CHAPITRE XI
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C'est aujourd'hui jour de grande réception ; l'ambassadeur a change d'hôtel et donne une fête.
Grande cour sablée qui s'ouvre sur deux rues, les voitures entrent par l'une et sortent par l'autre, il n'y a pas d'encombrement. On l'a remplie de caisses d'orangers et de lauriers. Des cuirassiers superbes, à pied et à cheval, se tiennent par groupes à l'entrée et dans les angles. La lumière rejaillit sur l'acier poli lies cuirasses et se perd dans le vert des feuilles ; audessus, le ciel sans lune étend sa tente noire, brodée d'étoiles,
A gauche, au milieu de la demi-obscurité traversée d'éclairs, s'ouvre le grand escalier, évasant sa double spirale, ses rampes de fer ouvragées, ses ciselures mignonnes et grandioses, dans le goût du xviue siècle- Des fleurs de sejre, des arums de satin, des cactus de pourpre sillonnés d'étamincs tremblantes, montent
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en s'cchafaudant le long des marches, et les orchys étranges, les plantes échevelées entrelacent capricieusement les torsades sinueuses de leurs fibrilles et de leurs grappes. Les lustres multipliés flamboient de toutes leurs girandoles; des laquais chamarrés se tiennent sur trois rangs à l'entrée, portant des torches de cire. Des femmes parées montent, et l'on voit se déployer au hasard, sur les degrés, le magnifique étalage de la moire lustrée dont les cassures resplendissent, de la soie opulente qui chatoie, des dentelles qui battent comme des ailes de libellule, des diamants qui font un pétillement d'étincelles, des épaules blanches où la vie frémit, des nuques délicates qui se tournent sous une profusion de cheveux bouclés, parmi les éclairs du peigne d'or. Au sortir des rues froides et noires des vieux quartiers, on croit entrer dans une fournaise de lumière.
Il a eu l'esprit de ne pas gâter son hôtel par les mains d'un tapissier moderne. Point de colifichets dans cette galerie qui sert d'entrée, dans ces hauts salons qui s'allongent en enfilade : les murs tapissés de soie rouge ou jaune ont toute leur ampleur, et leur grand air n'est point déparé par les tableaux modernes, si tourmentés, si minutieux, d'une sentimentalité ou d'un pittoresque si cherché et attrapé avec tant de peine. Il a même exclu de chez lui les jolies peintures maniérées du xvm*' siècle. C'est en Italie, à Florence qu'il s'est fait une galerie, et toute sa galerie est ici, non pas entassée comme un musée; elle est disposée en vue des appartements; les appartements ne
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sont pas disposés pour elle. De grandes nudités, un torse vaillamment cambré, un genou, une épaule opulente sortent des teintes noyées ou des noirceurs profondes; à droite et à gauche, on sent un peuple de personnages virils qui vivent sourdement, prolongés au-delà du tombeau par le souffle de leur grand siècle. Une Érigonedu Carrache s'avance sur un char traîné par des tigres; les rondeurs de sa gorge et de son flanc ployé nagent dans une ombre transparente ; sa joue empourprée, son beau sourire, rayonnent parmi les rougeurs sombres des draperies, sous les bras nus et sous les petits corps folâtres des Amours qui volent dans l'air avec des couronnes d'or. De larges cheminées de marbre blanc flamboient de distance en distance,parmi des rangées de laquais, de suisses rouges, de chasseurs verts et galonnés, d'huissiers graves qui portent leur chaîne d'argent sur leur frac noir. Les groupes défilent dans la galerie, généraux, habits de cour, officiers hongrois, diplomates couturés de broderies, marins galonnés d'or, uniformes de toute nation et constellés de plaques ; les robes traînent et bruissent sur les tapis ; la galerie est si grande qu'elles s'y espacent sans se froisser; elles peuvent étaler leurs rondeurs et développer leurs plis ; leur fraîcheur est encore intacte; les visages ont tous leurs sourires; on peut suivre l'ondulation d'une taille qui se penche, la forme svelte d'un buste et d'un bras profilés à distance contre la tenture, le mouvement aisé d'un groupe qui se fait ou se défait. Les heureux laquais qui ne vont pas plus loin! moi, malheureux, il faut que j'entre!
