‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 36 sur 68 · LETTRE XI. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD · texte numérisé non relu

LETTRE XI. — DE SAINT-PREUX A MYLORD EDOUARD

. . . Après avoir admiré l'effet de la vigilance et des soins 5 de la plus respectable mère de famille dans l'ordre de sa maison, j'ai vu celui de ses récréations dans un lieu retiré dont elle fait sa promenade favorite, et qu'elle appelle son Elysée.

Il y avait plusieurs jours que j'entendais parler de cet Elysée dont on me faisait une espèce de mystère. Enfin, hier après ia dîner, l'extrême chaleur rendant le dehors et le dedans de la maison presque également insupportables, M. de Wolmar proposa à sa femme de se donner congé cette après-midi; et, au lieu de se retirer comme à l'ordinaire dans la chambre de ses enfants jusque vers le soir, de venir avec nous respirer 15 dans le verger; elle y consentit, et nous nous y rendîmes ensemble.

Ce lieu, quoique tout proche de la maison, est tellement caché par l'allée couverte qui l'en sépare, qu'on ne l'aperçoit de nulle part. L'épais feuillage qui l'environne ne permet 20 point à l'œil d'y pénétrer, et il est toujours soigneusement fermé à la clef. A peine fus-je au-dedans, que, la porte étant masquée par des aunes et des coudriers qui ne laissent que deux étroits passages sur les côtés, je ne vis plus en me retournant par où j'étais entré; et, n'apercevant point de 25 porte, je me trouvai là comme tombé des nues.

En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d'une agréable sensation de fraîcheur que d'obscurs ombrages, une

1 Sur cette discussion, au XVIIIme siècle, touchant la supériorité des jardins artificiels et des jardins naturels ou anglais, voir D. Mornet, Le Sentiment de la Nature de J -J ' . Rousseau à Bernardin de Saint-Pirrre (1907), II, n, ch. 2.

174 vie m a

verdure animée et v ive, des fletu un

gazouillement d'eau courante, et le chant de milL lux, portèrent à mon imagination du moins autant qu'à mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, Le 5 plus solitaire de la nature, et il me semblait d'être le prei mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris, transporté d'un spectacle si peu prévu, je re.-tai un moment immobile, et m'écriai dans un enthousiasme involontaire: Oh! Tinian! 6 Juan-Fernandez ! ] Julie, le bout du monde

io est à votre porte! Beaucoup de gens le trouvent i< i iumme vous, dit-elle avec un sourire; mais vingt pas de plus les ramènent bien vite à Clarens: voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C'est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois et où vous vous battiez avec

15 ma cousine à coups de pêches. Vous savez que l'herbe y était assez aride, les arbres assez clair-semés, donnant assez peu d'ombre, et qu'il n'y avait point d'eau. Le voilà maintenant frais, vert, habillé, paré, fleuri, arrosé. Que pensezvous qu'il m'en a coûté pour le mettre dans l'état où il est ?

20 car il est bon de vous dire que j'en suis la surintendante, et que mon mari m'en laisse l'entière disposition. Ma foi, lui dis-je, il ne vous en a coûté que de la négligence. Ce lieu est charmant, il est vrai, mais agreste et abandonné; je n'y vois point de travail humain. Vous avez fermé la porte; l'eau

25 est venue je ne sais comment; la nature seule a fait tout le reste; et vous-même n'eussiez jamais su faire aussi bien qu'elle. Il est vrai, dit-elle, que la nature a tout fait, mais sous ma direction, et il n'y a rien là que je n'aie ordonné. Encore un coup, devinez. Premièrement, repris-je, je ne

30 comprends point comment avec de la peine et de l'argent on a pu suppléer au temps. Les arbres . . . Quant à cela, dit M. de YVolmar, vous remarquerez qu'il n'y en a pas beaucoup de fort grands, et ceux-là y étaient déjà. De plus, Julie a

