‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 15 sur 331 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Yorick était le nom de cet ecclésiastique, et ce qu’il y a de fort remarquable ( comme on le voit d’après une trèsancienne histoire de la famille, rédigée sur un fort vélin, et encore parfaitement conservée), ce nom s’écrivait exactement ainsi depuis près de j’étais sur le point de dire

neuf cents ans; — mais je ne voudrais pas ébranler mon crédit en disant une vérité improbable, quoique incontestable en elle-même: — je me contenterai donc de dire simplement,— qu’il s’écrivait exactement ainsi, sans la moindre variation ou transposition d’une seule lettre, depuis je ne sais combien de temps; ce qui est plus que je ne me hasarderais à dire d’une moitié des plus grands noms du royaume, qui, dans le cours des ans, ont généralement subi autant de vicissitudes et de changements que leurs possesseurs. — Faut-il l’attribuer à l’orgueil, ou à la honte de leurs propriétaires respectifs? — De bonne foi, je pense tantôt l’un, tantôt l’autre, selon que me pousse la tentation. Mais c’est une chose coupable , et qui un jour nous mêlera et nous confondra tellement tous ensemble, que pas un de nous ne sera en état de se lever et de jurer « que c’était bien son bisaïeul qui fit telle ou telle chose. »

Ce mal avait été suffisamment paré par le soin prudent de la famille Yorick, — et par leur religieuse conservation des archives que je cite, lesquelles nous informent en outre que la famille était originairement d’extraction danoise, et avait été transplantée en Angleterre fort anciennement, sous le règne de llorwendillus , roi de Dancmarck , à la cour duquel, à ce qu’il paraît, un ancêtre de ce M. Yorick, et dont celui-ci descendait en ligne directe, avait occupé jusqu’à sa mort une charge considérable. De ruelle nature était cette charge, les archives ne le disent

pas; — elles ajoutent simplement que depuis près de deux siècles elle a été supprimée, comme complètement inutile, non-seulement dans cette cour, mais dans toute autre cour du monde chrétien.

Il m’est souvent venu en tète que cette charge ne pouvait être que celle de premier bouffon du roi; — et que l’Yorick de Ilamlet, dans notre Shakspeare, dont la plupart des pièces, vous le savez , sont fondées sur des faits authentiques, — était certainement l’homme en question.

Je n’ai pas le temps de consulter l’histoire de Danemarck de Saxo-Grammaticus pour m’assurer de la chose; — mais si vous en avez le loisir, et qu’il vous soit facile de vous procurer le livre, vous pouvez tout aussi bien le faire vous-même.

J’ai tout juste eu le temps dans mes courses en Danemarck avec le fils aîné de M. Noddy, que j’accompagnai en 1741 comme gouverneur, traversant avec lui d’un train prodigieux la plus grande partie de l’Europe, duquel voyage original accompli par nous deux une narration des plus délicieuses sera donnée dans le cours de cet ouvrage; — j’ai tout juste eu le temps de vérifier une observation faite par un homme. qui avait longtemps séjourné dans le pays ; — à savoir, « que la nature n’était pas trèsprodigue, et n’était pas non plus très-avare dans la distribution de talents et de capacité qu’elle faisait à ses habitants ; — mais qu’en mère sage, elle était modérée dans sa bonté pour eux ; gardant une si égale mesure dans la répartition de ses faveurs, qu’ils étaient, sous ce rapport, à peu près de niveau l’un avec l’autre : de sorte que vous rencontrerez dans ce royaume peu d’esprits très-distingués ; mais dans tous les rangs de la nation , une grande masse de bonne et simple intelligence pratique dont chacun a sa part ; » ce qui me semble fort juste.'

Chez nous, vous voyez, le cas est tout à fait différent : — nous ne sommes que hauts et bas sous ce rapport; — vous êtes un grand génie ; — ou il y a à parier cinquante contre un, monsieur, que vous êtes une grande buse et un lourdaud ; — non pas qu’il y ait manque total de degrés intermédiaires; — non, nous n’en sommes pas à ce point d’irrégularité ; — mais les deux extrêmes sont plus

communs et plus prononcés dans cette île inconstante, où la Nature dans ses dons et dispositions de ce genre est plus qu’aillcurs fantasque et capricieuse : la Fortune elle-même ne l’étant pas davantage dans le legs qu’elle fait de ses biens et effets mobiliers.