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Une étuve, un entassement de têtes, serrées, pclemêle, qui essaient de remuer et grimacent patiemment le même sourire. Où sont les corps? Et surtout, bon Dieu ! que va devenir l'arrière-train chargé de la robe? C'est trop de souci, on ne s'inquiète que de la tête; quand elle passe, le reste suit, un bras d'abord, puis un autre, puis le buste; le reste est compressible.
Avez-vous jamais vu une logette de jardinier? Les oignons, les carottes, les panais sont sur des planches percées de trous; par les trous passent les queues végétales; cela fait au-dessous de la planche un enchevêtrement inextricable et grotesque; l'important est qu'au-dessus de la planche les têtes ne se rencontrent pas. Telle est l'image fidèle d'une grande soirée d'ambassade.
Étuve et bouillie. Tous les quarts d'heure, la bouillie s'épaissit ; la double porte ouverte verse un nouveau liquide humain, qui se mélange au reste, parmi des tournoiements et des remous. On le voit avancer lentement comme une huile, et chaque flot avance plus lentement que le précédent.
Onze heures. La colle est faite, rien ne coule plus; les deux premiers salons sont arrivés à cet état des pâtes visqueuses où une cuiller qu'on enfonce reste debout; impossible d'avancer ni de reculer. Poliment, discrètement, comme un coin qu'on enfonce entre deux morceaux de bois, on essaie de jouer des coudes. Les visages naturels s'altèrent, et les visages peints se défont.
Seigneur, mon Dieu! vous qui avez tiré les jeunes
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Hébreux de la fournaise ardente, vous qui délivr.z vos élus de l'aspic et du basilic , je vous rends grâces! Vous ne m'avez point fait femme, et je n'ai aucune queue à protéger que celle de mon habit, qui est courte. Par un don particulier de votre miséricorde je suis maigre, et aucun coude ne peut entrer commodément en moi comme dans un coussin. Vous m'avez conduit en Amérique où j'ai élevé des porcs, ce qui m'a consolidé les muscles, et mes épaules peuvent sans trop souffrir supporter la pression de mes voisins. Par une dispensation spéciale de votre providence, je n'ai ni durillon, ni cor ; on ne m'a marché encore que trois fois sur les pieds, et, grâce à vous, ce n'est pas sur le petit doigt, mais sur l'orteil qui est résistant. Je n'ai point trop dîné et je ne crains pas l'apoplexie. Grâces vous soient rendues, Seigneur, pour tant de faveurs gratuites! J'aurai une courbature, mais je n'aurai pas le sort lamentable de ce gros général qui devient rouge et va crever.
Qu'est-ce que je pourrais bien faille pourm'occuper, en attendant que cette glu commence à fondre? J'ai encore assez d'espace pour tirer ma montre et voir l'heure : comptons les saluts de l'ambassadeur. Un salut par seconde, c'est-à-dire soixante par minute, trois mille six cents par heure, quatorze mille pour une soirée de quatre heures. Il a deux cent cinquante mille francs par an, je trouve qu'il les gagne.
Tout à l'heure, j'ai pu arriver jusqu'à lui, et je lui ai dit en lui serrant la main : « Monsieur l'ambassadeur, je vous offre mes hommages. » — « Offrez -moi tout
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ce que vous voudrez, mon cher ami, j'aimerais bien mieux une chaise. » — J'ai posé ma main sur mon cœur, avec un regard de compassion respectueuse, puis j'ai regardé ses pieds; il a des bottes bien neuves. Mon Dieu, ordonnez que son bottier ait l'Iiabitude de faire les bottes larges !
Plongeon à droite, plongeon à gauche, l'ambassadrice et sa fille à l'entrée du second salon font comme lui. Si jamais je deviens ambassadeur, mon secrétaire général et plusieurs de mes attachés devront avoir cinq pieds six pouces, être bien membres, épouser des femmes vigoureuses, les nourrir amplement et leur imposer de larges envergures de jupes. Trois d'entre eux seront toujours autour de moi dans les réceptions, et leurs femmes autour de ma femme; cela fera rempart. Le matin, je prendrai un bain froid, et je me ferai masser; à dîner? je ne mangerai que des côtelettes, et il y aura pour moi, au sortir de mes salons, un lit bassiné, une bouteille de vin de Bordeaux et plusieurs beefsteaks bien tendres.
