AVERTI SS KM KM
il lui fut défendu de détruire ce qu'elle aurait écrit avant qu'on ne l'eût examiné.
A la différence du Mémoire composé par ordre de la Mère de Saumaise, qui ne relate que des grâces et des communications se rapportant aux premiers temps de sa vie religieuse, dans sa Vie par elle-même, Marguerite-Marie remonte à son enfance et raconte sa jeunesse dans le monde. Cette partie est extrêmement intéressante. A son défaut, nous ne saurions de la jeunesse de la Bienheureuse que ce qu'en a dit son frère Chrysostome, dans son Mémoire et dans sa déposition de 1715. Outre que les souvenirs du vieillard s'étaient effacés sur beaucoup de points, combien on préfère le récit autobiographique de la Servante de Dieu qui, bien qu'elle se fît violence et écrivît avec confusion, a retracé son enfance et sa jeunesse avec une simplicité et une candeur ravissantes et la plus absolue sincérité ! Elle y fait l'aveu de ses petites fautes avec une contrition touchante et trace le tableau vrai et suavement réaliste de sa vie dans la maison paternelle, où elle eut bien à souffrir, après la mort de son père, étant tombée ainsi que sa mère sous la domination d'une parenté dure, avide, exigeante et jalouse. La chère sainte, dejpeur qu'on ne l'estime trop, ne manque pas de glisser au travers de son récit d'humbles réflexions qui achèvent de donner son caractère bien particulier à l'esquisse de cette jeunesse privilégiée.
Elle rapporte ensuite les grâces singulières et les communications célestes dont elle a été favorisée. A lire ces pages admirables où l'humilité la plus profonde ne sert qu'à mettre plus en relief des merveilles surnaturelles, et dans lesquelles des choses et même des mots sublimes sont enchâssés sans aucune recherche, on reconnaît aisément que Marguerite-Marie était, tandis qu'elle écrivait, sous l'influence d'une inspiration supérieure.
Il n'y a pas d'ailleurs à chercher un ordre chronologique dans son récit. Voici le jugement qu'en portait Languet : « en le lisant, j'ai admiré tout à la fois et la profusion des grâces admirables dont Dieu a comblé cette sainte religieuse, et les attentions de cette humble servante de Dieu à faire valoir en toute occasion, à exagérer même, pour ainsi dire, ses résis-
tances et ses fautes. Le style simple, naïf, humble et plein d'onction qui paraît dans cet écrit, montre quel était l'esprit dont cette ii lie était animée. La grâce et l'opération surnaturelle de Dieu s'y font connaître sensiblement, et quand on n'aurait ni les miracles évidents que Dieu a opérés par cette vertueuse fille, ni l'accomplissement des prophéties qu'elle a faites, ni le témoignage constant de tant de personnes éclairées qui ont reconnu sa sainteté, le style seul de cet écrit ferait sentir aux moins crédules la vertu héroïque de celle qui l'a dressé. » (Vie, édit. 1729, p. 57; édit. du centenaire de 1890, p. 142).
La Vie par elle-même fut publiée pour la première fois par le P. de Galliffet. Il avait été appelé à Rome en 1723, pour y remplir auprès du R. P. Général de la Compagnie de Jésus l'emploi d'assistant. Convaincu que la Providence l'envoyait à « Rome pour y travailler à faire connaître la dévotion au sacré Cœur de Jésus-Christ », il se mit aussitôt à composer un livre latin sur le culte du sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ et le dédia au pape Benoît XIII. Nous allons laisser parler le P. de Galliffet : on verra par la citation que nous allons faire quels illustres censeurs eurent à examiner le Mémoire de la Bienheureuse en même temps que l'ouvrage du savant et pieux Jésuite.
« Ce livre, traitant d'un culte qui paraissait nouveau, fut examiné avec beaucoup de rigueur. D'abord trois théologiens de notre Compagnie nommés par le R. P. Général l'examinèrent. De là il fut porté au Maître du Sacré-Palais, lequel le remit à deux censeurs, célèbres théologiens, l'un dominicain et l'autre barnabite. Il fut enfin porté au Pape lui-même qui devait l'honorer de sa protection, et il resta longtemps entre les mains de son confesseur. Dans tous ces tribunaux il fut approuvé et Dieu inspira à un grand cardinal de le faire imprimer à ses frais, par l'imprimeur du Vatican. Il fut ensuite distribué dans tout Rome, et de là répandu dans toutes les provinces du Christianisme, jusque dans les régions les plus reculées. J'en puis rendre un témoignage certain, puisque c'est par mes soins que cela se fit.