1 îles désertes de la mer du Sud. célèbres dans le voyage de Famiral Anson. Voir ci-dessus, la première note à la lettre X.

commencé ceci longtemps avant son mariage et presque d'abord, après la mort de sa mère, qu'elle vint avec son père chercher ici la solitude. Eh bien ! dis-je, puisque vous voulez que tous ces massifs, ces grands berceaux, ces touffes pendantes, ces bosquets si bien ombragés, soient venus en sept ou 5 huit ans, et que l'art s'en soit mêlé, j'estime que, si dans une enceinte aussi vaste vous avez fait tout cela pour deux mille écus, vous avez bien économisé. Vous ne surfaites que de deux mille écus, dit-elle; il ne m'en a rien coûté. Comment, rien? Non, rien; à moins que vous ne comptiez une 10 douzaine de journées par an de mon jardinier, autant de deux ou trois de mes gens, et quelques-unes de M. de Wolmar lui-même, qui n'a pas dédaigné d'être quelquefois mon garçon jardinier. Je ne comprenais rien à cette énigme: mais Julie, qui jusque-là m'avait retenu, me dit en me laissant aller: 15 Avancez, et vous comprendrez. Adieu Tinian, adieu Juan- Fernandez, adieu tout l'enchantement! Dans un moment vous allez être de retour du bout du monde.

Je me mis à parcourir avec extase ce verger ainsi métamorphosé; et si je ne trouvai point de plantes exotiques et 20 de productions des Indes, je trouvai celles du pays disposées et réunies de manière à produire un effet plus riant et plus agréable.1 Le gazon verdoyant, mais court et serré, était mêlé de serpolet, de baume, de thym, de marjolaine, et d'autres herbes odorantes. On y voyait briller mille fleurs des 25 champs, parmi lesquelles l'œil en démêlait avec surprise quelques-unes de jardin, qui semblaient croître naturellement avec les autres. Je rencontrais de temps en temps des touffes obscures, impénétrables aux rayons du soleil, comme dans la plus épaisse forêt; ces touffes étaient formées des arbres 30 du bois le plus flexible, dont on avait fait recourber les branches, pendre en terre, et prendre racine, par un art semblable à ce que font naturellement les mangles en Améri-

1 Pour le passage suivant on se souviendra que Rousseau était ud botaniste passionné.

j 76 VII. 1.1 o ■ .

que. 1 >;m le lietu plu I et là.

ordre et sans lymétrie, des broussaillc de 1 de fram-

boisiers, d< cilles, des fourrés de lilas, de ooi etier, de sureau, de seringat, fie- genêt, de trifolium, qui paraient la 5 terre en lui donnant l'air d'être en friche. Je suivais des allées tortueuses et irrégulières bordées de ces h fleuris,

et couvertes de mille guirlandes de vigne de Judée, de vig vierge, de houblon, de liseron, de couleuvrée, de clématite, et d'autres plant* 5 de» el te espi 1 e, parmi lesquelles le < bèvre-

10 feuille et le jasmin daignaient se confondre. Ces guirlandes semblaient jetées négligemment d'un arbre à l'autre, comme j'en avais remarqué quelquefois dans le^ forêts, et formaient sur nous des espèces de draperies qui nous garantiraient du soleil, tandis que nous avions sous nos pieds un marcher doux.

15 commode et sec, sur une mousse fine, sans sable, sans herbe, et sans rejetons raboteux. Alors seulement je découvris, non sans surprise, que ces ombrages verts et touffus, qui m'en avaient tant imposé de loin, n'étaient formés que de ces plantes rampantes et parasites, qui, guidées le long des arbres,

20 environnaient leurs têtes du plus épais feuillage, et leurs pieds d'ombre et de fraîcheur. J'observai même qu'au moyen d'une industrie assez simple on avait fait prendre racine sur les troncs des arbres à plusieurs de ces plantes, de sorte qu'elles s'étendaient davantage en faisant moins de chemin.