Le vase trop plein déborde insensiblement du côté du troisième salon, et on avance, tâtant ses membres; )'ai tous les miens, Dieu soit loué! J'ai fait tous mes saluts, j'aperçois le port, une antichambre de dégagement, une sortie en retour, donnant sur la galerie d'entrée, avec une embrasure de fenêtre, et un bon fauteuil caché derrière les rideaux. Toute la procession passera là; je le connais bien, cet excellent fauteuil, et, par un miracle du ciel, il est libre.
Celui qui a inventé les fauteuils mérite des autels,
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je n'ai pas d'autre idée pendant un quart d'heure. Ma seconde idée, c'est qu'en ce moment je suis sans difficulté le plus heureux homme des cinq salons; princes, maréchaux, jolies femmes, ne me vont pas à la cheville. Ma troisième idée est que j'ai sauvé mon lorgnon ; voyons un peu ces pauvres diables.
Trois jeunes officiers anglais, en pantalon blanc et en habit rouge. Deux ont le plus grand air et sont parfaitement dignes et calmes. Le troisième, godiche, est une mécanique de tôle vernissée, à pattes articulées qui traînent.
Lady Bracebridge (je change les noms), quarantecinq ans, large et décolletée à faire frémir, robe de soie ponceau, la figure couleur de sa robe, majestueuse, c'est un monument; défense, etc. Sa fille, fagotée, efflanquée, ballonnée, semble enceinte par devant et par derrière.
Un général prussien, couturé de croix, court, gros, pourpre; ses yeux blancs de homard cuit font saillie dans le rouge universel de sa face apoplectique ; il tire sa femme, et, jusque dans le second salon, ils parlent aussi haut qu'à l'auberge.
Le marquis Ricciardi, avare connu; avec un million de revenu, il prête sur gages, à la semaine; long, jaunâtre, les lèvres pincées, travaillé du dedans comme par une colique continue.
M. Harris Braggs, citoyen des États-Unis : « Ah!
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« vous avez vécu aux États-Unis! Eh bien, vous « pourrez nous rendre le témoignage que nous sommes « au monde la seule nation jeune et qui ait l'avenir; a en trois ans, nous venons de nous tuer cinq cent « mille hommes! »
Le comte Borodunoff, rude homme, carré, barbu, fait au froid, ayant mangé de l'agneau cuit dans sa laine, et dormi dans son manteau sous le givre des montagnes de la Perse; il y a de l'uroch et de l'ours dans ces tempéraments russes; pour conversation, des polissonneries du xvin* siècle et des demi-fadeurs aux dames. Sa fille, blanche, froide, immobile, une solide statue de neige, n'a dans la tête que les chiffons; contraste étrange; sur cette sauvagerie primitive, aucune culture ne prend, hors la frivolité parisienne.
B... académicien arrivé par les dîners; l'estomac est la route du cœur. Jambes de cerf, œil et crâne de vautour chauve; personne ne m3nte plus assidûment les escaliers et ne devine plus vite, à la mine des domestiques, s'il faut insister, si le maître est vraiment visible. Enfin, il a son habit vert, il est content, il peut prêcher à autrui, officiellement, la morale. A présent, il n'a plus qu'une épine, sa femme, un hibou plumé qui marche à côté de lui, le nez au vent, décolletée, étalant sa clavicule.
