Vie et travaux de Charles de Sismondi
t Celai qui veut n'être pas frustré dans l'espoir < d'écrire on jour des choses louables, doit eue c lui-même un poème vivant, c'est-à-dire un comt posé et un modèle des seniiroeiils les meilleurs « et les plus honorables; ue «'enhardissant* chanc ter les louanges d'hommes héroïques, et de cités c fameuses, qu'autant qu'il a lot-méme l'expérience « et la pratique de tout ce qui mérite d'être loué. »
,,, MtLTOM.
D'où vient que» sourde à ce religieux respect dont la tombe s'environue, une ardente curiosité brave le désespoir des familles en deuil, fouille les papiers, les journaux intimes d'un mort regretté, et viole, sans pudeur, le secret de ses correspondances? C'est que là, pour nous, est la leçon, là pour nous est l'histoire. Les Illustres des temps reculés s'isolent du nôtre par leurs mœurs, leurs coutumes, leur législation, leur religion, leur langue ; à peine si, à l'aide d'un long et sévère travail , on parvient à entrevoir l'homme sous la niasse d'épais suaires dont chaque siècle l'enveloppe. Mais l'illustre contemporain a respiré notre air. Passions, idées, craintes, espérances, fautes mêmes et vertus nous sont communes avec lui. 11 y a quelque chose de notre
vie dans la sienne ; sa biographie, miroir grossissant, nous reflète nos émotions agrandies, nos pensées développées ; et nombre de sensations, jusque-là indistinctes, s'éclaircisscnt à nos propres yeux en se manifestant dans une nature privilégiée. Les paroles, les écrite des grands hommes formulent et complètent les aperçus et l'expérience des masses du milieu desquelles ils ont surgi. La moralité cherche dans les actes de leur vie privée des jalons pour se diriger; elle trouve dans leurs ouvrages des lumières pour se conduire : leurs travaux ont ouvert à la pensée de nouvelles avenues à parcourir, aux actives intelligences de nouveaux champs à labourer.
C'est donc avec avidité qu'accumulant les matériaux, j'ai recueilli tous les extrait^ que j'ai pu me procurer du secret journal ou M. de Sismondi s'interrogeait lui-même avec la candeur et la sagacité qu'il a portées dans l'étude des institutions, des mœurs et de la vie des peuples. J'ai cherché dans les admirables lettres de sa mère, dans les souvenirs de ses amis et de ses contemporains, quelle avait été la direction des premières années de celui qui unissait, « à la plus énergique volonté qu'ait jamais possédée l'homme . cette tendresse exquise et délicate qui semble devoir être le partage exclusif de la femme. » Bien que la création d'une grande âme ne puisse entièrement dépendre de nos influences bornées, il ne saurait être inutile de rechercher la part de l'éducation dans le développement d'une belle et noble nature, et cette recherche est pleine d'attrait.
Tout en m'efforçant de dérober aux intimes révélations de la noble mère de Sismondi, aux larmes intarissables de sa digne et malheureuse veuve ces secrets de tendresse et d';uuour, (leurs de l'âme qui n'éclosent qu'à la douce chaleur du foyer domestique, c'est dans les vicissitudes d'une jeunesse passée au milieu des révolutions, de l'exil, des prisons et de la pauvreté, qu'il m'a semblé voir l'origine de l'énergique modération, et de l'indépendance d'un esprit qui, saus faiblesse et sans jactance, marcha toujours, à travers l'observation, droit à la vérité, et longtemps resta seul dans sa voie. Les savants et nombreux écrits de l'agriculteur, de l'économiste, du publiciste, de l'historien offrent une mine non moins riche au biographe de Sismondi. Jamais, lorsqu'il ne s'agissait que de les rassembler, les documents ne me parurent trop nombreux. Faut-il s'étonner si, maintenant qu'ils m'environnent, j'hésite, et ne puis me défendre d'un frémissement . de crainte et d'impuissance à la vue de tant de richesses? Où trouver, en effet, assez d'ordre pour les coordonner? assez, de force pour les resserrer dans un cadre étroit? assez de justesse d'esprit et de goût
paur choisir entre tant de pensées, tant d'aperçu^, ;exjrait8 dea ouvrât ges de celui qui touche par l'histoire et l'économie politique aux bases mêmes de la société, et qui, dans la topographie du. passé» cherchai! les gisements des routes de l'avenir ?
N'importe ! à défaut de talents et de force , j'apporterai à cette tâche une connaissance réelle et consciencieuse de l'homme, dont je veux esquisser la vie , la vénération la plus profonde pour son caractère, ses vertus, ses travaux, le désir le plus vif de profiter de son exemple en m'efforçant d'employer le temps au lieu de le faire agréablement perdre, aux lecteurs, en tftbant de retrouver avec eux la chaîne qui lie les effets aux causes, d'extraire pour eux tout l'enseignement que doivent renfermer les faits et les idées ; enfin eu réchauffant mon récit à cet ardent foyer d'amour de l'humanité, et d'activé bienveillance qui éçlaiwj l'entière vie de Jean-Charles-Léonard Simonde de Sisuiondi.
C'est le 9 mai 1775 qu'il naquit à Genève. Sou père, Gédéon Sir monde, pasteur protestant d'un petit village au pied du mont Salève* jouissait, dans les premières années de son mariage avec Henriette Gb rod, de toutes les douceurs d'une vie aisée, calme, studieuse -et contemplative. L'enfance de Charles s'épanouit au sein de cette atmo-* sphère de repos et de bonheur. Le père s'occupait de botanique ; la mère, aussi distinguée par son esprit vif, étendu, , cultivé* par la délicatesse de son goût, que par son caractère tendre, et ferme quoique passiouné, présidait à ce riant intérieur. Les bruits du monde venant à peine éveiller les harmonieux échos de cette heureuse solitude , c'était à elle de varier les plaisirs de ces heures qui s'écoulaient tramquilles sans être uniformes ou muettes. Le lac d'azur qui embellit Gfrr nève adoucit, en les répétant, les âpres inégalités de forme des rochers et des pics, et les vives oppositions de couleur des blancs glaciers et des noires forêts. C'est ainsi que les agitations des esprits, qui préludaient à l'enfantement d'un nouvel ordre social, n'atteignaient alors ces existences limpides que pour en varier la surface, non pour ea troubler la paix. • •;„..;
La naissance de sou unique sœur, Sara, vint en 1775 donner une compagne aux jeux du petit Charles. Il trouva bientôt en elle un reflet de son intelligence naissante, de sa force précoce de jugement, et ce fut peuMtre en exerçant sa fermeté naturelle contre les volontés ca? pricieuses et passionnées d une enfant plus jeune et plus faible, qu'il commença, à développer les germes de cette exquise sensibilité qui fut, plus tard, un des traits saillants de son caractère vieil. Alors aussi, aux hieurc û> foyer d90ae$Uque, s'alluma l'étoile polaire qui devait briller
sur toute sa vie. La tendresse active, prévoyante, éclairée, constante de sa mère, prit sur cette âme, aussi tendrè qu'énergique, l'influence toute-puissante qu'elle devait conserver toujours.
C'est dans la famille que se forment l'âme et l'esprit ; on y apprend à vivre avec soi-même, avec ceux que l'on aime, avec les siens ; mais il faut aussi savoir vivre avec les hommes, avec ceux même dont on ne rechercherait pas la société, avec ses contemporains, avec son siècle, et Charles fut envoyé au collège de sa ville natale. Il s'y fit remarquer par sa droiture, sa candeur, l'emploi complet et consciencieux de son temps, et sa rare docilité. Indépendamment de ses classes, il avait des maîtres particuliers, et bien qu'il ne fût pas né pour les arts, et les aimât peu, il cultivait la musique et le dessin avec l'assiduité qu'il apportait à toutes ses études ; le grec, qui lui valut des prix au collège, lui fut plus tard à peu près iuutile ; aussi, malgré la laborieuse persévérance de son caractère, avait-il presque cessé de s'en occuper, à l'époque où il mettait à contribution, pour ses travaux historiques, un si grand nombre d'idiomes différents.
J'ai ouï conter à notre poëte national , qui jamais n'apprit d'autre langue que celle qu'il manie si habilement , qu'il module avec une si délicieuse harmonie, j'ai ouï conter à Béranger que lorsqu'il fut envoyé à l'école de Péronne, il la trouva organisée, par un hardi novateur, à l'instar de la vie réelle : les enfants y avaient leur jury d'écoliers, leur journal d'écoliers, leur imprimerie, leur club, leur académie d'écoliers, dont le petit Béranger fut élu secrétaire. Bref, l'éducation y consistait à jouer à l'homme fait, comme les petites filles jouent, avec leur poupée, à la garde-malade, à la nourrice, à la mère.
Ce besoin de préluder à des habitudes que l'on doit se créer plus tard, et dont nous nous efforçons d'isoler l'enfance au lieu de l'y préparer, s'était fait sentir au jeune Simonde ; débutant dans la vie publique et littéraire dès l'Age de dix ans, il avait été élu orateur et législateur de la vertueuse république de Consigal , fondée , sous l'ombre d'un bosquet, par lui, Charles, son ami, Victor et leurs petits voisins. Les emplois civils et militaires avaient été distribués, par élection, entre ces républicains imberbes, qui s'engageaient à secourir les pauvres (on avait un trésor), et à défendre les faibles. Plus tard, l'homme mûr n'a point failli à ces vocations de l'enfant. Cependant, il n'était bruit au forum de Consigal que des discours de Charles. Jugez un peu ! Il en avait fait un de quatorze pages ! Mais tout finit, hélas ! les républiques avec les; monarchies ; et la destruction de celle dont
Sismondi était le Soiou pourrait bien se rattacher à ta construction de certain fort lilliputien bâti par les vertueux champions de la justice et de l'humanité, avec les matériaux amassés pour la réparation d'une maison voisine.
En quittant Yauditoire, qui, à Genève, succède au collège, le jeune Simonde fut envoyé à Lyon. Se confiant à la probité et au génie financier de M. Necker, les parents de Charles avaient, comme la plupart des Genevois, mis dans l'emprunt français tout ce qu'ils possédaient de capitaux disponibles. La rapide baisse des fonds leur enleva presque toute aisance, et pour donner à leur fils unique les moyens de rétablir sa fortune , ils voulurent le lancer dans le commerce, et le firent entrer dans une des premières maisons de Lyon , où jl avait , pour compagnon de travail, Eynard, depuis riche banquier , et chef généreux du comité grec .
Le nouveau commis éprouvait la répugnance la plus vive pour l'état auquel on le destinait ; il ne trouvait pâture ni d'esprit ni de cœur dans les desséchants et vides travaux auxquels il se voyait condamné. Pour la première fois il se sentit écrasé sous le poids du temps dont jamais, avant et depuis, il n'accusa que la brièveté. Ses lettres sollicitaient la permission de revenir à des études chéries, à la culture de l'intelligence et de la pensée. Il suppliait, mais en obéissant. Un profond et tenace sentiment du devoir se dessine tout d'abord comme la solide base, de ce caractère qui devait déployer tant d'indépendance. Soumis aux ordres de son père, c'était avec un zèle assidu qu'il se préparait à la profession qui lui était odieuse. 11 comprimait ses hautes facultés pour les employer à se rendre arithméticien capable , excellent teneur de livres. Plus d'une fois, quand, parvenu à l'âge d'homme, il eut à peser dans sa profonde pensée les intérêts des masses, à calculer les résultats du travail, à comparer les salaires, à éclaircir les notions embrouillées du capital et du revenu, à tenir la balauce de l'échange eutre les nations, plus d'une fois il dut s'applaudir de l'énergie apportée à des études qui lui étaient d'abord antipathiques. Tous ceux avec lesquels il a eu des relations d'intérêt (de boune heure il s'est trouvé à la tête de sa maison) ont eu lieu, à leur tour, de bénir cette exactitude, cette pouctualilé, cet esprit d'ordre trop souvent étraugers aux artistes et aux hommes de lettres, et que Sismondi devait aux consciencieux labeurs de sa jeunesse.
Une crise violente le délivra de sa chaîne. La révolution française bouleversait le monde ; autour de Lyon on incendiait les châteaux; un matin, de sa lucarne, le jeune commis- en vit brûler quatre à la fois sur
divers points de l'horizon ; les charrettes, chargées de malheureux qu'on traînait à la guillotine, circulaient quotidiennement devant son comptoir ; la maison de commerce qui le faisait travailler renvoya ses employés, et Charles retourna à Genève
La révolution l'y suivit. Issus d'une ancienne famille, exilée de Pise au quatorzième siècle, réfugiée d'abord en France sur la côte Saint- André, puis en Suisse lors de la révocation de l'édit de Nantes, les Sismondi avaient pris place dans l'aristocratie de Genève, et, bien qu'ils eussent francisé leur nom en celui de Simonde, ils conservaient leur cachet et leurs armes. C'était plus qu'il n'en fallait pour motiver la persécution. Les impôts mis sur leur vaste maison de Genève, dot d'Henriette Girod, sur leur vignoble et leur belle campagne patrimoniale de Châtelaine, équivalaient presque à une confiscation. Une visite domiciliaire les dépouilla de toute leur argenterie, de tout ce qu'ils possédaient en vaisselle plate, bijoux, argent comptant; enfin Charles, à peine âgé de dix-neuf ans, fut jeté en prison avec son père.
Le pasteur et son fils, ne pouvant être mis en accusation faute de charges suffisantes, furent relâchés; mais les événements se pressaient, la terreur gagnait, et. au mois de février 1793, la famille Simonde chercha un asile eu Angleterre , où le recteUr de la petite paroisse de Peasmarket (Sussex) prit les fugitifs en pension. Ils demeurèrent tout l'été dans ce vicariat, puis, la solitude devenant trop sévère pour leurs habitudes sociales, les Genevois allèrent passer l'hiver à Tenterden, petite ville du comté de Kent.
Ce temps d'exil ne fut point perdu pour Charles; il l'employa à se rendre la langue du pays familière. Toute la famille parla l'anglais, que madame Simonde parvint à écrire avec une force, une pureté, une antiquité gracieuse de style qui rappelle Ici bons auteurs du temps d'Élisabeth. A dater de cette époque, son journal quotidien, curieux mémoires de sa vie et de celle de son fils, n'est plus écrit que dans cette langue.
Maïs l'étude d'un idiome et d'une littérature était loin de suffire à l'activité du jeune homme. Il méditait sur la constitution du pays, sur ses lois, sur ses mœurs. Il se familiarisait avec le jury, avec les coutumes des cours de justice et prenait sur toutes chosôs des notes détaillées. Un court séjour à Londres lui permit de voir les meilleurs acteurs du temps et de se mettre au courant de la littérature dramatique. Il visita les prisons, les édifices publics, les institutions célèbres ; bref, il tira tout le parti possible d'un voyage, qu'abrégea, à son grand regret, l'état fâcheux de là santé de sa mère .
Soit que la maladie tînt au changement complet de régime ét Àé climat, au regret d'avoir quitté les sites riants, témoins de tant d'années de bonheur, soit qu'il en faille accuser la privation de la société d'une vieille mère et des amis de son enfance, aucun palliatif né put alléger les souffrances de la malade ; elle ne trouva de guérisori que dans ses foyers, où les exilés rentrèrent au mois d'octobre 1704.
La terreur éclatait à Genève. Quatre honorables magistrats, les Syndics, venaient d'être mis hors la loi. L'un d'eux, un voisin, un ami, alla chercher refuge à Châtelaine. Cette campagne était située sut les confins du canton genevois ; ce fut dans un des pavillons du jardin, ouvrant sur le territoire français, que madame Simoride fit disposer la chambre du proscrit, dont elle confia la garde a son fils. Celui-ci, à la moindre alerte, devait prévenir M. Caïla, qui s'enfuirait sur la terre de France, où l'on ne'pouvait légalement le poursuivre. Une nuit, Charles croit entendre au loin la marche régulière des soldats ; il court au pavillon, frappe, appelle, attaque en vain les portes, les fenêtres : tout a été solidement verrouillé par son malheureux hôte, sourd et profondément endormi. Charles écoute; le bruit se rapproche : les gendarmes ne sont que trop bien instruits et se dirigent vers le pavillon. Inhabile à se faire entendre, trop faible pour forcer la porte, le jeune homme se décide à la défendre. Il se fera tuer, s'il le faut, sur le seuil ; le tumulte, le bruit des armes, éveillant peut-être enfin Caïla, lui donneront une dernière, chance de salut. Le cri de la mère de Charles à l'instant où utl coup de crosse, assené sur la tête de son fils, le jetait à terre sans connaissance, eut seul le pouvoir d'arriver aux oreilles du syndic. Réveillé en sursaut, effrayé, étourdi, au lieu de fuir par la porte qui donnait sur le sol français, Caïla ouvre celle que son jeune ami Couvrait de son corps et se livre à ceux qui le poursuivaient. Le matin qui suivit cette affreuse nuit, la famille en prières et gfaéee de stupeur, entendit la détonation de la fusillade; les quatre syndics étaient morts.
Ces beaux ombrages de Châtelaine, Vers lesquels les Simonde étaient revenus avec tant de joie, ces vertes pentés qu'arrosent l'Arve et le Rhône , cette sublime perspective des Alpes et du lac où elles se mirent, ces vergers dont les fruits rendaient la santé, tout ce qui avait fait de cette campagne un lieu de délices, devint uné source de regrets. La mère, le père, le fils, ne voulaient plus, ne pouvaient plus y vivre ; tous étaient résofus à s'expatrier ; et la terre de Châtelaine fut vendue la moitié de sa valeur.
Avec leur maison de Genève, dont les loyers jadis, considérables, devenaient insignifiants à cette époque de trouble , les Simonde ne
gardèrent que la petite campagne de Chênes, cette propriété , acquise et embellie par le grand-père maternel de Charles, ayant trop peu de valeur pour qu'on songeât à s'en dessaisir, lorsque les acheteurs étaient encore plus rares que les locataires. Il s'agissait maintenant de quitter le pays où tous avaient vécu heureux, où le père et la mère s'étaient connus et aimés, où leurs enfants avaient grandi, où ils laissaient derrière eux l'aïeule, les contemporains, les amis pour aller seuls errer au loin, quêtant une autre patrie. En Angleterre, ils avaient vu le sol trop inégalement partagé pour nourrir même la population indigène; et Charles demanda avec instance à retourner sur les anciennes traces de leur famille, à aller transplanter la petite colonie en Toscane, près du berceau de leurs ancêtres. Cette idée avait ses douceurs : c'était un moyeu de relier l'avenir au passé. Sara seule résista longtemps; elle touchait à sa vingtième année : toutes ses espérances de vie et de bonheur s'étaient concentrées dans l'étroit horizon qu'on voulait lui faire quitter pour la seconde fois, probablement pour toujours, et cela au moment où les joies du retour étaient si fraîches encore dans sa mémoire! Les pleurs qu'elle ne pouvait retenir ajoutèrent aux angoisses de ce sombre départ.
Le 23 octobre 1794, après un fatigant voyage de quinze jours, ils arrivèrent à Florence, emportant le prix de la vente de Châtelaine, et décidés à acheter quelque propriété modeste, dont les productions les fissent vivre sur un sol cultivé par eux. Chargé d'explorer le pays et de chercher un nid aux voyageurs, Charles partit seul, à pied, et, guidé par les souvenirs que lui avaient fournis ses papiers de famille, il se dirigea vers le val de Nievole.
Environ huit cent douze ans auparavant, les chefs de la famille Sismondi. en compagnie d'autres barons allemands, ambassadeurs comme eux d'Othon le Roux, avaient franchi ces mêmes collines qu'aujourd'hui leur petit-fils, les yeux ravis, le cœur allégé, parcourait, croyant presque recommencer la vie dans quelque Élysée évoqué par son imagination. Les envoyés de l'empereur, en 982, allaient, au nombre de sept, solliciter l'alliance de Pisc et l'envoi des galères de cette République sur les côtes de la Calabre, où l'Orient ei l'Occident se disputaient la Grande Grèce, riche pomme de discorde jetée sur les mers entre les deux empires. Délivrés de leur mission par la défaite* et la mort inattendue du monarque, les seigneurs allemands s'établirent sur les coteaux fertiles qui s'étendent du val de Nievole aux rives de l'Ombrone. L'évéque de Piseleur inféoda des châteaux; la ville leur accorda le droit de cité ; et les sept principales familles des nobles Gibelins de la
république, entre autres les Sismondi, faisaieut remonter leur origine à cette source tudesque.
Charles ne s'étonna point que, pour ce doux climat, pour cette terre couverte de fleurs et de fruits, les barons du nord eussent déserté les cours. Il venait aussi demander un humble abri à ces vallées. Dans plusieurs de ses ouvrages, il a rappelé depuis les enivrantes impressions de sa jeune âme durant cette course errante. Enfin, aux portes de la petite ville de Pescia, il découvrit ce qu'il cherchait ; le Podere de Valchiusa (vallée close) était en vente.
C'était une gorge ombreuse, arrosée par un ruisseau toujours clair, pure et chaste naïade dont Turne ne s'épuise jamais Tété . ne déborde jamais l'hiver, dont les ondes se jouent autour des cailloux luisants qui les provoquent, et ne s'échappent qu'en murmurant, et par écumeuses cascades de ce délicieux séjour. Le sentier qui côtoie le sillon argentin est enfoui sous l'ombre des coudriers et des aulnes ; et, de distance en distance, aux troncs séculaires des hauts chênes, des verts noyers, s'adosse un humble banc de bois.
