se présenter à l'ange qui garde la porte du Purgatoire. D'abord Virgile lui lave la face avec la rosée du rivage, où abordent les âmes conduites par l'envoyé céleste. En second lieu, il lui ceint les reins d'un des joncs qui couvrent ces bords. Il ne croît que des joncs dans toute la partie basse de la montagne. Toute autre plante y serait déracinée par les secousses qui s'y font sentir; car la montagne tremble sur ses fondements toutes les fois qu'une âme suffisamment épurée s'élève dans les cieux. Comme le rameau de la Sibylle, le jonc arraché par Virgile est remplacé à l'instant même « unoavulso non déficit aller. » Purgé des vapeurs infernales et muni de cette ceinture, emblème de la simplicité du cœur, Dante pourra s'avancer dans ces régions où règne l'espérance, et qu'habitent des âmes dont le salut est assuré.
Tel est le sommaire du premier chant, où, suivant la manière constante du poète, l'allégorie n'est jamais séparée des faits. Sous la lettre il y a toujours la figure facile à saisir. Une seule chose peut étonner, c'est de voir un païen, Caton d'Utique, préposé à l'entrée du Purgatoire, c'est d'entendre cette apologie du suicide : Utique a reçu votre dépouille ! Quelle sera brillante au grand jour du jugement ! La veste, ch'al gran di sarà si chiaru : mais il faut se rappeler que Virgile avait déjà gravé sur le bouclier d'Enée les Champs-Elysées, et Caton y dictant des lois : secretos que pioSy his dantem jura Calonem. Et cependant Enée avait vu le suicide puni aux Enfers : « Proxima deinde tenent mœsti loca, qui sibi lethum insontes peperêre manu y luccm que pernsi projecêre animas. » Quelle ne dut pas être aux yeux de Dante, la grandeur morale de cet illustre Romain ! Partisan de César comme type de l'Empire, Dante, Gibelin de cœur, après avoir jeté Brutus et Cassius
ses meurtriers au plus profond de l'abîme, après avoir laissé dans les Limbes, c'est-à-dire avec les damnés, César lui-même, ose sanctifier son rival et lui donner place et autorité dans le séjour des âmes destinées à la béatitude ! Il fut grand en effet, cet homme qui, résumant et personnifiant la liberté de Rome, voulut l'emporter avec lui comme pour la soustraire au joug de l'usurpateur. Il fut glorieux ce suicide, accompli par l'homme juste avec foi en l'immortalité de son âme, et qui conservant la supériorité du droit sur la force, ne laissa au vainqueur qu'un cadavre pour orner son triomphe !
Au surplus, et quoiqu'aient pu dire les commentateurs, la pensée du poète n'est pas équivoque : Lorsque je passai des sombres bords en ces lieux, dal mal fiume... quando me n'usci fuera. — Caton n'a-t-il pas pu être sauvé comme les saints p*ersonnages de l'Ancien-Testament, e molti altri (ainsi qu'il est dit au quatrième chant de l'Enfer), alors que Jésus-Christ descendu aux Enfers tira dés Limbes ceux qui avaient bien vécu, et à qui il n'avait manqué que les lumières de la foi ?
Le chant suivant et les autres, jusques et y compris le neuvième, laissent la scène en dehors du Purgatoire proprement dit ; car celui-ci, dont la porte est gardée par un ange, ne commence qu'à une certaine hauteur de la montagne, et tout ce qui est au-dessous et jusqu'au rivage est occupé par des âmes qui attendent le moment d'être admises aux saintes épreuves. De même que l'Enfer a son vestibule placé en deçà de l'Achéron, et destiné comme nous l'avons vu, aux âmes tièdes et apathiques, ainsi le poète a imaginé des lieux qui n'étant plus l'Enfer ne sont pas encore le Purgatoire, un antipurgatorio, comme disent
les commentateurs, et il y place, en plusieurs catégories distinctes, ceux qui ont été sauvés, sans la confession, par
\U LE PURGATOIRE
un acte de contrition fervent à l'article de la mort.
