‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 49 sur 68 · VII MM · texte numérisé non relu

VII MM

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approuver ce qui lui déplaît; car, amener ainsi toujours la 10 raison dan- Les < h" éables, i I que la lui rendre

ennuyeuse, et la décréditer de bonne heure dan- un e qui n'est pas encore en état de l'entendre.

On verra par cet inl .trait que Rousseau distingue

entre « raison » et « intelligi II ne :• s Tinte:. g

15 l'enfant; puisque tout à l'heure il la prêtait même à l'enfant qui ne sait pas encore parler d'enfant comprend par le.-, coi que ses gardiens font à ses cris, la domination qu'il peut e.v sur ses alentours); dans une Note, Rousseau lui-même écrit ceci: « Tantôt je dis que les enfants sont in< nne-

20 ment, et tantôt je les fais raisonner avec assez de finesse. Je ne crois pas en cela me contredire dans mes idées, mais je ne puis disconvenir que je me contredise souvent dans mes express Il est difficile, en etïet, d'analyser la ditTérence que Rousseau fait entre l'intelligence et la raison; mais il semble que l'application

25 de « l'intelligence » de l'enfant aux expériences de sensation, résulte finalement en ce que Rousseau appelle tantôt « raison », tantôt « bon sens », tantôt « sens commun ». Citons ces lignes où il parle « d'une espèce de sirième sens 1 :

« Il me reste à parler dans les livres suivants de la culture

30 d'une espèce de sixième sens, appelé sens commun, moins parce qu'il est commun à tous les hommes, que parce qu'il résulte de l'usage bien réglé des autres sens, et qu'il nous instruit de la nature des choses par le concours de toutes leurs apparences. Ce sixième sens n'a point par conséquent d'organe particulier: il ne

35 réside que dans le cerveau; et ses sensations purement internes s'appellent perceptions ou idées. C'est par le nombre de ces idées

que se mesure l'étendue de nos connaissances; c'est leur netteté, leur clarté, qui fait la justesse de l'esprit; c'est l'art de les comparer entre elles qu'on appelle raison humaine. Ainsi ce que j'appelais raison sensitive ou puérile consiste à former des idées simples par le concours de plusieurs sensations; et ce que j'appelle 5 raison intellectuelle ou humaine consiste à former des idées complexes par le concours de plusieurs idées simples. »

En d'autres termes, la raison serait un résultat de l'emploi de l'intelligence.

Le Tien et le Mien, ou le Droit de la Propriété

Même en vivant à la campagne, aussi loin de la Société que 10 possible, il y a certaines idées morales que l'enfant doit acquérir aussi tôt que possible. Mais il faut les inculquer par des faits et non par des théories abstraites. Telle est l'idée de justice, que Rousseau fait saisir à Emile au moyen du sens inné de la propriété. 15

Le premier sentiment-de la justice ne nous vient pas de celle que nous devons, mais de celle qui nous est due; et c'est encore un des contre-sens des éducations communes, que, parlant d'abord aux enfants de leurs devoirs, jamais de leurs droits, on commence par leur dire le contraire de ce qu'il 20 faut, ce qu'ils ne sauraient entendre et ce qui ne peut les intéresser . . .

L'enfant, vivant à la campagne, aura pris quelque notion des travaux champêtres; il ne faut pour cela que des yeux, du loisir, et il aura l'un et l'autre. Il est de tout âge, surtout 25 du sien, de vouloir créer, imiter, produire, donner des signes de puissance et d'activité. Il n'aura pas vu deux fois labourer un jardin, semer, lever, croître des légumes, qu'il voudra jardiner à son tour.

Je ne m'oppose point à son envie, au contraire, je la favorise, 3a je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais pour le mien; du moins il le croit ainsi. Je deviens son garçon jardinier; en attendant qu'il ait des bras, je

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laboure pour lui la terre, il en prend |» une fève, i*l sûrement < et te p

plu i table que < elle que prenail Muni B

l'Amérique méridionale au nom du i en plantanl

5 son étendard sur l< «le la mer du Sud.

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dans des transports de joie. J'augm a lui

disant: Cela vous appartient; et, lui expliquant ak» terme d'appartenir, je lui fais sentir qu'il a mi

10 son travail, sa peine, sa personne enfin; qu'A y a dai

terre quelque chose de lui-même qu'il peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourrait retirer son bras de la main d'un autre homme qui voudrait le retenir malgré lui. Un beau jour, il arrive empr< >ir à la main.

15 O spectacle! ô douleur! toute- les 1' >nt arrachées, tout

le terrain est bouleversé, la place même ne se reconnaît plus. Ah! qu'est donc devenu mon travail, mon ouvrage, le douxfruit de mes soins et de mes sueurs? Oui m'a ravi mon bien? qui m'a pris mes fèves? Ce jeune cœur se soulève;

20 le premier sentiment de l'injustice y vient verser sa triste amertume; les larmes coulent en ruisseaux; l'enfant désolé remplit l'air de gémissements et de cris. On prend part à sa peine, à son indignation; on cherche, on s'informe, on fait des perquisitions. Enfin, Ton découvre que le jardinier

25 a fait le coup, on le fait venir.

Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi Ton se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous.