La côte abrupte, qui , au nord , ferme le vallon , se couronne de cerisiers, de figuiers, d'oliviers au feuillage pâle et tenace, et se pare des pampres de Yafeatko, muscat rouge au jus exquis, de la grappe barbarossa, dont les grappillons s'étagent comme une blonde chevelure, du fiorentino, premier raisin à mûrir , et des treilles de la vigne qui fleurit trois fois, la salamanna délie tre volte. Le sentier sinueux qui contourne la crête, bien qu'il ne soit praticable que pour les piétons et les bêtes de somme, se couvre, en tous temps, de voyageurs qui se rendent à Lucques, et le mouvement de cette tortueuse route anime le paysage. Ce coteau pourtant est la Sibérie du canton ; mais si les gelées blanches s'y arrêtent en hiver, quelquefois jusqu'à midi; si les violettes y attendent, pour s'épanouir, la tin de février; si les narcisses tardent jusqu'en mars, en revanche, durant toute la saison fleurie, c'est-à-dire jusqu'à la fin de décembre, la moindre motte de terre y porte son bouquet, et chaque soir d'été, la brise en descend, fraîche, élastique et parfumée.
L'autre face du bassin , exposée en plein soleil , garantie des frimas par une ceinture de montagnes, est une vraie corbeille où, dès le mois de janvier, s'ouvre, avec la violette, une grande anémone pourpre, inconnue ailleurs; où les lis, les glaïeuls, les nombreuses orchidées, la charmante campanule , nommée miroir de Vénus , les tussilages , et mille autres fleurs succèdent aux jacinthes, aux renoncules, aux iris. Du milieu de ces tribus éphémères, qu'ombragent le jujubier à l'élégant
feuillage, et le mimosa du Nil aux suaves odeurs, s'élèvent, l'une audessus de l'autre, trois terrasses surchargées de citronniers que domine le modeste toit du maître. C'est là qu'avant Noël la famille de Charles se trouva établie.
Cependant l'effervescence se calmait un peu à Genève, et bientôt, contraint d'y retourner pour gérer ce qui restait de son ancienne aisance, Gédéon de Sismondi abandonna complètement à son fils le soin de faire valoir Valchiusa, et d'en régir la petite métairie. Elle était tenue à bail, depuis trente années, par une honnête famille de contudhû (paysans) , et ses produits eu nature, partagés par moitié, suivant l'usage adopté dans les petites fermes des collines, devaient faire vivre mailres, fermiers et serviteurs. Livré à cette exploitation avec l'ardeur de son âge, Charles aiguisa l'activité de son esprit dans les nombreux travaux de la vie rurale, et retrempa sa vaste intelligence à cette source féconde d'observations toujours variées, toujours attachantes, toujours neuves, l'étude de l'agriculture.
Il comparait avec son bon sens pratique les cultures de la plaine, des collines et des montagnes, puis les diverses méthodes agricoles de ces petites localités que leur situation rapproche, que divise leur histoire. Taudis qu'il approuvait l'ingénieuse opération deijîi sovercii ou rovesciï, qui consiste à engraisser le sol en y retournant les lupins et lupinelles; tandis qu'il s'émerveillait du système d'arrosement, qui multiplie en Toscane l'onde avare des capricieux torrents qu'on y traite de fleuves, il s'élevait avec vivacité contre la barbarie du rustre, dont la serpe, au lieu d'émonder, inutile, et hâte à coups redoublés, l'approche de l'hiver. S'il tâchait d'acclimater dans la sobre Italie les nombreux légumes, communs à Genève, inconnus à Pescia, en revanche, il cherchait a faire connaître dans son ancienne patrie les procédés hydrauliques de la Toscane et conseillait, en deçà des Alpes, la culture des élégants roseaux (canna), qui, au delà, servent d'appuis aux vignes. Enfin, en homme de goût, il observait et prenaii note des diverses façons gracieuses d'arrondir les treilles , de suspendre les testons de pampres aux arbres à fruits, aux peupliers, à l'ormeau, et de tresser ainsi autour de chaque petit domaine une guirlande de feuillage et de fruits.
Le futur historien prenait plaisir à suivre les migrations du mûrier et de la soie, de la Chine en Grèce, en Sicile, vers 1146, puis, presque aussitôt, à Pescia et à Lucques. C'était aux tyrans de l'Italie que son âme généreuse et libre reprochait l'accroissement progressif des landes, des friches, des maremmes, la nature, selon lui, ne reprenant à l'homme que les biens qu'il ne sait plus gérer. Frappé d'admiration
à la vue des colmate ou comblées, qui forcent le torrent dévastateur, fleuve immense de boue, à restituer le limon qu'il portait à la mer, et a transformer en campagnes fertiles les fanges qui eussent changé son embouchure en infects marécages, Sismondi rendait grâce de ces admirables métamorphoses au zèle des Ordres religieux qui ont si souvent, en Italie, comme naguère en France, comme bientôt peut-être eh Algérie, renouvelé la face de la terre. Il se plaisait à signaler les plaines, les provinces formées de terrains d'alluvions qui s'élevèrent au centre de la Toscane sous la direction de l'Ordre chevaleresque de Saint-Ktienne, et d'un couvent de Chartreux, dont l'économe dut à son bienfaisant empire sur les eaux le surnom, curieux pour un moine, de Moderne Neptune.
Déjà, dans le jeune agriculteur, on voyait, avec l'historien, poindre l'économiste. Non-seulement Sismondi étudiait les variétés de socs, coutres, charrues, fossoirs, herses , les façons de semer, battre, vanner, en usage dans le pays; mais cet esprit laborieux, consciencieux, que n'effrayait aucune investigation, qui voulait être convaincu, et qui, une fois convaincu, ne recula jamais de vaut l'expression modérée et ferme de sa pensée, allait rechercher l'influence des usines sur la prospérité des campagnes et sur la moralité de leurs habitants. S'il préférait aux papeteries les fabriques de soie, « c'est que ces dernières favorisent directement l'agriculture ; c'est qu'aucun des travaux que subit la soie n'est étranger au paysan et à sa famille; c'est que la vente du cocon, précédant la maturité des blés, fournit aux frais que la moisson entraîne. »
Il me souvient d'avoir entendu un de nos plus fameux fabricants se prononcer contre les tentatives faites pour réduire en pâte, propre a la fabrication du papier, soit la paille, soit le chanvre, soit Té orce des arbres, n'importe quelle substance ligneuse. De son point de vue, économiquement industriel, rien ne pouvait valoir le chiffon dont on ne songe qu'a se débarrasser, qui a accompli son service et ne demande nul travail, nulle dépense de semaille ou de récolte : les vues du jeune Sismondi étaient autres. Il reprochait justement aux papeteries de n'encourager la production d'aucune matière première :
« Elles exciteraient tout autrement l'industrie nationale, » disait-il, « et fourniraient des encouragements directs à l'agriculture, si l'on parvenait à substituer au chiffon des substances végétales qui n'eussent pas encore été dénaturées. »
Dès lors s'agitaient, dans la tête de Sismondi. les questions d'Économie polîlitjuë que son cœur a résolues plus tard, lorsqu'il s'est hardi-
ment posé en adversaire de l'école anglaise, des Ricardo, des Macçulloch, des Say, de tous ceux qui ne voient dans la masse des hommes qu'une machine à créer la richesse qui les écrasera plus tard. Il balançait, dans son jugement plein de sagacité, les avantages de la grande et de la petite propriété, des baux longs et courts. Il étudiait les grandes fermes louées en livelli (par baux emphytéotiques), et le modeste podere, qu'exploite à moitié fruit un mezzaiuolo, métayer qui jouit sans posséder et ne sent pas qu'il est pauvre. Le jeune homme, s'effrayant presque des idées complexes qu'il sentait sourdre au dedans de lui, se demandait : « Si une population active, nombreuse et pauvre, ne vaut pas mieux qu'un petit nombre d'habitants riches et oisifs? Si l'extinction des familles agissantes et laborieuses n'est pas la perte des États? Si c'est à eux de protéger un profit matériel fondé sur l'anéantissement des classes pauvres (1)? »
En même temps que, selon l'heureuse tendance de son esprit à remonter de la pratique à la théorie, Sismoudi préludait, par l' exploitation du podere de Yalehiusa, à son excellent tableau de l'Agriculture toscane; par un procédé contraire, en se livrant à des Recherches, qui n'ont jamais été publiées, sur les Constitutions des peuples libres» il préparait son Ifistoire des Républiques Italiennes.
Dès la première année du séjour de la famille en Toscane, Sara avait épousé Antonio Cosimo Forti, gentilhomme dont la campagne avoisinait Valchiusa. Ce dernier domaine ne rapportait à ses maîtres qu'un revenu en nature, à peine sufiisant pour les faire vivre sur leur propriété ; on ne pouvait tirer de la maison de Genève que tout au plus quatre mille francs par an. Madame de Sismondi, avec une mince part de ce modique revenu, parvenait à conserver l'élégance et la libéralité de ses habitudes ; mais il n'y avait pas moyen de mettre de côté une dot de quatre à cinq mille piastres promise à son gendre. De concert avec ses parents, Charles s'engagea à payer à son beau-frère la rente de cette somme, et, plus d'une fois, ce fut à l'aide de ses travaux littéraires qu'il parvint à l'acquitter.
Loin de croître eu valeur, les terres devaient perdre dans un pays ravagé par la guerre. La Toscane envahie passait alternativement des maius des Autrichiens dans celles des Français, et, suspect aux premiers, Charles fut tout à coup enlevé avec seize autres habitants de Pescia et jeté en prison, où il passa l'été de 1796.
C'était une dure épreuve pour celui qui avait joui avec tant d'expan-
(0 Voir Sismondi, Agriculture toscane : Pashoud, Genève, 1801, p. 190*101, etc.
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siod des plaisirs champêtres, et qui avait pris sa part des fêtes comme des travaux des Contadini. Que de fois, avec sa mère, dont les penchants aristocratiques n'altéraient en rien la familière bonté, il avait pris place aux banquets des moissons, delà Battitura, des vendanges ! Combien ne s'était-il pas applaudi, en partageant la pollenta, lesn^cct, les tortelli, les pattoni, de trouver la nourriture du paysan assez savoureuse pour qu'elle pût offrir un régal aux riches! Maintenant, c'était derrière des barreaux qu'il rêvait à ces joies du peuple, dont il a fait de si attachantes peintures, et pour lesquelles il a plaidé jusqu'au bout, seul, entre tous les économistes, à répéter que l'homme ne vit pas seulement de pain. La nuit, de sa fenêtre grillée, il regardait au loin les milliers de iucciole étinceler sur la montagne, et, l'œil ébloui des éclairs qui jaillissent de leurs rapides ailes, voyait la vallée fee changer eh un lac lumineux. Triste, il songeait aux plaisirs de la veillée, lorsqu'à travers les sentiers sinueux des collines, circulait le flambeau de paille errant du villageois, et que, scintillant au milieu des feuillées, des lueurs éparses et fixes révélaient au pauvre captif chaque riant coin du feu.
Il n'est pas de murs qui ne s'écroulent au souffle de l'imagination, point de barreaux que la chaleur du cœur ne parvienne à fondre. De la terrasse de madame Forti on pouvait voir la prison ; bientôt la mère et le fils se parlèrent par signes, et les chants du prisonnier arrivèrent jusqu'à sa famille. Une correspondance moins vague s'ouvrit entre eux par l'intermédiaire de leur métayer, Gian Antonio Spicciani, chargé de porter à Charles sa nourriture. L'Autriche refuse habituellement à ses captifs plumes, papier, encre ; elle a la prétention d'affamer l'âme avec le corps. Des bandes de papiers, des bouts de crayon furent cachés dans le chandelier, dans le pain, dans la viande, jusque dans la bouteille de vin, et les lettres de madame de Sismondi, arrivées à bon port, eurent chaque jour leur réponse. Le besoin d'éclairer, d'égayer, de consoler sa mère, un vif attachement aux principes dontil ne dévia jamais, percent dans ces petits billets où Sismondi revient toujours à dire : « Aime-moi ; ne t'afflige pas ! Quand je converse avec vous et quand je lis, je me sens vraiment hors de prison. »
Durant les jours de suffocante chaleur, si difficiles à supporter lorsqu'on nous mesure l'air et l'espace, une naïve marque de l'attachement et de la bonté de son métayer vint récréer la solitude de Charles. Tous les soirs des glaces lui arrivaient, toujours de la part de madame de Sismondi. Ce furent les remerctments du prisonnier et l'étonnement de sa mère qui découvrirent l'affectueuse fraude d'Antonio. Il avait voulu
alléger à sa façon la captivité de son jeune maître, et se doutajt peu, dans sa simplicité, que les billets dont il était porteur trahissaient sou généreux mensonge.
Remis en liberté, sans plus de formes qu'il n'en avait fallu pour la lui ravir, Sismondi se rattacha à ses études avec une ferveur nouvelle. En fouillant les archives des villes, le jeune antiquaire y trouvait des souvenirs de famille : c'était une jeune fdle, Chinzika de Sismondi, donnant son nom à un faubourg de Pise, après avoir préservé la ville par sou énergique présence d'esprit , de l'invasion du terrible Musa, de ses Maures, et de l'incendie et du pillage qu'ils traînaient à leur suite. C'était un des ancêtres de la famille couvrant l'empereur Henri VI de son corps, et recevant de lui la devise des Sismondi : Cara fèm'è la vostra, ' ^
Une seconde fois les soupçons du gouvernement autrichien vinrent arracher Sismondi à ses paisibles travaux. Il fut confiné dans un cou- <a vent bien aéré de Pescia, on ne lui refusa plus les moyens d'écrire ; il eut la permission de puiser dans la bibliothèque des moines, et, à ces conditions, la prison ne lui aurait nullement semblé dure, si la santé de sa mère n'avait succombé aux chagrins et aux inquiétudes. L'interrogatoire n'avait pu motiver une seule charge, et cependant l'élargissement promis était reculé de jour en jour, de mois eu mois : celte attente fiévreuse usait les forces de madame de Sismondi. Mais avec quelle tendresse, avec quelles gaies et douces causeries son fils s'efforce de donner le change à sa douleur!
« Tu n'auras pas su l'histoire, lui écrit-il, d'un de tes billets aur ^lais, trouvé, lorsqu'ou m'enleva plumes et encre, et porté au commandant, puis au vicaire, qui firent chacun leurs diligences pour découvrir quelque savant philologue qui le pût expliquer. Enfin un abbé se présenta ; mais, en vain il a recours au dictionnaire, ne comprenant rien à ce grimoire, il finit par se déclarer trop orthodoxe pour déchiffrer des écritures de femme. Alors ou envoie à Pistoia ; messieurs les traducteurs ne comprenaient pas qu'on pût me parler en auglais de mon dîner, de nion souper, enfin ils n'y enteudaient rien du tout, à force d'y vouloir trop entendre. »
Sismondi cherchait aussi à tirer parti des mesures d'un gouvernement absolu pour détruire les préjugés aristocratiques de sa mère. Elle ne pouvait oublier que c'était l'invasion des idées nouvelles qui l'exilait de sa patrie , qu'il s'en fallait peu qu'un soldat républicain n'eût frappé son fils à mort devant elle , que c'était au nom de la liberté qu'on avait fusillé, presque sous ses yeux, son hôte et son ami. 11 serç tou*
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jours difficile d'apprendre aux femmes à distinguer les principes de leurs effets.
« Si tu pouvais te dire : Ce sont des tyrans, des monstres, des Français! ils ne font que leur métier ! l'injustice triomphe, c'est le sort du genre humain, et la vertu aura son tour, tu te consolerais, » écrit Charles à sa mère. « Mais non ; ce sont les favoris de ton cœur, que tu avais si ardemment désirés, dont tu n'attendais que des bienfaits, qui te trompent avec tant de cruauté. Tu ne sais comment concilier tes opinions, tes sentiments et tes souffrances, et jusqu'à ce que tu sois convenue avec toi-même qu'il n'est honneur, justice, vertu, bonheur pour un pays que dans la liberté, et qu'une contre-révolution est cent fois pire qu'une révolution, tu souffriras doublement... »
.... « INe blasphème pas contre la philosophie, » lui écrit-il encore, « car elle m'est douce et consolante, et la religion encore plus. Le sermon que j'ai lu aujourd'hui m'a enchanté ; le texte était : Le méchant fait une œuvre qui le trompe. Je l'ai lu, en italien, à mon prêtre, et ne crois pas avoir fait perdre aux paroles de leur éloquence, tant il m'est devenu facile de traduire en lisant.
« J'oublie les hommes,» dit-il dans un autre billet, «et n'ai de haine que contre les partis. Ces corps moraux sont seuls coupables : avant
tout les motifs de ceux qui les composent ont droit à l'examen
Et puis la haine que vous inspire un parti n'est pas, à beaucoup près, aussi pénible que celle qu'on nourrirait contre un individu!... »
Enfin, rendu à ses foyers, les Français étant établis en Toscane, Sismondi semblait n'avoir plus rien à craindre, lorsque, dans un petit voyage fait avec sa mère à Florence, Il fut de nouveau saisi et plongé dans la prison commune. Ce fut cette fois l'affaire de vingt-quatre heures, l'arrestation étant la suite d'une méprise. Ou l'avait pris pour un autre, et, son identité reconnue, il fut aussitôt relâché.
Charles entrait dans sa vingt-huitième année; il était temps de chercher à tirer parti de ses travaux littéraires ; l'heure était venue de se créer une vie à soi. Toujours il tardait à quitter l'ombre maternelle, et N ce ne fut qu'en septembre 1800, qu'il alla rejoindre son père. Pressé à son tour de revoir sa femme et l'Italie, Gédéon de Sismondi laissa bientôt son fils seul avec sa grand'mère dans leur maison de Genève.
Après avoir publié, en 1801 , son Tableau de r Agriculture Toscane, qui donne, avec tous les détails techniques, toute la poésie du beau pays que l'auteur venait de quitter, Charles eut à supporter les souffrances de l'isolement. Séparé des siens, revenu vers une société qui ne l'avait pas connu ou qui l'avait oublié, ne pouvant beaucoup atten-
dre de la sympathie d'une aïeule avec laquelle il avait peu vécu, il éprouva que la solitude pèse bien autrement dans l'agitation des villes et au milieu de l'indifférence des hommes, que dans le calme des champs et le silence des prisons. Il a enfoui au plus profond de sou âme les douloureux souvenirs de l'affection qui vint rayonner un moment sur cette nébuleuse époque de sa vie. Il aima, fut aimé, et pour la première fois trouva chez sa mère la plus ardente opposition. La raison, la sèche raison, était, comme il arrive souvent, du parti de la famille. L'objet de l'attachement de Charles n'avait aucune fortune, et lui point d'état assuré. Ses parents, dans leur inquiétude, se hâtèrent de revenir à Genève, où, résolu à dédaigner tout calcul, leur fils se flattait de les ramener à ses vues. Mais cette pénible lutte usait rapidement les forces de la frêle jeune iille ; minée par la consomption, en 1802, au mois de juin, Lucile expira. Durant de longues années, ce funeste anniversaire n'est jamais revenu que pesamment chargé, selon l'expression de Sismondi, de douloureux souvenirs, et, singulière coïncidence, c'est aussi au mois de juin qu'il est mort, lui, quarante ans plus tard.
Près de son fils lorsqu'il perdit Lucile, madame de Sismondi trouva dans son esprit, dans son imagination, dans sa tendresse, d'immenses ressources pour panser les plaies, eqdormir les douleurs, relever cette âme abattue. Elle ramena Charles dans la vallée où ses yeux s'étaient ouverts aux charmes de la nature, à ces beautés qui, si elles ne peuvent consoler, soulagent, et elle ne le laissa revenir à Genève qu'en novembre, lorsque la préoccupation d'un nouveau travail, la Richesse Commerciale, arrachait forcément le jeune écrivain à la sombre tristesse que de fréquentes lettres de sa mère venaient encore éclaircir.
Ces deux volumes d'économie politique, dans lesquels les principes de la science, tels qu'ils avaient été récemmeut posés par Adam Smith, sont expliqués et développés avec la clarté, la sincérité, qui, dès ses premiers écrits, ont fait le caractère du style de Sismondi, étendireut, surtout à l'étranger, la réputation du jeune et grave auteur. Ses relations se formèrent. Necker, retiré à Coppet, où, ramenés autour du vieillard par sa fille, les écrivains distingués de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne, se dounaieut rendez-vous, accueillit tout d'abord avec faveur son jeune compatriote, et Sismondi a toujours mis au nombre des heureuses chances de sa vie sa liaisqn avec madame de Staël, avec M. Necker, et l'amitié qu'il sut inspirer à tous deux.
Cependant le succès de la Richesse Commerciale attirait au jeune
économiste une proposition aussi inattendue que flatteuse. La chaire d'économie politique de Wïloa, avec 6,000 francs de traitement, un ' congé de deux mois tous les deux ans, une pension au bout de dix, lui fut offerte. Charles avait peine à vivre à Genève ; quelques spéculations, tentées par son père, qui n'était pas plus que lui fait pour le commerce, avaient échoué. Le jeune homme se retranchait jusqu'au nécessaire, afin d'envoyer à madame de Sismondi ses épargnes , aide toujours repoussée par la tendresse inquiète de sa mère, « riche 1 ; à ce qu'elle prétendait, avec deux louis à dépenser par mois. » Pourtant, malgré sa gêne, Charles refusa. A qui aurahvil fait maintenant le sacrifiée de son pays, de ses affections, de ses pressentiments de renommée? Celle pour laquelle il eût consenti à s'expatrier n'était plus. La répugnance de Sismoudi pour ce lointain professorat fut désapprouvée par ses amis inquiets de son avenir. Le comte Plater,' négociateur de l'affaire, fit le voyage de Genève dans l'espoir de vaincre la résistance du jeune auteur; et parvenu à mettre M. de Sismondi père dans ses intérêts, il le pria de dicter les conditions de ; concert avec son fils, si les offres déjà faites leur paraissaient insuffisantes.