Madame d'Arbès. J'ai causé avec elle cinq ou six fois, je ne la regarde jamais sans plaisir; c'est le type le plus réussi de femme, de Française et de femme du monde Nulle galanterie; elle n'a pas le temps d'avoir
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des vices, toute Ta sève est dJpensée par le pétillement de la cervelle. Vous étes-vous jamais arrêté devant une volière à la campagne pour observer les idées d'un chardonneret qui saute, qui gazouille, qui mange, qui n'est jamais las, qui vit en l'air, qui a cent-vingt envies et fait soixante actions par minute? « Ohl qu'on a serait bien sur le barreau d'en-haut! Non, on était « mieux sur le barreau d'en-bas. Mes plumes du ven- «tre ne sont pas bien lissées. J'ai faim, mangeons un « grain de mil. Non, une miette de pain est meilleure. « Non, une becquée d'eau me rafraîchirait. Un petit « coup d'aile pour détendre mes muscles. Hop, hop, « hop. Une roulade pour dérouiller mon gosier. Cuic, « cuic, cuic. Voilà une mouche qui vole, si je l'attra- (1 pais! Voilà un rayon de soleil qui passe, si je cou- « rais après! Piot, piot, piot. Ah! les jolis petits pieds « que j'ai là! Traderidera, je suis content de vivre. « Qu'est-ce que Ip, soleil fait là-haut? Il doit s'ennuyer « de ne pas aller plus vite. Certainement, il n'y a pas « au monde de plus beau chardonneret que moi. » Changez les mots, mettez toilette, dîners, concerts, aux endroits convenables, vous avez le remue-ménage d'idées qui se fait dans cette jolie tête. La cervelle darde incessamment des volontés dans tous les nerfs, petites volontés courtes, qui passent au moment même à l'exécution, et sont aussitôt relancées ou traversées par d'autres. Les yeux brillent, les fleurs de la coiffure dansent, le corsage palpite,. les mains ont cent petits mouvements, la voix vibre; jamais d'arrêt. Elle va dans quatre soirées le même soir, et, quand elle ren-
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tre, les bals du lendemain bourdonnent comme un essaim lâché dans sa tête. Toujours des sourires et point artificiels; elle est heureuse; elle le sera toujours, à condition qu'on fera voltiger devant elle cinq cents colifichets par heure, des salons parés, des lustres, des robes de soie, des hommes à plaques, des chanteurs, des ritournelles, des équipages de chasse, tout ce qu'il vous plaira, pourvu que tout brille et soit nouveau. Elle est née dans un état d'excitation, Qt mourrait si elle était tranquille.
Faut-il s'en fâcher? La machine, construite et équilibrée d'une certaine façon, n'agit que conformément à sa construction et à son équilibre. Quelquefois c'est un joli ouvrage de filigrane, où des aiguilles électriques montées sur un fin pivot branlent à la moindre variation de la chaleur ou de l'air; qu'est-ce qui peut en sortir, sinon un pétillement d'étincelles? Au contraire, une mécanique d'os solides et de chairs bilieuses, charpentée à gros coups, n'agit que pi • de lentes et fortes pressions persistantes.
L'évéque de Carthage. 11 a passé pour trop intelligent et il est resté trop longtemps grand vicaire. On surveillait ses moindres paroles : nous n'avons pas d'idée des tracasseries et des misères ecclésia.stiques. Résigné, replié, amorti, effacé, attristé, affaissé et pourtant contenu, il passe avec un sourire prudent et morne.
Plusieurs artistes et gens de lettres. Trop de travail et trop de plaisirs: Paris est une serre surchauffée, aromatique et empestée, au terreau acre et concentré,
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qui brûle ou durcit l'homme. Combien de leurs compagnons sont morts en route! La plupart de ceux qui subsistent sont malades ou agités, voisins de l'impuissance, ou réduits, pour garder la force de produire, à se séquestrer, à se sevrer des affections et des préoccupations naturelles. Quelques-uns ont recours aux excitants, d'autres ont tourné à l'exagération mécanique; ils se copient, ils se font une manière, ils outrent chaque année davantage la saillie de leur talent, ils en font une sorte de grimace. Le public est blasé, il faut crier trop haut pour qu'il écoute. Chaque artiste est comme un charlatan que la concurrence trop âpre oblige à forcer sa voix. Comptez encore la nécessité d'aller dans le monde, de se ménager des amis et des protecteurs, de lancer la réclame, de vendre et de pousser son oeuvre, de gagner toujours davantage pour suffire aux exigences des enfants, des femmes et des maîtresses, des besoins qui croissent. Une robs coûte sept cents francs, et on la porte quatre fois. Ma fille prend ses vingt aiis, comment lui faire une dot et trouver un gendre? — Deux ou trois tempéraments fse sont bronzés comme ceux des généraux de Napoléon, et il y a des têtes franchement dessinées, d'une couleur solide, dont on ferait des médailles.