— Quoi! messieurs, c'est vous qui m'avez ainsi gâté mon

3c ouvrage! J'avais semé là des melons de Malte dont la graine m'avait été donnée comme un trésor, et desquels j'espérais vous régaler quand ils seraient mûrs: mais voilà que, pour y planter vos misérables fèves, vous m'avez détruit

1 Officier et navigateur espagnol qui découvrit l'Océan Pacifique eu

mes melons déjà tout levés, et que je ne remplacerai jamais. Vous m'avez fait un tort irréparable, et vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger des melons exquis. — Jean-Jacques. Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre travail, votre peine. Je vois bien que 5 nous avons eu tort de gâter votre ouvrage; mais nous vous ferons venir d'autre graine de Malte, et nous ne travaillerons plus la terre avant que de savoir si quelqu'un n'y a point mis la main avant nous. — Robert. Oh bien ! messieurs, vous pouvez donc vous reposer; car il n'y a plus guère de terre 10 en friche. Moi, je travaille celle que mon père a bonifiée; chacun en fait autant de son côté, et toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis longtemps. — Emile. Monsieur Robert, il y a donc souvent de la graine de melon perdue? — Robert. Pardonnez-moi, mon jeune cadet; car 15 il ne nous vient pas souvent des petits messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin; chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté. — Emile. Mais moi je n'ai point de jardin. — Robert. Que m'importe? si vous gâtez le mien, je ne vous 20 y laisserai plus promener; car, voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine. — Jean- Jacques. Ne pourrait-on pas proposer un arrangement au bon Robert? Qu'il nous accorde, à mon petit ami et à moi, un coin de son jardin pour le cultiver, à condition qu'il aura la moitié du produit. — 25 Robert. Je vous l'accorde sans condition. Mais souvenezvous que j'irai labourer vos fèves si vous touchez à mes melons.

Dans cet essai de la manière d'inculquer aux enfants les notions primitives, on voit comment l'idée de la propriété 30 remonte naturellement au droit de premier occupant par le travail. Cela est clair, net, simple, et toujours à la portée de l'enfant. De là jusqu'au droit de propriété et aux échanges il n'y a plus qu'un pas, après lequel il faut s'arrêter tout court. 35

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IVi : <!'i M-ni'-nt <1<- l'Histoire avant l'Âge de

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On fait étudier aux enfants les langues, la g<

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a leur- esprits. Qu'on juge <\c l'attention qu'Ai y : donnei

5 Par une erreur i plus ridicule, on leur fait é

l'histoire: on s'imagine que l'hi l leur porté

qu'elle n'est <|u*un recueil d I l-on par

ce mot de faits? croit-on que le.-, rapporta qui déterminent les faits historiques soient si Eacft ùsir, que 1

io s'en forment sans peine dan- l'esprit de } Croit

([lie la véritable connaissant événements soit séparablc

de celle de leurs causes, de leur- effets, et que L'historique tienne si peu au moral qu'on puisse connaître l'un sans l'autre? Si vous ne voyez dans les actions fies hommes que les mouve-

15 ments extérieurs et purement physiques, qu'apprenez-vous dans l'histoire? absolument rien; et cette étude, dénuée de tout intérêt, ne vous donne pas plus de plaisir que d'instruction. Si vous voulez apprécier ces actions par leurs rapports moraux, essayez de faire entendre ces rappo:

20 vos élèves, et vous verrez alors si l'histoire est de leur âge.1

L'Immoralité des Fables de La Fontaine pour les Enfants avant l'Âge de Douze Ans

Un des « paradoxes » les plus connus de Rousseau.

On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les

enfants, et il n'y en a pas un seul qui les entende. Quand

ils les entendraient, ce serait encore pis; car la morale en est

25 tellement mêlée et disproportionnée à leur âge, qu'elle les

1 C'est ici que la postérité a le moins suivi Rousseau. Elle a estimé que la puissance de la mémoire diminuant avec l'âge, il est bon de se servir des jeunes années pour accumuler des connaissances, lesquelles seront à la disposition de l'homme adulte quand il en aura besoin. C'est comme un trésor accumulé.

porterait plus au vice qu'à la vertu. Ce sont encore là, direz-vous, des paradoxes. Soit, mais voyons si ce sont des vérités.

Je dis qu'un enfant n'entend point les fables qu'on lui fait apprendre, parce que, quelque effort qu'on fasse pour 3 les rendre simples, l'instruction qu'on en veut tirer force dy faire entrer des idées qu'il ne peut saisir, et que le tour même de la poésie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir; en sorte qu'on achète l'agrément aux dépens de la clarté. Sans citer cette multitude de iq fables qui n'ont rien d'intelligible ni d'utile pour les enfants, et qu'on leur fait indiscrètement apprendre avec les autres, parce qu'elles s'y trouvent mêlées, bornons-nous à celles que l'auteur semble avoir faites spécialement pour eux.

Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que 15 cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile; de ces cinq ou six, je prends pour exemple la première de toutes,1 parce que c'est .celle dont la morale est le plus de tout âge, celle que les enfants saisissent le mieux, celle qu'ils apprennent avec le plus de plaisir, enfin celle que pour cela 20 même l'auteur a mise par préférence à la tête de son livre. En lui supposant réellement l'objet d'être entendu des enfants, de leur plaire et de les instruire, cette fable est assurément son chef-d'œuvre: qu'on me permette donc de la suivre et de l'examiner en peu de mots. 25

Le Corbeau et Le Renard fable

Maître corbeau, sur un arbre perché,

Maître!2 que signifie ce mot en lui-même? que signifie-t-il devant un nom propre? quel sens a-t-il dans cette occasion?

1 C'est la seconde et non la première.

2 Ici, titre donné aux siècles passés aux hommes de robe (avocats, magistrats) pour flatter la sagesse dont leur robe au moins témoigne.

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