‹ Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas GraindorgeChapitre 20 sur 29 · LE JEUNE PREMIER · texte numérisé non relu

LE JEUNE PREMIER

Je crois que le changement est encore plus grand pour le jeune homme que pour la jeune fille.

Autrefois son emploi était simple : auprès d'une femme, quelle qu'elle fût, il devait avoir la bouche en cœur, être prêt à se mettre à genoux. J'ai sous les yeux la Nouvelle Héloïse avec les gravures (qu'est-ce qu'on ne lit pas quand on a mal au foie?). C'est ce sauvage de Rousseau qui le premier osa dire que la galanterie était ridicule, et faire de son amoureux un plébéien violent, un déclamateur mal appris, un précurseur de Didier, de l'ouvrier Gilbert, et autres jeunes premiers de Victor Hugo. Mais comme son graveur a compris autrement les choses! Quel joli jeune homme que le Saint-Preux des estampes! L'agréable jambe que la sienne ! La fine et riante physionomie ! Qu'il est bien peigné et qu'il est bien mis 1 Lebas, soigneusement liré,étale un mollet irréprochable; les

Le Jeune Tremîer

couleurs les plus gaies papillotent sur la culotte et sur l'habit; une dentelle chiffonnée se tortille gracieusement au bout des manches roses; un gilet gorge de pigeon bombe ses plis lustrés autour du jabot coquet. Il est empressé et il est tendre ; lorsqu'il met un genou en terre pour baiser la mignonne main de Julie malade, on voit tout de suite qu'il a pris les leçons des meilleurs maîtres de danse. Quand, sous le bosquet de roses, il reçoit « le premier baiser de l'amour, » il n'est pas rude, il ne délire pas comme le veut le livre, il ne froisse pas la jupe, il arrondit avec précaution les deux bras, il savoure délicieusement et mignardement le joli fruit qui vient se poser sur ses lèvres. Il est de ce temps où l'on disait d'un grand général ce mot que j'ai cité : « Est-il aimable? » En effet, celuici eût-il gagné dix batailles, rien ne le dispensait de plaire aux dames, de savoir offrir un bouquet, tourner des petits vers, glisser une fadeur. C'était le reste de l'ancien temps : la dame était toujours châtelaine féodale; on était tenu de la servir; si le sentiment avait disparu, les bienséances restaient entières ; au lieu de pages et de chevaliers, elle avait des attentifs. Un jeune homme entrant dans le monde n'avait d'autre souci que de trouver deux belles mains disposées à le conduire; les deux belles mains le formaient, le menaient, le poussaient, et, en échange, daignaient accepter chaque jour huit heures de compliments, de soins et de petits services. Aujourd'hui un homme de vingt ans aimerait mieux se faire scieur de bois ; une femme prendrait le complimenteur pour un nigaud

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de province, et je trouve, en ouvrant une comédie d'Augier, qu'à ces empressements surannés on répond avec un calme ironique : « Merci, Lindor. »

Il est arrivé de là que le rôle du jeune premier s'est beaucoup amoindri. C'est pourquoi, quand, à onze heures du soir, vous entrez dans un salon, vous voyez deux tas séparés : l'un blanc, rose, pomponné, fleuri, immobile : ce sont les femmes, emprisonnées dans l'énormité de leurs jupes et dans le velours de leurs fauteuils ; l'autre noir, étriqué, terminé par des crânes chauves ou demi-chauves, mais remuant : ce sont les hommes qui circulent sur les confins et regardent, le lorgnon à l'œil, appuyés contre le montant des portes. Chaque survenant salue la maîtresse de la maison, échange avec elle trois phrases de vingt mots, fait un demi-tour prudent et s'esquive hors de l'enceinte féminine; tout au plus, çà et là, à l'extrême frontière, un habit noir cause pendant dix minutes avec une robe. Trois fois sur quatre, il ne s'amuse pas et elle s'ennuie; les deux sexes sont des étrangers l'un pour l'autre. Vers minuit, le désert se fait; il reste cinq ou six hommes et femmes qui se connaissent bien. Les femmes se plaignent alors de la négligence des hommes et les hommes s'excusent comme ils peuvent. Cela fait un commerce de jolies hypocrisies, de petites flatteries déguisées, de petites provocations transparentes. Moi qui, par âge et par état, sais la valeur de cette monnaie, je résume ainsi le budget de la question : quatre faits ont amené cette baisse générale de la galanterie :