En revanche, dans ce pêle-mêle énorme, chaque talent peut trouver la nourriture qui lui convient, Balzac avait bien raison d'aimer ce grand fumier où, à côté de toutes les excroissances, poussent tous les types. Un mystique y rencontre une douzaine de mystiques et va jusqu'au bout de son mysticisme. Un écrivain
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coloriste vit avec des écrivains coloristes et mène la phrase descriptive aussi loin qu'elle peut aller. Un amateur de lignes peut entendre sept fois par semaine des conversations étrusques. Un spéculatif, un païen pratiquant n'est pasretenu, comme à Genève, à Oxford, à Florence, par l'obligation de porter un costume religieux ou politique. Chacun choisit les livres, les amitiés, les opinions, la conduite qui sont conformes à son instinct, et l'instinct ainsi soutenu prend toute sa taille. C'est ici seulement qu'on trouve des courtisans, des intrigants, des maniaques, des politiques, des héros, des travailleurs, chacun complet et achevé dans son genre. Dans une couche de terre grasse et pourrie, infiniment complexe, incessamment renouvelée et remuée, où cent mille laboratoires et vingt égouts auraient versé leurs détritus et leurs résidus, on ferait pousser pareillement des choux monstrueux, des potirons bosselés d'excroissances gigantesques, des ananas divins, des roses enivrantes, des asperges au mois de janvier, des dahlias bleus, que sais-je ? et il n'y aurait pas de plus curieux jardin pour un botaniste. Mais les infatuations sont aussi grandes que les énergies. Ils acquièrent l'extérieur de politesse et de modestie convenable; mais, en somme, au fond du cœur et par l'effet des coteries, chaque amour-propre devient colossal. L'homme est solidement clos dans l'illusion qu'il s'est bâtie et il n'en sortira jamais, car il emploie tout son effort à l'épaissir. Toujours,aprcs une discussion sur le beau, sur les arts, un artiste laisse entrevoir plus ou moins à son ami qui est du
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même avis que lui : « Vois-tu, en fait d'art, il n'y a que toi et moi; — et encore toi ! »
— La duchesse de Krasnoe, russe, la Diane de Tauride, belle et grande comme une fille de Jupiter, pâle et blanche d'une blancheur de neige, les yeux d'un bleu pâle, sous des cheveux de soie pâle ; une robe bleue bordée de cygne laisse deviner le plus admirable sein, et les bras de marbre se déploient des deux côtés d'une taille aussi svelte qu'ils sont forts. Elle marche sans avoir l'air de voir, avec un sérieux de reine, les yeux ouverts et calmes comme ceux d'une statue. On a presque envie de plier le genou.
Un flot de personnages graves , conseillers d'État, directeurs généraux, préfets, académiciens, grands fonctionnaires à vingt ou vingt-cinq mille francs. Il leur a fallu trente ans de travail et de visites pour arriver là. Dernièrement, j'en ai vu chez eux une demidouzaine : partout le même intérieur : un troisième étage rue des Mathurins ou rue Montaigne, deux bonnes, un petit domestique, le même salon avec des housses brodées , le même buffet doré dans l'entrefenétre, le même étalage obligé d'un demi-luxe froid, vulgaire et décent, la même vie étriquée et prétentieuse. Le traitement est trop petit, on le mange tout entier, et l'on est obligé, pour arriver à la pension de retraite, de s'user jusqu'à la corde. Nul repos, sauf le monde qui fatigue, et, de temps en temps, un voyage aux eaux qui coûte trop cher. Toujours des tiraillements entre la représentation nécessaire et l'économie nécessaire; laquelle choisir? Le budget si gros est trop