25 Vous concevez bien que les fruits ne s'en trouvent pas mieux de toutes ces additions; mais dans ce lieu seul on a sacrifié l'utile à l'agréable, et dans le reste des terres on a pris un tel soin des plants et des arbres, qu'avec ce verger de moins la récolte en fruits ne laisse pas d'être plus forte qu'aupara-

30 vant. Si vous songez combien au fond d'un bois on est charmé quelquefois de voir un fruit sauvage et même de s'en rafraîchir, vous comprendrez le plaisir qu'on a de trouver dans ce désert artificiel des fruits excellents et mûrs, quoique clair-semés et de mauvaise mine; ce qui donne encore ie

35 plaisir de la recherche et du choix.

Toutes ces petites routes étaient bordées et traversées d'une eau limpide et claire, tantôt circulant parmi l'herbe et les fleurs en filets presque imperceptibles, tantôt en plus grands ruisseaux courant sur un gravier pur et marqueté qui rendait l'eau plus brillante. On voyait des sources 5 bouillonner et sortir de la terre, et quelquefois des canaux plus profonds dans lesquels l'eau calme et paisible réfléchissait à l'œil les objets. Je comprends à présent tout le reste, dis-je à Julie: mais ces eaux que je vois toutes parts . . . Elles viennent de là, reprit-elle en me montrant le côté où était la 10 terrasse de son jardin. C'est ce même ruisseau qui fournit à grands frais dans le parterre un jet d'eau dont personne ne se soucie. M. de Wolmar ne veut pas le détruire, par respect pour mon père qui l'a fait faire: mais avec quel plaisir nous venons tous les jours voir courir dans ce verger cette 15 eau dont nous n'approchons guère au jardin! le jet d'eau joue pour les étrangers, le ruisseau coule ici pour nous. Il est vrai que j'y ai réuni l'eau de la fontaine publique * qui se rendait dans le lac par le grand chemin, qu'elle dégradait au préjudice des passants et à pure perte pour tout le monde. 20 Elle faisait un coude au pied du verger entre deux rangs de saules; je les ai renfermés dans mon enceinte, et j'y conduis la même eau par d'autres routes.

Je vis alors qu'il n'avait été question que de faire serpenter ces eaux avec économie en les divisant et réunissant à propos 25 en épargnant la pente le plus qu'il était possible, pour pro-

1 Rousseau donne cette description des fontaines dans ces régions: « Ces fontaines qui sont élevées et taillées en obélisques ou en colonnes, et coulent par des tuyaux de fer dans de grands bassins, sont un des ornements de la Suisse. Il n'y a si chétif village qui n'en ait au moins deux ou trois; les maisons écartées ont presque chacune la sienne, et l'on en trouve même sur les chemins pour la commodité des passants, hommes et bestiaux. Je ne saurais exprimer combien l'aspect de toutes ces belles eaux coulantes est agréable au milieu des rochers et des bois durant les chaleurs; l'on est déjà rafraîchi par la vue, et l'on est tenté de boire sans avoir soif ». (Lettre à M. de Luxembourg. 28 janv. 1763.)

longer le i ircuil et m ménager le murmure de quelqui chutes, Une ( oui be de glai «l'un poui <• di

du lac et parsemée de i oquiilages formait le lit cl C< mêmes ru mt par intervalle quelque

5 larges tuiles recouvertes de ; «.-au du

sol, formaient à leur issue autant de sources artificielles. Quelques filets B'en élevaient par des siphons sur des lieux raboteux et bouillonnaient en retombant. Enfin la I

ainsi rafraîchie et humectée donnait sa le nouvelles

io fleurs et entretenait l'herbe toujours verdoyante et belle. Plus je parcourais cet agréable asile, plus je sentais augmenter la sensation délicieuse que j'avais éprouvée en v entrant: cependant la curiosité me tenait en haleine. J'étais plus empressé de voir les objets que d'examiner leurs impres-