Ces diverses classes comprennent : 1° les excommuniés, qui sont retenus au pied même de la montagne, et le plus loin du seuil désiré, comme les moins excusables ; ils y resteront trente fois autant de temps qu'a duré leur obstination, et ils n'acquerront qu'ainsi le droit de rentrer dans l'Eglise dont ils ont été séparés par l'anathème ; 2° les indolents qui, par une coupable négligence, ont différé de jour en jour jusqu'au dernier de se réconcilier avec Dieu ; ils ont mis les pieds sur le premier escarpement de la montagne ; mais ils s'y tiennent assis, tapis à l'ombre derrière une roche, dans une attitude immobile qui ne cessera qu'après un nombre d'années égal au temps qu'a duré leur vie mortelle; 3° ceux qu'une mort soudaine (violente ou accidentelle), a privé des secours spirituels, # et a mis par le repentir en communication directe avec Dieu. Quelques personnages d'élite ayant porté la couronne, et formant peut-être une quatrième classe de pécheurs que la mort a surpris au milieu des soins terrestres, sont réunis au même endroit de la montagne, et retirés au fond d'un vallon creusé dans le roc. Us sont séparés de la porte du Purgatoire par un second escarpement plus raide, plus inaccessible. Celle ci est donc à une certaine hauteur audessus du pied de la montagne, et le rivage, du côté occidental, reçoit les âmes que l'ange amène dans l'île pour s'y purifier.
CHANT 11
Reprenons maintenant le récit épique de ces huit chants, et mettons en relief quelques-unes des beautés dont ils abondent. Du rivage, où ils se sont lendus par l'ordre
LK PURGATOIRE. 145
de Caton, nos pèlerins découvrent en mer une nacelle conduite par un ange qui leur apparaît debout à la poupe. L'esquif aborde, et jette sur la plage une centaine d'âmes (bien petit nombre, comparé aux milliers que transporte le nocher de l'Enfer), lesquelles chantent le cantique, de la délivrance in exitu Israël, Elles demandent à nos deux voyageurs par où la montagne est accessible, et elles s'aperçoivent, a sa respiration, que Dante est vivant et aussi étranger qu'elles-mêmes dans ces lieux.
Dante reconnaît dans une de ces ombres son ami Casella, chanteur habile, qui avait mis en musique des poésies de sa jeunesse. Mort depuis plusieurs années, il avait attendu longtemps sur le rivage, à l'embouchure du Tibre, que lange l'admît dans sa barque où il passe qui il lui plaît et quand il lui plaît. C'est à la faveur du jubilé, ouvert depuis trois mois dans le monde chrétien, que Casella a obtenu enfin son passage, egli lia tolio chi ha voluto entrar. Casella, sur la demande de son ami, lui redit un chant d'amour avec lequel il calmait autrefois ses folles ardeurs, che mi solea quetar tutie mie voglie. Ce petit poème est la seconde des canzones du Dante, que lui-même a commentées dans son Convivio. Son début : amor, che nella mente mi ragiona, devait jeter notre florentin dans une douce rêverie, en réveillant chez lui des impressions de jeunesse. Captivés par le talent de l'habile chanteur, lui et les âmes à portée de l'entendre avaient ralenti leur marche. Une réprimande sévère de Caton les rend à eux-mêmes et hâte leur
course vers la montagne.
CHANT III
Chemin faisant, Dante se fait expliquer pourquoi son corps seul, et non celui de Virgile, projette une ombre. « C'est, lui répond son guide, que le vêtement nouveau qui a été donné aux âmes, suivant saint Thomas, est diaphane, et cette
lib'
i.k pi lu.ATOim:.
transparence neleurôte point la sensibilité. Quoi qu'étonnant que soit ce mystère, il faut l'admettre. Si l'homme avait pu tout savoir, la rédemption n'aurait pas été nécessaire, mestier non erache par tori Maria. Renoncez, ô hommes, à connaître la raison de toutes choses, State contenti, timana gente, al quia. » — Arrivés au pied de la montagne, nos pèlerins y trouvent une troupe d'âmes marchant très-lentement ; ce sont les excommuniés. Un d'eux, le célèbre Manfred, bâtard de Frédéric II, confesse qu'il a commis des attentats horribles; et en effet l'histoire l'accuse d'avoir étouffé son père malade et d'avoir empoisonné ses deux frères, pour saisir la fc couronne de Naples. Il rficonte comment, défait par Charles d'Anjou à la bataille de Cepcrano en 1265 (l'année même de la naissance du Dante), il s'était pfpenli sur lechampde bataille où ilétait tombé parmi les morts; et comment, exhumés sous les yeux d'un cardinal, légat du Pape Clément iv, ses os avaient été transportés hors du royaume à cierges éteints comme ceux d'un excommunié, et dispersés sur les bords du Verde. Mais son repentir lui a fait trouver grâce devant Dieu, malgré les foudres de l'excommunication, comme l'expriment ces beaux vers:
Per lo maledizion si non si perde Che non possa tornar l'eterno amore, Menti o che la speranza ha flor del rerde.
