Quatrième Partie Le Revoir
Par la protection de Lord Bomston, Saint-Preux s'embarque à Plymouth comme ingénieur, sur un des cinq vaisseaux de l'escadre 15 de l'amiral Anson, lequel partait pour faire le tour du monde. Il revient après quatre ans — cinq ans après le mariage de Julie. Entre temps Claire d'Orbe, la cousine de Julie est devenue veuve; elle viendra avec sa fillette (Henriette) demeurer auprès de Julie et de Wolmar qui ont deux enfants (celui appelé « Mali », parce 20 qu'il est destiné à devenir le « mari » d'Henriette, et IMarcellin). Saint-Preux doit accompagner son bienfaiteur, Lord Bomston, en Italie. Il part seul d'avance, et s'arrêtera à Clarens pour revoir Julie. Saint-Preux est aussi passionné, émotionnel et romanesque en amitié qu'il l'avait été en amour. De fait, c'est 25 peut-être toujours de l'amour.
lettre VI. — DE saint-preux a mylord Edouard
Je me lève au milieu de la nuit pour vous écrire. Je ne saurais trouver un moment de repos. IVIon cœur agité, transporté, ne peut se contenir au dedans de moi; il a besoin de s'épancher. Vous qui l'avez si souvent garanti du déses- 30 poir, soyez le cher dépositaire des premiers plaisirs qu'il ait goûtés depuis si longtemps.
l6o VIE ET ŒUVRES
Je l'ai vue, mylord! mes yeux Font vue! J'ai entendu sa voix; ses mains ont touché les miennes; elle m'a reconnu; elle a marqué de la joie à me voir; elle m'a appelé son amij son cher ami; elle m'a reçu dans sa maison; plus heureux
5 que je ne fus de ma vie, je loge avec elle sous un même toit, et maintenant que je vous écris je suis à trente pas d'elle.
Mes idées sont trop vives pour se succéder; elles se présentent toutes ensemble; elles se nuisent mutuellement. Je vais m'arrêter et reprendre haleine pour tâcher de mettre
lo quelque ordre dans mon récit.
Il ne faut pas vous dire que, durant toute la route, je n'étais occupé que de l'objet de mon voyage; mais une chose à remarquer, c'est que je commençai de voir sous un autre point de vue ce même objet qui n'était jamais sorti de mon
15 cœur. Jusque-là je m'étais toujours rappelé Julie brillante comme autrefois des charmes de sa première jeunesse; j'avais toujours vu ses beaux yeux animés du feu qu'elle m'inspirait; ses traits chéris n'offraient à mes regards que des garants de mon bonheur; son amour et le mien se mêlaient
20 tellement avec sa figure, que je ne pouvais les en séparer, ^laintenant j'allais voir JuUe mariée, Julie mère, Julie indifférente. Je m'inquiétais des changements que huit ans d'intervalle avaient pu faire à sa beauté. Elle avait eu la petite vérole; elle s'en trouvait changée: à quel peint le
25 pouvait-elle être? Mon imagination me refusait opiniâtrement des taches sur ce charmant visage; et sitôt que j'en voyais un marqué de petite vérole, ce n'était plus celui de Julie. Je pensais encore à l'entrevue que nous allions avoir, à la réception qu'elle m'allait faire. Ce premier abord se
30 présentait à mon esprit sous mille tableaux différents, et ce moment qui devait passer si vite revenait pour moi mille fois le jour.
Quand j'aperçus la cime des monts, le cœur me battit fortement, en me disant, elle est là. La même chose venait
35 de m'arriver en mer à la vue des côtes d'Europe. La même
LA NOUVELLE HELOÏSE l6l
chose m'était arrivée autrefois à Meillerie en découvrant la maison du baron d'Etange. Le monde n'est jamais divisé pour moi qu'en deux régions; celle où elle est, et celle où elle n'est pas. La première s'étend quand je m'éloigne, et se resserre à mesure que j'approche, comme un lieu où je ne s dois jamais arriver. Elle est à présent bornée aux murs de sa chambre. Hélas! ce lieu seul est habité; tout le reste de l'univers est vide.
