SECTION V CANTIQUES
DE LA BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE
Cantique composé à l'honneur du saint Sacrement Par notre vertueuse Sœur Marguerite-Marie Alacoque1.
C'est dans la sainte Eucharistie Où j'ai trouvé mon vrai trésor :
Jésus pour m'y donner la vie S'y tient dans un état de mort.
C'est à l'ombre de cette hostie Qu'il a blessé mon pauvre cœur, Pour lui communiquer sa vie Et s'en rendre [à jamais] vainqueur.
S'il ne fallait rien que ma vie Pour recevoir ce Dieu d'amour, Hélas ! que je serais ravie De la donner cent fois le jour!
1. Languet, p. 342, reproduit les 17 premiers quatrains de ce cantique.
PRIÈRES COMPOSÉES PAR LA BIENHEUREUSE S3'i
Si pour avoir un Dieu que j'aime Il faut un parfait dénûment, Je quitte tout, jusqu'à moi-même, Pour Jésus au saint Sacrement.
Si mon Epoux veut la souffrance, Pur amour, ne m'épargnez pas!
Car pour avoir sa jouissance, Je veux soutfrir jusqu'au trépas.
Pourquoi me cacher votre face, Puisque je ne veux rien que vous?
Que vous plaît-il [donc] que je fasse Pour jouir d'un objet si doux?
Coupez, brûlez, c'est vous que j'aimè !
Contentez-vous à mes dépens ;
Et si ma douleur est extrême,
C'est l'amour qui fait mon tourment .
Il est une fournaise ardente, Qui brûle sans se consommer ; Hélas! que je serais contente De m'y pouvoir [toute] abîmer!
Le cœur pur qui vous sert de couche
Trouve en vous sa joie, sa douceur;
Marguerite-Marie Alacoque. — II. ;>:;
Mais le cœur souillé qui vous touche Ne trouve en vous que des rigueurs.
Pour calmer la sainte justice Jésus est victime d'amour, Pour nous garder de son supplice, Fit ce mystère pour toujours.
L'âme pure y trouve la vie, La méchante y trouve la mort ; Toutes deux dans la même hostie Rencontrent un différent sort.
Le cœur souillé semble la boue, Divin Soleil, à vos ardeurs ; Mais le cœur aimant qui vous loue Semble un parterre plein de fleurs.
Amour du ciel et de la terre, Venez et régnez dans mon cœur, Et me rendez ce beau parterre [Tout] rempli de fruits et de fleurs.
Je suis une biche harassée Qui cherche la source d'amour ; La main du chasseur m'a blessée, Son dard me brûle nuit et jour.
Souffrir, aimer est mon délice, Je ne veux plus d'autre plaisir ;
Tout le reste m'est un supplice:
Aimer, souffrir, c'est mon désir !
Je veux tout souffrir sans me plaindre, Mépris, douleurs, peine et travaux.
L'amour m'empêche de rien craindre ; Lui seul adoucit tous mes maux.
Perdez-moi en vous, ô ma source, Gomme une goutte d'eau en mer !
Mourir, ou aimer sans ressource !
Car tout le reste m'est amer.
Je suis pure quand je vous touche, Vos baisers font la sainteté ; Et quand mon cœur vous sert de couche, De joie il est tout transporté.
L'amour m'a fait un épithème Qui me blesse et me fait languir ; Bien que ma douleur soit extrême Je ne voudrais ' pas en guérir.
Sur le Thabor ou le Calvaire, En tout lieu, je ne veux que vous.
Dans vous, mon Dieu, je me veux plaire, Car vous êtes"2 un Epoux jaloux.
1. Le Ms. 6 porte: souhaite, mot qu'on prononçait comme s'il n'avait formé que deux syllabes.
2. La Bienheureuse écrivait : este, ce qui permettait l'élision.
Cantique du Cœur de Jésus.
Le Cœur de Jésus m'a appris Que l'amour est un grand mystère Soit pour le corps ou pour l'esprit.
Il fait tout souffrir et tout faire.
Je bénis mille fois mon sort Si l'amour me donne la mort.
Sitôt que l'amour m'eut vaincue Je croyais d'en perdre la vie ; Mais voyant mon cœur abattu, Il lui donna l'eau de la vie Qu'il avait prise au sacré Cœur, Par cette plaie de mon Sauveur.
A tout autre qu'au pur amour J 'aurais bien disputé la gloire ; Mais je n'en veux d'autre en ce jour Que de lui céder la victoire ; Car son dard était si pointu Que mon cœur en fut abattu.
Je bénis mille fois mon sort, D'une si aimable surprise ; En aimant je fis un effort
Pour prendre, et d'abord je fus prise Dans les filets de mon vainqueur, Qui seul possédera mon cœur.
Par les ardeurs du pur amour Ma course se fera plus vite ; Car il fait courir nuit et jour Toutes ses pauvres Sulamites ; Il leur fait souffrir mille morts Par tous ses amoureux transports.