1" Trop de travail pour l'homme. Il va à la Bourse,

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calcule et s'inquiète pour de grandes affaires, est obligé de gagner beaucoup, parce que la dépense de la maison et du monde devient énorme. Un médecin, un avocat, un banquier, un artiste, un politique est excédé le soir, et ne peut plus faire des frais pour amuser les femmes. Nous sommes des plébéiens, notre temps est de l'argent; nous n'avons plus le loisir et Tinsouciance du dernier siècle; les bras nous tombent devant l'escrime obligée de la politesse complimenteuse. Laissez-nous nous étendre dans un fauteuil et chauffer nos pieds, à Tanglaise, à côté d'une femme tranquille qui tapisse et fait le thé, ou bien, à la française, fumer avec un ami qui déboutonne ses paradoxes, et faire le gamin avec une maîtresse qui dit des drôleries.

2° L'habitude de chiffrer les valeurs. Jeunes et vieux, nous sommes positivistes, et les jeunes encore plus que les vieux. A cette opération, la femme perd beaucoup ; pour spectateurs, il lui faut, non des analystes, mais des poètes. L'am.-ur vit d'illusions, de rêves vagues et charmants épandus comme un brouillard lumineux sur toutes les choses, d'espérances déraisonnables sans cesse élancées à la poursuite d'un bonheur inconnu et délicieux; dans quelle tête moderne cette féerie matinale subsiste-t-elle encore? Celui qui la retrouve en soi la déchire avec soin pour se délivrer d'un piège ; celui qui en conserve un lambeau sait que l'illusion est en lui, non dans les objets. Le dernier et le plus amoureux des poètes disait déjà : « Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivres.sel »

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Il n'y a plus d'ivresse, mais il y a encore des flacons. Aujourd'hui, dans mademoiselle ou madame une telle, on voit mademoiselle ou madame une telle, c'est-àdire une jupe et son contenu, le contenant et le contenu plus ou moins agréables et convenables, traînant après soi un attirail déterminé de commodités et de tracasseries, de servitudes et d'utilités. A ce taux, une cour un peu prolongée semble une duperie; les bénéfices ne couvrent pas les frais. D'ailleurs, quand on n'adore pas, on répugne à se mettre à genoux; l'attitude est trop gênante, humiliante même; on l'accepte pour une heure, on ne la tolérerait pas huit jours. Tout balancé, s'il faut un établissement, on l'aime mieux franchement légitime ou franchement illégitime; les deux se concluent pareillement, argent comptant, sans notaire ou avec notaire, mais l'un et l'autre sans embarras ni enthousiasme. Mariages de convenance et visites chez les Madeleines : l'esprit calculateur vise partout aux échéances certaines, au plaisir garanti, aux commerces aisés. Amusons-nous, mais ne soyons pas dupes. Mon ami B..., la fleur des agents de change, disait avant-hier devant moi à son fils : a Voilà que tu vas faire ton droit, tu auras quinze ce cents francs par trimestre, souviens-toi de ces trois « maximes : Ne loge jamais ta maîtresse chez toi. Ne « garde jamais la même plus de trois mois. Si tu sens « que tu en deviens amoureux, prends-en une se- K conde. — Surtout, gare aux habitudes; réserve-toi; « quand tu sentiras tressaillir en toi les grandes phra- « ses, songe, pour couper court aux sottises, que je

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