15 sions, et j'aimais à me livrer à cette charmante contemplation sans prendre la peine de penser. Mais madame de Wolmar, me tirant de ma rêverie, me dit en me prenant sous le bras: Tout ce que vous voyez n'est que la nature végétale et inanimée; et, quoi qu'on puisse faire, elle laisse toujours

20 une idée de solitude qui attriste. Venez la voir animée et sensible, c'est là qu'à chaque instant du jour vous lui trouverez un attrait nouveau. Vous me prévenez, lui dis-je; j'entends un ramage bruyant et confus, et j'aperçois assez peu d'oiseaux: je comprends que vous avez une volière. Il est

25 vrai, dit-elle; approchons-en. Je n'osai dire encore ce que

je pensais de la volière; mais cette idée avait quelque chose

qui me déplaisait, et ne me semblait point assortie au reste.

Nous descendîmes par mille détours au bas du verger, où

je trouvai toute l'eau réunie en un joli ruisseau coulant douce-

30 ment entre deux rangs de vieux saules qu'on avait souvent ébranchés. Leurs têtes creuses et demi-chauves formaient des espèces de vases d'où sortaient, par l'adresse dont j'ai parlé, des touffes de chèvrefeuille, dont une partie s'entrelaçait autour des branches, et l'autre tombait avec grâce le

35 long du ruisseau. Presque à l'extrémité de l'enceinte était

un petit bassin bordé d'herbes, de joncs, de roseaux, servant d'abreuvoir à la volière, et dernière station de cette eau si précieuse et si bien ménagée.

Au delà de ce bassin était un terre-plein terminé dans l'angle de l'enclos par un monticule garni d'une multitude $ d'arbrisseaux de toute espèce; les plus petits vers le haut et toujours croissant en grandeur à mesure que le sol s'abaissait; ce qui rendait le plan des têtes presque horizontal, ou montrait au moins qu'un jour il le devait être. Sur le devant étaient une douzaine d'arbres jeunes encore, mais faits pour 10 devenir fort grands, tels que le hêtre, l'orme, le frêne, l'acacia. C'étaient les bocages de ce coteau qui servaient d'asile à cette multitude d'oiseaux dont j'avais entendu de loin le ramage; et c'était à l'ombre de ce feuillage comme sous un grand parasol qu'on les voyait voltiger, courir, chanter, 15 s'agacer, se battre comme s'ils ne nous avaient pas aperçus. Ils s'enfuirent si peu à notre approche, que, selon l'idée dont j'étais prévenu, je les crus d'abord enfermés par un grillage; mais lorsque nous fûmes arrivés au bord du bassin, j'en vis plusieurs descendre et s'approcher de nous sur une espèce 20 de courte allée qui séparait en deux le terre-plein et communiquait du bassin à la volière. M. de Wolmar, faisant le tour du bassin, sema sur l'allée deux ou trois poignées de grains mélangés qu'il avait dans sa poche; et, quand il se fut retiré, les oiseaux accoururent et se mirent à manger 25 comme des poules, d'un air si familier que je vis bien qu'ils étaient faits à ce manège. Cela est charmant! m'écriai-je. Ce mot de volière m'avait surpris de votre part; mais je l'entends maintenant: je vois que vous voulez des hôtes et non pas des prisonniers. Qu'appelez- vous des hôtes? 30 répondit Julie: c'est nous qui sommes les leurs; ils sont ici les maîtres, et nous leur payons tribut pour en être soufferts quelquefois. Fort bien, repris-je; mais comment ces maîtres-là se sont-ils emparés de ce lieu? le moyen d'y rassembler tant d'habitants volontaires? je n'ai pas ouï dire 35

I <So VIE ET a

qu'on .m jamai rien tenté de pareil; el je n'aurais point < m qu'on y put rén la preu mes

yeux.

