CHAPITRE PREMIER
ramille cle Christophe Colomto.
Sa, jeunesse. — Son portrait.
Christophe Colomb naquit à Gênes en 1435; ;on père Dominique Colomb et sa mère Suzanne
Portrait de Colomb. — Colombe emblématique.
Fontanarossa vivaient dans leur propre maison, attenante à un jardin ; ils possédaient en outre quelques lots de terre.
Le blason des Colomb portait d'azur à trois colombes d'argent, avec la devise : Fides, Spes, Charitas ; ils se conduisirent tous comme des gens que noblesse oblige.
D'aisance médiocre, Dominique exerçait, pour subvenir aux besoins de sa nombreuse famille, la profession, alors privilégiée, de maître-cardeur de laine et tisseur de drap. Dieu lui donna cinq enfants, quatre fils, et une fille mariée plus tard à un négociant. Pellegrino mourut jeune, les trois frères Christophe, Barthélémy et Jacques s'aimèrent tendrement, et le glorieux aîné, parlant à son fils dans ses dispositions testamentaires, écrivait : « Dix frères ne seraient pas de trop pour toi. Je n'ai jamais trouvé de"' meilleur ami à ma droite et à ma gauche que mes frères. »
Christophe <i se fit remarquer dès l'enfance » par une rare intelligence ; son père voulant seconder ses merveilleuses dispositions, l'envoya aux écoles de Pavie, il y demeura peu : son admiration toute religieuse pour les merveilles de la nature, qui lui rendait le Créateur comme visible, autant que son stirait pour les sciences cosmographiques le poussèrent vers la marine ; le patriotisme et l'honneur national avec les nobles aspirations d'un cœur vaillant, donnèrent à l'enfant le courage de surmonter toutes les souffrances de cette rude carrière qu'il commençait comme simple mousse.
« Je commençai à courir les mers dès l'âge le plus tendre, écrira Colomb, et j'ai toujours trouve Notre-Seigneur très propice à mon dessein; car il daigna m'accorder l'intelligence delà navigation... Il me fit comprendre l'astronomie, la géométrie et l'arithmétique... Il me gratilia d'un esprit ingénieux et de mains habiles à la peinture ; enfin, il me donna une parfaite intelligence de ce qu'il demandait de moi et m'inspira une grande volonté pour l'exécuter. »
Presque dans l'enfance et certainement dès sa première jeunesse, Colomb avait surtout pour but de combattre le Turc, et de lui enlever la Terre- Sainte. Dans l'espoir de plus décisives victoires, il prenait part dans le Levant à un premier combat, et recevait une blessure grave qui se rouvrit dans sa vieillesse et mit une seconde fois ses jours en péril. Il avait dix-huit ans lors de la prise de Constantinople par Mahomet II, et son cœur ressentit profondément sans doute le désastre de la chrétienté. A vingt-quatre ans, il suivait son oncle, l'amiral Colombo, commandant l'escadre du roi René contre le royaume de Naples.
Bientôt c'est Christophe lui-même que le roi René chargeait d'enlever la galère napolitaine, la Fernandine, sur la route de Tunis. On était déjà dans les eaux de la Sardaigne, quand tout à coup l'équipage apprend que deux vaisseaux convoyaient la Fernandine ; il s'effraie et menace de se révolter si l'on ne rentre à Marseille. Colomb possédait déjà l'art de gouverner les hommes, il paraît céder ; mais
il désoriente la boussole, se maintient vers l'Afrique et arrive à Carthagène quand les matelots se croyaient à Marseille.
Colombo le Jeune, el Mo\o, neveu aussi de l'amiral Colombo surnommé Vamiral-archipirate, embarqua plus d'une fois avec Christophe qui se battit sous ses ordres. « Journellement aux prises avec les pirates de l'Archipel, les forbans des États barbaresques et les corsaires turcs, les deux principaux chefs dont Christophe Colomb suivit et seconda la fortune, s'étaient donc fait par leurs victoires navales un renom légendaire. »
En 1468, il commandait un vaisseau dans l'escadre génoise de Colombo le Jeune, lorsqu'il apprit que quatre galères vénitiennes revenaient de Flandre ; il les alla chercher et les rencontra entre Lisbonne et le cap Saint- Vincent. On se battit à outrance. Christophe attacha son propre vaisseau à une galère ennemie avec des crampons et des chaînes de fer ; les navires s'abordèrent, et les marins, sautant de l'un à l'autre s'attaquèrent corps à corps, de telle sorte que le feu ayant pris à l'un des bâtiments les deux galères furent dévorées ensemble; il fallut se jeter à l'eau pour éviter le supplice du feu. Christophe était excellent nageur ; mais voyant que deux lieues encore le séparaient de la côte, il saisit un aviron que la Providence lui fit rencontrer, et, tantôt s'aidant de ce secours, tantôt se dirigeant à la nage, il parvint à gagner la terre, « Dieu voulant le sauver pour de plus grandes choses. »
Cette terre était le Portugal ; en ce temps-là la
terre des sciences maritimes et des grandes découvertes géographiques ; il y trouva son frère Barthélémy, qui s'y était établi pour utiliser ses talents. Christophe achevait alors sa trente-troisième année et ses cheveux commençaient à blanchir sous l'effort de ses travaux intellectuels.
