CHAPITRE XIV
Retour d.e Colomb à Hispaniola. — Etat de la colonie. — Révolte de Roldan. — Arrivé© d'Ojeda.
Colomb avait quitté Hispaniola le lo mars 1496, il y revenait le 30 août 1498.
En partant pour l'Espagne nous avons vu qu'il avait promis d'envoyer des vivres et des provisions, et établi son frère Barthélémy (l'Adelantado) comme gouverneur de la colonie. Par suite du mauvais vouloir et du peu de soin de la marine, les navires n'avaient touché Hispaniola qu'au bout de quatorze mois ; les habitants se croyaient oubliés ; le mécontentement et la soif de l'or avaient occasionné des révoltes, car l'Adelantado avait suivi en tout point la ligne de conduite tracée par l'Amiral.
Or celui-ci avait expressément interdit l'exploitation des mines aux paresseux et aux libertins ; il ne voulait pas que les richesses destinées à racheter les Lieux-Saints, pussent jamais servir aux passions des travailleurs ; pour être admis à s'y employer, il fallait une régularité de mœurs attestée par des juges.
Don Barthélémy maintint cette sage discipline avec une douce mais inébranlable fermeté ; aussi, malgré la constante opposition d'une partie des Espagnols, il avait construit le fort de Saint-Christophe près des mines d'Hayna, et établi une ville protégée par des remparts, bien bâtie et plus étendue, sous le nom de Saint-Domingue ; puis, pour occuper et distraire les esprits, organisé au moyen de deux caravelles exclusivement destinées à cet usage, un service de transport et de ravitaillement entre Isabelle et Saint-Domingue, en passant par les forts de Sainte-Catherine, Saint-Jacques et la Conception.
Il avait gagné à la cause de la colonie les caciques Guarionex et Behechio, ainsi que la puissante reine Anacoama, veuve de Caonabo et surnommée la « Fleur d'Or » ; ses missionnaires avaient parcouru toute l'île et amené plusieurs familles à la vraie foi. Le cacique Guarionex se préparait au baptême, il faisait réciter chaque jour les prières, sans se laisser intimider par les menaces des autres Indiens. Mais un Espagnol s'enfuit avec la jeune reine sa femme ; alors Guarionex, non-seulement déclara qu'il renonçait à une religion dont les fidèles commettaient de tels crimes, mais il marcha contre les Espagnols ; il fut vaincu et fait prisonnier
Cependant dès que l'Adelandato eut appris la cause de la guerre, il rendit sur-le-champ la liberté au cacique et emprisonna le matelot coupable. Cette conduite équitable rendit la confiance aux indigènes,
et indisposa les indépendants libertins, qui se voyaient gênés par la justice du commandant.
François Roldan, établi « grand juge de la colonie et tiré par Colomb de la misère, » était à la tête des mécontents ; il parvint à soulever de nouveau le cacique Guarionex et se porta en armes contre T Adelantado, dontTinfluence diminua chaque jour. C'est dans ces tristes conjonctures que l'Amiral arrivait à Isabelle, qu'il trouvait sans police, sans troupes, presque sans administration et sans trésor. Il décida aussitôt de renvoyer en Espagne tous les insubordonnés ; mais ceux qui demandaient à grands cris de retourner en Europe, refusèrent de s'embarquer dès qu'on le leur eut proposé. Colomb dut faire partir cinq caravelles réclamant un nouveau juge, des religieux missionnaires, et chargées de superbes produits du Nouveau-Monde.
Il accompagnait cet envoi d'une lettre exposant les désordres survenus en son absence, il annonçait le dessein de poursuivre ses explorations, afin de mettre l'île en état de pourvoir à tous les besoins des habitants, ce qui devait être aisé. En effet, une foule de légumes et de racines, des fruits abondants, le poisson et le gibier, le pain de cassave que les Espagnols commençaient à aimer, étaient autant de ressources qu'il s'agissait seulement d'employer. Colomb avait encore dressé deux grandes cartes, l'une des côtes du golfe de Paria, l'autre des routes pour y aborder.
Dans sa lettre aux Souverains, l'Amiral faisait remarquer aux Rois que les cent soixante et dix
perles qu'il leur offrait èt(x\eni les premières perles arrivées du Nouveau-Monde en Europe.
