‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 8 sur 331 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Je sais qu’il y a dans le monde des lecteurs ainsi que beaucoup d’autres braves gens ne lisant pas du tout, — qui se sentent mal à l’aise, si vous ne les mettez pas entièrement, d'un bout à l’autre, dans le secret de tout ce qui vous concerne.

C’est par pure condescendance pour cette humeur, et par la répugnance naturelle que j’ai h désappointer qui que ce soit sur terre, que j’ai déjà été si minutieux. Comme ma vie et mes opinions paraissent destinées à faire quelque bruit dans le monde, et, si mes conjectures sont justes, à prendre dans tous les rangs, professions et dénominations d’hômmcs quelconques , — à n’ètrc pas moins lues que le Progrès du pèlerin lui-même*, — et, en fin de compte, à devenir précisément ce que Montaigne craignait que ne devinssent ses Essais, c’est-à-dire, un de ces livres qui traînent sur les fenêtres de parloir; — je trouve nécessaire de consulter un peu chacun à son tour : je dois donc demander pardon de suivre encorc*m moment la même voie; et je suis enchanté pour cette raison d’avoir commencé mon histoire ainsi que je l’ai fait, et d’être en état de continuer, en reprenant chaque chose ab ovo , comme dit Horace.

1 P»r John Bunyan. [ffotc du traducteur.)

DK TRISTRAM SHANDY. 5

Horace , je le sais , ne recommande pas cette manière en général : mais ce gentleman ne parle que d’un poème épique ou d’une tragédie — (j’oublie lequel) ; — d’ailleurs, si cela n’était pas, je demanderais pardon à M. Horace;

— car en écrivant ce que j’ai entrepris, je ne m’astreindrai ni à ses règles, ni à celles d’aucun autre homme au monde.

Quanta ceux, pourtant, qui ne se soucient pas de rétrograder autant pour approfondir ces choses, je ne puis leur donner un meilleur conseil que de sauter le reste de ce chapitre; car je déclare à l’avance que je ne l’écris que pour les esprits curieux et inquisitifs.

Fermez la porte. Je fus cngendré*dans la

nuit du premier dimanche au premier lundi du mois de mars, l’an de Notre-Seigneur 1718. Je suis certain du fait.

— Mais d’être arrivé à pouvoir rendre un compte si exact d’une chose qui eut lieu avant ma naissance , je le dois à une autre petite anecdote connue seulement dans notre famille, mais rendue publique aujourd’hui pour plus d’éclaircissement de ce point.

H faut que vous sachiez que mon pèro, qui avait jadis trafiqué avec la Turquie, mais qui avait quitté les affaires depuis quelques années, pour se retirer et mourir sur son

domaine patrimonial dans le comté de , était, je crois,

un des hommes les plus réguliers qu’il y ait jamais eu dans tout ce qu’il faisait, qu’il s’agît d’une affaire ou d’un amusement. Pour donner un petit échantillon de son extrême exactitude, dont il était véritablement esclave, il s’était fait une règle depuis nombre d’années , — le premier dimanche soir de chaque mois , et cela tout le long de l’année , aussi ponctuellement qu’arrivait ce dimanche soir, — de monter de ses propres mains une grande pendule que nous avions sur le palier de l’escalier de derrière ; — et comme, à l’époque dont j’ai parlé, il devait avoir de cinquante à soixante ans, il avait aussi reporté peu à peu à la même période certaines autres petites occupations de famille, afin, disait-il souvent à mon oncle Toby, de se débarrasser de tout à la fois, et de n’en êtro plus tourmenté et tracassé le reste du mois.

11 n’y avait à cela qu’un malheur qui, en grande partie, tomba sur moi, et dont les effets, je le crains, me sui-

vront jusqu’au tombeau ; c'est que par une fâcheuse association d’idées qui n’ont aucune liaison au monde, il finit par arriver que ma pauvre mère ne pouvait jamais entendre monter ladite pendule sans que le souvenir de certaines autres choses lui vint infailliblement en tète— et vice versd: étrange combinaison d’idées que le clair-

voyant Locke, qui, certes, comprenait la nature de ces choses mieux que la plupart des hommes, affirme avoir produit plus d’actions tortues que toutes les autres sources de préjugés quelconques.

Maisaceci n’est qu’une parenthèse.

Or, il appert d’après un mémorandum du livre de poche de mon père, qui est en ce moment sur la table, « que le jour de l’Annonciation, qui était le 25 du même mois dont

je date ma conception, mon père partit pour Londres,

avec mon frère aîné Hobby, qu’il allait mettre à l’école de Westminster ; » et comme il appert d’après la même autorité « qu’il ne vint rejoindre sa femme et sa famille que dans la seconde semaine du mois de mai suivant, » — cela donne presque à la chose un caractère de certitude. Quoi qu’il en soit, ce qui suit au commencement du prochain chapitre ôte toute possibilité de doute.

Mais , je vous prie , monsieur, que faisait votre

père en décembre, janvier et février? — Ehl madame, — pendant tout ce temps-là il souffrait d’une sciatique.

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