La patience el le temps, 'lit M. de Wolmar, oui ta.il 5 mirac le. ( !e sont des expédient - don! b s'avisenl guère dans leurs plaisirs. Toujours pressés de jouir, la force et L'argent sont les seuls ; qu'ils con-

naissent : ils ont des oiseaux dans des tant par mois. Si jamai- des valets approchaient d<

10 lieu, vous en verriez bientôt les oiseaux disparaître; et s'ils y sont à présent en grand nombre, i 'est qu'il y en a toujours eu. On ne les fait pas venir quand il n'y en a point: ma est aisé, quand il y en a, d'en attirer davantage en prévenant tous leurs besoins, en ne les effrayant jamais, en leur laissant

15 faire leur couvée en sûreté et ne dénichant point les petits; car alors ceux qui s'y trouvent restent, et ceux qui surviennent restent encore. Ce bocage existait, quoiqu'il fût séparé du verger; Julie n'a fait que l'y renfermer par une haie vive, ôter celle qui l'en séparait, l'agrandir, et l'orner de nouveaux

20 plants. Vous voyez, à droite et à gauche de l'allée qui y conduit, deux espaces remplis d'un mélange confus d'herbes, de pailles et de toutes sortes de plantes. Elle y fait semer chaque année du blé, du mil, du tournesol, du chenevis, des pesettes, généralement de tous les grains que les oiseaux

25 aiment, et l'on n'en moissonne rien. Outre cela, presque tous les jours, été et hiver, elle ou moi leur apportons à manger; et quand nous y manquons, la Fanchon l y supplée d'ordinaire. Ils ont l'eau à quatre pas, comme vous voyez. Madame de Wolmar pousse l'attention jusqu'à les pourvoir

30 tous les printemps de petits tas de crin, de paille, de laine. de mousse, et d'autres matières propres à faire des nids. Avec le voisinage des matériaux, l'abondance des vivres et le grand soin qu'on prend d'écarter tous les ennemis, l'éternelle tranquillité dont ils jouissent les porte à pondre en un 1 Une servante très dévouée à Julie et à la famille de celle-ci.

LA NOUVELLE HELOÏSE l8l

lieu commode où rien ne leur manque, où personne ne les trouble. Voilà comment la patrie des pères est encore celle des enfants, et comment la peuplade se soutient et se multiplie . .

En considérant tout cela, je trouvais assez bizarre qu'on 5 prît tant de peine pour se cacher celle qu'on avait prise; n'aurait-il pas mieux valu n'en point prendre? Malgré tout ce qu'on vous a dit, me répondit Julie, vous jugez du travail par l'effet, et vous vous trompez. Tout ce que vous voyez sont des plantes sauvages ou robustes qu'il suffit de 10 mettre en terre, et qui viennent ensuite d'elles-mêmes. D'ailleurs, la nature semble vouloir dérober aux yeux des hommes ses vrais attraits, auxquels ils sont trop peu sensibles, et qu'ils défigurent quand ils sont à leur portée: elle fuit les lieux fréquentés; c'est au sommet des montagnes, au fond 15 des forêts, dans des îles désertes, qu'elle étale ses charmes les plus touchants. Ceux qui l'aiment et ne peuvent l'aller chercher si loin sont réduits à lui faire violence, à la forcer en quelque sort à venir habiter avec eux; et tout cela ne peut se faire sans un peu d'illusion. 20

A ces mots, il me vint une imagination qui les fit rire. Je me figure, leur dis-je, un homme riche de Paris ou de Londres, maître de cette maison, et amenant avec lui un architecte chèrement payé pour gâter la nature. Avec quel dédain il entrerait dans ce lieu simple et mesquin ! avec quel mépris 25 il ferait arracher toutes ces guenilles! les beaux alignements qu'il prendrait! les belles allées qu'il ferait percer! les belles pattes-d'oie, les beaux arbres en parasol, en éventail ! les beaux treillages bien sculptés! les belles charmilles bien dessinées, bien équarries, bien contournées! les beaux boulingrins de 30 fin gazon d'Angleterre, ronds, carrés, échancrés, ovales! les beaux ifs taillés en dragons, en pagodes, en marmouzets, en toutes sortes de monstres! les beaux vases de bronze, les beaux fruits de pierre dont il ornera son jardin ! . . . Quand