La réponse ne se fit pas attendre ; les Rois demandaient à l'Amiral de surseoir à la répression des coupables afin de leur permettre d'examiner ses griefs. C'était désapprouver sa conduite.
Christophe Colomb entra doucement dans les désirs orgueilleux de Roldan, signa ses demandes sauf la ratification de la couronne ; et se disposa à rentrer en Espagne avec son frère Barthélémy, pour essayer de se justifier auprès des Souverains, laissant à Diego le commandement.
Tout à coup on vint dire à l'Amiral que quatre caravelles avaient pris terre entre Isabelle et Saint- Domingue, Ojeda les commandait. Roldan était un ambitieux, mais il n'était pas un traître. Colomb osa le charger de s'enquérir de la véritable mission d'Ojeda. Sa douleur fut extrême lorsqu'il apprit qu'Ojeda arrivait de la côte même de Paria et lorsqu'il connut ses prétentions inouïes.
Voici ce qui s'était passé en Espagne : L'ordonnateur de la marine, Jean de Fonseca et les autres ennemis de l'Amiral, jaloux de sa gloire, avaient été excités encore par les envois précieux des perles et des richesses de Paria ; ils comprenaient qu'on ne pourrait plus représenter les découvertes de ces terres comme ruineuses pour le trésor : à l'aide des
cartes fournies par l'Amiral, l'ordonnateur donnait à Ojeda commission d'aborder les terres découvertes depuis i4ç^ ; sous cette restriction il cachait son but, but qu'il n'osait avouer, car la commission ne fut présentée ni à la signature de la Reine, ni même à celle du Roi.
Améric Vespuce et plusieurs officiers, «les élèves et les obligés de Colomb », étaient envoyés avec Ojeda. Après avoir longé les côtes de Paria ils étaient entrés dans le golfe de Venezuela et arrivaient sur Hispaniola. Ojeda avait osé déclarer qu'il venait pour délivrer l'île de la « tyrannie des Colomb ; » il appelait les Espagnols comme les indigènes à la liberté, c'est-à-dire à la révolte.
Pour la première fois l'Amiral fut sur le point de succomber sous le poids de la douleur : à la menace des ennemis du dedans s'ajoutait l'arrogance de ceux du dehors, à Roldan venait se joindre Ojeda ! Les exactions des matelots éloignaient les Indiens de la religion ; c'était par les coupables Espagnols que le Christianisme allait être rejeté de l'île ; c'était par les mains espagnoles peut-être qu'il allait lui-même être massacré avec ses frères et les officiers fidèles !
Colomb regretta sa découverte et se demanda s'il avait accompli une bonne action en mettant les inoffensifs Indiens en contact avec les vices de l'Europe !
Comme dans tous les autres périls, le noble Amiral eut recours à la prière ; il se réfugia dans le sein de Dieu, « et comme on ne l'invoque jamais en « vain il fut comme miraculeusement consolé. »
C'était le jour de Noëi, 25 décembre 1499.
Une voix d'en haut lui répondit dans son cœur : « O homme de peu de foi, relève-toi, que crains-tu? « Ne suis-je pas là ? Ne t'abandonne pas à la tristesse « et à la crainte. Les sept années (i) du terme d'or « ne sont point expirées. En cela comme en toutes « choses, je prendrai soin de toi. »
Le même jour, un courrier apportait la nouvelle de la découverte d'une mine d'or infiniment plus étendue que les autres et d'une richesse incomparable. Un second envoyé annonçait que Roldan, le rebelle d'hier, était devenu le vainqueur improvisé d'aujourd'hui. Sans ordre de l'Amiral, il s'était porté au devant d'Ojeda, lui avait audacieusement fermé la route ; et plutôt que de subir le joug d'un aventurier sans mission, il s'était rallié à Colomb. Puis ayant appris une conspiration des partisans d'Ojeda, Roldan surprit les coupables pendant leur conciliabule, les emmena prisonniers à Saint-Domingue et fit mettre à mort leur chef Mogica, un de ses anciens alliés ; on a faussement attribué à Christophe Colomb cet acte de rigoureuse justice, dont l'exécution fut accomplie d'une manière cruelle : pendant ce tempslà, l'Amiral était à la Conception.
(i) L'Amiral avait pris l'engagement de lever dans l'espace de sept ans après la découverte de l'or, une arMée pour délivrer, s'il se pouvait, Jérusalem des Musulmans.