LETTRE CVI
A SŒUR F. -M. DE LA RARGE, A MOULINS (L'autographe est au monastère d'Annecy.)
Vive -j- Jésus !
De notre monastère de Paray, ce 21 août 1689
Si notre lettre vous a taillé bien de la besogne, la vôtre, ma très aimée sœur, m'a donné bien de la consolation, et sujet de .bénir le souverain Maître qui vous a fait prendre d'un si bon biais pour en venir à bout avec sa grâce, laquelle j'espère qu'il ne vous refusera pas pour cela, d'autant que la vôtre m'a encore plus confirmée que c'est lui-même qui vous donne cet ouvrage, et non pas moi, qui ne suis capable que de tout gâter. Mais il ne nous faut pas arrêter là ;
l'œuvre n'est pas encore faite, il la faut poursuivre jusqu'au bout, sans [nous] lasser ni décourager pour la peine que ce travail nous donnera, puisqu'il est à la gloire de Dieu, et dans la sanctification de votre âme, que le sacré Cœur de notre divin Maître rend toujours fort chère à la mienne, qui vous assure sans façon qu'elle vous aime sincèrement dans lui-même, hors duquel tout le reste n'est rien. Vous vous plaignez, chère amie, de quoi je ne vous parle pas assez confidemment. Je suis donc bien trompée, car je pensais même que j'excédais de ce côté-là ; et si je ne le fais pas, ce n'est pas manque de bonne volonté ; mais à vous parler franchement, je ne fais pas tout ce que je veux en cela, puisque mon adorable Maître me tient, par l'excès de sa miséricordieuse bonté, si anéantie dans [mon] esprit par la vue d'un fonds entièrement ruiné et pauvre de tout bien spirituel, que je m'en fais pitié [et] horreur à moi-même, qui ne peux assez m'étonner non-seulement de ce que l'on daigne donner quelque croyance à ce que peut dire une si méchante créature, mais comme l'on se peut encore souvenir d'elle. Gela me fait sentir beaucoup de peine à répondre, comme l'obéissance me l'a ordonné, sur ce que l'on nous écrit ; car souvent je le fais sans penser ni prendre garde à ce que je dis, qui est plus quelquefois que je ne voudrais ; ce qui me donne de grandes confusions par la crainte que j ai de tromper les créatures qui estiment souvent ce que Dieu condamne et rejette. Priez son infinie bonté que je ne sois pas de ce nombre, et qu'il m'ensevelisse dans un éternel mépris et oubli de toutes les créatures, dont je me sens un si grand désir. Mais la volonté de mon Dieu soit faite et non la mienne !
Mais pour en revenir à vous, ah! que vous êtes obligée au sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ de vous tirer à lui par une voie si sûre comme est celle de l'humble anéantissement de vous-même ! Tenez- vous-y fortement attachée, mon intime sœur, sans crainte ni curiosité de
vouloir chercher ni savoir rien de plus que ce qui est propre à vous y conduire, et vous y établir si solidement que vous ne vous en puissiez jamais détourner, ni en sortir. Servezvous pour cela des moyens qu'il vous présente, profitant courageusement des occasions, car il ne se plaît que dans les âmes anéanties, lesquelles sont toutes en lui et trouvent tout en lui, lorsqu'elles ne sont rien en elles-mêmes. Enfin cherchons donc cet unique et pur amour de nos âmes dans celui de notre propre abjection, qui est si précieuse aux yeux de notre souverain Maître, que, si on la connaissait,, l'on n'en perdrait pas une occasion pour rude qu elle parût à la nature, laquelle craint tout ce [qui] l'anéantit. C'est pourquoi malgré ses répugnances il faut régaler souvent l'adorable Cœur de Jésus de ce mets si délicieux à son goût, je veux dire les précieuses humiliations, mépris et abjections, dont il nourrit ses plus fidèles amis ici-bas. Il ne les faut pas chercher, mais bien profiter de celles qu'il nous présente. De quel moyen qu'il se serve pour cela, nous devons être assurées qu'elles partent toujours de son Cœur tout aimable, qui ne nous les envoie que par l'ardent désir qu'il a de nous unir à lui par ce moyen si sûr et si court. Appliquons-nous-y donc sérieusement, mais sans trouble et sans empressement. Mais il faut aimer ce souverain Bien et s'oublier soi-même, et tout ira bien : mais cela veut dire beaucoup.
Mais au reste, à quoi pensez-vous de me vouloir toujours faire de nouveaux bienfaits ? Ne savez- vous pas que je suis une franche gueuse qui ne vous rend pour retour qu'un grand merci? Prenez garde que notre souverain Maître ne vous fasse des reproches de m'avoir trop enrichie, car vous me dites toujours de garder ce que vous nous donnez, pour l'amour de vous, ce que je fais, car j'ai encore la petite image ; et puis voilà encore le petit chapelet, dont je vous remercie de tout mon cœur, qui, tout de bon, voudrait vous pouvoir marquer les sentiments de reconnaissance qu'il a
<le toutes vos bontés et cordialités, dont je me sens confuse. Mais je prie le sacré Cœur de notre aimable Jésus, qui est tout mon trésor, de vous récompenser de l'abondance de son pur amour, car il en est la source inépuisable où plus Ton prend, plus il y a à prendre. Mais, chère amie, ditesmoi, n'êtes-vous pas toute à ce divin [Cœur], et ne sentezvous pas bien de la consolation de lui voir étendre son règne ? Oh ! de cela j'en suis sûre ! Et [il] faut que je vous fasse part d'un trait à sa gloire qui vous donnera sujet de le bénir.
C'est que j'ai donné à une personne [de] Lyon un des livres de Dijon. Elle le montra à un jeune Père, qui, l'ayant montré à ses jeunes écoliers de Lyon, [ils] y prirent tant de goût qu'ils en firent un grand nombre de copies, tant des litanies que des prières, lesquelles ils récitent avec grande dévotion. Et ces enfants les ayant fait voira d'autres, ils y prirent une si grande dévotion, que, comme l'on ne pouvait suffire d'en copier ils s'adressèrent à la personne qui avait ce livre et le prièrent de leur donner connaissance de la dévotion a[u] sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, parce qu'ils voulaient faire imprimer de ces livres, s'offrant à l'envi d'en payer la dépense. Et un jeune artisan s'y porta avec tant d'ardeur, qu'il fallut céder à sa dévotion. Et s'étant adressé à un des plus fameux libraires de Lyon * pour cela, lequel se sentit tellement touché de l'amour de ce divin Cœur, qu'il [prit] d'abord la dévotion d'en faire la dépense à ses frais, ce qui fit un pieux combat entre le jeune homme qui l'avait entrepris et lui ; mais ayant enfin gagné sa cause, il demanda ce livre du sacré Cœur et s'en alla trouver un de ses amis pour y faire quelque augmentation, de quoi il le pressa si fort qu'il n'y put résister ; et c'est un très saint religieux qui a fait cette augmentation 2. Et
1. Horace Molin. Ce fut également lui qui imprima, deux ans plus tard, le célèbre livre du P. Croiset : La Dévotion au sacré Cœur de N.- S. Jésus-Christ, à Lyon, chez Antoine et Horace Molin, 1691.