La nouvelle de cette négociation, tour à tour rompue et renouée, arriva enfin à Valchiusa à madame de Sismondi, et souleva une tempête dans son âme. Ses lettres, inondées de larmes, supplient son fils de n'écouter que l'intérêt de sa fortune, de son long avenir : elle lui répète que « les étrangers, savants, hommes de lettres, sont mieux accueillis dans le Nord que dans les autres parties de l'Europe, qu'ils y' trouvent plus de portes ouvertes à la fortune, qu'ils y font souvent de riches mariages... » Puis, après avoir énuméré tous les avantages offerts, emportée par sa douleur, elle s'écrie : « Ne me demande plus comment je sens cette affaire de Wilna, j'ai eu trop de peine à écarter ce sentiment! Mais, ne l'as-tu pas deviné? As-tu donc oublié de quoi mon bonheur se compose? Et toi, qui t'effrayes de dépenser dix années loin des pays que tu préfères, ne sais-tu pas que ces dix ans sont pîus que tout ce qui me reste de vie? Du jour qu'ils commenceront; tout sera donc fini pour moi! Je ue dis pas que j'en mourrai; c'est dans la vigueur de l'âge qu'on se figure mourir des peines qui vous semblent insupportables, et qu'on croit que la mesure des forces morales doit être celle de la vie. Quand on a vieilli parmi les orages, on a appris qu'ils vous flétrissent, vous courbent, mais ne vous emportent pâs. Les chagrins dévorent la vie; il faut un coup de la nature pour" donner la mort!... » Puis, effrayée d'avoir laissé échapper ce cri d'angoisse.
la .pauvre mère s'accuse; de lâcheté, et conjura so^ Ob .-et don* nttfld'oubUer .ces indignes larmes j de les compter pour ridnV de peser de sang-froid les avantages et les inconvénients, en s'aidant des lumières de, ceflx qui connaissent le, pays, et de décider ensuite, Mettant son intérêt^ à elle* tout, à fait hors de question . ' '
L'obstination des refus de Charles l'emporta; le comte PltftBP quitta Genève seul» mais non sans s'être lié d'une amitié solide aveul'excellent jeune homme» qu'on ne pouvait connaître sans l'aimer, Peu auparavant, et a l'époque où Sismondi souffrait le plus de ces alterna^ > tives^ la mort de M. Neeker* qu'enlevèrent quelques jours de maladif était venue ajouter à sa tristesse. Sur le point d'aHef au-devânt de tfMK dame de Staël, pour alléger le coup qui l'attendait à sôn arfivéey Charles avait cédé à Benjamin Constant le triste avantage de lui de**, ner cette marque de dévouement ; et, dans le deuil de Coppety ilielai' restait d'antre distraction que celle du travail.
,\\ avait complètement terminé son ouvrage sur les Cmatiftutions dm Villes libres. d'IMe, et, commençait à sentir que, « pour bien c©*!^ 1 •pjy ndrç l'organisation de peaples livrés k des révolutions perpétuelles*^ il faut les voir agir plutôt qu'étudier leur législation. » Sa mère s'ern^ parade ce doute avec toute la vivacité de l'espérance. Elle ne voyait pas sans inquiétude l'esprit , de sou 61s unique, de se» bie**ffeaé> se tourner vers des études spéculatives, qu'à son *ge il lui fallait loUdèr sur l'expérience d'autrui. Elle savait que lorsqu'un jeune fewnimi relève à $riorir avec l'impétuosité de ses aperçus la baMè qu'a laissée tomber la vjeilles&e chagrine de quelque pbikttefme; soudain m+ te>. les haines ae r«m«ent, tontes les injustices s'éveillent et fKil^ vérité n'est asse* éclatante peur se faire jour au milieu de lap**ssière" que soidèwnj taot de passions ébranlées. . Oéteit la vie-paisible 1 , ^ mémoire honorée d'un sage historien qu'elle d&ttâk à ee fris, atttfttè 4 ) elle* aurait veuk ménager de « ces petits revenamts-bons dè sympathie^ et d'amour-pr opr e «gui soutiennent dans la catrièfe des lettres; # ■
qjLes plaisic&dft lecteur retournent à l'écrivain,» ltrè disaif^De^ma 1 ^ on- ne recneiUe que ce qu'on a semé, et veilài pourquoi jk; délirerais tant ' que tu. te jetasses dans l'histoire* Voilà potkqnoï tu me donneatfiitë ; vraie joie en te déterminant à enlever de tes Constitutions Libres, quelque chose qui appartienne a ce genres,' pour le mettre daris Un» cadre séparé, ^déterminer n'est pas tout, je le sais? je ne comprends c/dëtrop tes difficultés, et voudrais qu'il are f&t aussi iîscite de l'aider le* vaincre. Celle de mener en laisse les affaires de plusieurs Étais séparésy et cela sans confusion et avec intérêt, n'es! pis pewe.. ,.. » . ~i
En effet, ce fut là que se rattachèrent de fatigantes hésitation* prouf ÏBijeim éçifrainvôuvriraltMl son récit à cette gtlerfe 4 Ûëh iîbeftô, ttetf d'union entre les républiques liguées contre Frôdëfie Barbe^btiSSè? «îfciy seulement» se disait « dn commence * tôif se' «léjïloyér'les grands caractères ; lès é^énemente p^erfneotv ttôtt 3 lâ téte, une in** poruwee et un &gré d'intérêt qui satisfont !ë lecteur. D'ailleurs té n'est pas l'histoire des.fwySvLc'^teellë dés peuple^ <jri0 Tèn vent ednnaltreret celle-ci ne commence qu'avec le principe de fié, a>ec l'eV prit qui anime les nations.» Ensuite; il se dégoûtait m!' un pta* (jtrHaisserait à -ljfcirtdà désorganisation dé l'Empire, de ce chae* d'où Surgir rent les cilés libtes;» et il se déterminait à traite* Séparément rhisWffe' de Pise, Rame, Naplesy pendant les deiix siôdès obscurs qtfi vifêïré naître leur indépendance. Puis* de nouveau, il voyait, «commençant où l'intérêt commence; retourner ensuîtë eri arrière; tmm on m dans les poèmes épiques; * Àprè* s'être répété qvtt Wnistoire' tf* i€ valeur que par le jofir qu'elle jette sur les wbyeflâ de rendre lës hommes heureux et vertueux, étque les faits n ont d'iltfportance "qu'autant qu'ils se rattachent à des pensées, » ir en vèusfit à sè reprocher de éhbisit dans ces annales complexes; si riches d'enseignements, au .lieu de tout recuèiiltr. Il eût voulu faire lire; 'sur toiitriS ces pages diverses 5 , à qûé 1 les gouvernements sont la cause la picfe efficace dflf caractère oWjtètt^' pies, des 1 vertus ou des vices des nations, qu'il dépend de la législation et de l'autorité dè conserver; dé favoriser, dû d'anéantir le développe^ ment de .qualités, qui sont l'héritage commun de toùle la race humaine.
Gtf fui. ainsi queSismondi écrivit; et récrivit avec une 1 mcôtfeeVa'blé'* assiduité, le commencement de son Histoire des Républiques Italiennes, <r de ce labyrinthe d'États égaux et indépendants, chez lesquels il voyait se déployer de plus grands caractères 1 , des passions' plte vivfcs>' des talents' plus rareS; plus de vertu, de courage et cfe vraie gfrindeu*^ que dans nombre d'indolentes monarchies. » il semblait que plusieurs vies ne pussent suffire pour étudier les obscures annales de chacun de ces États en particulier ? personne n'avait osé pénétrer dans ce dédale, efcil emrepreriaii; hii, de faire marcher dê front ces BfcfoftêSdrverëe*; ; et de les réunir sous un seul point de vue. 1
Son introduction avait k là fois Satisfait madame de Staël, qti éù écouta la lecture ave<r un vif rn^t, et «ffadarte de Sfsmoiw», qn? mê-*l ltft liies éludes conseils du goût fe plus d«icârt:<(GaMe^tOi,*êcri^ elle à itefM*>u«6ftqai approché, même te tre^îoin, dè KM* mère le* harawgtïetirs pntiosophès de* 89^ qn* tonnent des qtfifc ou- • vvfem la» bouche ; la chaleur doit *ÉM ffr lé» de^èlo#emé». 0fr afcfléf '
à avoir aperçu le feu sous la cendre avant l'explosion, et le lecteur partage plus volontiers les seutiments de l'auteur, quand ils y arrivent ensemble et par degrés. »
Au contraire, à mesure qu'il pénétrait dans ces chroniques ténébreuses, Sismondi se sentait glacé. Son père et sa grand'mère avaient écouté les premiers chapitres de son histoire avec froideur; madame de Staël, si ravie de l'Introduction, traitait la suite de compilation sèche et sans vie: Fauteur recommença, et recommença encore avec son infatigable persévérance. Mais une époque fatale était venue rouvrir des plaies toujours saignantes ; mais l'impossibilité de trouver un éditeur ajoutait, à d'ennuyeuses démarches, de pénibles désappointements ; mille appréhensions s'élevaient dans l'âme du jeune homme : il faisait l'épreuve, à l'entrée de la carrière, de toutes les angoisses de cette lutte que doit soutenir un pauvre auteur, entre le doute de sa capacité, l'amour de la renommée et la nécessité d'écrire pour son pain.
« Je n'ai jamais encore abordé l'histoire, ai-je le talent nécessaire ?» se demandait-il ; puis venaient les découragements qui abattent et dans lesquels on se complaît. « Détachée du présent et de l'avenir, » ajoutent dans son journal, « ma vie est une suite d'instants non liés ensemble, et je ne me suis aperçu de l'existence que par la continuité de la douleur. » Enfin, en proie à la fièvre, il souhaitait d'y succomber, oubliant l'inépuisable amour de celle dont les lettres se remplissaient des plus énergiques exhortations, des encouragements les plus tendres.
«J'ai peur de tout f » lui écrit madame de Sismondi,» je m'afflige de la manière dont ton imagination s'est montée, démontée plutôt. Pourquoi ne recueillerait-elle rien dans l'avenir ? c'était naguère un champ si fertile pour elle ! Allons, mon enfant, redresse-toi, électrise-toi par tous les moyens possibles, tous ceux qui sout honorables et sûrs, s'entende Cher enfant ! je t'exhorte, je te conjure, ne te bisse pas oppresser le cœur par les contradictions que tu éprouves, elles sont la conséquence naturelle et nécessaire du métier d'auteur; tous commencent
par là Mon cher petit, je ne souffrirai pas que tu dises du mal de
l'état d'homme de lettres ; viens que je t'enseigne à voir les choses du beau côté, et, si tu l'apprends de moi, fais-m'en honneur devant tout le. monde. Quand je dis du beau côté, c'est une fleur de rhétorique, car je ne te demande que d'être juste et conséquent. Sans doute, l'homme de lettres est chargé de son petit fardeau particulier, puisque chaque vocation a le sien; mais, ordinairement, il porte une moins lourde part que les autres du fardeau commun. Us grandes secousses ne le touchent guèrejqu;indirecte;me^t;> peine, tfestrà-dire le trasâil, est uiide
ses plaisirs ; ta récompense en est souvent double et d'tiite douceur caressante..... En vérité, si j'avais à revivre et à choisir, j'adopterais la vie littéraire comme la plus heureuse. »
Ces exhortations furent secondées par des habitudes moins sédentaires, par des courses à Coppet, où Sismondi s'établissait souvent pour plusieurs jours, par des voyages aux Glaciers, enfin par la vive et ranimante conversation de madame de Staël, et de la société d'élite qui gravitait autour d'elle. Benjamin Constant entre autres se lia avec le jeune auteur, et chercha, mais inutilement, à faire adopter par l'Institut les Considérations sur les Constitutions des Peuples libres. L^intérét passager et gracieux des gens du monde excitait si vivement la chaude et durable reconnaissance de Charles, qu'âpres l'avoir soutenu dans ses découragements, madame de Sismondi dut l'éclairer sur des liaisons d'esprit, qu'il ne faut point prendre au sérieux, sous peine de désappointements amers.
« Prends garde, » lui disait-elle, « de faire comme les chevaux ,qui, ayant fourni la montée avec ardeur, galopent à la descente jusqu'à se rompre le cou. Quand un parti te tente, qu'une personne te plaît, tu n'argumentes que pour te prouver à toi-même que tu as raison; puis, tu te hâtes de mettre le dernier sceau , et voilà qui est fait; jusqu'à ce que l'expérience revienne,, tout doucement, replacer chaque objet sous un jour différent , et te donne plus de dépit et de dégoût qu'il ne faudrait, et que tu n'en veux supporter. »
C'est chose curieuse et touchante que la finesse de tact de cette mère, éclairée par son amour. Elle juge les amis de son fils, qu'elle n'a jamais vus, avec une sagacité qui, dans des siècles reculés, eût passé pour de la divination. « Tu vas me trouver pis que ridicule, mon Charles, » écrit-elle, » si je me mêle encore de te donner des avis sur C. Tu me diras que tu le eonnais, et que je ne le connais pas. Ce que je pense de son caractère est en grande partie le résultat des éloges que je t'en ai entendu faire; mais enfin...., mais enfin , il est du nombre de ceux à qui il ne faut pas se livrer entièrement. Il peut goûter les gens, il peut vouloir leur plaire, mais une tendre et vraie amitié, l'abandon, le dévouement, sont choses qu'il ne faut pas attendre de lui. Revenu de tout cela, il n'a de sensibilité que celle des passions; il fait tout avec de l'esprit, il en a infiniment; mais, ce qu'on appelle de l'âme, il n'en a point »
Les fréquente séjours de Charles à Coppet ne l'empêchaient pas de travailler assidûment à son histoire, dont on peut suivre les progrès dans les lettres de sa mère, et dans les avis inspirés par les
différentes fisses, de Ouvrage.; Avec quelle admirable justesse d'esprit, flueb> yjyaçi^ 4e cœur, elle rombat chei son fils œtte disposition aux opinions absolues, et au prosélytisme, mêiuecju douter maladie inhérente à .ja jeunesse et à Inexpérience, * i
•u * IJ ne pas jeté* ainsifeu et flammes, Wui ëcrnVelle, * penses^y, Un qui as besojn. d'être aimé l Ce ne sont pas des einierais d?un jour qu'pu se frit ep Affichant de cette manière; ils sont acharnés et pour tftHtë !fl W- Au W. il n'est pas fort étonnant qu'on se fesse haïr ries, hommes quano; oh a^que, sjns utilité, ,les opinions sur lesquelles Us fpHO>t leur. Imnheur. Elles peuvent être erronées, mais les erreurs repues ijeppis longtemps sput plus respectables que celles que nous, ^mirions y substituer, car ce n'est pas la vérité qu'on toouve quand qn a, abattu le système -de Religion généralement adopté , puisque cette vérité, $i elle n'est pas révélée, se cache dans des ténèbres impénétrables à l'esprit humain. Laisse en paix la Trinité, laVierge et les Saints; pour la plupart de ceux qui sont attachés à cette doctrine , ce sont les colonnes qui soutiennent tout l'eclifiçe ; il , s'écroulera si tu les ébranles; Et que de.yjeno'ront lésâmes que tu auras rivées de toute eonsolatîouet de tpute espérance ? La piété est une des affections de 1-âineles plus douces, et les, plus nécessaires a son repos ; on doit en avoir dans toutes les religions, excepté dans celle où, à force d'élaguer les rameaux auqoels nps sens atteignent, à force de spiritualiser, on tombe dans les idées abstraites et dans un vague- désolant.... Promets-moi , au moins, de consulter, avant de publier, quelque bon.esprit hors de la cour de madame p*e Staël. EUle peut supporter la haipe, elle a tant d'adorateurs ! Mais, toi, tu t'aigrirais, souffrirais, te dessécherais, et je n'en puis supporter la pensée l »
Bientôt il fut question du voyage qui a donné naissance à Cbrinne, et? qui mit M. Srswûodi en rapport avec tput ce que l'Italie renfermait d'esprits distingues. En se félicitant d'une association qui promettait tant d'avantages à son fils, madame de Sismondi , inquiète, redouble ses recommandations, et prémunit Charles* non-seulement contre ses propres imperfections, mais contre celles de son illustre amie.
« Ah ça, » écrit-elle, « tu vas donc voyager avec madame de StaeB On est trnp heureux d'avoir une pareille compagne. Mais * prends gandel C'est comme un court mariage : toujours et toujours ensemble, on se voit trop ; les défauts ne trouvent pas de coin pour se cacher : un; eniant gâté commé elle de la nature et du monde doit, certes, avoir les siens, pour \e matin, pour les moments de fatigue et d'ennui»; et je connais quelqu'un qui se cabre lorsqu'il rencontce «ne tache chez les
geufl.tqv'il aimn» 11 faudra donc que €8 quelqu'un-ià ait la double attention d'ouvrir tes yeux sur ses propres défauts pour les réprime*; et de Jes tenir strictement fermés sur ceux de sa compagne. Tu te seras déjà fait toi-fnéme la leçon ; u importe : il est bon de la repasser souvent, èt si je pouvais trouver Ja bague de la fée qui piquait le doigt chaque fois *|U ? nn, risquait de tomber en faute, je te renverrais pour plus de sûreté. Que je suis curieuse de savoir comment elle se tirera (madame de Staël) de. la société ne ce pays ! Sans doute elle ne se liera qu'avec des gens quj sachent bien, ta français ; car pou* qu'elle mette ses pensées en italien, elle 1 c'est impossible. Elle aura beau l'entendre, le savoir, tiré ïe Dame mieux que les trois quarts et demi des nationaux, ettene trouvera jamais, dans toiOe la langue, de quoi faire aller une conversation comme il la lui faut. Comment aurait-on fait les mots quand les sentiments et les idées sont encore à naître ? Ta verras qu'elle n'aimera point non plus la prosodie italienne. Cependant on l'admirera, et elle §m fanatisme, comme nous disons. »
: La prédiction s T a«complit a la lettre ; Charles écrivait de Rome: « Madame de Staël plak partout; mais elle ne trouve rien qui lui plaise; elle s irrite contre cette langue sonore, qui retentit pour ne rien dire. Dans la poésie qu'on lui vante, elle lie retrouve pas d'idées, et dans la conversation, point de sentiment... »
' Au retour, ftismondi se sépara de madame de Staël , peur aller trouver, à Pescia, un accueil plus cher à son cœur filial que tous ces plaisirs du monde, qu'il était cependant loin de dédaigner. Il tut alors 4 sa mère les six premiers livres de ses Républiques, terminés avant d'avoir pu s'assurer un éditeur, qu'il ne trouva qu'en 1807, après son •retour à Genève.
Ge fut Cessner, de Zurieb, qui entreprit tout à la fois la publication de l'ouvrage et la traduction allemande. A peine les déux "pre- 4niers volumes des Républiques italiennes avaient-ils paru , que les éloges commencèrent a pleuvoir sur l'auteur. On n'était point habitué à cette faeou consciencieuse de considérer l'histoire , à tant de iaborieuses recàerçhes. Jusqu'alors, les rois et les gouvernants , J'auteur et ses opinions, avaient dominé des récits que le noàvel hisr (torien consacrait à mettre en relief les peuples eux-mêmes, leurs pa* t sk>us et leurs intérêts. Sismondi venait d'ouvrir cette luette carrière /historique, dans laquelle il a précédé la nouvelle école, les deux Thierry, Gurcot, Daru, Baraute, Thiers, Mignet, Micbelet; et si quelqu'un de ceux qui J'ont suivi dans cetle large et noble voie Ta s*irpassé par la efaaleur palpitante de la narration , par l'éclat o» la pompe
du style, nul n'a accumulé plus de travaux pour remonter aux sources, n'a mis plus se conscience à rassembler et choisir ses matériaux ; aucun n'a apporté la même admirable constauce à toujours demander aux faits accomplis l'avertissement et la leçon pour les faits à naître.
La vive et flatteuse approbation de madame de Staël et du cercle éclairé de Coppet, les éloges, plus enthousiastes encore, des critiques et littérateurs allemands , de Wieland , Schlegel et autres , vinrent rendre tout son élan au génie du jeune historien* et déployer devant lui un brillant avenir. «Je ne connais dans aucun ouvrage de la langue française, » écrit Muller, « une plus noble exposition; jamais auteur ne fut plus maître de son sujet et des temps qu'il traite. » — « Quel nouvel univers.de vues et de résultats! » tel est, en lisant le premier volume, des Républiques, k cri de Bottiger.
. Sans être, à .beaucoup près, insensible à des succès qui dépassaient ses espérances, c'est surtout à sa mère que Sismondi aimait à les reporter. Il était enchanté de son traité avec Gessner, qui lui assurait la propriété de la seconde édition, et, « de plus, » écrit-il joyeusement aux habitants de Valchiusa, « 12 francs par feuilles! nou en argent, à la vérité, mais en livres ; et ne suis-je pas heureux d'apporter à Pescia une petite bibliothèque allemande, qui me permettra de ne pas oublier, au milieu de vous, l'étude de cette langue? »
La, mort de la grand'mère de Sismondi l'avait ramené seul dans leur maison attristée. Quittant le brillant séjour de Coppet, il s'était refusé, dans son deuil, à figurer parmi les illustres acteurs de ces représentations théâtrales dont madame de Staël, Prosper de Barante, Benjamin Constant, les Labédoyère, faisaient les frais; Le bruit lointain de toutes ces fêtes aurait dû rendre plus triste encore le silence de sa retraite ; mais sa vocation était arrêtée^ ses esprits raffermis : désormais, c'est à lui de remonter le courage des siens ; et son âme expansive rayonne, sur eux en chaleur autant qu'en lumière. Sensible aux attraits d'une conversation pétillante, payant son léger tribut aux vanités humaines» ce sont néanmoins les simples et vrais plaisirs, ceux des affections naturelles, qui attirent et fixent ses regards; c'est dans la perspective d'un automne employé à errer sous les ombres de son clos, d'un hive)r passé, à Valchiusa, au coin du l'eu de sa mère, que son imagination se dilate. « Nous nous ferons indépendants du reste du monde, » lui écrit-il ; « nous uous soignerons l'un l'autre; nous nous dirons que nous uous aimons, ce qui est bien la plus douce parole que l'on puisse euteudre. » «
A k fcujte d'une année qui, entièrement vouée au travail , s'écoula
au milieu de sa famille, Sismondi se trouva plus que jamais lancé dans le tourbillon du monde.