Tout ce que le prêtre a maudit n'est pas tellement abattu qu'il ne puise se relever au souffle de la divine miséricorde, tant que l'espérance fleurit encore sur sa tipre.
CHANT IV
En quittant Manfred, D.ante, informé qu'il existe une brèche à la base de la montagne qui n'offre pas d'autre accès,
lk puigatoiki:.
s'cngage dans cette voie étroite et escarpée, et après beaucoup d'efforts, en s'aidant des pieds et des mains, en rampant derrière Virgile, ombre légère que rien n'arrête, il atteint enfin le haut de ce large piédestal, qui s'étend circulairement et leur offre à tous deux un lieu de halte. Ils s'y asseoient tournés vers l'orient, et comme dans cette position, i\ neuf heures du matin, le soleil les frappe à gauche, le Dante étonné de voir cet astre dans la région boréale, demande et obtient l'explication de ce phénomène. 1 Là s'offre à ses yeux les repentis de la 2 e classe, les indolents qui ont attendu à leur mort pour détester leurs fautes Un de ces paresseux qui se tiennent tapis à l'ombre derrière une roche, Bclacqua, engage avec Dante qu'il a connu un colloque plaisant par le laconisme de ses réponses. Le poète en fait d'ailleurs une peinture grotesque. 11 est assis, la tête baissée entre ses genoux qu'il tient embrassés; il parle sans changer de posture et en regardant par dessous sa cuisse, movendo'lvisopurper la coscia. Il montre plus d'apathie que si la paresse était sa sœur, piu négligente che se pigrizia fosse sua sirocchia.
CHANT V
Après Belacqua, et à quelque distance de ses indolents compagnons, nos pèlerins aperçoivent devant eux, sur la
1 V. Purgatoire chant rv, vers 55 et suivants jusqu'au vers 84.
L'Ile du Purgatoire étant à l'antipode de Jérusalem, occupe dans l'hémisphère austral un point d'où l'on voit le soleil décrire son arc dans la région boréale. 11 en doit être ainsi au-delà de l'Equateur. Dante n'est donc plus tourné vers le Sud pour regarder le soleil. Il ne peut le suivre qu'en se tournant vers le Nord. Comme en ce moment il fait face à l'Orient, le soleil déclinant du Zénith vers le Nord par rapport à lui doit frapper son épaule gauche. Il lui frappait l'épaule droite, lorsqu'il faisait face à l'Orient dans l'hémisphère boréal, le soleil déclinant du Zénith vers le Sud. — Tel paraît être le sens de l'explication donnée par le poète astronome.
LE HUIMJATOIKK.
même ligne, d'autres ombres qui marchent le front baissé et en chantant le minerere. Ce sont encore des repentis de la dernière heure, et h cette place appartiennent ceux qu'une mort soudaine, violente ou accidentelle, a surpris avant qu'ils eussent reçu le sacrement de la pénitence. Dix d'entre eux passent en revue devant te poète, et lui demandent des prières. #
C'est un Jacopo del Cassero, ancien podestat de Bologne, qui, poursuivi par les émissaires du marquis de Ferrare, son ennemi implacable, fut atteint et poignardé au milieu des marais du Padouan, dans les roseaux où il s'étaitcaché. — C'est un Buonconte, fils du comte de Montefeltro que nous avons vu puni au x.wn* chant de l'Enfer. Buonconte fut tué à Campaldino, où Dante, à peine âgé de 46 ans, avait combattu dans les rangs des Guelfes vainqueurs. Il raconte ici que, blessé a mort, il était tombé en invoquant le nom de la reine du ciel, et que l'ange des ténèbres, furieux de ce que son âme lui échappait à cause d'une seule larme, per una lagrimetta, voulut au moins disposer de son corps, qu'il entraîna, en soulevant un orage, dans l'Arno débordé qui lui servit «le tombeau. — C'est encore une noble dame de Sienne, la Pia, son la Pia. Siena mi fè, disfece la ■manmma. Elle périt en effet dans un château sur le bord de la mer, où son mari l'avait enfermée sur un soupçon d'adultère. Comment y a-t-elle perdu la vie? Celui là le sait, dit-elle, qui m'avait passé au doigt son anneau, gage de sa foi, saisi che m'inanellatu pria disposando m'avea con li sua gemma.