C’est là tout ce qui ébranla jamais ma foi relativement à l’extraction d’Yorick, qui, d’après ce que je me rappelle et ce que j’ai pu me procurer de renseignements sur lui, ne paraissait pas avoir une seule goutte de sang danois dans tout le corps: du reste, en neuf cents ans tout avait * bien pu s’évaporer ; — je ne veux pas argumenter là-dessus un seul instant avec vous; car n’importe comment cela était arrivé , le fait est que — au lieu de cette froideur flegmatique et de cette exacte régularité de jugements et d’humeurs que vous auriez attendues dans un homme de celte origine, — c’était, au contraire, un composé de mercure et de sublimé, — un être aussi irrégulier dans toutes ses déclinaisons, — avec autant de vie, de fantaisie et de gaieté de cœur en lui, que le plus doux climat en aurait pu engendrer et réunir. Avec toutes ces voiles, le pauvre Yorick ne portait pas une once de lest; il n’avait pas le moindre usage du monde; et à l’âge de vingt-six ans il savait à peu près aussi bien y faire route, qu’une tapageuse et confiante fille de treize : en sorte qu’au départ, la fraîche brise de ses esprits, comme vous pouvez imaginer, le poussait dix fois par jour dans les cordages de quelqu’un ; et comme les gens graves et d’une marche plus lente éiaient le plus souvent sur son chemin , — vous pouvez imaginer aussi que c’était avec eux qu’il avait généralement le malheur de s’empêtrer le plus. Autant que je sache, il pouvait y avoir un mélange de malheureux esprit au fond d’un tel fracas : car, à dire vrai, Yorick avait de sa na-

ture un dégoût et une répugnance invincibles pour la gravité; — non pas pour la gravité en elle-même; — car au besoin il était le plus grave et le plus sérieux des mortels, et cela des jours et des semaines de suite; — mais c’était l’affectation de la gravité dont il était ennemi, et à qui il avait déclaré une guerre ouverte, seulement quand elle paraissait servir de manteau à l’ignorance ou à la sottise; et alors toutes les fois qu’elle se trouvait sur son

chemin, quelque abritée et protégée qu’elle fût, il lui faisait rarement quartier.

Quelquefois, dans son langage étourdi, il disait que la Gravité était une fieffée coquine, et il ajoutait — de la plus dangereuse espèce aussi, — à cause de son astuce; et qu’il croyait réellement que plus de gens honnêtes et de bonne foi avaient été escroqués par elle de leurs biens et argent en une année, qu’en sept ans par le vol dans les poches et dans les boutiques. — Les caractères mis à nu par la gaieté du cœur étaient, disait-il, sans danger, — sauf pour eux-mêmes : — tandis que l’essence même de la gravité, c’était le calcul, et par conséquent la tromperie: — c’était un artifice étudié pour se faire honneur dans le monde de plus de sens et de savoir qu’on n’en avait ; et avec toutes ses prétentions, — elle 11e valait pas mieux, et souvent elle valait bien moins, que ce qu’en avait dit jadis un bel esprit français qui l’avait définie, — un maintien mystérieux du corps pour couvrir les défauts de l’esprit; — laquelle définition de la gravité, à ce que disait Yorick avec une grande imprudence, méritait d’être écrite en lettres d’or.

Mais, à ne rien cacher, c’était un homme sans pratique ni usage du monde; et il n’était pas moins inconsidéré et mal avisé sur tout autre sujet d’entretien auquel la politique a coutume d’imprimer de la retenue. Yorick n’avait qu’une seule impression , celle qui naissait de la nature du fait en question ; celle impression, il la traduisait d’ordinaire en bon anglais, sans périphrase; — et trop souvent sans beaucoup tenir compte de la personne, du temps ni du lieu ; — en sorte que lorsqu’il était fait mention d’un

pitoyable ou indigne procédé, il ne prenait jamais le

temps d’examiner quel était le héros de la pièce ,

quel était son rang, — ou jusqu’à quel point l’offensé avait le pouvoir de lui nuire par la suite ; — mais si c’était une vilaine action, — sans plus s’inquiéter, — l’homme était un vilain drôle, etc. — Et comme ordinairement la fatalité voulait que ses commentaires se terminassent par un bon mot, ou fussent animés tout du long'par le comique ou la bouffonnerie de l’expression , l’indiscrétion d’Yorick avait des ailes. En un mot, comme il évitait ra-

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rement , quoique sans jamais courir après , les occasions de dire la première chose qui lui venait, et cela sans beaucoup de cérémonie, — il n’avait dans la vie que trop de tentations de répandre autour de lui son esprit et sa gaieté, — ses sarcasmes et ses plaisanteries. Tout cela ne tom-

bait pas à terre.

Quelles en furent les conséquences, et quelle fut la catastrophe dont Yorick fut victime, vous le lirez dans le chapitre suivant.

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