ŒUVRES
Et Julie termine ainsi sa longue lettre.
Je vous dirai plus: tout est changé entre nous; il faut nécessairement que votre cœur change. Julie de Wolmar n'est plus votre ancienne Julie; la révolution de vos senti- 5 ments pour elle est inévitable, et il ne vous reste que le choix de faire honneur de ce changement au vice ou à la vertu . . . Xe vaut-il pas mieux épurer un sentiment si cher peur le rendre durable? Ne vaut-il pas mieux en conserver au moins ce qui peut s'accorder avec l'innocence? N'est-ce pas
to conserver tout ce qu'il eut de plus charmant? Oui, mon bon et digne ami, pour nous aimer toujours il faut renoncer l'un à l'autre. Oublions tout le reste, et soyez l'amant de mon âme. Cette idée est si douce qu'elle console de tout . . .
15 Nous étions trop unis vous et moi pour qu'en changeant d'espèce notre union se détruise. Si vous perdez une tendre amante, vous gagnez une fidèle amie; et, quoi que nous en ayons pu dire durant nos illusions, je doute que ce changement vous soit désavantageux. Tirez-en le même parti que
20 moi, je vous en conjure, pour devenir meilleur et plus sage, et pour épurer par des mœurs chrétiennes les leçons de la philosophie. Je ne serai jamais heureuse que vous ne soyez heureux aussi, et je sens plus que jamais qu'il n'y a point de bonheur sans la vertu. Si vous m'aimez véritablement,
25 donnez-moi la douce consolation de voir que nos cœurs ne s'accordent pas moins dans leur retour au bien qu'ils s'accordèrent dans leur égarement . . .
Le Bonheur de Julie
La lettre suivante est écrite en réponse à celle de Saint-Preux
qui vient d'apprendre la nouvelle du mariage de Julie. Si l'on
30 compte environ une semaine pour le courrier de Vevey à Paris, et
autant en sens inverse, Julie n'a pas pu avoir été mariée bieo
longtemps lorsqu'elle exprime ces sentiments.