CHANT VI
Parmi les repentis de la dernière heure sont encore les Bennicasa d'Arezzo, les Tarlati, les Federigo Novello, les
LE PURGATOIRE
Farinata, le comte Orso, qui tous ont péri de mort soudaine, accidentelle ou violente. Bennicasa n'avait pu, même à Rome où il était auditeur de Rote, éviter la vengeance de Ghin di Tacco, frère et oncle d'hommes qu'en qualité de podestat de Sienne il avait condamnés à mort. Ghin osa l'attaquer et le tuer, comme il siégeait sur son tribunal, et et ce fameux Ghin, surnommé le brigand généreux, fut bientôt appelé à Rome (qui le croirait?) par le pape Boniface VIII, qui le combla d'honneurs et de richesses.
Quant à Tarlati et à Federigo, la rivalité de deux familles d'Arezzo, les Tarlati et les Bostoli, fut ce qui causa leur mort. Celle de Farinata, tué dans une de ces querelles intestines que l'état des villes d'Italie, de Pise surtout, rendait alors si fréquentes, n'aurait eu rien qui méritât une mention spéciale du Dante, sans un fait qui la suivit, et qui fait avec les mœurs de cette époque un contraste bien remarquable. Le père de ce Farinata, entré par suite d'un vœu dans l'ordre des frères mineurs, célébra luimême le service funèbre de son fils, conduisit ses obsèques, et après avoir exhorté ses parents à ne pas venger sa mort, baisa publiquement la main du meurtrier.
Des dix ombres que nous avons dit avoir été remarquées par Dante, il n'en reste plus que deux à signaler, Pierre de la Brosse, et Sordello. — Pierre de la Brosse, ancien barbier de saint Louis, premier ministre et favori de Philippe-le-Hardi, fut pendu en 1276, sur une fausse accusation de la Reine Marie de Brabant, à ce que notre poète lui fait dire ou du moins fait entendre « e qui proveggia la donna di Brabante, sichh perô non sia di peggior greggia. » Aussi qu'elle songe à cette reine que le Brabant donna à la France. Qu'elle craigne d'aller en pire compagnie, grossir le troupeau des boucs tandis qu'elle peut encore l'éviter, maître e di quà ! — Marie de Brabant, deuxième femme
le ri HGAToini:.
de Philippe-le-Hardi, mourut la même année que Dante, en 1321.
Quant à Sordello, qui se tenait seul à l'écart, ce fut un poète provençal qui florissait vers le milieu du Xllr* siècle. Né à Goïto, près de Mantoue, il fut attaché longtemps à Ravmond Déranger, dernier comte de Provence, de la maison des comtes de Barcelone. Qu'il ait ou non péri de • mort violente, on voit que Dante l'a mis en ce lieu, pour amener une rencontre entre lui et Virgile. Au nom seul de Mantoue, leur patrie commune, ils se jettent dans les bras l'un de l'autre; et de cette pieuse fraternité de deux enfants de l'Italie, qui se font fète avant de s'être demandé leurs noms, Dante tire le sujet de cette fameuse apostrophe, devenue classique : ahi terva italia! où se répand l'Ame du patriote, où se fait sentir le fiel amer qui remplit le cœur de l'exilé, où éclate une ironie si poignante contre Florence, livrée sous le nom du pape au parti français.
CHANT VII
Sordello s'offre à conduire nos voyageurs aussi loin qu'il lui est permis de le faire, les âmes du Purgatoire pouvant dans certaines limites aller où il leur plaît. Comme le soir approche, et qu'il est défendu de monter pendant la nuit, Sordello les conduit dans une retraite où le roc se creuse en un vallon émaillé r <tle fleurs. Là des ombres assises sur l'herbe, chantent le $alve regina réservé par l'église pour la fin du jour. Ce sont de grands personnages, des rois et des princes, morts aussi sans confession, et que le repentir a réconciliés directement avec Dieu. La place particulière qu'ils occupent, après ceux qui ont péri de mort violente ou accidentelle, doit faire penser que le poète a voulu en faire une quatrième catégorie, distinguée
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loi
des autres en ce qu'ils ont été distraits du soin de leur salut par l'ambition ou d'autres pensées mondaines. Le choix qu'il en fait marque encore les regrets et les rancunes du florentin, resté fidèle au parti des Blancs; il se rapporte à la situation de l'Italie, à son asservissement dont le Dante semble uniquement préoccupe.