Plus j'approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L'instant où des hauteurs du Jura je découvris le lac de lo Genève fut un instant d'extase et de ravissement. La vue de mon pays, de ce pays si chéri, où des torrents de plaisirs avaient inondé mon cœur; l'air des Alpes si salutaire et si pur; le doux air de la patrie, plus suave que les parfums de l'Orient; cette terre riche et fertile, ce paysage unique, le 15 plus beau dont l'œil humain fut jamais frappé; ce séjour charmant auquel je n'avais rien trouvé d'égal dans le tour du monde, l'aspect d'un peuple heureux et libre, la douceur de la saison, la sérénité du climat, mille souvenirs délicieux qui réveillaient tous les sentiments que j'avais goûtés: tout 20 cela me jetait dans des transports que je ne puis décrire, et semblait me rendre à la fois la jouissance de ma vie entière.
En descendant vers la côte je sentis une impression nouvelle dont je n'avais aucune idée; c'était un certain mouvement 25 d'effroi qui me resserrait le cœur et me troublait malgré moi. Cet effroi, dont je ne pouvais démêler la cause, croissait à mesure que j'approchais de la ville: il ralentissait mon empressement d'arriver, et fit enfin de tels progrès, que je m'inquiétais autant de ma diligence que j'avais fait jusque- 30 là de ma lenteur. En entrant à Vevey, la sensation que j'éprouvai ne fut rien moins qu'agréable: je fus saisi d'une violente palpitation qui m'empêchait de respirer; je parlais d'une voix altérée et tremblante. J'eus peine à me faire entendre en demandant M. de Wolmar; car je n'osai jamais 35
l62 VIE ET ŒUVRES
nommer sa femme. On me dit qu'il demeurait à Clarens.^ Cette nouvelle m'ôta de dessus la poitrine un poids de cinq cents livres; et, prenant les deux lieues qui me restaient à faire pour un répit, je me réjouis de ce qui m'eût désolé dans 5 un autre temps; mais j'appris avec un vrai chagrin que madame d'Orbe était à Lausanne. J'entrai dans une auberge pour reprendre les forces qui me manquaient: il me fut impossible d'avaler un seul morceau; je suffoquais en buvant, et ne pouvais vider un verre qu'à plusieurs reprises. Ma
lo terreur redoubla quand je vis mettre les chevaux pour repartir. Je crois que j'aurais donné tout au monde pour voir briser une roue en chemin. Je ne voyais plus Julie; mon imagination troublée ne me présentait que des objets confus; mon âme était dans un tumulte universel. Je
15 connaissais la douleur et le désespoir; je les aurais préférés à cet horrible état. Enfin je puis dire n'avoir de ma vie éprouvé d'agitation plus cruelle que celle où je me trouvai durant ce court trajet, et je suis convaincu que je ne l'aurais pu supporter une journée entière.
20 En arrivant, je fis arrêter à la grille; et, me sentant hors d'état de faire un pas, j'envoyai le postillon dire qu'un étranger demandait à parler à M. de Wolmar. Il était à la promenade avec sa femme. On les avertit, et ils vinrent par un autre côté, tandis que, les yeux fichés sur l'avenue,
25 j'attendais dans des transes mortelles d'y voir paraître quelqu'un.
A peine Julie m'eut-elle aperçu qu'elle me reconnut. A l'instant me voir, s'écrier, courir, s'élancer dans mes bras, ne fut pour elle qu'une même chose. A ce son de voix je me
30 sens tressaillir; je me retourne, je la vois, je la sens. O mylord! ô mon ami ... je ne puis parler . . . Adieu crainte;
1 Le baron d'Étange avait, on s'en souvient, deux habitations, l'une à Vevey, la « maison de ville », l'autre deux lieues plus loin sur les hauteurs de Clarens, la « maison de campagne », C'est celle-ci que Julie habitait avec M. de Wolmar.
adieu terreur, effroi, respect humain. Son regard, son cri, son geste, me rendent en un moment la confiance, le courage, et les forces. Je puise dans ses bras la chaleur et la vie; je pétille de joie en la serrant dans les miens. Un transport sacré nous tient dans un long silence étroitement embrassés, 5 et ce n'est qu'après un si doux saisissement que nos voix commencent à se confondre et nos yeux à mêler leurs pleurs. M. de Wolmar était là; je le savais, je le voyais: mais qu'aurais-je pu voir? Non, quand l'univers entier se fût réuni contre moi, quand l'appareil des tourments m'eût envi- 10 ronné, je n'aurais pas dérobé mon cœur à la moindre de ces caresses, tendres prémices d'une amitié pure et sainte que nous emporterons dans le ciel!