Je suis au Cœur de Jésus-Christ, M'en dût-il coûter mille vies, Puisqu'en lui mon nom est écrit.
Pour l'aimer, je suis une hostie Sacrifiée à tout souffrir :
Je ne veux plus d'autre plaisir.
Pour faire ma confession De ce qui le plus me tourmente, C'est ma grande dissipation Qui m'empêche d'être fervente, Pour consommer vite mes jours Dans les ardeurs du pur amour.
L amour me presse incessamment
De lui faire des sacrifices
De tous ces vains contentements,
Pour n'avoir point d'autres délices
Que de me voir humilier
Et en tout lieu crucifier.
Si vous voulez que la douleur Consomme ce reste de vie, Je suis prête, mon doux Sauveur, D'être immolée, c'est mon envie, A toutes sortes de tourments Pourvu que je meure en aimant.
[Oui], je veux mourir sur la croix, Toute nue [et] pauvre et souffrante ; Jésus étant mort sur ce bois, Je n'ai plus rien qui me contente Que la mort, la croix et l'amour Pour lui rendre quelque retour.
Pourquoi, ô mon unique Epoux !
Ne m'ôtez-vous pas la puissance D'aimer autre chose que vous, Et de commettre aucune offense ?
Otez-moi cette liberté, [Elle] m'expose à vous quitter.
Plus l'on contredit mon amour, Plus cet unique bien m'enflamme ; Que l'on m'afflige nuit et jour, On ne peut l'ôter à mon âme.
[Car] plus je souffre de douleur, Et plus il m'unit à son Cœur.
[Ah !] je voudrais aimer [mon] Dieu Autant que damnés le haïssent ;
Et brûler d'amour en ce lieu Gomme ils brûlent dans leur supplice.
N'aimer pas, fait [tout] leur tourment... Moi, je veux mourir en aimant !
Qui dit pur amour, dit la Croix.
De toutes sortes de souffrance Je suis accablée sous ce poids, Sans souhaiter ma délivrance ; Je chéris ce bienheureux sort, Si l'amour me donne la mort !
Pur amour, es-tu sans pitié D'un si long et rude martyre ?
J'ai beau soupirer et crier, Hélas ! tu ne fais que t'en rire.
Du moins fais-moi ce doux plaisir, Que l'amour me fasse mourir.
Sacré Cœur ! donnez-moi l'amour Dont tant d'autres âmes ' se privent, Ne vous donnant point de retour, Crainte de se rendre captives.
Je la veux être pour toujours, Dans la prison du pur amour.
J'ai perdu mon cœur en aimant ; On me l'a dérobé sans crime :
i. Le Ms. 6 porte : Dont tous les autres cœurs se privent, ce qui ne peut s'accorder avec la rime du 4e vers : captives.
Le plus beau de tous les amants M'a fait ce larcin légitime.
J'aurai le sien, ou le trépas, Puisque sans cœur on ne vit pas.
Autre cantique du sacré Cœur.
Hors du Cœur de Jésus Rien ne me charme plus.
J'y ferai ma demeure, Que je vive ou je meure ; Je serai pour toujours Sa victime d'amour.
Dans ce divin séjour L'on ne vit que d'amour, L'on y souffre un martyre Qui vaut mieux qu'un empire, Et c'est un grand bonheur D'en sentir la rigueur.
Ou souffrir, ou mourir !
Courir pour parvenir A ce Cœur plein de gloire !
Qui sera ma victoire, Parmi tous les tourments Que l'on souffre en aimant.
Il m'a fait un festin, Où l'amour sert de vin.
Bienheureux qui s'enivre, Et qui ne peut plus vivre Sans ce vin précieux Qui découle des cieux !
Buvez de ce bon vin, Il chasse tout venin, Il guérit nos blessures, Et rend nos âmes pures '.
J'en veux boire à longs traits Pour tenir mon cœur gai.
Je suis un cierge ardent, Pour le saint Sacrement.
C'est ma plus grande envie D'y consommer ma vie Gomme un cierge allumé, Devant mon Bien-Aimé.
Tout mon contentement Est au saint Sacrement.
G est un doux épithème, Qui guérit, quand on l'aime, Les plus vives douleurs De [tous] nos pauvres cœurs.
1 Allusion à la sainte Ecriture : Vinum germinans virgines (Zach.
ix, 1 ,). \ mum laetifïcet cor hominis (Ps. cm, 15).
Visitez-moi souvent, 0 mon unique Amant !
Glissez-vous sans rien dire Dans mon cœur qui soupire...
Vous êtes mon ami Auquel j'ai tout remis !
Par amour je languis Sans souhaiter guérir :
Depuis que votre flèche Dans mon cœur a fait brèche, Je n'ai plus de plaisir Que d'aimer et souffrir.
Point de cœur à demi
A ce parfait ami,
Qui veut que quand on l'aime
On se livre soi-même
Aux ardeurs de l'amour,
Pour brûler nuit et jour.