« L'occasion était belle de satisfaire le désir que j'avais conçu de rendre public le Mémoire de la Mère Marguerite. J'en avais
fait venir de Paray une copie authentique, je l'avais fait traduire en latin avec beaucoup d'exactitude ; je le joignis donc au corps du livre latin que j'avais composé, et il passa ainsi sous les yeux de tous les censeurs respectables que j'ai nommés, sans qu'aucun d'eux y trouvât rien à reprendre; ce que je regardai comme un effet sensible de la protection divine sur cet écrit.
« Après un séjour de huit ans à Rome, je revins en France. Un de mes premiers et principaux soins fut de mettre en français mon livre latin auquel je fis quelques additions pour le perfectionner. Lorsque l'ouvrage fut prêt, je l'envoyai à Paris pour avoir le privilège de l'imprimer. » Le censeur royal, M. Delorme, docteur de Sorbonne, donna quelques notes critiques sur le Mémoire de la Mère Marguerite. Le P. de Galliffet y répondit; puis il introduisit plus tard ses observations développées, sous le titre de « Préface apologétique au Mémoire de la Mère Marguei'ite » dans la nouvelle édition française de son livre. Cette apologie n'y occupe pas moins de 60 pages 4.
Nous avons vu plus haut que le P. de Galliffet avait fait venir de Paray une copie authentique du Mémoire de la Bienheureuse. Elle lui fut envoyée par la Mère de la Garde, supérieure de la Visitation, qui, outre une attestation d'authenticité signée par elle et les quatre officières du monastère, sous la date du 28 août 17*24, lui écrivit en ces termes :
« Voilà la vie de notre très Vertueuse Sœur Marguerite fidèlement copiée et extraite de l'original que nous en avons, et qui est paraphée par le commissaire ordonné par Mgr de Droménil,
1. Le livre latin du P. de Galliffet parut à Rome à la fin de 1726.
La première édition française fut publiée à Lyon chez Pierre Valfray, 1 vol. in-4°, 1733, sous ce titre : L'Excellence de la dévotion au Cœur adorable de J.-C, avec le Mémoire qu'a laissé de sa vie la V. M. Marguerite Alacoque religieuse de la Visitation.
La seconde édition, qui n'est qu'un nouveau tirage, avec des placards et des additions, notamment la préface apologétique, dont il est question ci-dessus, fut publiée à Nancy chez la veuve Baltasard, en 1745, sous ce titre : L'Excellence de la Dévotion au Cœur adorable de Jésus-Christ; c'est dans l'avertissement qui précède la préface apologétique, en tête de la 2e partie de l'ouvrage, que le P. de Galliffet donne les détails reproduits par nous.
alors évêque d'Autun et à présent de Verdun; el de Mgr l'évêque de Soissons, alors son grand vicaire et supérieur de ce monastère, qui avait dressé le procès préparatoire pour informer de la vie, mœurs et miracles de cette Servante de Dieu. Elle a écrit plusieurs fois sa vie par ordre de ses directeurs, entre autres du R. P. de La Colombière : mais elle brûlait ses écrits dès que ses directeurs quittaient Paray. Celui-ci nous est resté, parce que le R. P. Rolin lui défendit de le brûler. Or, ce Père sortit de Paray avant qu'elle l'eût achevé. Alors elle discontinua d'écrire et laissa ainsi l'ouvrage imparfait comme vous verrez, etc. * »
Le 6 mars 1725, le R. P. de Galliffet écrivait à la Mère de La Garde : « J'ai enfin reçu la Vie de la Vénérable Mère Marguerite Alacoque... je vous remercie delà bonté que vous avez eue de me l'envoyer. J'espère tirer de cet écrit un grand secours pour la gloire du sacré Cœur de Jésus-Christ 2. »
Le P. de Galliffet, suivant la coutume du temps, remania le texte original, non pas de façon à altérer le sens, mais en vue de rendre le style plus aisé.
En réalité le texte vraiment authentique ne fut donné au public qu'en 1867, au second volume de la publication de la Visitation de Paray : Vie et œuvres. Nous avons eu soin d'en faire encore une fois, pour la présente édition, une revision scrupuleuse.
Tout sera dit sur ce précieux Mémoire, quand nous aurons consigné ici une circonstance touchante rapportée par la sœur Péronne-Rosalie de Farges. On a vu ci-dessus qu'il avait été défendu à la Servante de Dieu de brûler son Mémoire avant qu'il eût été examiné. D'autre part, comme il n'était pas achevé quand le Père Rolin quitta Paray, l'humble religieuse se contenta de le laisser incomplet, mais n'osa pas le détruire. Avant sa mort, le désir de demeurer inconnue lui fit demander à la sœur de Farges de le brûler. Voici comment celle-ci en déposa dans la procédure de 1715 : « que la Servante de Dieu lui avait