« De haute taille, svelte et vigoureux, aux traits mâles et fins, Christophe Colomb avait le teint vif, le visage d'un bel ovale un peu allongé, les yeux bleus, le regard perçant, la voix sonore et pure, la démarche alerte, mais posée ; profondément instruit, il s'exprimait sur les sujets les plus variés avec une éloquence naturelle qui lui gagnait les sympathies. « La Providence lui avait donné cette puissance de
Christophe Colomb parvient à gagner la terre (page lo).
l'esprit qui fait l'homme supérieur dans toutes les carrières. Sa mise était très modeste, mais toujours correcte et même quelque peu élégante.
« A une délicatesse extrême de l'ouïe, Colomb joignait une portée exceptionnelle de la vue : jamais vigie ne plongea son regard plus avant dans les lointains, jamais pilote n'apprécia les distances d'un coup d'œil plus exact. Il saisissait, grâce à l'exquise sensibilité de son odorat et de son goût, des senteurs et des saveurs imperceptibles à tout autre (i). » Il discernait les parfums balsamiques apportés du rivage, des émanations salines et amères ; il aimait les odeurs, les parfums, les fleurs et les bois odoriférants.
D'une fidélité qui ne se démentit jamais aux habitudes d'une vie chrétienne, il avait horreur des jurements, des jeux de hasard et de la boisson; d'une extrême frugalité, il mangeait peu de viande, et n'affirmait jamais que par saint Ferdinand. Il avait dominé jusqu'aux premières saillies de sa nature violente, car, se souvenant des recommandations de sa pieuse mère, il allait chaque matin demander à Dieu les grâces de la journée, méditait les saintes Ecritures et ne prenait jamais la plume sans tracer d'abord ces mots : « Jésus, cum Maria sit nobis in via » (Que Jésus et Marie soient avec nous dans le chemin).
(i) Nous ferons dans cette biographie de nombreux emprunts à la Vie de Christophe Colomb, volume plein d'intérêt, publié par l'abbé E. Cadoret, ancien aumônier de Marine, chanoine de Saint- Denis.
A Lisbonne, Christophe Colomb épousa Felippa de Perestrello, dont le père, gouverneur de l'île Porto-Santo, venait de mourir au service du Portugal après avoir coopéré à la découverte de plusieurs îles de la côte occidentale d'Afrique. Antérieurement à cette époque, 1474, Colomb était en correspondance avec le florentin Paul Toscanelli, l'un des plus grands savants du xv* siècle, au sujet de la découverte qu'il projetait depuis son enfance ; le physicien Paul (comme on disait alors) jugea les idées de Colomb grandes et nobles ; il approuva et encouragea son gigantesque projet.
Il ne faudrait pas juger de l'entreprise sans remarquer l'époque où vivait Colomb : l'idée de trouver une terre en naviguant vers l'Ouest, n'était pas si facile à concevoir que nous pouvons maintenant le supposer : la circonférence du globe, les lois de la gravitation centrale qui suppose la rotondité de la terre et sa force de rotation, étaient inconnues ; on croyait que la traversée de l'Océan immense, et comme on disait alors de la mer ténébreuse, était impossible, et que les navigateurs qui tenteraient une telle entreprise seraient engloutis dans des abîmes et ne reviendraient plus. Jamais encore on ne s'était éloigné des côtes assez pour les perdre de vue.
Christophe Colomb au contraire, ne parlait qu'avec assurance d'une théorie si nouvelle et si magnifique ; il rêvait d'accomplir les prophéties, de donner raison aux saintes Ecritures, de faire éclater la gloire de
Dieu et sa parole jusqu'aux extrémités de la terre : et in fines orbis terrœ verba eorum (Ps. i8). Il avait hâte, dans l'ardeur de son amour, que l'hostie sainte fût offerte sans interruption du couchant à l'aurore, pour le salut du monde ; il voulait réunir au bercail de la sainte Eglise tant de brebis sans pasteur, porter la lumière de la Foi aux peuples assis dans les ténèbres de la mort :
En un mot, il voulait être apôtre.
« Je crois, écrit Fernand Colomb (i), que, choisi par Dieu pour une si grande entreprise, comme il avait le désir d'être apôtre il le fut en effet.