Je suis toute à mon Roi, Et il est tout à moi.
Son divin Cœur qui m'aime M'attire dans lui-même, Où je dis sans souci :
Oh ! qu'il fait bon ici !
Noël Composé par notre vertueuse Sœur Marguerite-Marie Alacoque.
Voici que je m'éveille, Pour offrir à mon tour A ce poupon d'amour Mon cœur et mon oreille ; Pour l'entendre et l'aimer Et toujours m'enflammer.
Mais je l'entends qui pleure, A cause des froideurs Qu'il trouve dans nos cœurs.
J'ai bien peur qu'il ne meure Aimons-le vitement, Pour son allégement.
Il a quitté la gloire Pour conquérir nos cœurs Et s'en rendre vainqueur.
Il aura la victoire !
Puisqu'il s'est fait enfant Il sera triomphant.
Il veut le sacrifice
Du cœur et de l'esprit :
Ne soyons pas surpris
Qu'en lui rendant service, Nous trouvions des rigueurs Pour l'esprit et le cœur.
Ah ! que je suis heureuse, Et que le sort m'est doux !
J'ai trouvé mon Epoux...
J'en suis si amoureuse, Qu'il aura pour toujours Mon cœur et mes amours.
Je ne saurais plus vivre, Ce poupon va mourir ! Il ne fait que languir :
L'amour le va poursuivre Jusque dessus la Croix.
C'est là tout son emploi.
Nous mourrons donc ensemble, Puisque l'amour est fort Cent fois plus que la mort.
De vous quitter je tremble ; Et j'aime mieux mourir Que de vous voir souffrir !
Au sacré Cœur de Jésus '.
0 Cœur de mon divin Sauveur, Le plus beau Cœur du monde,
1. Ce cantique et le suivant ne se trouvent pas dans le Ms. 6. Leur •authenticité est douteuse. Elle ne s'appuie que sur l'autorité d'un
En qui seul tout notre bonheur
Uniquement se fonde :
Trône d'amour dressé pour nous
Principe de la grâce, Malheur à ce cœur qui pour vous
Se sent être de glace !
Vous êtes un Cœur tout charmant,
11 faut que l'on vous aime ; Nous vous aimons trop faiblement :
En faites-vous de même ?
Hélas ! l'on sait que votre amour
N'eut jamais de semblable ; N'aurai-je jamais de retour
Pour un cœur si aimable ?
Autre.
Profondeur, abîme impénétrable De grandeur, de grâce et de vertus !
livre intitulé : Dévotion au sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus- Christ qui a eu, au commencement du xixe siècle, et dans le précédent, de nombreuses éditions à Aurillac, à Nancy, à Paris, à Avignon, etc. Elles ne contiennent pas toutes les cantiques de la Bienheureuse. Nous avons, entre mains, une édition dédiée aux religieuses de la Visitation de Clermont-Ferrand et imprimée en 1804 à Avignon, qui, après l'abrégé delà Vie de la Bienheureuse par le P. Croiset, donne les cantiques sous ce titre : Cantiques au sacré Cœur de Jésus, composée par Sœur Marguerite-Marie Alacoque, religieuse de la Visitation Sainte-Marie, décédée en odeur de sainteté, le 17 octobre 1690.
Il y a cinq cantiques, à savoir : les trois que nous avons donnés cidessus, d'après le Ms. 6, et ces deux derniers. Le Noi;l manque.
Nousavons une édition du susdit livre, imprimée Aurillac en ITIiu. avec la mention : huitième édition, qui ne contient pas les cantiques.
0 trésor ! ô source inépuisable !
Cœur sacré de l'aimable Jésus !
Que d'attraits ! que de beautés ensemble Quelle douce et brillante clarté !
A nos yeux ce divin Cœur rassemble Tous les traits de la Divinité.
Là je vois une fournaise ardente Dont le feu éclate chaque jour ; Quel bonheur ! quelle douceur charmante De se perdre en ce brasier d'amour !
Là, du ciel les fureurs sont calmées, Aux pécheurs un asile est ouvert.
Là pour nous au grand Dieu des armées En hostie un Dieu même est offert.
Doux séjour de la divine essence, Où le Verbe est grand en s'abaissant.
Qu'il instruit par son profond silence ! Que pour nous ce langage est puissant !
Des trésors de sa haute sagesse Dieu le Père est lui-même charmé ; Il contemple, il admire sans cesse Les attraits de son Fils bien-aimé.
0 mortels qui désirez connaître
Le chemin qui mène au vrai bonheur,
Comme dit cet adorable Maître, Soyez doux, soyez humbles de cœur.
Accourez, volez, peuple fidèle, Vers ce Cœur où réside la paix ; Formez-vous sur ce parfait modèle, Avec soin gravez-en tous les traits.
Trop longtemps le monde a su vous plaire ; Renoncez à ses biens superflus, Vous aurez l'unique nécessaire Dans le Cœur de l'aimable Jésus.
DU