Madame de Staël voyageait en Allemagne où elle était charmée de présenter c à toute la terre, » comme elle disait, le nouvel historien que précédait sa renommée. Reçu avec toute la tendresse imaginable, logé à Vienne chez madame de Staël; recueilli dans le sein de cette société d'élite, au ton exquis, au langage étincelant, jouant la comédie avec les princesses, les ducs, les comtes, avec les cours d'Allemagne et de Russie, entouré, aux soupers des lundis de son illustre hôtesse, de tout ce que la ville renfermait de plus distingué par l'esprit et par le rang, Sismondi passait en revue le vieux ministère de Marie-Thérèse, usé, blanchi, cassé au service de Joseph, de Léopold et de François. Ces ministres, hommes spirituels, non dépourvus de talent, ayant des dispositions assez libérales, affectionnés au maître par habitude, il les voyait, inertes, sans portée, sans jugement, sans volonté, se décourager du gouvernement. Il voyait la ruine complète des finances, le relâchement de tous les rouages ; enfin, cette mouarchie, boulevard des vieilles idées contre les nouvelles, et qui, cherchant à rallier de nobies sympathies, se posait en adversaire du despotisme militaire de Napo^ léon, il la voyait tomber en désuétude, parce que tous les pouvoirs étaient dans uue seule main, celle de l'empereur, et que cette main était paralytique.
Un moment Sismondi put espérer apporter, par son Mémoire sur le papier-monnaie* un remède au plus grand des maux dont il était témoin, à celui qui atteignait toutes les classes, à la désorganisation de la richesse publique et des fortunes privées. Dans cet écrit, qui ne pouvait être publié en temps plus opportun, Sismondi prouve que « le numéraire, dont la stabilité doit être le caractère principal, ne peut jamais être la production du crédit, essentiellement variable de sa nature, et qui, destiné à emprunter et à transpirer les valeurs, ne saurait les créer, puissance réservée au seul travail. » Après avoir démontré que « la plus fausse de toutes les monnaies, c'est le papier; que cette valeur, fictive et mensongère, détruit dans l'État toutes les valeurs réelles, pressées de disparaître pour n'être pas pesées à ce faux poids, » l'écrivain indique les maux incalculables qui découlent de ce désordre : « Le commerce frappé de mort par l'agiotage ; la légitime récompense du travail et de l'industrie soumise aux chances du jeu ; l'activité devenue une cause de ruine, taudis que l'aisance ne parait plus être le fruit que de l'oisiveté et de l'inertie; la charité publique anéantie par la misère universelle ; la prodigalité et la débauche
libres s'intituler sagesse; enfiMe* lois* d'a<^*rd avec les vices pm
la destruction de la société. » , - " * « " 1
. L'énuœération des maux est suivie de l'indication du remède : « Il p'epos* qu'uu, la suppression du pap*er«n#nmiie, la ; révocation 4e jUntfe mesure dont le butsenit d'ordonner, d'imposer la cojifctnpe. Pn moment qu'il démontré que la circulation des billets forcés n'est qu'une ^nquero^e conUnuelle, c'est à la dégradatiqn, non à I aneautisseraeni(}u papier qu'on dpifc. attribuer h souffrance du peuple ; il faut donc trancher dans le* yii. * Sisrapndi'n en trouve pas moins de nombreux secrets ppur. adoucir une secousse qu'il qualifie de co»f ri- Jmtmmirm ^nma, assez également repartie, grâce à la quantité 4e mains à travers lesquelles a. passé le papier-monnaie, G*f la rapidité de la circulation, eu multipliant les pertes, a du moins cet avantage, qu'elle les égalise, et, qu'à la chute totale des billets démonétisés, elle amortit le choc en le répartissant sur tous.
jChaudemeut appuyé par le prince de ligne, inédité, discuté, leue* par les miuistres d'Autriche et de ftussie, présenté aux archiducs Charles et Jean» approuvé par l'archiduc Renier, attentivement 1» en manuscrit par l'empereur, imprimé à Weimar, le mémoire de Sismondi, qui, un moment, releva les espérances du commerce, n'eut d'autre résultat que de donner a son auteur la satisfaction d'éclaircir une , question grave, et d'avoir travaillé avec conscience dans l'intérêt de la société, Tremblante et comme fascinée, l'Autriche n osait hasarder le moindre mouvement, et semblait attendre, sans respirer, l'épée de Napoléon, i
l)e retour de son voyage, Sisniondi finit à Coppet l'été de 18Q#. La mort de Gessuer et la complète ruine des affaires en AUemaf^e, le décidèrent à transporter la publication de son histoire à Paris, où Nicole s'empressa do souscrire aux modiques conditions propeséps par l'hisrterrien. Les cinq cents louis que le libraire donna de la seconde édUiop des quatre volumes déjà publiés des Républiques Italiennes, et de la pfemière des quatre suivants, le prix des. nnpftbreux articles hisîorhques, politiques et littéraires qui sortaient anuueliemeni.de cette plume féconde, mettaient désormais Sismondi au-dessus des embarras pécuniaifes dont il s'était si longtemps efforcé de réserver pour Ipi seul les soucis et les privations. 11 profita de son aisance pour rcfusef la place de professeur que ses compatriotes, instnuiis enfin à l'apprécier,, menaient de lui offrir. Pepuis deux ans, secrétaire de la chambre da -commerce de Genève (avec des appointements qui ne furent jamais payés), il soutenait les intérêts des négociants et de la vitte contre lies
iomm brusques, et a«*be&,d« despotisme mariai. « fie n'est pas fe règne de laterpeur, « disait Sisniopài,« r/est celui de la mort: car |a vie est le sentiment, et de sentiment il n'y en a plus. » le préfet de £e$èye 6 ! étonnait fort de l'a^ce du modeste secrétaire qui eîfposait, d'une façon aussi lucide qu'énergique et simple, l'iqexactjtqde o>s ass#4ie.qs du, ministre fa (prieur, et de ses cogérants faits après coup, et sur lesquels se hmmS aes arr^ jpexécui.ables ou fWIIJPUX. •■
... Madanie de §isffipqdi regrettait néanmoins pour son filsJ'luiflQrabte position do professeur et un trajtemept fixe de mih> éçps. « Que y.eux.tu ! » lui fUsait-ilv * l'esprit des pprps enseignants et leurs petite intriguas me devisent,! leurs cérémonies me çheqqent, leurs occqpa r lions publiques m'ennuient, et leurs occnpations journalières m'assoffir im?nt. Je conpajs peu de métier dont jû jne souciasse moins que celui de dresseras enfants ou les singes, par des leçons quqti(|ieujies. D'ailleurs, je t'assure que je tirerai plus d'argent de mes grands hontes à six francs par tête, comme tu les appelles. » C'étaient six ceqts vies des hqp)rofH5 célèbres d'!talie> promises à Michaud pour sa Biçiyrapf)ifi WWfiïwlfa Après a^oir éouipévé «les richesses qui allaient lui per? mettre de thésauriser, » djsaifril, le tendre fils, dans cette même lettre, supplie madame de Sisinondi de renoncer h toute mesure éotmomique, 0,1, de qe fteft épargner pour bien recevoir son père qui rendait à Pescja.. le redoublement de tendresse et de prévoyance de Charles, au moment de cette séparation, ressemble à un triste présage. Gédéon 4e Sisoipndi, qui entrait 3 peine dîms s$ soixante-neuvième année, et avait qpi^té Genève plein de santé, mourut, peu de mois après, d'une attaque d'apoplexie, à Yalcluusa, où son fils pe put arriver à, temps ppur l'embrasser. i ;
• Charles passa, les deux années qui su.ivirfpt cette douloureuse perte, avec sa mère, alternativement et] Toscane et à, Genève, op elle le laissa, en, 4311, occupé à préparer l? cours qu'il s'était, epgagé'Mpnner^ut la littérature du midi de l'Eurqpe. Ce nouveau travail renouvela., dans son âme mûriOt une faible parMe des angoisses ressenties à softentrée, daifô hi carrée des lettres ; c'était aussi un débpt. les émoluments ne séjournèrent pas dans son bureau ; Sismoudi les serra à part, afin de n'y point toucher, et de pouvoir les rendre intégralement si le cours ne s'achevait pas. Ges craintes modestes, qu'il regardait! comme le pressentiment d'un échec, durent lui faire mieux goûter ses brillants succès^, la salie, aus^i remplie qu'elle, pouvait l'être, retentissait d'appla^dissements répétés. M*s ce qui touchait davantage le leyaj;e4 dévoué pro-
fessetir, c'était de voir ses auditeurs attentifs, plus empressés à profiter de la leçon qu'à la juger, ou même à l'applaudir, saisir la plume et en écrire, sous sa dictée, le rapide résumé.
L'enthousiasme universel était d'autant plus flatteur qu'il prenait le caractère de la bienveillance et de l'affection. Aussi, revenant aux habitudes de sa jeunesse, Sismondi, le cœur dilaté, se surprenait à fredonner, comme jadis, en marchant, en travaillant. Même il prenait assez bravement son parti du désappointement que lui donnaient les troubadours si vantés, auxquels il demandait en vain des citations qui ne trompassent pas trop l'attente générale. Enfin, lorsque, sa tâche terminée, il prit congé pour aller se Teposer au près de sa mère, à Valchiusa, ce fut avec larmes que l'auditoire accueillit les adieux de l'éloquent professeur.
L'hiver de 1843, qu'il passa à Paris où, conduit par le projet dé faire imprimer son cours, il venait pour la première fois, plaça tout à coup Sismondi sur un pied d'intimité avec ce que la France renfermait de gens de talents et d'esprit.- Paris est le pays des soleils levants : nulle part on ne les salue avec plus de grâce, de douces paroles, de séduisants regards, et la surprise du Génevois ne fut pas exempte de quelque enivrement a se trouver, si fort à Timproviste, lié d'amitié avec l'aristoeratie de la littérature, de la science et du rang.
Non-seulement son mérite et ses succès recommandaient l'auteur de tant d'ouvrages saillants, et d'une histoire, dont les huit premiers volumes remuaient les esprits de toute l'Europe, mais les grandes dames du faubourg Saint-Germain caressaient en lui le descendant d'une ancienne famille, l'ami de madame de Staël, un complice peut-être, dont elles traduisaient l'indépendance d'opinion, en sympathie pour le parti royaliste, qui s'éveillait alors au bruit des désastres de Moscou.
Sismondi, que son amour consciencieux du travail, la noble candeur de. son caractère, et la fermeté de ses principes, défendaient contre les pièges de la vanité, employait huit ou dix heures de la matinée, dans les bibliothèques, à perfectionner et à compléter son manuscrit ; le reste du jour, consacré aux visites, aux dîners, aux soirées, aux lectures, était enveloppé dans le tourbillon du monde, où cette âme chaude et sincère parvenait presque à faire germer des amitiés solides. Au milieu de ces conversations brillantes, où son amour-propre était sans cesse chatouillé par des mots flatteurs, une appréciation toujours modeste de lui-même apportait le correctif à l'éloge : « Je n'aurais jamais cru que mon histoire fût prisée à ce point, que moi-même je fusse aussi connu, » écrit-il à sa mère, confidente journalière de tous ses plaisirs, de
toutes ses pensées, « mais chaque succès est pour moi une crainte de plus, c'est un engagement que je ne sais comment je remplirai. »
A cette époque de crise on lisait fort peu, à peine avait-on le temps de vivre ; cependant Sismondi parvint à vendre, aux Treuttel et Wurtz, son Cours de littérature en quatre volumes; et, à peine publié, déjà connu par des lectures de salon, l'ouvrage fut loué avec chaleur dans le monde et dans les journaux.
Étranger aux événements, recherché de tous les partis, parce qu'il n'appartenait à aucun, Sismondi se trouvait merveilleusement placé pour assister aux bouleversements qui se préparaient ; aussi ce ne fut pas sans quelque peine qu'il se décida à quitter cette scène scintillante de mouvement et d'action, « Je suis effrayé, écrit-il naïvement, du nombre de ceux que j'aime ici ; de ceux à qui je dois de la reconnaissance, et je nefeis pas une visite d'adieu ou je ne croieme séparer d'un ancien ami. » D'un autre côté, les lettres de madame de Sismondi le pressaient d'accélérer son retour : « Quand je les reçois,» disait-il, « elles me réveillent des rêves de vanité auxquels je m'abandonne peut-être un peu trop, et je sens alors que tout ce beau monde n'est rien auprès du bonheur d'avoir une telle mère, et de s'aimer comme npus nous aimons ; leur lecture me fait reprendre à tout le charme des habitudes domestiques, et revivre de la vie de notre cher Vaucluse (1 ). »
Le travail, qui avait été le bouclier de Sismondi contre les séductions du monde, fut aussi sa ressource pour combattre l'abattement qui succède aux grandes dissipations. L'automne le trouva dans son val de Nievole, disposé à s'occuper uniquement à perfectionner la suite des huit volumes, déjà publiés, de ses Républiques Italiennes. Il en était à sa seconde rédaction des tomes IX et X. Toujours trois fois il remettait l'œuvre sur le métier : rédigeant d'abord les faits tels que les lui révélait l'attentive lecture de chaque auteur qui les avait recueillis dans diverses langues; revenant ensuite sur cette première ébauche pour y mettre l'ordre et en tracer les divisions; enfin, ne reprenant son ouvrage, la troisième fois, que pour en retoucher et polir le style.
. Vainement avait-iL compté, pour ce travail, sur le calme et le repos de.Valchiusa ; la guerre frémissait partout. Les Napolitains étaient en Toscane, les Autrichiens en Suisse, et il n'y avait pas foyer si retiré où le retentissement du bruit des armes n'éveillât d'âpres discussions.. Les espérances de madame de Sismondi accueillaient cette crise ter-
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(1) Valchiusa. »; »ii j.: , - ,<> -, h: >i si. \-. :.;.„ j^f)
rible qw repoussaient leâ sentiments oTfeutflattlté et -l'instinct si droiide son fiïs'i'.fo qui était pou* elle te retour à fordre, était pèUr lui lé règne de la* force, peut-être de la barbarie. Cette âme vrâiméftt libérale et progressive repoussait les constitutions et les dynasties itifyfc sées par l'épée, les guerres soi-disant législatrices, lès remettons ét ta? cOMré4$rolutions, - « •
En revenant à Genève, qu'écrasaient les contributions militaire Sistiiondi apprit, dans la diligence^ que Murât 1'dvait appointé historiographe du royaume de Naples. Le gênrk» de l'auteur des RépuMiqUèà ttëliéiines s'était OùVert un plus vaste champ; et l'éphémère monarque! né» régna pas assez pour donner suite à cette nomination;
Cependant, lorsque Sistflondi, aU moméntde s* séparer de ae-fccott^ pâghorrs de voyalge, tous Génevois, se trouva, avec eu*, en hcê d'uné proclamation des magnifiques seigneurs dè Gêrièvè, quelque doulétff qtf il ressentit de l'intervention étrangère, son eteùr baUit d'Oftèéttfo^ tien de joie. Des idées moins vastes et plus pratiqué» s* firent jour dan* son espftt. 11 crut pouvoir travailler activement, sur eette étroite scène* à lis grandë «fttvré qttl rallie les grandes âmes de tous les psp dan* uWmême tendance, date Un Wéme désir, l'éducation du genr« bumain> Il ctut pouvoir, avec l'élite de ses eonèitoyeus, se livrer * r étude 1 <to ; grand art d'allier la liberté (Jui est le déchaînement de Mus lefr intérêts, dé toutes les individualités, à l'erdré qui les pondère, à la vertu <|ui s'élève au-dèssus. Il rêva les moyens d'apprendre aùx J>opûla*iêus *' tetfdre les maius vers les trésors que fa Vtim recèle * sans répudier l'héritage amassé pal* Tefcpérféncè des générations wèces#ves. «t Qtiî 7 empêche^ * pendait-il^ « qu'une répubtî^tie modèle et êftfdrim&ntatcf s'otganisè sut ce petit théâtre, pour le bonheur et la" gloire de CtenèVêj et potir Fêti sdgtfèment du niondë ? *
fies son entrée àu conseil, où, malgré l'enthousiasme qui avaitactuelllîsortretouf^il réricotttra 1 une forte opposition, il ptft s 7 aperceVo^r : ■ o^ ? iVci»mmèireùit une pénible lutte Son improvisation facile, son ékP>, cutïoK gravé ét nette, s# parole àbortdante- sa voet pleine et mestffÔeV 1 la logique clarté de ses raisonnements et l'ardeur de ses cdtviciitfÉtyi ceffiRlandaient te Sîlérice et l'attention de tous. Mais Ce ùf'est ni à* la raison^ ni à là sagesse qu'il est donné de dominer lès grandes àssèm*' blés délibérantes. Les passions et les intérêts, les anïbrtioirs et tes ccm \km m le verte plus haut; le ton ,plus' irisinuatoft, le geste phis sdéci* sif. Oir é\»trtâfît Sfefflondi, mais il poàvdit déjà f¥évoif que tfttitresJ que lui entraîneraient les votes. Chose étrange ! qu'il suffise de regarder autour de soi pour se convaincre que la vérité, le bon sensy la sq-
gesse, sOM partout è* tttftOtité, et que pourtant ee 1 sOiéni lës iflajdKWiJ o^ gonvernent! Paix, chut! sous Un gouvernement népresetttaW cetà' aurait l'air d'une ob&érvatiori séditieuse. " , : 1 «ï
Le partage des peuples, dépecés et vendus à Pélican au congrès 1 de Vieoitô , lès réactions, de tous côtés i»etiaç»ntes T JUstmMedt les 1 craints de Sismondt, et exi'itafem une indignation c|4it se ûitsàil jdtit daris ses lettres à sa mère, dans ses discows air cOirsefl, et dans àim rentes brochures* Celle oVit écrivit sUr là traite des noirs 1 le mit m râppottàvec les esprits généreux qui ataient disenté Celle question èfl- Angleterre} avecWÏlberfbfce, avec MackinWSh. Cè dernier, venu* Genève; ainsi qué nombre d'hommes distingués de son pays, s* lia plus 1 intftnemem qu'aucun d'eux aveu le pubîfeiste génevofei qui* ttitofànir plus tard, devait assurer le bonheur de sa vie eu épousant la bette^ smer de l'orateur anglais.' '
Maïs le plaisir d'&naflge? des : idées avec sir Humpnrey Baty* tort' Hdllatidj Rogers et attires savants et homwesf #fciau ne pouvait dte^ traire SismohVH dë la seorète inquiétude que kti donnaient leé affaire* publiques. Madame de 8<àëly arrivée à Cdppet en juillet 18l4 r lo4è d*?i calmer le* sombres prévisions du l'ancien ami pour léquel son re*otirj était «ne joie , tint y ajduter son mécontentement profond, Elle confir»* mu toutes les ftraintes do Siëtoondi 5 il apprit d'eue que la-bonne foi (te Louis X VU! était révoquée en doute par se* partisans eUx^mes, que la Charte n'était qu'un leurre. . L".q
Lorsqu'au mois de janvier Idi&y Stemondi arriva k Paris pour ypublier les volumes IX, X et XI de ses Républiques, on repoussait, "à* 'i Saim>Rocb, le cercueil de maderooMie ftaaeourt i> ou célébrait/* à Saint-Denis, la pompe funèbre de Louis XVI. Bien que la nation eflfr» justement rejeté Irresponsabilité du njeUftrt de 1'ittfottUné monarque ehVvbydit un outrage dans eeu appels à 1 èë VieHEèsf : Ntfine^ et s'éloignait do plus en plus d'une aveugle famille qui, loifr dé ehetehet; à> combler le sanglant abîme cYeusééntre eflê et la France** ^efforçait* 1 d ? en élargir te béante ouverture; Les vieux cofcrtisaa* ihéfUiétaleVit Ie3 j acquéreurs de biens nationaux, Amarrés 2 de gafctôs, jouaient*!* graadeése comme eussent pu lèrahfe de jeuueà parvenu*. é Lé* roi pogé peur ses portraits ; il en ëst au onteiëme ; èt le peuple Ue péuf 1 sH»eo1it#nler à- contempler l'abUs i-ée la feinter ce» même* WW oùvsl peu d* fcofe auparavant; H a vu" régaerTaWfc u> la fort*, ir ^
Au dehors, l'existence dé Genève étâft totoUmmeiK ren*i&'èu*^< tion^ Génesv par la plus inique 1 versatilité, encouragée d'abord K re^ssàto sétkmèpëtmoé, •v^aftd'én' être dépouillée* ef C&tféreligfr
-r Si -
livrait au roi: de Sardaigne ; àNapJes, on menaçait, ou attaquait Mu~ rat; partout, à Borne, en Italie, en Allemagne, les Français et leurs partisans étaient poursuivis, maltraités. Enfin, au dedans, croissaient et s'établissaient le dégoût, l'aversion, le dédain de Maîtres (comme il leur avait plu s'intituler) imposés par l'eunemi, soutenus par l'ér tranger. Sismondi se fondait sur cette opposition violente pour affirmer que ce régime, adverse au pays, ne pouvait durer. « Le frère et les neveux de Louis XV1I1 sont tellement détestés, que l'on peut prédire avec certitude que jamais ils ne régneront, » écrit-il, en février 1815, à sa mère. «Si le roi mourait, les Bourbons seraient chassés de France... La réaction de l'opinion est finie ; celle de la force est sur son déclin, et, quelque injuste partage qui se fasse à Vienne, les nations ne tarderont pas à ressaisir leur indépendance. »
Le débarquement du 20 mars et la marche rapide de Napoléon vinrent donner à toutes choses une face nouvelle. Après avoir vu les Bourbons « faire pendant dix mois toutes les fautes de la présomption, et pendant dix jours toutes celles de la faiblesse, » Sismondi put lire les proclamations de l'empereur affichées à côté des ordonnances royales qui mettaient la tête de Buonaparte à prix. Il lui sembla qu'après un tel retour l'homme de la révolution ne pourrait plus renier sa mère, a qu'il avait trop éprouvé la caducité des alliauces monarchiques pour les courtiser de nouveau, » et deux décrets, partis de l'Elysée Bourbon, pour abolir la traite des nègres, et pour établir la liberté de la presse, semblèrent apporter une confirmation à toutes les espérances généreuses, .j
Il serait vain aujourd'hui d'examiner jusqu'à quel point l'irritation qui se manifesta spontanément contre l'acte additionnel pouvait être fondée. Peut-être ceux qui poussèrent les plus violentes clameurs nonseulement n'avaient pas étudié l'acte, mais ne l'avaient pas lu. Pour un peuple d'un tact aussi fin que le peuple français, le seul titre é'adrditionnel motivait assez le mécontentement général. N'était-ce pas une traduction, en langue vulgaire, de ce terme d'octroyé, qui avait soulevé de si ardentes réclamations dès que Louis XVIll eut fait le guerdon de la Charte? Puisque le roi, par la grâce de Dieu, s'était réservé in petto le droit de retirer brin à brin ce qu'il avait daigné accorder, pourquoi le mathématicien, empereur de par son epée, ne se ménager rait-il pas la puissance de soustraire ad libitum les libertés qu'il lui plaisait ajouter à ses constitutions de l'empire?