En effet, il place d'abord en ee lieu les princes par qui l'Italie aurait pu être sauvée: Rodolphe de Hapsbourg, Empereur d'Allemagne, qui pouvait, dit-il, guérir les plaies de la péninsule, potia sanar le piaghe, ch'kannoitaliamorta, si de vastes entreprises ne lui avaient fait négliger cette haute mission ; Ottocare , roi de Bohême , archiduc d'Autriche, qui, s'il n'avait été vaincu par Rodolphe, aurait porté remède au mal; et Wenceslas son fils qui, bien inférieur à Ottocare, se plongea dans le luxe et l'oisiveté.
Dante nomme ensuite plusieurs princes qui causèrent ou accrurent les maux de l'Italie : il n'ose pas remonter jusqu'à saint Louis dont le frère, Charles d'Anjou, avait ouvert l'Italie à la France, en prenant la couronne de Naples et Sicile ; mais il reconnaît dans le vallon ce Charles d'Anjou; il y voit Philippe-le-Hardi et Henri de Navarre, qui s'étaient unis pour combattre la maison d'Arragon, établie en Sicile, et que Dante ménage comme rivale de la maison de France. Le parti français lui est si odieux que l'auteur des Vêpres Siciliennes, Pierre d'Arragon, a trouvé grâce devant notre poète qui, en le plaçant au Purgatoire, dit en propres termes qu'il ceignit ses reins de sagesse et de vertu « d'ogni valor porto cinta la corda » et le plaint seulement d'avoir eu deux fils peu dignes de lui, Jacques et Frédéric, par qui faillit être perdu le fruit des Vêpres Siciliennes. On oublie cette injuste partialité du Dante, on lui pardonne d'avoir dit de Philippe-lc-Hardi qu'il était
152 LE PURGATOIRE
mort en fuyant et en déshonorant les lys, disfiorando'lgiglio, d'avoir appelé Philippc-le-Bel le mal de la France, il mal di Francia, en lui reprochant sa vie impure et souillée de vices, vita viziaUi e lorda, lorsqu'on songe qu'il voyait en eux les auteurs de ses infortunes sans remède, lorsqu'on lit surtout ses beaux vers sur les enfants dégénérés :
« Rade voltc resurge per li rami
L'uraana probitade, e questo vuole Quei che la dà, pur che da lui si chiami.
Rarement l'humaine probité renaît de la tige où elle a fleuri. Ainsi Ta voulu celui qui la donne, pourvu qu'on ait recours a lui pour l'obtenir.
CHANT VIII
Descendus au fond du vallon, nos pèlerins y trouvent encore Nino et Conrad di Malaspina. Nino, jadis magistrat suprême en Sardaigne, se recommande aux prières de sa fille Jeanne, et ne compte point sur celles de sa femme, qui a changé son voile de deuil contre les parures d'un nouvel hymen. «Son exemple, dit Nino, apprendra ce que vaut iît dure un amour de femme, quanto in femmina fuoeo d'amor dura. C'est un feu qui s'éteint dès que l'œil et la main cessent de l'entretenir, se l'ocehio o7 talto spesso no'l raccende. — Malaspina demande à Dante des nouvelles de sa maison, et celui-ci paie par un magnifique éloge l'hospitalité qu'il doit recevoir d'un de ses descendants, non si sfregia de.l pregio délia borsa et délia spada; à quoi Conrad répond : « avant sept ans, tu éprouveras toi-même si tu as bien jugé ma race, »
US PURGATOIRE
CHANT IX
Vers la fin de la nuit, peu de temps avant l'aube, Dante endormi dans le vallon a vu en songe un aigle aux ailes d'or, qui, s'élançant du sommet du mont Ida, le saisissait dans ses puissantes serres et l'emportait jusqu'à la sphère • du feu. Il lui a semblé qu'ils brûlaient tous deux dans cet ardent foyer, et il s'est éveillé. — En ouvrant les yeux, il se trouve, sur les huit heures du matin, dans une partie plus haute de la montagne. Sordello et les autres ombres ne sont plus avec lui. Virgile seul est resté, Virgile qui lui raconte que, pendant son sommeil, une sainte dont il a déjà ressenti l'appui tutélaire, Lucie est descendue tout-àcoup du ciel, et l'a emporté dans ses bras jusqu'en ces lieux. Une brèche, indiquée par la sainte, leur donnera accès dans la montagne. Nos pèlerins sont enfin arrivés au seuil du Purgatoire proprement dit. Ils en voient la porte pratiquée dans l'ouverture qui leur a été signalée. On