182 VIE et en

toul a uté, dit m. de Wolmar, il aura fait un trèi

beau lieu, dans lequel on n'ira guère, et dont on sortira jours avec empressement pour aller chercher la campagi un heu triste, oû l'on ne se promènera point, mais par où 5 l'on passera pour s'aller promener; au lieu que dans •

courses champêtres je inr hâte souvent de rentrer pour venir me promener iei.

Je ne vois dan- ces terrains si vast i richemenl oi

que la vanité du propriétaire et de l'ai qui, tOUJO

10 empressés d'étaler, l'un sa richesse et l'autre son talent, préparent, à grands frai-, fie l'ennui à quiconque voudra jouir de leur ouvrage. Un faux goût de grandeur qui n'est point fait pour l'homme empoisonne ses plaisirs. L'air grand i toujours triste; il fait songer aux misères de celui qui L'affecte. 15 Au milieu de ses parterres et de ses grandes allées, son petit individu ne s'agrandit point; un arbre de vingt pieds le couvre comme un de soixante:1 il n'occupe jamais que 51 trois pieds d'espace et se perd comme un ciron dans ses immenses possessions.

20 Je n'ai qu'un seul reproche à faire à votre Elysée, ajoutai-je en regardant Julie, mais qui vous paraîtra grave; c'est d'être un amusement superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant de l'autre côté de la maison des bosquets si charmants et si négligés? Il est vrai, dit-elle un peu em-

25 barrassée; mais j'aime mieux ceci. Si vous aviez bien songé à votre question avant que de la faire, interrompit M. de Wolmar, elle serait plus qu'indiscrète. Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les pieds dans les bosquets dont vous parlez. J'en sais la raison quoiqu'elle me l'ait toujours

1 Allusion à la coutume du temps d élaguer les branches du bas des arbres pour faire pousser en hauteur, « élancer les arbres dans les nues en leur ôtant les belles têtes », comme dit Rousseau. « Les parcs ne sont plantés que de longues perches, ce sont des forêts de mats et l'on s'y promène sans trouver d'ombre.»

tue. Vous qui ne l'ignorez pas, apprenez à respecter les lieux où vous êtes: ils sont plantés par les mains de la vertu.1

je m'étais promis une rêverie agréable; j'ai rêvé plus agréablement que je ne m'y étais attendu. J'ai passé dans l'Elysée deux heures auxquelles je ne préfère aucun temps 5 de ma vie. En voyant avec quel charme et quelle rapidité elles s'étaient écoulées, j'ai trouvé qu'il y a dans la méditation des pensées honnêtes une sorte de bien-être que les méchants n'ont jamais connu; c'est celui de se plaire avec soi-même ... 10

La Promenade sur le Lac

La question de l'éducation — que Rousseau reprendra dans Emile — est souvent discutée dans ce livre. Wolmar propose que Saint-Preux soit chargé de l'éducation des enfants quand il aura terminé sa mission pour Mylord Edouard Bomston en Italie, et que Lord Bomston aussi vienne habiter le beau pays de Clarens. 1 5

Pour s'assurer si les deux amants sont guéris, Wolmar fait une absence de la maison et laisse Julie et Saint-Preux seuls. Les événements montrent qu'il n'est pas sûr que la passion soit morte — peut-être n'est-elle qu'assoupie. La grande épreuve vient un jour de promenade sur le lac, et quand Saint-Preux, se trouvant 20 avec Julie aux rochers de Meillerie, lui montre les lieux où il a brûlé pour elle d'une immense passion. C'est la lettre célèbre qui a inspiré Le Lac de Lamartine, et maint autre morceau de lyrisme romantique.2

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