L'historien des Républiques en jugea autrement. L'étude de tant dressais, faits en Italie sous des formes diverses, lui avait appris qu'il
ne faut pas que les nations aspirent plus de liberté que n'en peut contenir leur poitrine. C'est progressivement que le peuple, comme la jeunesse, doit conquérir cette boîte de Pandore remplie de maux et de biens, sous peine, pour l'avoir ouverte tout à coup et avant l'heure, de ne recueillir que les premiers.
Persuadé qu'une fois entré dans la route des concessions, le pouvoir cherche eu vain à reculer; qu'il vaut mieux avoir à améliorer qu'à recommencer ; que le plus redoutable danger, à cette époque, était dans les baïonnettes étrangères, et dans une seconde réaction, Sismondi, sans s'arrêter à discuter des questions de détail et d'administration intérieure, songea à rallier tout d'abord autour du drapeau national ce qu'il y avait en France de patriotisme. Son Examen de la Constitution française, publié dans le Moniteur et daus quelques autres journaux, démontre sans enthousiasme, mais avec une grandeforce de raisonnement, que l'acte additionnel assure les libertés du citoyen en leur donnant pour garanties : la responsabilité des ministres, l'indépendance d'une magistrature inamovible et d'un jury recruté chez le peuple, enfin la liberté de la presse, sanction de toutes les autres libertés. D'autre part, en augmentant le nombre des électeurs, et reconnaissant que tout Français peut être élu député de la nation, cet acte promet à tous la jouissance des droits politiques qui sont la plus noble éducation que l'homme puisse recevoir.
Surpris saus doute qu'une bouche parfaitement pure, qu'un esprit aussi libéral qu'éclairé, eussent entrepris sa défense, Napoléon voulut voir Sismondi. L'empereur des Français et le citoyen de Genève se promenèrent près d'une heure ensemble, le 5 mai, le long des charmilles verdoyantes de l'Elysée-Bourbon. Dans sou style haché et militaire, employant les brusques transitions qui lui étaient habituelles, le Corse, « qui se réservait toujours le droit de rire le lendemain des idées de la veille, » tourna autour de cet esprit probe et droit. Habitué à séduire les uns avec des rubans, les autres avec de l'or, les plus délicats par des louanges, il tâtait son homme.
Aux assurances répétées du plaisir qu'avait trouvé le souverain dans la lecture de ses ouvrages, « lus tous, et dès longtemps avec beaucoup d'intérêt, » Sismondi répondit, en insistant sur la conviction sincère qui avait dicté son dernier écrit, et eu s'affligeant des virulentes clameurs avec lesquelles la constitution impériale était accueillie.
« Cela passera, » reprend Buonaparte. « Mon décret sur les municipalités et les présidents de collège fera bien; d'ailleurs, voilà les Français ! Je l'ai toujours dit; ils ne sont pas mûrs à ces idées. Ils me cou-
testent le droit de dissoudre des assemblées qu'ils trouveraient tout simple que je renvoyasse la baïonnette en avant. »
' Certain que, quel que fût le fond de ce cœur qui se révélait par éclairs, le souverain n'était plus en position de résister au vœu national, et aux opinions énergiques des hommes dont il était contraint de se servir, Sismondi cherchait à l'eu gager deplusen plus dans les voies où il était forcément entré.
« Ce qui m'afflige, » lui disait-il, « c'est qu'ils ne sachent pas voir que le système de Votre Majesté est nécessairement changé. Représentant de la révolution, vous voilà devenu associé de toute idée libérale; car le parti de la liberté, ici comme dans le reste de l'Europe, est votre unique allié. »
—«C'est indubitable,» répond le royal interlocuteur, « les populations et moi* nous le savons de reste. C'est ce qui me rend le peuple favorable. Jamais mon gouvernement n'a dévié du système de la révolution : non des principes comme vous les entendiez, vous autres! (j'avais d'autres vues, de grands projets alors.) D'ailleurs, moi, je suis pour l'application. Egalité devant la loi ; nivellement des impôts ; abord de tous à toutes places; j'ai donné tout cela. Le paysan en jouit ; voilà pourquoi je suis son homme. Populaire en dépit des idéalistes 1 Les Français, extrêmes en tout, défiants* soupçonneux, emportés dès qu'il s'agit de théories, vous jugent tout cela avec la furia francese. L'Anglais est plus réfléchi, plus calme. J'ai vu bon nombre d'entre eux à Pile d'Elbe : gauches, mauvaise tournure, ne sachant pas entrer dans mon salon; mais, sous l'écorce, on trouvait un homme, des idées justes, profondes, du bon sens au moins. »
La conversation se continua sur l' Angleterre, dont Sismondi commençait dès lors à se désabuser. Il fut question de plusieurs Anglais connus du Génevois, et qui avaient su plaire à l'empereur. Puis, s'apercevrtnt bien vite que les sympathies du publiciste étaient pour la France, Napoléon tâche de se faire eu lui un utile écho.
« Belle nation ! » s'écrie-t-il ; « noble, sensible, généreuse, toujours prête aux grandes entreprises. Par exemple, quoi de plus beau que mon retour! Eh bien, je n'y ai d'autre mérite que d'avoir deviné ce peuple. »
Aux questions ainsi provoquées : « Oui, oui! » répond l'empereur, « on a supposé des intrigues, une conspiration ! Bast! pas un mot de vrai dans tout cela. Je n'étais pas homme à compromettre mon secret en le communiquant. J'avais vu que tout était prêt pour l'explosion... Les paysans accouraient au-devant de moi ; ils me suivaient avec leurs
femmes, leurs enfants, tous chantant des rimes, improvisées pour la circonstance, dans lesquelles ils traitaient assez mal le sénat. À Digne, la municipalité, peu favorable, eut peur, et se conduisit bien. Du reste, je n'avais eu qu'à paraître; maître absolu de la ville, j'y pouvais faire pendre cent personnes si c'eût été mon bon plaisir. »
C'est ainsi que, dans cette longue causerie, notée au sortir du palais, et envoyée sur-le-champ à madame de Sismondi par son fils, Napoléon, laissant voir parfois sa royale griffe, s'efforçait tour à tour de séduire et d'éblouir ; chemin faisant, il glanait des renseignements d'autant moins suspects qu'ils étaient donnés à {'improviste, et il cherchait à se populariser parmi les hommes sérieux et les républicains penseurs ; aussi cette conversation l'avait-elle plus fatigué qu'une bataille. Otant son chapeau, comme il revenait vers le palais, il essuya son large front, baigné de sueur, et, saluant Sismondi, le laissa libre de se
retirer.
Le lendemain de cette entrevue, le putliciste reçut un brevet qui le nommait chevalier de la Légion d'Honneur. Une flatteuse lettre du ministre annonçait au nouveau légionnaire qu'en signant sa nomination, Sa Majesté avait dit ces propres paroles : « Si je connaissais « quelque autre marque de mon estime qui pût être agréable à M. de « Sismondi, je serais heureux de la lui envoyer. »
Comme citoyen de Genève, comme écrivain politique, voulant conserver à ses opinions (franches de tout mobile d'intérêt ou de vanité) leur entière importance, Sismondi déclina l'honneur qu'on lui voulait faire, et le brevet ne fut point enregistré.
Tout ce que, dans cette âme si éminemment honnête et tendre, il pouvait rester de prédilection pour l'intelligence supérieure de l'Angleterre, s'évanouit à la bataille de Waterloo. Dès lors, Sismondi sépara complètement ses amis anglais, pour lesquels son affection ne s'est jamais démentie, de ce gouvernement, dont un intérêt national étroit est la loi unique, dont la richesse abstraite, l'accroissement matériel sont l'unique but. Aux malheurs de notre pitrie, ses entrailles françaises s'étaient émues, et n'était-il pas, en effet, et de cœur et d'esprit, notre compatriote, celui dont les principaux ouvrages sont tous écrits dans notre langue ; qui/dès son début dans les lettres, ne Vinquiétait que de ce qui serait utile à la Frauce, de ce qui serait goûté par elle (i)? N'avait-il pas été quinze ans citoyen français? N'était-ce
(1) Voir Y Agriculture toscan* , premier ouvrage de Sismondi. Préface, pages feu et ï*.
pas dans nos campagnes hospitalières que ses ancêtres bannis avaient d'abord été reçus? dans nos armées qu'avaient servi son grand-père et son aïeul? Enfin, ne venait-il pas de faire à son amour pour la France le sacrifice de son antipathie pour Napoléon, et, par cet acte courageux, n'avait-il pas brisé plus d'un lien d'affection, irrité jusqu'à sa mère, refroidi plus d'une vieille amitié?
En effet, revenu à Coppet, en août 1815, s'il retrouva dans madame de Staël le même cœur pour l'accueillir, à Genève il en fut autrement. Ses amis le regardèrent comme un transfuge, parce qu'à ses yeux le but ne justifiait pas les moyens, parce qu'il avait horreur de l'intervention étrangère, parce que l'accord des royalistes et des jacobins, auquel il avait longtemps refusé de croire, lui inspirait un profond dégoût, parce que son cœur saignait de celte guerre de haine; 'et qu'en voyant uos campagues dépouillées, nos villes écrasées, il s'écriait : a Je me consolerais de la souffrance des riches, de ceux qui ont attiré sur nous ce fléau, mais l'état de ruine, mais la misère, mais le désespoir du malheureux paysan me déchirent l'âme. »
La mort de ses amis, Labédoyère et Ney, les persécutions du Midi, les violences d'une chambre royaliste, « contre-partie de la Convention, » tout contribuait à assombrir les pensées de l'historien, qui « trouvant plus de mélancolie que de jouissance en ses souvenirs, » se réfugiait dans son œuvre. « Je me suis toujours efforcé de m'oublier, » disait-il, « et grâces à mes études, je puis vivre dans d'autres siècles que le mien. »
Il passa à Pescia, à Rome, à voyager dans cette Italie qu'il a parcourue neuf fois tandis qu'il en écrivait l'histoire, les deux années qui suivirent. En juillet 1817, allant faire imprimer à Paris les quatre derniers volumes de l'Histoire des Républiques, il fut retenu à Coppet. Ou y rapportait le corps sans vie de celle qui lui en avait rendu l'habitation si agréable, de celle qui avait été longtemps son amie, sa seconde sœur, a 11 y a dans un malheur qui se passe loin de vous, » écrit Sismondi à sa mère, « quelque chose de confus ; on ne voit d'abord rien de changé autour de soi, et ce n'est que lentement et par degré qu'on apprend à connaître sa propre douleur. C'en est donc fait de ce séjour où j*ai tant vécu, où je me croyais si bien chez moi ! C'en est fait de cette société vivifiante, de cette lanterne magique du monde, que j'ai vu s'éclairer là pour la première fois, et où j'ai tant appris de choses [ Ma vie est douloureusement changée; personne peut-être à qui je dusse plus qu'à elle... Que j'ai souffert le jour de l'enterrement! Un discours du ministre de Coppet sur la bière, en présence d'Albertine (madame
de Broglie) et de mademoiselle Randall, à genoux toutes deux devant le cercueil, avait commencé à ru'amollir le cœur, à me faire mesurer toute l'étendue de ma perte, et je n'ai pu retenir mes larmes. »
Lorsqu'en publiant la conclusion de son grand et beau travail, Sismondi jeta un coup d'œil en arrière sur les vingt-deux années consacrées à son histoire, il put s'applaudir, avec un juste orgueil, de retrouver, à la dernière page du seizième volume, la même direction morale, les mêmes principes politiques qui l'avaient inspiré au début. « Durant cette longue période, tourmentée par la lutte acharnée de peuples affamés de liberté et de princes opiniâtres en leur résistance, l'Europe avait vu, à plusieurs reprises, ses institutions détruites et diverses doctrines politiques tour à tour proscrites et proclamées ; » mais l'historien des vieux temps était resté le même, s'éclairant sans changer, élargissant ses idées sans les abandonner. Son style seul avait pris, en avançant, plus de fermeté, de dignité, moins de recherche d'effet, et cependant avec quelle candeur modeste il répond aux critiques :
« Ce n'est jamais volontairement, jamais sciemment, que j'ai employé des expressions et des tournures inusitées. Mais, pour remplir la tâche que je m'étais imposée, pour atteindre la vérité que je m'étais engagé à présenter au public, j'ai été obligé de vivre, en quelque sorte, hors de ma langue maternelle... J'ai dà habituellement lire et penser en italien ou en latin, et occasionnellement en allemand, espagnol, grec, anglais, portugais, provençal. J'ai dù passer d'une de ces langues à l'autre, sans réfléchir jamais à la forme dont se revêtait la pensée, sans m'apercevoir presque de la substitution des dialectes... Alors la locution que j'avais mille fois rencontrée, je l'ai crue fran- , çaise, parce que je m'étais familiarisé avec elle dans un autre idiome. »
De fait, tendant uniquement à la vérité, à la clarté, à la forcée, résultant de la pensée non des expressions, jamais Sismondi n'a l'ambition de la forme; jamais, par le cliquetis des mots, la pompe des comparaisons, il ne cherche à remplacer les idées et les faits : il est le seul, peut-être, des écrivains célèbres de notre temps que l'ambition de briller, le désir de la popularité, n'aient point égaré, et dont le style demeure invariablement sincère.
A peine terminait-il son immense tâche, et déjà il se sentait pressé du désir d'en entreprendre une nouvelle. Il avait assisté à plusieurs de nos convulsions politiques, s'était trouvé placé de manière à saisir le développement de caractères et de sentiments nationaux, dans des
rangs différents, dans des positions diverses. Le présent donne la clef du passé, comme celui-ci enseigne l'avenir. C'était de résultats historiques et de leurs causes que Sismondi avait été témoin, et il se résolut à écrire l'histoire des Français. Il s'occupa aussitôt du soiu de réunir les ouvrages nécessaires. « Je regarde ces in-quarto avec une sorte de respect et de crainte, » disait-il, « quand je songe qu'il faudra que je passe à travers tout cela, et que je me le rende aussi familier que l'est devenue pour moi la collection de Muratori. »
Jusqu'alors, ne travaillant que sur des livres d'emprunt , et, comme il arrive à la plupart de ceux qui s'habituent à s'en fier toujours à leur plume, la mémoire écrite ayant à peu près annulé, chez lui, la mémoire mentale, il s'était trouvé contraint à faire de nombreux et minutieux extraits. L'achat d'une bibliothèque choisie, « formée sans regarder à la dépense, » écrivait-il gaiement à sa mère, « car, enfiu, ce sont les instruments de mon métier, » l'entraîna à changer de manière. Au lieu d'extraire, il composa des annales, dans lesquelles il faisait entrer les événements mémorables de chaque année , tels qu'il les tirait des sources origiuales. La comparaison instantanée des relations diverses d'un même fait éclaircissait, pour lui, ce qui avait paru obscur aux plus érudits. L'historien des Républiques s'était efforcé de donner un ' ensemble à ce grand nombre de vies, qui ont palpité dans tant de cités souveraines indépendantes, sur toute l'étendue de cette Italie, aujourd'hui si léthargique. L'historien des Français chercha un point de vue différent. Il avait à expliquer une monarchie compacte , le système d'organisation le plus serré, le plus complet. Il débrouilla les fils de cette trame si solidement tissue, et, divisant sa narration par époques, demanda à chacune d'elles le secret d'une agglomération progressive, d'une force de centralisation croissante, et chercha comment notre indivisible unité s'était préparée, produite et consolidée.
De retour à Genève avec son trésor de livres, croyant se plonger tout entier dans l'étude, Sismondi s'en trouva distrait, par un sentiment tout nouveau, plus profond, plus intime; plus heureux surtout, que celui qui avait enveloppé d'un crêpe funèbre les années de sa jeunesse. La belle-sœur de sir James Mackintosh, miss Jessie Allen, d'une famille galloise distinguée, se rendant en Italie avec ses sœurs, traversait la Suisse. Ces dames s'étaient arrêtées à Genève, où elles se lièrent avec l'ami de sir James. Dès qu'elles eurent quitté cette ville, le travail cessa de suffire à Sismondi; il se sentit seul, les suivit, et les rejoignit en Toscane. Là, en cultivant la délicieuse société de sa future belle-fille, retrouvant en elle une parenté d'âme et, avec plus de
douceur et de calme, tout ce qu'elle possédait elle-même deteodrfesse de cœur, de vivacité et de délicatesse d'esprit, madame de Sismondi la mère put se consoler de la longue inutilité des efforts quelle avait tant de fois renouvelés, pour marier son fils. Lorsque la famille Allen retourna en Angleterre, Sismoudi s'y rendit, et, le 19 avril 1819, il épousa celle qui devait faire le charme des jours qui lui restaient à passer sur la terre.
Les vues nouvelles indiquées dans l'article Political Economy de l'Encyclopédie d'Edimbourg, publié en 1818, et écrit en anglais par Sismondi, le montrent s'éloignant déjà d'Adam Smith, dans les conséV quences qu'il tire des principes formulés par l'économiste écossais. Le plaisir de marcher systématiquement de déductions en déductions, et d'échelonner une rampe de propositions métaphysiques avec la régularité d'un mathématicien , ne pouvait séduire cet esprit observateur, aveugler ce philosophe pratique sur les démentis donnés par l'expérience aux conclusions des savants. Ce sont les résultats qui l'occupent; « les malheurs de la concurrence, cette guerre des années de paix ; l'excès de la production, qui cesse d'être une richesse, du moment qu'elle ne trouve plus de consommateurs. »
L'année même de son mariage, dans les. deux volumes de ses Nouveaux principes d'e'conomie politique, Sismondi donna plus de développement a ce premier aperçu. Depuis la publication de sa Richesse commerciale, *au lieu de livres étudiant les faits, il portait maintenant sur un terrain réel, cette science à laquelle on l'a accusé d'avoir fait faire des pas rétrogrades. « Vivement ému de la crise*commerciale qui bouleversait tant d'existences sur toute la surface de l'Europe, et pesait si cruellement sur la classe ouvrière, » il avait vu, avec un sentiment douloureux, les efforts combinés des propriétaires, des hommes d'État, des écrivains, aggraver le mal auquel ils croyaient remédier, et pour obtenir un plus grand produit net , réduire le produit réel, et changer les systèmes d'exploitation qui répandaient encore quebque aisance et quelque bonheur parmi les paysans de la Suisse et de l'Italie. « Des gens de bien, pleins d'excellentes intentions, faisaient le mal, et s'égaraient, tantôt à la recherche de ce qui pouvait augmenter la population, tantôt de ce qui pouvait accroître la richesse,» tandis que l'une et l'autre, considérées isolément, ne sont que des abstractions, et toute abstraction trompe l'homme. Le vrai problème à trouver c'est la proportion de population et de richesse qui peut garantir le plus de bonheur à l'espèce humaine sur un espace donné ; « car le but de la science économique doit être d'augmenter la masse de bonheur parmi
les hommes et d en égaliser le partage; celui de la science politique d'ennoblir la nation entière en faisant pénétrer la moralité dans toutes les classes , » comme, de l'édifice le plus élevé à la plus humble chaumière, le soleil inonde tout de lumière et de chaleur.