y accède par par trois degrés, y compris celui qui forme le seuil et sur lequel reposent les pieds d'un ange au visage brillant, au vêtement couleur de cendre, double symbole de zèle et d'humilité, qui se tient assis et porte une épée nue à la main. Des trois degrés le plus bas est de marbre blanc, le second est formé d'une pierre toute crevassée, le troisième est de porphyre. Dante s'incline, et frappant trois fois sa poitrine, il se jette aux pieds de l'ange qui lui trace au front, avec la pointe de son glaive, sept fois la lettre P. c'-est-à-dire les stygmates des péchés capitaux. « Il faudra, lui dit-il, que ces taches soient effacées à mesure que tu monteras. » A ces mots, il tire de dessous sa robe les deux clés que saint Pierre lui a remises en lui disant qu'il valait mieux se tromper en ouvrant qu'en fermant la porte mal à propos. La porte a deux serrures. L'ange applique à
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l'une la olé d'argent, qui figure la doctrine du casuiste ou l'examen, h l'autre la clé d'or, qui figure l'autorité du confesseur ou l'absolution. L'on comprend d'après cela qu'il suffit qu'une des deux clés ne tourne pas bien dans la serrure, pour que la porte reste fermée — quandunque l'una d'esté ckiavi falla, c/te non si vo/ga drilta perla toppa, non s'apre qiiesta calla.
Mais elle s'ouvre ici pour donner accès à nos pèlerins. Elle s'ouvre avec un grand bruit, auquel succède une douce musique. C'est le chant du Te Deum qui se fait entendre sous les degrés de l'escalier où s'engagent Dante et Virgile, avertis par l'ange qu'ils ne doivent pas regarder en arrière.
Arrêtons-nous quelques instants avec eux sur la dernière marche, et avant de mettre le pied dans ce Purgatoire dont les abords nous ont paru hérissés d'obstacles, embrassons d'un coup d'œil ce domaine ouvert enfin à leurs pérégrinations. Dante est un habile machiniste, il faut étudier la savante ordonnance de son poème.
Le Purgatoire, comme l'a déjà dit Caton d'Utique, est partagé en sept royaumes, suivant la distinction bien connue des sept péchés capitaux qui imposentà la pénitence autant de stations, à divers étages de la montagne. Ces stations ont lieu sur des plate-formes coupées dans la montagne même, et décrivant autour d'elle des cercles de 'noms en moins larges, à mesure qu'on s'élève. Des escal ,(, i's taillés dans le roc conduisent de l'une à l'autre, sinueux d'abord, se redressant ensuite, màis toujours étroits et raides. On gravit les premiers avec de grands efforts ; mais plus on monte, et plus on se sent dégagé, Plus la marche devient légère. C'est qu'ici, à l'inverse de Pe que nous avons vu dans l'Enfer, où les crimes et les
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peines s'aggravent jusqu'au centre de l'abîme, on passe au contraire des plus grandes fautes aux moindres en tendant vers la cime.
Le système des épreuves se rapporte donc ici aux sept « péchés capitaux ; mais ceux-ci, chose digne de remarque eu égard à leur gravité relative, qu'on devrait croire indépendante du temps et des circonstances, ne se présentent point dans l'ordre adopté aujourd'hui par les catéchistes (jui les classent ainsi, comme tout le monde sait, à partir du plus grave : L'orgueil, l'avarice, la luxure, l'envie, la gourmandise, la colère et la paresse ; tandis que Dante établit autrement son échelle : L'orgueil, l'envie, la colère. r la paresse, l'avarice, la gourmandise et la luxure. On se souvient que ce dernier péché, séparé des goûts antiphysiques, est aussi le moindre de ceux qui reçoivent leurchàtiment dans l'Enfer proprement dit. Il y a même un passage, où Dante nous dit expressément qne d'autres offenses l'emportent sur la luxure en gravité. La paresse est sans | doute moins odieuse ; mais on a vu qu'elle est expiée, dans son acception la plus grave, sous les noms de tiédeur, indifférence ou neutralité, en deçà de l'Achéron, dans le vestibule de l'Enfer.