Cette première impétuosité suspendue, madame de Wolmar me prit par la main, et, se retournant vers son mari, lui dit 15 avec une certaine grâce d'innocence et de candeur dont je me sentis pénétré: Quoiqu'il soit mon ancien ami, je ne vous le présente pas, je le reçois de vous, et ce n'est qu'honoré de votre amitié qu'il aura désormais la mienne. Si les nouveaux amis ont moins d'ardeur que les anciens, me dit-il en m'em- 20 brassant, ils seront anciens à leur tour, et ne céderont point aux autres. Je reçus ses embrassements, mais mon cœur venait de s'épuiser, et je ne fis que les recevoir.
Après cette courte scène, j'obser\^ai du coin de l'œil qu'on avait détaché ma malle et remisé ma chaise. Julie me prit 25 sous le bras, et je m'avançai avec eux vers la maison, presque oppressé d'aise de voir qu'on y prenait possession de moi.
Ce fut alors qu'en contemplant plus paisiblement ce visage adoré, que j'avais cru trouver enlaidi, je vis avec une surprise amère et douce qu'elle était réellement plus belle et plus 30 brillante que jamais. Ses traits charmants se sont mieux formés encore; elle a pris un peu plus d'embonpoint qui n'a fait qu'ajouter à son éblc>uissante blancheur. La petite vérole n'a laissé sur ses joues que quelques légères traces presque imperceptibles. Au lieu de cette pudeur souffrante 35
qui lui faisait autrefois sans cesse baisser les yeux, on voit la sécurité de la vertu s'allier dans son chaste regard à la douceur et à la sensibilité; sa contenance, non moins modeste, est moins timide; un air plus libre et des grâces plus franches 5 ont succédé à ces manières contraintes, mêlées de tendresse et de honte; et si le sentiment de sa faute la rendait alors plus touchante, celui de sa pureté la rend aujourd'hui plus céleste.
A peine étions-nous dans le salon qu'elle disparut, et rentra
lo le moment d'après. Elle n'était pas seule. Qui pensezvous qu'elle amenait avec elle? Mylord, c'étaient ses enfants! ses deux enfants plus beaux que le jour, et portant déjà sur leur physionomie enfantine le charme et l'attrait de leur mère! Que devins-je à cet aspect? cela ne peut ni se
15 dire ni se comprendre; il faut le sentir. Mille mouvements contraires m'assaillirent à la fois; mille cruels et délicieux souvenirs vinrent partager mon cœur. 0 spectacle ! ô regrets ! Je me sentais déchirer de douleur et transporter de joie. Je voyais, pour ainsi dire, multiplier celle qui me fut si chère.
20 Hélas ! je voyais au même instant la trop vive preuve qu'elle ne m'était plus rien, et mes pertes semblaient se multiplier avec elle.
Elle me les amena par la main. Tenez, me dit-elle d'un ton qui me perça l'âme, voilà les enfants de votre amie: ils
25 seront vos amis un jour; soyez le leur dès aujourd'hui. Aussitôt ces deux petites créatures s'empressèrent autour de moi, me prirent les mains, et, m 'accablant de leurs innocentes caresses, tournèrent vers l'attendrissement toute mon émotion. Je les pris dans mes bras l'un et l'autre; et les pressant
30 contre ce cœur agité: Chers et aimables enfants, dis-je avec un soupir, vous avez à remplir une grande tâche. Puissiezvous ressembler à ceux de qui vous tenez la vie; puissiezvous imiter leurs vertus, et faire un jour par les vôtres la consolation de leurs amis infortunés! Madame de Wolmar
35 enchantée me sauta au cou une seconde fois, et semblait me
vouloir payer par ses caresses de celles c^ue je faisais à ses deux fils. IVIais quelle différence du premier embrassement à celui-là! Je l'éprouvai avec surprise. C'était une mère de famille que j'embrassais; je la voyais environnée de son époux et de ses enfants; ce cortège m'en imposait. Je trou- 5 vais sur son visage un air de dignité qui ne m'avait pas frappé d'abord; je me sentais forcé de lui porter une nouvelle sorte de respect; sa familiarité m'était presque à charge; quelque belle qu'elle me parût, j'aurais baisé le bord de sa robe de meilleur cœur que sa joue: dès cet instant, en un mot, je 10 connus qu'elle ou moi n'étions plus les mêmes, et je commençai tout de bon à bien augurer de moi.
Comment Wolmar et Julie ont organisé la Vie heureuse, conforme à la Nature et à la Raison
Sentimentalement, Saint-Preux raconte le bonheur domestique de Julie, opposant la vie de la campagne à la vie artificielle des grandes villes^ 15