Les Nouveaux Principes pourraient être appelés le livre des proportions économiques : ils s'attachent surtout à démontrer que la question sociale est dans l'équilibre. « Il faut que le revenu croisse avec le capital , que la population ne dépasse point le revenu qui doit la faire vivre, que la consommation croisse avec la population , et que la reproduction se proportionne, et au capital qui la produit, et à la population qui la consomme. »
En prouvant que chacun de ces rapports peut être isolément troublé et jamais impunément, Sismondi fait observer que « toujours le salaire est en proportion avec la quantité de travail demandée, laquelle dépend de la consommation , et celle-ci se proportionne elle-même, non à la production ou aux besoins, ainsi que l'ont prétendu Ricardo, Say et leur école, mais au revenu. «Chaque individu n'achète, en effet, que selon ses moyens, et non selon ses désirs. Les systèmes oublient trop souvent que la société ne se compose que d'individus, et que la fortune publique n'étant que l'agrégation des fortunes privées, liait, s'augmente, se distribue, et se détériore et se détruit par les mêmes procédés que celle de chaque particulier. »
Remettant en doute des principes qu'on regardait combe arrêtés, Sismondi, se séparant de ses amis politiques, signalait le danger des innovations qu'ils recommandent, prouvait que plusieurs des institutions, qu'ils attaquèrent longtemps comme des abus, avaient eu des conséquences bienfaisantes, et leur demandait compte de ces vaines théories « qui, si elles rendent le riche plus riche, rendent le pauvre plus pauvre, plus dépendant , plus dépourvu. » Effrayé de l'anarchie industrielle, suite nécessaire du commode laissez faire, du libéral laissez passer, inscrits en tête des bannières des économistes , il s'écriait énergiquement : « Qu'ils laissent donc aussi aux générations rendues superflues le temps dépasser! »
Tandis que Sismondi traversait la France, et s'y arrêtait pour la correction des épreuves de son ouvrage, des chaires au collège de France et de la Sorbonne lui furent offertes par le ministre de l'instruction publique. Cette fois, il n'y eut pas la moindre hésitation dans ses refus. Il avait bâte d'emporter son bonheur dans la solitude , et d'aller à Pescia, entre sa femme et sa mère, goûter en paix les jouissances qu'il a le mieux savourées et que donnent le travail, le repos et les affections.
Il ne quitta la Toscane que pour aller commencer à Chênes, petite campagne, située près de Genève, achetée et embellie par son grandpère maternel , cette longue et ravissante intimité que la mort seule a pu interrompre. Il semble qu'il eût encore un perfectionnement à recevoir de la sympathie complète qu'il trouva dans son mariage. Il cessait d'être une plume, une pensée abstraite, et n'avait plus d'efforts à faire pour se soustraire aux sécheresses de là science, à cette plénitude de soi-même qui menace celui qui vit seul. Ses relations avec sa mère, la plupart du temps par lettres, quelque tendres et confiantes qu'elles fussent, n'entraînaient que des communications d'intelligence et d'esprit, lleuétaitde même, avec moins d'effîision, de l'amitié qui le liait à plusieurs femmes distinguées. C'étaient toujours des sentiments incomplets, et les liaisons d'homme à homme amèuent moins d'épanchement encore. Aujourd'hui toutes ses facultés trouvaient un complément, toutes les vibrations de son âme éveillaient un écho; ce n'était plus seulement une extension agréable de sa personnalité, sa parole cherchait une réponse, l'acier de sa pensée faisait jaillir uu doux éclair ; des nuances nouvelles naissaient dans ses idées, son humanité devenait plus tendre, plus agissante encore ; cette onction , cette complaisance, ce support que lui avait si souvent, si gracieusement recommandé sa mère, lui devenaient faciles et naturels. Ce n'était plus un acte de ce vouloir, énergique môme dans les moindres détails, qui tendit toujours au bien , c'était quelque chose de plus souple, quelque chose de mieux, l'inspiration au lieu de la volonté.
Un coup terrible l'arracha à ce délicieux repos. Sa mère se mourait. Il part aussitôt pour Valchiusa, où il ne la retrouva plus. Elle était morte entre les bras de la fille à laquelle elle avait dévoué cette vie cachée, toute à l'amour maternel, toute au devoir, et elle quittait, sans l'avoir revu, son bieu-aimé Charles, heureuse de lui laisser une consolation dont elle avait senti tout le prix, apprécié toute la valeur. C'en était donc fait de cet esprit si cultivé, si fin ; de cette sensibilité si exquise, de ces passions si pures et si vives : tout s'éteignait dans cette profonde retraite, sans que le monde eût rien aperçu de ces scintillantes lueurs, rien respiré de ces suaves parfums ! Tout s'était consumé dans la famille, et la flamme céleste remontait en haut.
Il sembla à Sismondi que jamais il ne se consolerait de n'avoir pu recueillir ce dernier regard, fermer ces paupières vénérées. Il revenait, f lein d'amertume, pleurer en liberté à Chênes, et ses larmes y perdirent toute leur âcreté. Il n'était plus seul; et dans le redoublement de tendresse qu'excite une souffrance partagée, il entre tant de douceur!
Ses travaux se continuèrent sans plus amener fatigue ui dégoût : la société de Genève, des amis distingués, de Candolle, Chàteauvieux, Dumont, Rossi, les deuxPietet, Bonstettcn, madame Necker de Saussure, d'autres aimables ou anciennes relations, apportaient une agréable variété dans le régulier emploi de journées bien remplies; tout ce qu'il y avait de remarquable dans le flot d'étrangers que le nord verse sur le midi, et qui traverse Genève par fluxet reflux; voulait être présenté à Sismondi. Il s'y mêlait des réfugiés, d'illustres malheureux de diverses nations, Grecs, Italiens/ Polonais : ainsi ce paisible intérieur entrait en communication avec la vie agitée de l'Europe. Le reflet des pensées, le retentissement des douleurs de tous arrivait à ces âmes tendres et unies comme l'oxygène à la flamme ; l'agitation qu'elles en recevaient n'allait pas jusqu'à la souffrance, et toujours il y avait quelque lumière de plus à répandre, quelque chaleur de plus a donner.
C'est ainsi, qu'indépendamment de son immense ouvrage, de sa grande Histoire des Français (dont il faisait paraître alternativement deux ou trois volumes tous les deux ans), Sismondi se rattachait, par des brochures, par de fréquents articles, publiés dans diverses Revues, à tout le mouvement littéraire et politique de la France, de l'Italie et de l'Angleterre, Partout le malheur trouvait en lui un avocat, la liberté un appui , la modération un organe ; les questions sociales s'éclairaient, dans ses nombreux écrits, d'une lumière de plus en plus vive ; son style s'imprégnait de plus de chaleur, et prenait un intérêt plus immédiat. On eût pu croire quelquefois que sa pensée traversait le cœur de sa femme, pour y revêtir des formes plus familières, plus à la portée de tous.
Dans le voyage qu'il fit en Angleterre, en 4824, avant de donner la seconde édition de ses Nouveaux Principes, il vit se réaliser ce qu'il avait prédit, et frémit des funestes effets de. « cette organisation sociale qui, dépouillant le travailleur de toute autre propriété que celle de ses membres, finit par la lui enlever encore en remplaçant ses bras par des machines. » Témoin de ces « progrès de l'industrie qui tendent à accroître l'inégalité des jouissances parmi les hommes, » repoussé à l'aspect « des hideuses convulsions d'une richesse mal répartie, » il s'écrie : « Aucun spectacle n'est plus effrayant que celui que présente l'Angleterre, au milieu de cette opulence qui éblouit d'abord les yeux... Les grands chemins sont alternativement parcourus par des troupes de mendiants renvoyés des manufactures, et par des troupes d'Irlandais déguenillés, qui s'offrent, de ferme en ferme, pour faire, au
rabais, tous les travaux de l'agriculture. Les uns comme les autres ne demandent l'aumône qu'autant qu'on leur refuse du travail ; mais tous les rangs sont pleins. L'ouvrier des campagnes, le cottuger, voit avec amertume les étrangers lui disputer un ouvrage qui déjà suffît à peine à l'entretenir.
« Dans les villes, dans la capitale, au tournant de Hydepark, oùles voitures les plus somptueuses se succèdent avec la rapidité de l'éclair, des bandes de dix, de vingt manufacturiers, assis immobiles, le déses. poir dans les yeux, la fièvre épuisant tous leurs membres, n'excitent pas même un. moment d'attention. Un tiers des ateliers est fermé, un autre tiers devra se fermer bientôt encore, et tous les magasins sont encombrés ; de tous côtés on offre les marchandises à un rabais qui ne laisse pas de quoi payer moitié des frais de facture... Dans cette détresse universelle, partout le travailleur est repoussé, et la nation anglaise cède sa place à la machine à vapeur. »
En présence d'un pareil état de choses, « à l'époque où l'humanité souffrante a le plus besoin que la science, théorie du bien-être de tous, serrapproche des intelligences communes et parle un langage populaire, l'économie politique se perd dans les abstractions, et s'enveloppe de calculs de plus en plus difficiles à suivre. » Lorsqu'il s'agirait d'obtenir un partage plus juste de l'abondance que doivent procurer, et l'invention des machines, et tant de découvertes, si belles, si utiles en ellesmêmes, qui, pernicieuses seulement par l'influence de nos institutions, diminuent le salaire qu'elles devaient accroître, augmentent le travail qu'elles devaient soulager, les économistes anglais ont obstinément recours à la concurrence. C'est elle pourtant qui forcera l'ouvrier à travailler plus et à meilleur marché à mesure que son travail produira davantage : ils suppriment le jour du repos, et c'est le dimanche qui faisait encore participer le pauvre à quelques-unes des jouissances de la vie : ils répètent que la production, multipliant les moyens d'échange, doit, à la longue, créer la consommation et rétablir l'équilibre : oui; à la longue 1 Comme une fois le déluge amena à un seul niveau toutes les eaux répandues sur la surface du globe. « L'équilibre se rétablit, pour les capitaux par les faillites ; pour les journaliers parla mortalité : » et toujours, toujours, les économistes poussent à la roue, quoiqu'elle broie des corps palpitants, parce que ce char, qu'ils appellent Progrès, porte leur matérielle idole, la Richesse. — « Eh quoij » s'écriait Sismondi, répondant à Ricardo,dans une longue conversation qu'ils eurent ensemble à Genève peu avant la mort de l'écrivain anglais : « Quoi ! la richesse est donc tout? les hommes ne sont absolument rien ! Eu vérité
il ne reste plus qu'à désirer que le roi, demeuré tout seul dans l'île, et tournant constamment une manivelle, fasse accomplir par des automates tout l'ouvrage de l'Angleterre! »
Mais, tandis que du sein de son heureuse vie, Sismondi se rattachait, par ses écrits, à toutes les agitations publiques, gardez-vous bien de le confondre avec ces philosophes spéculatifs, tranquilles au coin de leur feu, qui, tout en savourant leur bien-être, plaident avec éloquence la cause des classes laborieuses, qui jouissent exclusivement de leurs places, de leurs terres, de leurs rentes, de leur luxe, en peignant à grands traits le dénûment du prolétaire ; qui tonnent contre l'esclavage de la race nègre, en gourmandant le blanc qui les sert. Il n'avait rieu de commun non plus avec les philanthropes cosmopolites qui, à cette époque, parcouraient les concerts, les salons, trouvant dans chaque calamité publique ou privée uue occasion de s'admirer eux-mêmes, et de se poser pour être admirés. H n'était pas de ceux qui, en ébrui- . tant leurs sympathies libérales, faisaient resserrer les fers de l'Italien, de l'Espagnol; de ceux^ui, criant que la Grèce était morte à Missolonghi, se drapaient pour eu porter le deuil. Non ; du pied des Alpes, ses secrètes démarches se frayaient une route jusqu'au fond du Spielberg pour porter un soulagement, une espérance, au cœur du prisonnier d'État; de concert avec Eynard il se chargeait de l'éducation d'un jeune Grec ; sa maison s'ouvrait à tout exilé ; sa bourse, quelque modique qu'elle fût, n'était jamais fermée ni pour les souscriptions et les emprunts des peuples opprimés, ni pour la main que n'ose tendre l'indigence honteuse. 11 avait toujours à offrir à ses égaux, les conseils, la consolation, l'aide, le prêt ; à ses inférieurs, l'encouragement, la sympathie, l'appui, le don.
Le désir de conserver quelques traces d'heures, qu'un régulier enchaînement de travaux, de promenades, de repos, de lectures faites en commun, de conversations intéressantes, de douces communications, liaient les uns aux autres pour n'en faire qu'un moment, avait décidé Sismondi à reprendre son Journal, interrompu depuis plus de vingt années. Il est impossible d'y jeter les yeux sans être profondément attendri de cette constante traduction en actes, d'opinions généreuses, de principes empreints d'un sentiment profond de bienveillance et de fraternité. Il faut, pour le bien connaître, le suivre jusque dans l'étable où la vieillesse et la pauvreté ont cherché un dernier refuge ; il faut le voir, tourmenté de ces questions de charité et d'aumône, si graves en face d'une misère telle, que « lorsque donnant tout, on se réduirait, soi et les siens-, à la condition de ceux qu'on assiste, à peine humeete-
rait-on les lèvres du malheureux qui expire de soif, à peine aurait-on allégé les souffrances dont le souvenir vous poursuit comme un remords. »
Aux froides sentences des faiseurs de système, j'aime à opposer les réponses de Sismondi : « Je ne saurais,» dit-il, «prendre une science qui dessèche le cœur pour règle de la charité. Je ne me dirai point : je ne donne jamais aux enfants, je ne donne jamais aux valides, jamais à* ceux dont je connais les vices, de peur qu'au moment même où je refuse, avec ma règle inflexible, la faim, qui n'a point de règle, ue torture un infortuné qui s'adressait à moi ! » * J'aime à voir celui dont la laborieuse vie fut consacrée à l'étude; celui qui sonda les institutions humaines, les organisations diverses, les théories des différentes écoles, les applications des différents siècles; j'aime à le voir s'arrêter au chevet de l'indigence et reconnaître les bornes de la science en présence de la douleur. Il ne se flattait pas, dans son orgueil, « d'avoir fait tourner le monde sur un nouveau pivot ou découvert la panacée universelle. » Pour trouver des remèdes efficaces, il le proclame sans cesse, il faut, avec la sanction du temps, le concours des lumières de tous. Comme l'a dit M. Michelet dans une admirable leçon, hommage le plus digne de Sismondi qui ait été rendu à sa mémoire:
« Sa gloire est d'avoir signalé les maux ; il y fallait du courage ! « d'avoir prédit les crises nouvelles... Mais le remède? Ce n'est pas « l'affaire du même homme ni du même âge. Il a fallu cinq cents ans « pour uous affranchir de la féodalité politique ; suffira-l-il de quel- « ques années pour nous affranchir de la féodalité industrielle? »
Aussi, tandis qu'avec des accents de prière et d'angoisse les écrits de Sismondi appellent la société tout entière au secours de ceux qu'elle écrase, dans sa pratique et sa vie privée il cherche les palliatifs, et s'adresse constamment a aux meilleurs sentiments de l'homme pour l'homme, » et appuie ses espérances et ses actes sur ce que la charité a de plus tendre : « sur ce double mouvement, du cœur de celui qui donne, et du cœur de celui qui reçoit. »
Ce n'était pas seulement en théorie que sa profonde pitié allait chercher, dans les derniers rangs de la société, ce successeur de l'esclave, ce prolétaire, qui, créé par le défaut d'organisation de l'industrie, seul étranger à toute propriété, seul chargé de tout travail, végète ou meurt selon l'irrégulier mouvement de salaires indéfiniment réduits. Tandis qu'entre les hommes et les machines, et les animaux de labourage, auxquels elle~les compare, la société choisit la force qui, « au
moins de frais, donne le plus de produit, » Sismoudi , prochain de celui qui souffre et qui travaille , choisit, pour labourer son modeste domaine, le journalier le plus lent, le plus vieux, et donne la préférence, pour les réparations de sa maison de ville et de sa maison des champs, à l'ouvrier le moius en vogue, sans jamais rien retrancher du salaire de l'un ou de l'autre. Il eût été le chaland d'une pauvre vieille qui, à la déclaration que je n'avais nul besoin de sa marchandise, répondit d'un ton grave et triste : « Mais, moi, j'ai grand besoin que vous me Tachetiez ! »
C'est chose touchante d'assister, à travers ce candide journal, aux irrésolutions qui tourmentent Sismondi dès qu'il s'agit de changer quelque ouvrier trop ignorant, trop maladroit.
« Je me sens si triste, » écrit-il après une journée de vexations et d'ennuis ;« il m'a fallu aller en ville pour dire à mon serrurier Mabille, qu'il m'est impossible de lui donner plus longtemps mon ouvrage fin à terminer. Il m'a perdu tout à fait cette belle porte de bois dur que je faisais faire au salon, et il est si mauvais ouvrier, qu'il ne se doute même pas du dégât qu'il me fait. D'autre part, c'est un homme qui se ruine ; toutes ses pratiques l'ont abandonné ; j'étais la dernière!..... — je me suis pourtant refusé à lui laisser retoucher la gâche qu'il m'a estropiée. »
Mais ce n'est pas là le dernier mot : un ancien disait, avec son impression d'artiste : « Homme, rien de ce qui touche l'homme ne m'est étranger. » C'est avec un sentiment intime et chrétieu que Sismondi aurait pu répéter ces paroles. Non, il ne prendra pas son parti de « la mortification profonde qu'il cause à Mabille. » Il lui permet d'essayer de corriger ses fautes et de terminer un travail si gauchement ébauché. Alors le serrurier tache d'huile le parquet neuf, le papier neuf, achève de gâter porte et serrure. « Ma femme en a perdu patience et lui a dit de tout laisser là , et de ne plus remettre les pieds au salon. — Je ne fais donc que des malheurs, s'est écrié le pauvre homme, d'un ton si lamentable, que Jessie en a été touchée, et lui a adressé quelques mots bienveillants de consolation. Ce serait une si réelle infortune pour ce malheureux ouvrier que de perdre sa dernière pratique î » reprend encore Sismondi, et l'on voit qu'il préférera toujours à un triste visage une mauvaise serrure.
Il commençait à craindre d'engourdir son âme dans cette existence calme, qu'une affection, sans cesse éveillée, sans cesse agissante, lui rendait si facile et si douce. La perte même d'amis bien chers, de Pictet, de Dumoni, jetait à peine, sur tant de bonheur, une ombre
passagère, lorsque lés .événements de 1830 vinrent exalter toutes ses sympathies, ranimer toute la ferveur de sou enthousiasme, raviver son existence. La France lui apparut grande comme le monde, appelée à devenir l'exemple des nations, à marcher en tête de l'Europe, à régénérer la race africaine.
. L'élan sublime de notre population avait élevé trop haut ses espérances; il lui fallut du temps pour se résoudre à retrouver l'imperfection humaine là où il avait rêvé une continuité d'actes héroïques. En voyant l'énergie défaillir chez les hommes que son estime avait portés le plus haut, il s'interrogeait lui-même, revenait sur ses impressions, sur ses jugements, sur ses affections, enfin il éprouvait ce que tous nous avons plus ou moins ressenti après ce tremblement de terre politique. « Encore aujourd'hui, » répétait-il en 1851, « ils sont prêts a tout, pourvus de tout, et s'ils disent quatre mots de leur grosse voix, il tremblent aussitôt, parce que le son de leurs propres paroles a fait baisser le trois pouf cent ! »
Il s'affligeait de ce que le principe démocratique, le principe d'élection, ne portât d'heureux fruits nulle part. La démocratie, au pied des Alpes comme au pied des Alleghanis, produisait des excès de tout genre, et, dans les Etats constitutionnels et mixtes, les chambres voyaient le bavardage croître indéfiniment, et les talents pratiques s'éclipser de plus en plus. Sismoudi se sentait frappé dans ses affections privées en même temps que dans ses sympathies publiques ; sa sœur, avec laquelle il entretenait une. active correspondance, et que ses 6ages el tendres avis allaient régulièrement soutenir et consoler, cessa, eu 1834, de pouvoir lire les lettres de son frère et y répondre; sa vue s'éteignait dans les larmes. Elle avait perdu deux de ses fils, garçous pleins de mérite, dont l'un faisait espérer à Sismondi un successeur dans son neveu; et, en 1835, elle suivait ses enfants au tombeau.
Ce monde est un champ de bataille : celui qui vit longtemps voit tomber autour de lui les compagnons de son enfance.; celui qui pense, qui observe longtemps, monte vers une autre région, et se détache peu a peu des associés de son âge mûr. S'éloignant des amis politiques qu'il s'était plu jadis à regarder « comme faits pour diriger les affaires, » et qu'il méconnaissait à l'œuvre, Sismondi trouvait pénible, après avoir répudié les théories économiques que l'Angleterre enseignait à la France, d'avoir à «repousser encore les différents systèmes qui se rattachent à la demande d'organisation industrielle que, le premier, il fit enten- . dre. Il rejetait tour à tour le coopérative System d'Owen, les Saints- Simoniens, les disciples de Fourier. « Prétendre supprimer l'intérêt
personne) , et croire qu'on peut s'en passer pour faire aller le monde, » disait-il aux uns, « c'est déjà bien assez audacieux; mais se figurer que tout le travail de la société, la conduite de tous les intérêts, puissent être décidés, à tous les moments du jour, par la pluralité des suffrages, c'est l'affaire d une société de fous. » Il accusait les autres d'ordonner à un corps de marcher, après lui avoir enlevé tous les muscles, tout le stimulant de l'intérêt individuel. « Ils vous ôtent l'espérance, la liberté, la famille et ses affections, » s'écriait-il tristement; « le tout pour vous rendre heureux ! Hélas ! il n'y a devrai, dans leurs livres, que le mal auquel ils veulent porter remède ! »
Resté seul entre des maîtres et des disciples qu'il désavouait également, ceux-là, parce qu'absorbés dans l'amour de la science créée par eux, ils négligeut la création de Dieu, l'homme, but et fin de toute science: ceux-ci, parce qu'absorbés dans la recherche du bien-être physique, ils oublient, et notre céleste origine, et nos tendances immortelles; des deux parts, il repoussait le culte de la matière. Ne pouvant se résoudre à « ronger sa propre pensée, appelé par l'humanité à écrire sur ces questions,'» il demandait à Dieu assez de vie pour donner l'essor aux idées qui brûlaient son âme ; il l'obtint. Le couronnement de ses travaux, son plus admirable ouvrage, les trois volumes des Études des sciences sociales, parurent successivement, en 1836, 37 et 38. Il avait « à percer ce vernis philosophique que l'on a donné à la science, et sur lequel tout glisse. » En dehors de tous les partis, il attaquait « les préjugés dominants, et choquait surtout cette paresse humaine, qui aime à trouver des opinions toutes faites, et s'irrite lorsqu'on veut la contraindre à examiner ce qu'elle avait adopté sur parole. Or, plus les hommes sont [savants , plus ils redoutent ce nouvel examen. » Le genre humain ne se trouve à l'aise que dans l'immense atmosphère élevée autour de lui par la respiration des générations incessantes. Sismondi en était trop convaincu pour présenter au monde , comme panacée, quelque nouveau système bien compact, bien solidement construit, bien étroit, en demandant que, de gré ou de force, on y fit entrer la société tout entière.