Quoi qu'il en soit de ces qualifications, et encore qu'il puisse être curieux d'examiner si l'ordre des sept péchés ( capitaux n'a point varié depuis le moyen-âge, disons seulement ici sur quelle base rationnelle Dante a établi le sien. On voit au 17 e chant qu'il le fonde sur une théorie métaphysique de ramour considéré comme le principe de l'activité humaine : L'amour ne peut avoir pour objet que le bien ou le mal. Tourné au mal, c'est-à-dire à ce qui nuit au prochain, il engendre l'orgueil, l'envie et la colère (ce sont les trois premiers péchés capitaux et les plus gravep), Tourn&au bien, il pèche par défaut ou par excès; par dé«,
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faut, s'il ne s'attache pas assez aux vrais biens, et il dégénère alors en paresse ; par excès, lorsqu'il va* jusqu'à la poursuite des faux plaisirs, et il donne naissance à l'avarice, à la gourmandise et à la luxure. C'est donc l'amour mal entendu du bien, restreint en deçà ou porté au-delà de ses limites, qui produit toujours et dans cet ordre les quatre derniers péchés capitaux, savoir la paresse, l'avarice, la gourmandise et la luxure.
Mais en voilà bien assez sur ce point, qui nous a paru important, parce qu'il tient à la structure même du Purgatoire, objet de cette seconde partie de la divine Epopée. Achevons de parcourir d'un coup d'œil général les ressorte principaux employés par Dante pour la marche de son poème fantastique. On retrouve ici d'ingénieuses machines, et une symétrie parfaite comme dans l'Enfer, mais avec moins de variété peut-être. C'était l'écueil du sujet que le génie inventif du poète n'a pu tout-à-fait éviter.
Ainsi les stations des pénitents offrent toutes une disposition pareille, une plate-forme ou balcon circulaire, et un escalier taillé dans le roc. Au pied de chaque escalier se tient un ange, devant qui Dante se présente après avoir parcouru chacune de ces plate -formes. A mesure qu'il s'est purgé d'un des péchés capitaux, en visitant celle des stations où l'on s'en purifie par de saintes épreuves, l'ange commis à cette station lui efface du bout de son aile, avant de lui donner accès à l'étage supérieur, une des lettres P qui ont été gravées sur son front. Il le salue en même temps d'une des sept béatitudes, qui consiste dans la vertu opposée au vice dont il a perdu la souillure. Au sortir de l'enceinte des orgueilleux, l'ange lui dit: Beali paupercs spi~ ritu. Après avoir visité les envieux, il entend ces paroles : Beati miséricordes. L'ange préposé à la station où» l'on se
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purge du péché de la colère, lui donne son exeat par ces mots : Beati pacifia... et ainsi de suite.
Notons que parmi les péchés capitaux il en est qui impliquent l'excès contraire. L'Enfer nous a offert de cela plusieurs exemples, et l'on en trouve aussi quelques-uns dans le Purgatoire, où les prodigues et les avares sont soumis aux mêmes épreuves. Entre ces deux excès brille une vertu : m medio stat virtus. Or cette vertu, pour l'édification du pèlerin, est toujours mise en relief, afin d'inspirer plus d'horreur des vices qui lui sont opposés: Il faut que l'orgueilleux voie et entende des exemples d'humilité ; qu'à l'envie la charité s'offre sous plusieurs faces, à la colère la mansuétude, à la paresse le zèle, aux avares la générosité, aux gourmands la tempérance, aux impudiques la chasteté.
Remarquons encore qu'on ne se lave point, dans une seule station d'épreuves et par la plus forte peine, comme dans notre législation moderne, de toutes les souillures contractées pendant la vie. L'expiation est ici graduelle, successive; et comme la justice divine veut être satisfaite en tout point, un pénitent pourrait être arrêté sur chaque plateforme, s'il avait été souillé de tous les vices. Nous verrons Stace retenu d'abord parmi les âmes tièdes ou paresseuses, puis avec les prodigues au cercle de l'avarice, jusqu'à ce qu'une secousse de la montagne et des cris d'allégresse annoncent la fin de ses épreuves et son essor vers les cieux.
Tels sont les ressorts dont le poète fera usage dans la suite de son drame jusqu'au paradis terrestre, auquel sont consacrés les six derniers chants du Purgatoire. Pour animer la scène, il fera comme toujours parler les Ombres, mais en y joignant le langage muet de la sculpture, leâ