‹ Vie et œuvres de J.J. Rousseau, avec des notes explicativesChapitre 9 sur 46 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

On a souvent dit de Rousseau qu'il était le père de l'individualisme moderne, et qu'il avait « introduit le Moi en littérature. » Il doit cette formule surtout à son livre des Confessions.

Nous empruntons la plupart des extraits suivants à cet ouvrage.

Les Confessions ne sont pas terminées ; elles devaient comprendre 5 trois parties, et nous n'en avons que deux, allant jusqu'à l'année 1765. Comme Rousseau y parlait de beaucoup de personnes vivantes avec autant de franchise que de lui-même, il avait arrangé que le livre serait publié en 1800. Mais ses sévères recommandations ne furent pas observées. La première partie des Confessions 10 parut en 1782 à Genève. La deuxième en 1788 à Genève aussi.

Il les commença pendant son exil en Suisse (1762) à l'instigation de son imprimeur Rey et avec l'idée de donner le portrait d'un homme dans « toute la vérité de la nature », — du seul homme qu'il fût sûr de connaître, c'est-à-dire lui-même. Puis, sous iS l'impression de pénibles persécutions pour ses opinions philosophiques, il récrivit après son arrivée en Angleterre (le 11 janv. 1766) — avec cette préoccupation de confondre ses ennemis — l'enfance et la jeunesse déjà rédigées; et il ajouta après son retour en France (le 2 1 mai 1 767) , la deuxième partie concernant l'âge mûr. 20 Il alla ensuite à Paris (1770), organisa dans des salons d'amis, des lectures de ces Mémoires justificatifs. Ces lectures semblent avoir été interdites après quelque temps par la police, sur la demande de Madame d'Épinay, qui avait joué un rôle important dans la vie de Rousseau et dont Rousseau parlait. Cette préoccupation 25 de justification n'altéra point le charme du récit, surtout pas dans la première partie; mais elle expHque la très fameuse Préface.

Préface des Confessions

Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et qui n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la' nature; et cet homme, ce sera moi.^ 5 Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté,

lo c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.

Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement: Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le

15 mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon; et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais

20 être faux. Je me suis montré tel que je fus; méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été: j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même, Être éternel. Rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils

25 gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères.

1 Rousseau avait expliqué dans une Préface aitx Confessions qu'il ne publia pas en quoi ses Confessions différaient d'autres autobiographies antérieures à la sienne. Chez Montaigne il voyait un « faux sincère qui veut tromper en disant vrai », car il ne parle que de ses « défauts aimables » ; chez Cardan, il ne voit qu'un homme « vain et plein d'extravagance . . . dont on ne peut tirer aucune instruction ». (Cf. Annales J.-J. Rousseau, IV.) Quant aux Confessions de Saint-Augustin, elles sont faussées par la théorie de la corruption, ou méchanceté naturelle de l'homme qui sert de point de départ au grand théologien.

Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose: Je fus meilleur que cet homme-là.

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