Je ne tenterai pas d'analyser les touchantes pages dans lesquelles, héros de la réaction, Sismondi initie tous les esprits à l'étude de la science, qu'il arracha des régions glacées de l'abstraction pour la faire rentrer dans la route et dans le domaine de l'humanité ; c'est en en- .tier qu'il les faut lire. L'auteur repousse avec énergie les fausses conséquences que l'on a tirées des principes, que sa vie entière fut employée à défendre ; principes qu'il continue à maintenir avec toute
l'âfitonté qu'ajoutent a son expérience ses longs travaux historiques. Il proclame là souveraineté de la raison nationale, tout en s'élevant contre « le suffrage universel, rétrograde, » à son avis, « même chez les dations progressives. » Il demande si « ceux qui n'ont ni savoir ni volonté, sur les questions les plus complexes, choisiront bien le député qui doit savoir et vouloir pour eux? » Doutant de l'omnipotence comme de Pomniscience des majorités , il veut des « représentants du peuple qui soient en avant de la nation, et non l'expression de son état stationnaire et de sa torpeur; car le législateur doit conserver ce qui est, et préparer ce qui doit être. » Pour Sismondi, « le gouvernement n'est pas dans l'équilibre des forces, mais dans leur réunion ; non dans la pondération qui entrave les mouvements, mais dans la coopération qui les accélère. »
S'il appelle à la formation des lois, à l'action législative, le concours de la volonté éclairée de tous , il exige d'abord que cette volonté soit en harmonie avec l'intérêt de tous; « l'avantage des masses doit limiter le droit des masses. » Il ne se dissimule pas que là gisent de graves difficultés, et qu'il n'est pas si aisé de former et de découvrir la volonté nationale. « Il ne suffit pas, pour cela, de compter des têtes, et les suffrages doivent être pesés plutôt qu'additionnés. »
C'est 1 surtout dans les deux derniers volumes des Études sur les sciences sociales qu'il faut aller chercher toute l'âme de Sismondi. Il y ramène l'économie politique à sa véritable mission, celle « de distribuer le bonheur. » Il y montre la prospérité des classes laborieuses, constamment attachée à l'association du capital et du travail ; et le fléau des temps modernes, la misère, née de la complète séparatiou de celui qui possède et de celui qui exploite, devenus ennemis l'un de l'autre d'associés qu'ils devaient être.
Les Études furent en grande partie écrites à Pescia, où Sismondi s'était rendu , vers la fin d'août 1835, attiré par le désir de revoir ce qui restait de la famille de sa sœur, et, en particulier, sa nièce, Henriette, dont la santé donnait de vives inquiétudes. « Bien que le soleil d'Italie lui fût aussi une patrie, » il se détachait avec peine de son heureux asile et redoutait le mouvement de la voiture et les fatigues du voyage pour sa compagne bien-aimée. Il s'effrayait aussi des souvenirs qu'il allait renouveler. « Mon imagination ne peut me transporter en aucun lieu, » disait-il, « que je ne le voie peuplé d'ombres, et comme désert d'êtres qui se soucient encore de moi. »
L'enthousiasme que l'historien des Républiques inspirait à toute la jeuue Italie donna un démenti à ces tristes pronostics, et fit plusieurs
fois, de son séjour en Toscane ? une véritable ovation. Si à;Yalcl}iu$a.j; de mélancoliques regrets ramenaient sa pensée vers sa sœur et sa jnèrq, A eut, là aussi , le bonheur de faire des heureux.. Ses dons et son clo-
Îiéttce aplanirent plus d'un obstacle, et il maria sa jeune nièce à J'horoe qu'elle aimait, et que lui-même avait jug^ digne d'elle. Les belles et fertiles campagnes, quilles premières, avaient éveillé en, lui l'amour de la nature et celui <le l'humanité, offraient de nouveau aux. yeux de l'économiste, cette association , qu'il a demandée sans rejàche ;f celle du possesseur et du cultivateur; l'association des capitaux, et çle.s, bras*. ïl retrouvait les favorables résultats de ces baux emphytéotiques,^ dè ceâ ïivèlU, qu'il avait étudiés autrefois, et qui donnent au fermier, marié îi sa ferme, autant d'amour pour le sol que s'il en avait la corn* pîète propriété. Il pénétrait de nouveau dans la riante maisonnette. du. mezzaiuolo, ce métayer, problème résolu; prolétaire qui, sans posséder 'rien', vit aisé, content, et jouit, de ce qui moralise rhomme ? l'as^ sflrance de l'avenir ; de ce qui le rend heureux, la sécurité, la liberté, la variété, Tespérançe. , •
Cest avec un charme tout particulier que dans un livre d'économie politique, de cette science ardue qu'on a rendué si rebutante a l'homme^ eii la séparant de l'homme, ou rencontre de délicieuses peintures d$ la vie rurale, et du bonheur du pauvre, affranchi des vices de la misère comme de ceux du luxe. La description des T Co/rn<ïte, travaux intelligents, par lesquels la terre, conquise sur le sable des collines et sur ja.
éxpulsé les hommes, les plus magnifiques prairies de l'univers, saufjes, pas des plus riches troupeaux du globe. Ce paysage de la Toscane » animé par de joyeux travaux entremêlés de chants v de fêles, de joie, de banquets, éomme ses petites cultures sont parsemées d'ormeaux, de guirlandes de vigne, de bouquets d'orangers et de dtFOiuiiers, tbrn^e la plus saisissante opposition avec les vastes océans de blés, les champs dé céréales et dé pommes de terre de la belle et vaste Irlande^ de flp$ florissantes campagnes on pullulent de miséraVqs fermiers, de faméU-
pas mûri pour lui, On sent que la pb__ â frémi, comme frémissait son âme, lorsqu'il traça ces terribles toty, trastes.. . , , J; .
"Mm lorsqu'au printemps de 18$7,;Sismonoi traversa •la^^de
Rome* qu'il aVait Visitée pour 1* premiercfqis trente ans auparavant, que depuis vingt année* il n'avait pas revue, ce fut en vain qu'on chercha àluiXaire gooter ces jouissances d'artistequi y attirent l'aristocratie et les oisifs de }uus les poiuts du globe < « Je ue puis, i> s'écrie Sismondi, « entendre ici qu'une voix, celle d'une société expirante^ contempler qu'une vue* celle de la décadence et do l'agonie de Rome^ Le délabrement rapide de tout os que j'aperçoisy de tout ce qui constitue une ville, œo*numents, palais, églises, maisons, chaumières, pavés, marque, d'une manière funeste* le progrès du tenipst La population des campdgnès a disparu; je n'imagine pas comment la population de la ville pourrait tarder longtemps k disparaître aussL Cette tourbe parasite, accoutumée à vivre dés miettes qui tombent de la table des prélats, des ambassadeurs et des grands, ne trouve plus pâture depuis que ces tables ne sont plus servies* Les champs, partagés entre une centaine seule nient de grands propriétaires, soat voués au désert et à la solitude, et le vent s'y roulé en liberté sur les gouôts et les immenses friches^ Lés ateliers des villes n'offrent non plus aucun asile a l'inerte population * car les riches ne voudraient pas consommer des produits romains* et le pauvre ne peut lés acheter : triste spectacle 411e la mort d'inanition d'urie grande ville!»
Sismondi avait hâte de revenir se plonger dans son studieux repos de Pescla: Une vie tranquille et solitaire, a* milieu de ces riants paysa* ges, de ce beau climat* ne convenait pas motos à Sa chètè compagne ; ce fut donc avec quelque peine qu'il songea à exposer de nouveau kl sauté fragile et à peine raffermie de sa femme aux fatiguos d'un grand -vojrage. Mais M. Allen, membre du parlement, frère aîné de madame de 8ismondi, venait en France présenter sa jeune fille à là sœitf qui, pendant douze ans* avait gouverné sa maison; il donnait rénde»<voué aux jSismondi, pour le printemps de 1858, à Paris, et les vives ini stances d'anciens et tendres amis, a la tète desquels il faut placer le docteur Mojon et sa femme, lès y appelaient depuis longtemps. Lè cœur de madame de Sismondi bondissait de joie a U seule idée de re4 vok, après une si longue séparation, un frère que la mort récente de trois do ses aceurs lui rendait plus préciéux encore; et le" voyage fut résolu. ' > »; • . ' / <
« Jessio aspire à voir Son frère et vous; y* écrit Slsniohàl à 1 madame Mojoof « mèl, je soupire après vous et quelque* autres amis s niais la* société, la curiosité, la vanité» nous soutiendront^» contre les fall* gues1.< 4 Je i<rtti|)S aussi parfois q^iie votre amitié ne vous fasse' illusion sur coque 1 foua devez attendre do rtôtas; L'âge et k solitude nous ont
.vieillis, nous ont rendus plus tristes, plus stériles. Je m'aperçois quelquefois avec découragement que je ne sais plus rien de ce qui excite l'intérêt des aulres hommes ,- et, ce qui est plus triste encore, que je n'ai plus de< désirs très-vifs, d'opinions très-prononcées... Et pourtant, chère Biauca, au milieu de l'anxiété que me cause ce voyage* je ne saurais vous dire combien vos lettres si tendres nous donnent de courage et de consolation ! C'est un si grand bonheur d'être aimés ainsi 1 attendus ainsi!..... », ;
L'abattement de Sismondi, en s'éloignant de l'ancienne habitation de sa famille, avait de trop légitimes causes. Peu de jours avant de partir» il dut accompagner à sa dernière demeure son neveu, Francesco Forti, qui, regardé comme la meilleure tête, le plus beau talent littéraire de la Toscane, sur le point de faire un : brillant mariage, venait d'être emporté par une fièvre maligne. Dans la chapelle mortuaire 'des Forti, où reposaient déjà trois fils de Sara de Sismondi, dont deux étaient morts avant elle, son frère vit déposer le quatrième. Tous pleins de promesses, beaux et dans la vigueur de la jeunesse et de l'intelligence, tous avant l'heure étaient descendus là! Il ne restait plus de parents à Sismondi qu'un neveu dans les ordres, et la nièce qu'il avait mariée au docteur Desideri.
; Les voyageurs, s'arrachant à de douloureuses images, sentaient le besoin de s'abandonner aux distractions forcées qu'entraîne le changement de lieu. Ils avançaient à petites journées ; une sœur de madame de Sismondi les attendait à mi-chemin, à Nice, où ils passèrent avec elle une quinzaine de jours, ce qui né leur permit d'arriver à Paris que vers le milieu d'avril, à l'époque où la ville est le plus agréable, et n'est pas encore dépeuplée. M. Allen les y rejoignit bientôt; les SaintrAulaire, M. de Barante, madame de Dolomieu, madame Foy, les Broglie, d'anciens amis se pressèrent autour d'eux ; l'accueil plein de chaleur.de madame Mojon et des siens leur fit retrouver toutes les douceurs de l'intimité et de la famille, et, lorsqu'au mois de juin, rappelé par ses occupations, Sismondi reprit le chemin de la Suisse, ce ne fut pas sans que les voyageurs eussent renouvelé mille fois la promesse de revenir visiter l'hospitalière demeure où tant de joie les avait accueillis, où ils laissaient de si sincères regrets.
De retour à Chênes, Sismondi se remit tout entier aux travaux que, pour, lui, les déplacements n'interrompaient qu'à demi. 11 termina le Précis de l'Histoire des Français, commencé à Pescia, et fait sur le modèle de Y Histoire de la chute de l'Empire romain, publiéen 1835, et du \Précts de l'Histoire dfis Républiques . Ualiemes qu'il ayait fait
paraître, en anglais et en français, en 1852. L'absence avait redonné à son intérieur tout l'attrait de la nouveauté, et il reprenait joyeuse*": ment sa vie studieuse. À sept heures il descendait dans la bibliothèque, où la table de sa femme était dressée près de son bureau : là, il travaillait sans relâche toute la matinée, et quoiqu'une cordiale bienveillance ne lui permît pas de fermer sa porte aux visiteurs, il ne voyait pas volontiers franchir le seuil de son cabinet pendant les huit à dix heures qu'il cousacrail au travail. Après dîner, il montait, avec sa femme, dans un char à bancs traîné par les deux vieux chevaux, Brillant et Cadet, qui paissent peut-être encore aujourd'hui les vertes pelouses du petit domaine (car la bonté des maîtres s'étendait jusque sur les animaux), et après s'être promenés, « s'être fait secouer, » comme ils disaient, en vue des belles montagnes, tour à tour dorées, roses et bleues, l'heureux couple rentrait au logis pour continuer à s'épanouir le cœur, à l'aide de lectures choisies. Quelquefois la soirée était défrayée par les chroniqueurs et faiseurs de mémoires dont l'histo*» rien, occupé des seizième et dix^septième siècles et de son vingtdeuxième volume de Y Histoire des Français, aimait à se pénétrer. Les meilleurs romanciers de l'Angleterre et delà France avaient leur tour. Souvent les anciennes lettres remplies d'esprit, de trait, de pensée, de naturel, de la mère de Sismondi, venaient la placer de nouveau en tiers au foyer de ceux qu'elle avait aimés : enfin les journaux intimes, toujours purs, bien que candides, du grave philosophe, faisaient revivre les émotions de sa jeunesse, et provoquaient, dans d'interminables causeries, les confiantes explications du mari, et les gais commentaires de la femme. Parfois les voisins apportaient leur contingent de conversation; mais dès que les premières approches de l'hiver les rappelaient en ville, madame de Sismondi s'écriait avec son joyeux entrain : « La campagne abandonnée est toute à nous maintenant, et il me semble que je suis devenue maîtresse du monde entier.! » • ,
«Nous vivons à peine dans le présent, » écrivait Sismondi à ses amis de Paris, « car je ne vois ni les personnages, ni les livres du jour, et si l'on me parle du dernier événement, je répondrais volontiers : «Esfcce la Saint-Barthélemy que vous voulez dire?» Nous nous efforçons de fermer les yeux sur tout ce qui pourrait troubler notre vie, à présent si douce ; et au lieu de regarder en avant, ce qui serait triste à notre âge, nous tournons les yeux en arrière. »
Heureux xeux qui peuvent ainsi, vers le déclin de l'âge, promener teurs'regards sur mq passé toujours bon, toujours noble, toujours ac- !
|if, et contempler leur lie fomme une de «es rares et magnifique* perspectives dont l'œil se détache averi plùoe et ne se lasse jamais! . Un incident, qui n'était que ridieule, mais qui un moment inquiéta les esprits, força Sismoudi à s'occuper de nouveau activement do ta politique, et à Se prononcor dans le grand conseil de Genève. En vertu d'anciens traités et du droit des nations entre olles, la France demandait que la Suisse cessât d'accorder à Louis Napoléon un asile dont ce jeiiue homme faisait « On poste pour l'attaque. » La majorité des députés défendait, à titre do Suisse, du canton de Thurgovie, le neveu de Bonaparte, naturalisé, disai^on. Cette chicane d'avocats, dans laquelle Sismondi soutint avec courage et énérgie, contre ses propres amis, les justes réclamations du gouvernement français, donna à quelques esprits faux Toccasiou d'émettre, hors de saison, nombre de généreux axiomes sur le droit d-asile, la pitié pour d'illustres proscrits, la protection due aux citoyens de la république, etc. La multitude, dont les passions obéissent aux grands mots plutôt qu'aux explications calmes et logiques de la raison et du bon sens? se remua pour l'honneur national» qu'on disait compromis. Sismondi fut menacé d'un charivari à coups de fusil et de voir incendier sa maison, et cette affaire, lorsque le calme ftit revenu, laissa au fond de l'âmë de ceux qui avaient voté dans des sens opposés un germe de ressentiment.
La mort de madame de Broglie, en rouvrant les cicatrices du cœur de celui qui avait si profondément regretté madame de Staël, assombrit cette fin d'année. Sismondi voyait, avec un chagrin croissant, les députés du grand conseil, dont ses voyages, ses travaux, l'entraînement qui le portait à passer les hivers à la campagne l'avaient de plus en plus isolé, montrer peu de consistance; Cependant la fermeté qu'il avait déployée lui-même, pendant quarante ans d'opposition au despotisme d'un seul, ne l'abandonna point quand il fallut résister à la tyrannie du nombre, et il se trouva à la tête d'une de ces 'minorités, « destinées, » comme l'avait dit son ami Ét. Dumont,« à faire avaucer et à soutenir les États, parce que ce qui résiste appuie. * Cette fois il s'agissait du Valais. La plaine s'était détachée de la montagne, les commerçants progressifs se séparaient des pasteurs station naires ; et l'on voulait qu'une assemblée absolue, unique, élue par le suffrage universel, fût chargée dè composer une constitution destinée à rapprocher les deux moitiés du canton révolutionné et à régir les intérêts en litige des deux parties adverses^ i i ■ -
Sismondi démontra en vaiu que « pour vivre il faut naitrt; que l'organisation d'où ressort la vie nese peut pas plus improviser* pour
les Etats que pour les individus, l'action du temps y est indispensable - f ^e c'est la lime et la scie qu'il faut employer à modifier les institutions antiques, et non la hache qui, faisant table rase du passé, livre aux hasards du suffrage universel le choix des anonymes qui reconstruiront le corps social. Œuvre impossible! créer et lancer, en la douant d'un principe de vie, une organisation inventée à l'ar vance, dont aucun génie ne pourrait prévoir l'effet, puisqu'elle n'est point encore, et que Tonne saurait calculer, dans le repos, tous les frottements des mouvements des hommes. Ce n'est que du front. dp Jupiter que les anciens permirent à la Sagesse de sortir tout armée.
Les paroles de Sismondi, pleines d'autorité, n'eurent d'autre résultat que de marquer encore davantage la scission qui s'établissait entre le grand historien, le profond économiste, et la majorité des jeunes législateurs genevois. La lucidité d'aperçus, avec laquelle, tant dé fois, il prédit les événements, lui faisait lire dans la révolution du Valais 'ëelle du 22 novembre 1841, qui précipita sa fin. Il prévoyait le prompt renversement de la constitution, que, par vmgt-ciuq ans de travaux assidus, lui et ses amis étaient parvenus a plier à tous lés besoins de leurs concitoyens, sans qu'un moment la paix et la concorde intérieures en eussent été altérées. Un gouvernement, « qui avait Réservé la souveraineté tout entière a' la raison du peuple, éclairée et iflûrïe par la discussion, » se trouvait déjà menacé, grâce à cette instabilité funeste du vulgaire, qui voit le progrès, non dans l'améliora tion, mais dans le changement, a En tombant, » s'écriait douloureusement Sismondi, « Genève entraînerait la ruine de la dernière république de l'Europe, des derniers États où l'amour de la cité se confonde avec l'amour de la patrie. » Cette vive sympathie pour les municipalités libres fédérées se comprend aisément dans le citoyen de Genève» descendant des vieux patriciens de Pise.
Au printemps de 1840, interrompant à regret son grand ouvrage, Y Histoire des Français, qu'en présence de « cet avenir si certain, si prochain, et si sombre, » il craignait de ne. pouvoir terminer, il se prépara à un voyage, redouté dès longtemps, et que madame de Sismondi désirait avec passion. C'était le seul point sur lequel leurs vœux ne se rencontrassent pas. Tout son temps* l'historien eût voulu le dévouer à son œuvre; chaque année de santé et de force, dont il jouissait encore, lui semblait un répit. Il se disait que, plus vigoureux, son^ère n'avait vécu que soixante-neuf ans; il en avait soixante-sept et calculait les jours comme des heures de grâce, accordées à la tâche qu'il s'était imposée; d'ailleurs il redoutait les dangers d'un déplace-
meut, pour la santé de sa femme, peut-être aussi pour leur mutuelle félicité; le bonheur est chose fragile, qu'il ne faut pas exposer à trop de secousses. Mais, dans le pays de Galles, dont depuis dix ans elle n'avait pas revu les pittoresques montagnes, madame, de Sismondi avait laissé une famille nombreuse qui l'appelait d'une voix puissante, elle et son mari. Tous deux étaient sollicités par les vives et irrésistibles instances de l'affection. Il y avait des frères chéris, des sœurs aînées, malades, qui ne se pouvaient déplacer, et que l'on ne reverrait peut-être jamais ; il y avait de petits enfauts qui avaient appris à balbutier au berceau les noms des chers parents de Genève, quejamais leurs mains enfantines Savaient caressés; eufin, Sismondi accorda trois mois à cette réunion espérée avec une attente fiévreuse.
Ils partirent de Chênes le 30 avril, s'arrêtèrentà peine quelques jours dans la famille Mojon. Sismondi passa rapidement en revue, et comme pour leur faire de derniers adieux, le peu qui restait des amis de ses jeunes années, car l'inflexible marche du temps jalonnait sa route de tombes, et les voyageurs se rendirent en Angleterre où l'accueil le plus cordial, le plus empressé les attendait.