« De tous les Colombos il est le premier qui se nomma Colomb. Or, entre beaucoup de noms, plusieurs ont été pour les hommes illustres les indices des grands résultats qu'ils devaient obtenir ; de même celui de l'amiral fut comme le pronostic de la grande merveille qu'il accomplit. Car si nous considérons le nom commun à ses ancêtres, nous dirons que véritablement il fut Colombe, en tant que par sa découverte, il porta la grâce du Saint-Esprit au Nouveau-Monde; Colombe, parce que comme la colombe de Noé, il porta le rameau d'olivier aux nations qui devaient en recevant le baptême entrer dans l'arche et se réunir à l'Eglise...
« Quant à son propre nom de Christophe, nous dirons de ce Colon qu'il fut un véritable porte-
(i) Vie de l'Amiral, par son fils Fernand Colomb.
Christ et qu'il ne demandait à Dieu son secours et son aide dans de si grands périls que pour lui gagner les âmes (i). »
Christophe Colomb avait près de quarante ans,
(i) On connaît la charmante légende de saint Christophe : Christophe, Chananéen de nation, était d'une taille gigantesque. Se trouvant à la Cour d'un petit roi idolâtre, il lui vint à l'esprit de chercher le plus grand prince qui fût au monde et de s'engager à son service. Il se rendit auprès d'un roi chrétien renommé comme le plus brave; mais ce roi faisait souvent le signe de la croix « redoutant, disait-il à Christophe, le pouvoir du démon. » Christophe en conclut que le démon était plus puissant encore et se mit à son service. Mais un jour le démon cheminant avec Christophe s'enfuit tout tremblant à la rencontre d'une croix. Sur quoi Christophe se séparant du démon se mit à la recherche de ce Jésus crucifié dont la seule image avait terrifié l'ennemi. Or, il fut instruit par un ermite qui lui demanda des jeûnes sévères et de longues oraisons; le géant Christophe recula devant ce service, et s'enquit d'une autre manière de suivre les traces du Dieu crucifié. « Si tu te fixais près du fleuve où la plupart de ceux qui le passent courent de grands dangers, dit l'ermite, comme tu es d'une haute stature et fort robuste, tu serais agréable au Christ en assistant tous les passants pour l'amour et en souvenir de lui. »
Christophe se bâtit une petite demeure sur la rive, et la nuit comme le jour il passait tout le monde sans relâche. Bien des jours s'étant écoulés, il fut appelé de nuit par trois fois et un jeune enfant lui demanda de le passer. Prenant l'enfant sur ses épaules, il entra dans le fleuve ; mais voilà que cet enfant écrasait;, les épaules de Christophe comme le plomb le plus lourd. Arrivé au bord du fleuve : <i Ne t'étonne pas, lui dit l'enfant, car tu as porté Celui qui a créé le monde ; je suis le Christ, ton roi, que tu sers dans cet ofiice. » Saint Christophe prêcha l'Evangile près de Samos, il y souffrit un cruel martyre ; le sang de ses membres guérit le roi païen et l'invocation de son nom accomplit de grands miracles.
La vérité est que saint Christophe (dont le nom est formé de Christo-phorus et signifie porte-Christ) a porté le nom du Christ dans sa sainte vie : dans son corps par la pénitence et les longs travaux ; dans son âme par la dévotion ; dans sa bouche par la prédication et la conversion de nombreux païens. (Extrait des Petits Bollandistes.)
l6 CHRISTOPHE COLOMB
lorsqu'il résolut d'exécuter enfin la vaste entreprise qu'il avait mûrie. Dans ce but, il avait visité Madère, les îles du Cap-Vert, les Canaries, les Açores ; il avait étudié longtemps les notes et les journaux de son beau-père, recueilli avec intérêt les indices naturels qui faisaient supposer l'existence de terres à l'Occident.
Pedro Correa, son beau-frère entre les autres, lui apprit qu'aux Açores les vents d'Ouest poussaient parfois aux rivages de grands arbres et des roseaux inconnus en Europe; on avait recueilli des bois travaillés et même des cadavres d'une race d'hommes différente des races africaines. D'après ses propres conceptions, il jugeait que le continent devait avoir pour contre-poids, dans l'hémisphère opposé, des terres d'une étendue à peu près égale ; il comprit et affirma que la terre est ronde et que par conséquent le tour du monde pouvait se faire.
« Enfin, a-t-il écrit, la Très-Sainte Trinité m'inspira l'idée, qu'elle me rendit parfaitement claire, que je pouvais aller d'Espagne aux Indes en traversant l'Océan vers l'Occident... » « Dieu, dit-il ailleurs, m'ouvrit l'entendement comme avec la main. »