LETTRE III. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD
. . . Après six jours perdus aux entretiens frivoles des gens 25 indifférents, nous avons passé aujourd'hui une matinée à l'anglaise, réunis et dans le silence, goûtant à la fois le plaisir d'être ensemble et la douceur du recueillement. Que les délices de cet état sont connues de peu de gens! Je n'ai vu personne en France en avoir la moindre idée. La con- 30
versation des amis ne tarit jamais, disent-ils. Il est vrai, la langue fournit un babil facile aux attachements médiocres, mais l'amitié, mylord, Tamitié! Sentiment vif et céleste, quels discours sont dignes de toi? quelle langue ose être ton 5 interprète? Jamais ce qu'on dit à son ami peut-il valoir ce qu'on sent à ses côtés? IMon Dieu! qu'une main serrée, qu'un regard animé, qu'une étreinte contre la poitrine, que le soupir qui la suit, disent de choses! et que le premier mot qu'on prononce est froid après tout cela ! . . .
lo II est sûr que cet état de contemplation fait un des grands charmes des hommes sensibles. Mais j'ai toujours trouvé que les importuns empêchaient de le goûter, et que les amis ont besoin d'être sans témoin pour pouvoir ne se rien dire qu'à leur aise. On veut être recueillis, pour ainsi dire, l'un
15 dans l'autre: les moindres distractions sont désolantes, la moindre contrainte est insupportable. Si quelquefois le cœur porte un mot à la bouche, il est si doux de pouvoir le prononcer sans gêne ! Il semble qu'on n'ose penser librement ce qu'on n'ose dire de même; il semble que la présence d'un
20 seul étranger retienne le sentiment et comprime des âmes qui s'entendraient si bien sans lui.
Deux heures se sont ainsi écoulées entre nous dans cette immobilité d'extase, plus douce mille fois que le froid repos des dieux d'Épicure. Après le déjeuner, les enfants sont
25 entrés comme à l'ordinaire dans la chambre de leur mère; mais au lieu d'aller ensuite s'enfermer avec eux dans le gynécée selon sa coutume, pour nous dédommager en quelque sorte du temps perdu sans nous voir, elle les a fait rester avec elle, et nous ne nous sommes point quittés jusqu'au dîner. Hen-
30 riette, qui commence à savoir tenir l'aiguille, travaillait assise devant la Fanchon, qui faisait de la dentelle, et dont l'oreiller posait sur le dossier de sa petite chaise. Les deux garçons feuilletaient sur une table un recueil d'images dont l'aîné expliquait les sujets au cadet. Quand il se trompait,
35 Henriette attentive, et qui sait le recueil par cœur, avait
soin de le corriger. Souvent, feignant d'ignorer à quelle estampe ils étaient, elle en tirait un prétexte de se lever, d aller et venir de sa chaise à la table et de la table à sa chaise. Ces promenades ne lui déplaisaient pas, et lui attiraient toujours quelque agacerie de la part du petit mali,^ quel- 5 quefois même il s'y joignait un baiser que sa bouche enfantine sait mal appliquer encore, mais dont Henriette, déjà plus savante, lui épargne volontiers la façon. Pendant ces petites leçons, qui se prenaient et se donnaient sans beaucoup de soin, mais aussi sans la moindre gêne, le cadet comp- 10 tait furtivement des onchets^ de buis qu'il avait cachés sous le livre.
Madame de Wolmar brodait près de la fenêtre vis-à-vis des enfants; nous étions, son mari et moi, encore autour de la table à thé, lisant la gazette, à laquelle elle prêtait assez 15 peu d'attention. Mais à l'article de la maladie du roi de France et de l'attachement singulier de son peuple, qui n'eut jamais d'égal que celui des Romains pour Germanicus,^ elle a fait quelques réflexions sur le bon naturel de cette nation douce et bienveillante, que toutes haïssent et qui n'en hait 20 aucune, ajoutant qu'elle n'enviait du rang suprême que le plaisir de s'y faire aimer. N'enviez rien, lui a dit son mari d'un ton qu'il m'eût dû laisser prendre; il y a longtemps que nous sommes tous vos sujets. A ce mot son ouvrage est tombé de ses mains; elle a tourné la tête, et jeté sur son 25 digne époux un regard si touchant, si tendre, que j'en ai tressailli moi-même. Elle n'a rien dit: qu'eût-elle dit qui valût ce regard? Nos yeux se sont aussi rencontrés. J'ai
1 Voir Note d'introduction au morceau ci-dessus: « Le revoir».
2 Jeu des oncheis ou jonchets: On jette pêle-mêle sur une table des fiches longues et menues, et le jeu consiste à enlever adroitement avec un crochet, le plus de fiches possibles sans en déranger aucune autre.
3 Germanicus, général romain du i^^ siècle avant J.-C, vécut sous Néron et Tibère; ce dernier s'alarma de sa popularité et trouva un prétexte pour l'envoyer en orient; il y mourut mystérieusement, peut-être empoisonné par les agents de Tibère.
senti, à la manière dont son mari m'a serré la main, que la même émotion nous gagnait tous trois, et que la douce influence de cette âme expansive agissait autour d'elle et triomphait de l'insensibilité même.
S C'est dans ces dispositions qu'a commencé le silence dont je vous parlais: vous pouvez juger qu'il n'était pas de froideur et d'ennui. Il n'était interrompu que par le petit manège des enfants; encore, aussitôt que nous avons cessé de parler, ont-ils modéré par imitation leur caquet, comme craignant de
lo troubler le recueillement universel. C'est la petite surintendante qui la première s'est mise à baisser la voix, à faire signe aux autres, à courir sur la pointe du pied; et leurs jeux sont devenus d'autant plus amusants que cette légère contrainte y ajoutait un nouvel intérêt. Ce spectacle,
15 qui semblait être mis sous nos yeux pour prolonger notre attendrissement, a produit son effet naturel.
Ammutiscon le lingue, e parlan l'aime.!
Que de choses se sont dites sans ouvrir la bouche! que d'ardents sentiments se sont communiqués sans la froide entremise de la parole! insensiblement Julie s'est laissé ab- 20 sorber à celui qui dominait tous les autres. Ses yeux se sont tout à fait fixés sur ses trois enfants; et son cœur, ravi dans une si délicieuse extase, animait son charmant visage de tout ce que la tendresse maternelle eut jamais de plus touchant . . .
Les Vendanges 2
25 La récolte du raisin est encore aujourd'hui une occasion annuelle de grandes réjouissances dans les vignobles de la Suisse française.
1 Les langues se taisent, mais les cœurs parlent. (Marini.)
2 Rousseau discute la question de l'alcoholisme dans la Lettre sur les Spectacles. Le vin, présent de la nature, lui paraît bienfaisant: « Toute intempérance est vicieuse, et surtout celle qui nous ôte la plus noble de nos facultés. L'excès du vin dégrade l'homme, aliène au moins sa raison pour un temps et l'abrutit à la longue. Mais enfin le goût du vin n'est
Rousseau n'a pas manqué de parler de cette fête populaire répondant si bien aux idées exprimées par lui dans la Lettre sur les Spectacles.