Ce climat brumeux, le régime échauffant, ordinaire aux Anglais, ne convenaient nullement au Génevois mangeur de soupe, de Mtage, de fruits, de poisson, de . légumes; les viandes succulentes, le piment, les épices, le porter et l'aie lui étaient contraires. D!auciennes douleurs d'estomac, provoquées à l'origine par un travail trop assidu, et par l'habitude d'écrire courbé et comme plié en deux, se réveillèrent plus intenses, et le désir de rentrer chez lui devint poignant, irrésistible. Il y avait près d'un demi-siècle qu'il en avait été ainsi pour sa mère. Le voyage fut abrégé ; et, revenant en toute hâte à Chênes, Sismondi y rapporta un hoquet convulsif qui, fréquemment, le tourmentait douze ou quinze heures de suite, et le laissait épuisé. C'était le fatal symptôme de la maladie qui allait, peu à peu, et avec d'atroces angoisses, dévorer ce qui lui restait de vie.
Pour élever encore cette âme vers la patrie où elle tendait, il n'y avait plus qu'un degré, la souffrance, et elle ne lui fut point épargnée. Il l'endura avec cette inébranlable fermctéc qu'avait cultivé, sa vie entière. Une religion, toute d'espérance et d'amour, qui place la prière dans les rapports intimes de la créature avec son créateur, et dans l'effort qu'elle fait pour se conformer à sa mystérieuse volonté, ajouta l'héroïque douceur de la résignation à la force qu'avait développée^hez Sismondi la constante habitude de mettre ses actes eu rapport avec ses principes et avec ses écrits. t . v »■•.,,:;,;;
Après une violente invasion, la maladie lui laissa quelques courts et incomplets relâches, dont il profita pour se remettre à l'œuvre avec un incroyable courage. D'abord ne vivant que de lait, l'estomac déchiré d'atroces angoisses, il n'en travaillait pas avec moins de persil tance ; bientôt il congédia les médecins de peur qu'ils ne hii défendissent d'écrire, et parce qu'il sentait l'insuffisance de leur art. En 1840, les volumes XX11I et XXIV de V Histoire des Français paraissaient; en 1841, les tomes suivants ne se firent pas attendre. En outre, Sismondi donna à la Bibliothèque universelle de Genève l'article si saisissant et si rempli des Colonies pénales et de la pénalité. L'attention de celui qui avait traité avec une si grande supériorité la plupart des questions sociales, s'était trouvée éveillée par les enquêtes et les rapports successifs sur l'effroyable et dégoûtante prospérité matérielle de la terre de Van Diémen et de Siduey dans la Nouvelle-Galles ; son indignation puissante s'était allumée aux éloquentes plaintes de l'archevêque de Dublin, Richard Whateley, et il traita la questiou de plus haut, embrassant tous les genres de pénalité, sans excepter de la funeste liste des châtimeuts, le plus effroyable de tous pour le juge, la mort. .
« C'est un lugubre sujet que celui du mal que font les hommes, même lorsqu'ils s'efforcent de faire le bien, » comme le dit Sisraondi ; d'abord il cherche quelles sont les vraies conditions de la pénalité, a Le châtiment doit intimider, il doit corriger ; il faut qu'il atteigue le coupable, l'atteigne sûrement, piomptement, n'atteigne que lui ; il faut (ju'il soit plus intense que long, sans quoi il cesse d'être redouté ; il faut enfin qu'il ne corrompe pas le criminel même, et ne démoralise pas la société. » Que dire alors des Colonies pénales, lorsque la honte du colon forçat est ambitionnée par la misère du journalier et de l'ouvrier libre? lorsque^ au fond de ces égoûts de la société pullulent des nations nouvelles qui, engendrées par le vice au sein du vice, organisent une aristocratie de crime, et portent à une épouvantable perfec* tiou, en les unissant ensemble, la perversité de la barbarie et celle de la civilisation ? Que dire des pénitentiaires, qui,. après un effroyable et long supplice, « semblable à uue interminable opération chirurgicale sous laquelle Le patient pousse uu cri non interrompu de douleur, » rendent le criminel à la société mutilé, non dans son corps, mais dans son âme, o?où l'isolement a retranché tout ce que le crime y avait laissé d'intelligent et d'humain ! , v
La profonde pitié de l'historien pour les plaies sociales, pour le vice et la misère, dont il avait passé sa vie,entièreà sonder la profondeur età
chercher les pauses, parce que ce &mt les causes qui enseignent les itémèdes, ne le trouva ni rétréci, ni desséché par ses douleurs personnelles. Tandis que dans le cla&eirient des crimiircls, dans un travail rétribué, et jusque dans les souffrances physiques, mais surtout dans cette continuelle étude (qui est le devoir de chacun envers tous), il cherchait l'amélioration progressive, la guérison graduelle et lente que dédaignent les inventeurs de spécifiques universels, Sismondi se trouvait lui-même en proie aux douleurs du' corps ci de l'âme.
Les maux physiques lui avaient enlevé jusqu'aux distractions, si vi- . vement goûtées naguère, dans les rapides échanges de l'esprit et de la pensée. Toute visite, toute société était devenue pour lui un supplice : « Ma parole, » écrit-il à un ami, « est tellement embarrassée et interrompue par le hoquet, lorsque j'ai causé plus d'un quart d'heure, (il s'accélère alors et m'étouffe), que je dois être insupportable aux autres. Déjà', quaud ou écrit avec Une mauvaise plume, on perd moitié de ses idées, jugez cômbien une convulsion qui interrompt trois ou quatre fois chaque phrase, doit nuire à la conversation ! » Çe n'était plus. qu'en remplissant la mission qu'il a poursuivie avec une inaltérable énergie qu'il parvenait à se soustraire mpmet)tanémCnt a ces crises douloureuses. « j'oublie mon mal ert écrivant 1 » disait-il. 1 : Les peiués morales, les plus sensibles pour une âme dé cette treippe, amollissaient parfois son cœur sahs altérer sa résignation. « Je me laisse «lier, » écrit-il en septembre 1841, «a la ' mélancolie qu'inspire une condition comme la nôtre, où rien ne se renouvelle; où, en soi et autour de soi, on ne remarque que la décadence... Les affections nous quittent, les souvenirs s'éteignent... » (11 venait de perdré deux de ses meilleurs amis, T-HlustredeCandolle, et, presque en même temps, Cbateauvieux, dont il suivit les funérailles qui, de si peu, ont précédé les siennes.) «Gpmblen cette solitude où je reste me semble triste, » poursuit^, a et que de fois je me demande quel droit j'ai de tarder après eux?» Ainsi, les liens se détachaient l'un après l'autre pour qu'il en restât moins à briser au départ. Les derniers h rompre devaient être ceux qui attachaient Sismondi a sa patrie de naissance, Genève, ceux qui l'unissaient à la patrie de son choix, la France.
Son libraire avait demandé TautorisatiOn de soumettre \e f>réc)s et Y Histoire des Français au jugement de l'Académie pour le prix éxtraordinaire d'histoire, fondé par le baron Gobert. Sismondi, Comme il le dit avec vérité, « travaillait pour le travail , pour la perfection, non pour le profit, ni même pour la gloire. » Mais il ne voulut pas se refuser à une démarche qui pouvait être utile 4 son éditeur. A l'envoi des livres,
U joignit une lettre {digne et modeste. L'Académie ne jugea pas à propo* d'accorder, même une mention honorable, aux immenses travaux, au grand nom de Sismoudi ; probablement parce qu'il avait travaillé' pour de pki* importants résultats que les suffrages de l'Académie, bésormai» au-dessus des injustices des hommes, il se montra tout à fait indifférent à cet inqualifiable oubli, mais sensible encore aux témoignages dé la reconnaissance et du respect, ce ne fut pas sans quelque sentiment de plaisir qu'il reçut, au commencement de l'année i842, une flatteuse lettre du ministre de l'instruction publique, annonçant le don qui lui était fait, par le gouvernement français, de la croix d'honneur et d'une collection complète de documents inédits de l'histoire de France. Tout malade et abattu qu'il était alors, il fut touché de ce souvenir.
ti persistait encore à s'intéresser, avec toute la chaleur de son âme, aux affaires publiques. L'iniquité des guerres de Syrie, de Chine, d'Asie, allumaient contre f Angleterre la généreuse indignation de celui qui voyait dans la paix universelle la première base du perfectionnement social. Ce fut alors que l'Association radicale du 3 mars, qui depuis neuf mois menaçait le gouvernement de Genève, et tenait Sismondi sur l'éveil* éclata en émeutes. La représentation nationale fut menacée par les couteaux, les poignards, les armes à feu, l'incendie La garde nationale jugea prudent de mettre bas les armes sans s'en être servi ; les magistrats trouvèrent sage de céder sans avoir combattu, et Sismondi mourant se montra seul sur la brèche.
Le 30 mars 4842, il voulut prononcer, dans l'Assemblée Constituante, dont il avait été élu membre malgré l'état alarmant de sa santé, lus dernières paroles qu'il ait proférées en public. Son discours improvisé, plein desens, de modération, de force, fut interrompu par des eouvulsious douloureuses, et il fut rapporté chez lui dans le plus grand épuisement. Encore, il ne se laissa point abattre, et, comme le dit sa malheureuse veuve : « Restant debout tant qu'il eut quelque chose à faire, il ne s'est couché que pour mourir. »
La conclusion de son Histoire, écrite le jour anniversaire de sa' naissance, cinq semaines avant qu'il rendit le dernier soupir, est un adieu annexé au legs qu'il nous laisse, à nous Français, pour lesquels il travailla vingt-quatre ans. Que dis-je l Eh ! toute sa carrière littéraire, de près d ? un demi-siècle, tant de travaux qui intéressent l'humanité entière, n'ont-ils pas eu pour but, en particulier, l'enseignemeut, le bonheur, le repos, la prospérité, la gloire de la France? C'était en elle qu'il voyait l'instrument le plus actif de la civilisation du monde, et de l'alliance qu'il eût voulu voir s'établir entre tous les peuples de l'univers. "
« Depuis bieutôt deux ans, » dit-il (l)dans sa conclusion, «je n'ai plus joui d'un seul jour de santé. Chaque mois, chaque semaine, j'ai pu reconnaître l'agravation de mes maux, et la marche, qui pour être lente n'en était pas moins sûre, par laquelle ils devaient arriver à leur terme. Ce ne sout pas des efforts ordinaires qu'il m'a fallu pour ne , pas me détourner un seul joui" de mou travail , pour lui consacrer tout ce diii me restait de forces; mais aussi je suis à bout, il me serait impossible de faire un pas de plus.
« A la fiu d'une si longue tâche, placé sur le seuil de cette porte qui sépare le temps de l'éternité, ou me pardonnera de chercher quelque satisfaction dans la considération de ce que j'ai déjà accompli.
« Des facultés diverses ont été départies à divers historiens : je coin nais celles qui me manquent et qui sont échues en partage à quelquesuns de mes contemporains. Mais il est un témoignage que j'ose rae rendre à moi-même, et j'ai la ferme confiance que la postérité le confirmera : l'ouvrage que je termine et que je présente au public est celui d'un écrivain consciencieux; j'ai toujours cherché la vérité et je n'ai épargné ni travail ni dépense pour la découvrir '*•»■/«
« Ma vie s'est partagée entre l'étude de l'économie politique et
celle de l'histoire ; aussi l'économiste doit se montrer souvent, dans ce ' long récit, à côté de l'historien ; j'ai tâché de ne point laisser perdre lés leçons que donne l'expérience sur ce qui contribue à créer, à maintenir la prospérité des nations. Mais surtout j'ai toujours considéré la richesse comme un moyen, non comme un but... J'espère qu'on reconnaîtra à ma constante sollicitude pour le cultivateur, pour l'artisan , pour le pauvre qui gagne son pain à la sueur de son front, que toutes mes sympathies sont pour les classes laborieuses et souffrantes
« Ce fut au mois de mai 1818 que je commençai sérieusement à travailler à 1 Histoire des Français, c'est au mois de mai 1842 que je pose la plume, après avoir été aussi loin que mes forces m'ont permis d'aller. En livrant au public cet ouvrage, terminé avec les avautages que je viens d'exposer, avec les défauts que je ne dissimule pas, je me repose dans le sentiment que j'ai rendu service à ia nation française. Je lui ai donné ce qu'elle n'avait point, un tableau complet de son existence, un tableau consciencieux dans lequel L'amour ou la haine , la crainte ou la flatterie, ne m'ont jamais porté à déguiser une vérité; un tableau moral où elle pourra toujours reconnaître quels fruits amers a portés le vice, quels fruits excellents a portés la vertu, et où, saus s'en-
(1) 29* et dernier vol. de Vllstoire des Français conclusion. . > J; jf
fler d'une vaine gloire, elle apprendra et pourra enseigner à ses enfants à s'estimer, et a se respecter. »
Sa tâche finie, il n'eut plus qu'une pensée, aller à Pescia, mourir sous le beau ciel de la Toscane, au milieu des fleurs, des fruits, des arbres qu'il avait plantés, entre les souvenirs de la mère qui avait couvé et mûri les promesses de son jeune âge, etjles tendres soius de la femme qui entoura son âge mûr et sa vieillesse de tout le bonheur que l'on peut goûter ici-bas.
Mais non, les souffrances augmentaient rapidement ; les nausées, les vomissements sanglants et noirs se succédaient : son estomac, ses entrailles, déchirés par un double ulcère, ne pouvaient plus supporter même l'eau froide ; pourtant il corrigeait encore des épreuves, il écrivait encore à ses amis, répondait aux questions historiques adressées par des indifférents ; sa patience croissait avec ses tortures. L'âme se conservait inaltérable, le corps s'usait rapidement.
Le 9 mai il écrivait sa conclnsion ; du samedi ti9 au lundi 51, il dressa le catalogue détaillé de ses travaux, qui, à lui seul, forme un ouvrage, histoire abrégée de sa vie. Le 4 juin il corrigea les quatre feuilles d'épreuves qui terminent le vingt-huitième volume de Y Histoire des Français, et rectifia les paginations de Y Index. Le 8, il revit les quatre premières feuilles du tome suivant, vingt-neuvième et dernier. Le 10, il écrivit encore deux lettres ; Tune au fils de son ancien métayer de Valcbiusa, lui rappelant l'échéance de la petite pension que ee paysan s'était engagé à payer à sa vieille mère veuve. L'autre lettre, qui donnait à un Bordelais, occupé d'une histoire des Vaudois, la liste demandée des auteurs qu'il aurait à lire, finissait par les mots du gladiateur à César : Morituri te salutant. Le 11, Sismondi eut un terrible vomissement de sang et laissa échapper un gémissement dont il s'excusa, l'attribuant à l'effort non à la douleur; alors sâ femme, qu'avaient abusée tant de force et de patience, et dont la tendresse passionnée repoussait toute idée de danger, comprit l'état du malade avec désespoir. Le lundi 15, le moribond corrigeait encore des épreuves. Le 14, il ajouta à son testament un codicile, dans lequel, « reconnaissant des biens dont la Providence l'a comblé, il remet son âme entre les mains de Dieu, et supplie sa femme et tous ceux qui' lui accordèrent de l'affection, de le voir partir avec amour, mais sans regret, comme lui-même quitte ce monde et tout ce qu'il y a chéri. »
Le 25 juin, il resta couché, immobile, les yeux fermés et sans parler jusque vers environ une heure. 11 demanda alors à se lever. On l'habilla, on l'étendit sur un sopha, il y demeura tranquille, et à trois heures de l'après-midi il avait cessé de respirer. j
Son œuvre noua reste : en vain, dans une de9 heures d'agonitfinio* raie par lesquelles passent les âmes les plus vigoureuses, Sisroondi s'est écrié; avec amertume : « Je sors de ce monde éans àvoir fait âu- Gune impression, et rien ne se ferai » Use trompait. C'est la France qu|il avait choisi pour populariser ses idées; c'est la France qui les appliquera* Qu'importe qu'ailleurs on l'ait loué davantage» si c'est nous qui sympathisons avec lui? si c'est chez nous qu'on le continue? Celui qu'on traitait d'esprit rétrograde, lorsqu'il disait que l'opiniou dé la roule n'est pas la même chose que l'opinion des plus sages; de rêveur, lorsqu'il affirmait que les moyens d'épargner la main-d'œuvre né sont pas les moyens de faire travailler davantage, a bien fait de tie pas se lasser de nager contre le courant* Ses observations, ses pensées sont si bien entrées dans le domaine public» que ceux qui les proela* ment, en les revêtant de paroles retentissantes» ne se doutent souvent pas eux-mêmes que ce sont les idées de Sismoudi qu'ils propagent* ses opinion^ ses, principes qu'ils popularisent. M-tJ
N'est-ce pas Bismondi qui, le premier, s'indigtnt contre le laisseà faire, le laisses passer, inscrits sur les bannières de l'écouomie poiU tique? Ce n'est qu'après lui qUeson disciple Bufet a répété « laissé» faire la misère ; laissez passer la mort I • >.r
«— C'est Sismoudi qui s'indigna du système* d'après lequel tes uns travaillent pour que les autres jouissent. ,j! ,* . ! j . :
t- Lui qui s'écrie que le temps viendra où nos neveux né nous ju*gerons pas moins barbares pour avoir laissé les classés laborieuses sang garantie* que nous jugeons barbares les nations qui réduisirent ces mêmes classes en esclavage* „c »!
-** C'est encore lui qui demanda si l'on ne s'apercevrait jamais que partout on confisque les hommes au profit des choses? On retranche les travailleurs, tantôt d'une profession, tantôt d' mie autre j On prouve à chaquei condition^ a son tour, qu'elle n'est pas nécessaire. Et que signifie l'accroissement des richesses* s'il no sert plus à nourrir des nations t :
— C'est lui qui demandait la participalWMi aux avantages de la vie pouri tous. — Lui qui refusait d'appeler richesse la part qu'un des membres de la société enlève à l'autre. — Lui q»i s'écriait que IV VBUtage de tous doit limiter le droit de tous; et que la propriété est le droit d'user* non celui d'abu&er. ll>; ; t
-■^rr Avant O'ConnelL avec autant de hardiesse et plus d'autorité, Jstfsmondi s'est*, écrié : « L'ordre social en Irlande est essentiellement • mauvais } il doit être changé de, fond m combla 11 ne s'agit pas senlement de donner le pain 4« la entité au puuvrp ftfl^*iiU'*|it d'as*
surer l'existence, la propriété de tout homme dont le» bras sont Tunique richesse !» C'était en contemplant la misère sans bornes du comté de Limmerick qu'il s'exprimait ainsi, et les journaux anglais retenti»*' sent encore du récit des obsèques d'uu des misérables auteurs de cette détresse. Ce comte de Limmerick, que flétrissait la voix de notre, Sis* mondi, vient d'être arraché de son cercueil par la fureur des popmV lions faméliques de son vaste territoire, :
Quel est le radical, qui a dit avec .plus de véhémente chaleur que Sisniondi : « Il y a spoliation, vol du riche sur le pauvre, lorsque ce riche tire d'une terre fertile et habilement cultivée son oisive opulence* tandis que celui qui fait naître ce re verni, qui de ses tueurs baigne chaque produit, meurt de faim à côté sans y pouvoir toucher. »
«Je ne demande,» s'écriait-il aussi, « que les moyens d'assurer les fruits du travail à ceux qui font le travail, de faire profiter la machine à celui qui met la machine en œuvre. Je veux qne la production se règle sur le nombre de la population, la qualité sur ses loisirs. »
C'est lui qui apprenait au peuple que la vraie caisse d'épargne est la terre ; aux gouvernants que pour relever le caractère moral du peuple, c'est l'avenir qu'il lui faut donner ; car toutes nos idées morales se lient à la prévoyance.
Celui qu'on a taxé d'aristocratie répète dans tous ses ouvrages, et par les exemples qu'il en apporte, et par les réllexious qu'il y ajoute, que « le jour où l'aristocratie s'est déracinée des campagnes, le jour où elle a renoncé à fleurir sur le sol d'où elle tirait sa séve, elle s'est elle-même suicidée. »
Qui jeta le premier un lamentable cri sur ces vallées d'Ecosse privées d'habitants, sur ces quinze mille vassaux de la marquise de Stafford, cédant la place à des troupeaux? sur ce comté de Sutherland, dépouillé de ses hameaux, et dont aucun accent de joie ou de douleur ne trouble -plus les vastes solitudes?
C'estcelui qui demandait, avec une rude énergie, ce qui adviendrait si, dans un pays où les seigneurs trouvent le peuple de trop, à leur tour les milliers de prolétaires pourchassés trouvaient de trop les deux . ou trois mille seigneurs qui refusent de les traiter en frères?
C'est celui qui répète sans cesse que « tous les efforts de la charité ne sont que des palliatifs : à quoi servent les écoles pour qui n'a point de temps? l'instruction pour qui mendie au [rabais le travail corporel le plus pénible sans pouvoir l'obtenir ? A quoi sert la caisse d'épargne pour qui n'a pas de pommes de terre à sa faim? le mout-de-piété à qui n'a pas un banc pour s'asseoir, une écuefte de bois pour manger sa soupe, un morceau d'étoffe pour couvrir sa nudité?
Non, les études persévérantes de Sismondi, ses avertissements pleins de cœur ne seront pas perdus. Des voix bien autrement fortes que la mienne les répéteront aux oreilles dès grands et des petits. Les faits out marché ; ils amènent la conviction que tu te plaignais de ne pouvoir produire. Ton œuvre se fait, homme de bien, le jour viendra où l'expérience que tu as amassée pour nous portera ses fruits pour le monde ; le jour viendra où l'ouvrier des fabriques n'aura rien a envier au laboureur des campagnes ; où h»n et l'autre obtiendront la juste part de jouissances que tu n'as cessé de solliciter pour eux. Eh, leur aisance et leur joie ne sont-elles pas la bénédiction, la gloire, que ton cœur généreux pouvait le mieux goûter!
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