CHAPITRE XXXVI
La journée de Pie IX.
Cet ouvrage serait incomplet sans quelques lignes consacrées à décrire la vie intime du Souverain-Pontife. Je laisse à une plume plus autorisée que la mienne la tâche de décrire “la journée de Pie IX.” Ecoutons M. Louis Veuillot : ne À
“La journée du Pape commence à six ieures, Aussitôt habillé, il fait une visite au Saint-Sacrement, et se prépare à célébrer la sainte messe. Il entend une seconde messe, en action de grâces, dite par un prêtre de sa maison, Il donne ensuite audience au cardinal secrétaire d’Etat pour les affaire publiques et au majordome pour celles du palais. Il lit les nombreuses lettres qui lui sont adressées et les remet à un secrétaire avec ses instructions, Pendant ce travail du matin, il fait une légère collation, un peu de pain, un mélange de chocalat et de café, un verre d'eau. A dix heures, commencent les audiences proprement dites ; elles durent ordinairement jusqu au diner, à deux heures. Ce dîner est d’une simplicité extrême, Au vatican, le Pape mange toujours seul. La dépense de sa table est d’un écu (5 fr. 35c.) par jour. A trois heures, il monte en voiture ct se fait ordinairement. conduire hors des portes (1) où il prend un peu d'exercice. Parfois il va visiter un monastère, consoler par sa présence les saintes recluses auxquellés il demande de prier pour lui, spécialement lorsqu'il sent davantage le besoin d’être éclairé. Il ne décide rien de grave sans avoir fait beaucoup prier. Sa promenade est un temps de réflexion aussi bien que de récréation. Entre cinq et six heures, il est de retour, | les audiences recommencent. Elles se prolongent jusqu’à neuf et dix heures de la nuit, souvent plus loin.
‘“ Alors le Pape récite son office, prie encore, et, se retirant dans une humble chambre carrelée, sans feu, sans meublés, va enfin prendre son repos. Son repos ! il a travaillé, consolé, rassuré tout le jour: plus d’une fois on l’a entendu prier et gémir le reste de la nuit... Outre les audiences dites extra-
(19 Ce récit de M. Veuillot a été écrit avant l’occupation de Rome par le gouvernement peans Comme on le sait, à partir du 20 se ptembre 1870, Pie IX n'a pas quitté le Vatican. Durant les dernières sept années de sa vié, l'auguste captif a dû se contenter d'une promenade dans les gal-ries ou dans Jes jardins de sa prison.
ordinaires (qui deviennent hatituelles et quotidiennes), un jour de chaque semaine est assigné pour une classe déterminée d’affaires qui réclament l'attention continuelle du Souverain- Pontife. Dans le courant du mois et même de la semaine, tous les services généraux de l'Eglise et tous les services parti- culiers de l’Etat”sont inspectés et dirigés. ”?
Un autre écrivain (r) nous fait le portrait suivant de Pie IX :
“ On a fait à Rome et à Paris beaucoup de portraits ou de À photographies de Pie IX ; la plupart sont restées au-dessous de | la vérité. Ily a dans le front large et élevé de Pie IX, dans la |
vivacité et l'extrême bienveillance de son regard, dans son abord plein d’une sérénité douce et ferme que le malheur a pu assombrir, mais non pas faire disparaître, dans l'expression fine et intelligente de sa bouche, dans son sourire qui captive, dans toute sa personne enfin, il y a, je ne sais quel charme mystérieux qui fait le désespoir des artistes, et que le mécanisme photographique ne saurait rendre.
“ La taille de Pie IX est un peu au-dessus de la moyenne ; |
elle s’est épaissie et légèrement courbée depuis quelques années. Il a la tête vaste et carrée, le front large, les cheveux tout biancs, mais encore touffus (2), le teint d’une grande transparence et coloré au pomettes, les lèvres vermeilles et un peu grosses, les yeux noirs, vifs, profonds, d’une douceur extrême et illuminant toute la figure
“ Sa voix est douce et sonore ; elle a, dans la conversation,
une harmonie qui enchante ; mais quand elle s’anime elle prend |
une force que peu d’autres sauraient atteindre. Elle est assuré-
ment une des plus belles de Rome, et c'était une des merveilles k des grandes cérémonies de la semaine Sainte, lorsque, au temps de:sa liberté, on l’entendait résonner sous les voûtes de Saint- k Pierre, ou lorsque le jour de Pâques, dans les solennels accents |
de la bénédiction wrbr et orbr, elle traversait la place Saint-Pierre et pénétrait jusqu’au delà du grand obélisque.”
‘“ La foi, raconte M. Veuillot, est le trait dominant de cette physionomie où se réunissent toutes les beautés morales. Un prélat de la cour romaine qui a le bonheur d’approcher le Saint- Père depuis longtemps disait : ‘ Il est doué d’une toi absolue. On ne peut rien imaginer au-delà de cette plénitude ; il n’y a point d'ombre, point de limite, point d’ébranlement possible.
C'est le roc, c’est absolu !”’.., La bonté, c’est le fond de cette âme |
() Valefrandhe, (2) Ceci a été écrit en 1876.
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magnanime. Elle est bonne, sereine, et, ce qui peut surprendre, elle est enjouée. Mais ne faudrait-il pas s'étonner au contraire que tant d'application au bien, une foi si'vive, une charité si pressante et une si continuelle assistance de Dieu dans la permanence des périls, ne fussent pas récompensés par ce don de la tranquillité intérieure d’où rayonne doucement la sainte joie? Sa gravité est aisément souriante, aisément attendrie. Il parle des hommes sans amertume, évitant autant qu'il le peut de nommer ses ennemis. Lorsqu'il se défend contre eux, il y a dela compassion dans son langage. Au fond de l'acte mauvais, 1l voit la terrible responsabilité du pêcheur ; on sent qu’il voudra absoudre,”