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petit ; à cause de la multitude des fonctionnaires, on l'émiette ; chacun est à la ration ; il faut que chacun vive mesquinement,pour que tout le monde vive. Les figures s'en ressentent, jaunes, creuses, tirées ou bouffies d'une mauvaise graisse; l'air des bureaux est malsain; celui des salons encore davantage. Ici, ils rient, saluent, tâchent d'avoir l'air brillant ou aimable; mais l'effet général est celui d'une cohue de singes, de vieux singes habillés, fatigués, flétris, qui ont trop pâti. L'usure est faite encore par un autre côté. Sitôt qu'on les connaît un peu et qu'ils n'ont plus peur de se compromettre, ils tournent sans difficulté à la gaudriole, écoutent et content des histoires de jeune homme; on voit qu'ils ont jeté un harnais; l'étudiant s'est réveillé sous le bourgeois. « C'était le bon temps alors! » — a Est-ce qu'il est tout à fait passé? » — Ils répondent par un sourire égrillard. La morale française est claire : « Je garde les convenances, <t je reste homme d'honneur, bon avec ceux qui m'en- «tourent, je travaille; en voilà bien assez. Paris est a discret, commode, et je ne veux pas être dupe. » —
Un d'eux allait encore plus loin: «Je suis amoureux «cinq minutes. » — « Oh! répond le voisin, c'est a trop peu, il faut avoir un plat de fondation , coma parer, revenir ; un homme du monde dîne chez soi « et dîne en ville. »
Qu'est-ce qu'ils viennent chercher ici ? Car on n'y cause guère, il y fait trop chaud, on est noyé dans la foule, la toilette de la femme est perdue. Je trouve à CCS cohues et à ces exhibitions les raisons suivantes :
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— Il y a des filles à marier, on les étale.
— Quelques hommes jeunes songent aussi à un bon mariage.
— Il y a des femmes à qui on ne peut faire la cour que là.
— On vient marquer sa place et prouver à autrui qu'on est du monde.
— A la rigueur, c'est un club ; dans une embrasure de porte, on cause d'affaires.
— Les jeunes femmes, même les vieilles, s'ennuient horriblement le soir, en tête-à-tête avec leurs maris. La foule est peuple, même chez les grands et les riches. Il leur faut du changement, de la diversion, du mouvement, comme aux garçons coiffeurs et aux modistes qui vont le soir aux bals du quartier Latin,
Moi-même, qui les critique, pourquoi suis-je avec eux ? J'ai agi mécaniquement, j'ai suivi Ja foule, je n'ai pas eu le bon esprit de me suffire, ce soir, seul dans ma chambre. Ai-je eu du plaisir? Après un éblouissement de cinq minutes, qu'ai-je aperçu, sinon une procession de coudes pointus et de contenances voulues? En vérité, j'avais un plus beau spectacle quand le soir, en Amérique, au son de la trompe, je voyais, entre les arbres, fourmiller les échines rondes de mes porcs, quand les rayons obliques, illuminant les profondeurs de la verdure, montraient, surla mousse et parmi les glands, le tapage des joyeux coquins repus par une journée pleine, quand leurs cris, comme cinq cents cornemuses, montaient au milieu des glapissements des perroquets, et que ma vieille foret tout en-
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tière s'agitait et luisait, avec des myriades d'éclairs et l'ondulation de son éternel murmure.
Une faut pas trop vérifier ses plaisirs. Voici le bilan de ma dernière soirée à l'Opéra ; j'ai compté dans une colonne mes sensations agréables, et dans une autre colonne mes sensations désagréables :
Joli rondo pastoral
Duo de passion du second acte
Tintamarre du finale
Harmonie savante du sextuor
Vue de Messine au troisième acte
Ténor gras, dindon emphatique
La prima donna est trop haut montée sur
pattes et glapit
Incomparable bêtise des figurants habillés en
seigneurs
Les figurantes sont pires
Bon orchestre mais trop bruyant
Pattes trop maigres des danseuses
Bras décharnés; on voudrait leur olTrir des
beofsteacks
Sourires de poupées mécaniques et tristes. . Premier sujet, les jambes ci la tête vues de
face
Le même premier sujet, de profil
Le premier danseur, angora fourré, fade à
lever le cœur
Entractes
Voisins grognons
Jolies jeunes filles fraîches dans la baignoire
de droite
Balance ù mon débit, 2 francs, plus 10 francs pour mon lauteuil d'orchestre. Total, 12 fr. de perte sèche.