‹ Vie intime de Pie XChapitre 13 sur 49 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Sommaire. — Les sollicitudes pastorales. — La prière à Venise. — C«}rémonies à Saint-Marc. — lléforme de la musiffue religieuse. — Les p«'dcrinages. — Les études. — L'art chrétien. — La question ouvrière. — Charité paternelle.

Venise, malgré son grand air de patricienne, aime ce genre de simplicité. Il y a dans le caractère vénitien quelque chose de facile et de doux qui tient de l'enfant, du pigeon, dit aimahlement un voyageur en songeant aux innomhrnbles colombes qui peuplent les Procuraties de Saint-Marc. Les Vénitiens, dit M. Barrés, sont des pigeons, oui de vrais pigeons. Le mouvement de* l'oiseau, son frisson qui monte jusqu'à son cou, en soulevant un peu son duvet, c'est le geste de la Vénitienne écartant soudain les coudes pour rouler son chàle sur la nuque et mieux en disposer les plis. El puis.

son regard si honnête, si tendre, content de plaire, sans mauvaises pensées, est bien moins celui d'une femme que dun charmant oiseau qui lustre sa beauté. C'est aussi la douce insouciance du Vénitien, habitué à trouver dans la mer sa nourriture, comme le pigeon trouvait au pied du Campanile son blé, sans trop avoir besoin de voleter au loin. Voilà sans doute de grandes niaiseries, ajoute Barrés: pourtant, elles ne sont pas ici tout à fait inutiles, puisque Pie X est sorti de cette caste, la plus humble, mais la plus saine et la plus traditionnelle du territoire de Venise.

Si nous ne craignions de trop allonger la comparaison, nous dirions que M^"" Sarto, en arrivant à Venise, lui aussi lit disposer sa demeure comme ces oiseaux dont parle saint François de Sales, qui se bâtissent sur les eaux une petite maison avec une seule ouverture en haut, pour regarder le ciel.

La prière, en effet, fut la première occupation de révoque, dans sa nouvelle ville. Tous les matins, levé avant le jour, il passait dans sa chapelle une heure entière en méditation; puis il disait sa messe. Le soir, toute la familleépis-

LE PÈRE iOo

copale so trouvait réunie pour la recitation du Rosaire.

S'il aimait la prière, il savait aussi la faire aimer. Avec ses cheveux blancs de vieillard et son profil arrondi de jeune sénateur antique, sous les ornements éclatants de Cardinal romain, il avait grand air quand il officiait à Saint-Marc. Tout Venise s'y portait pourvoir le Patriarche et pour contempler la merveille unique au monde, sous ses décorations solennelles aux jours de fêtes.

On connaît la description enthousiaste que Théophile Gautier nous a donnée du célèbre monument : encore ne Ta-t-il vu qu'un jour de férié, sans officiants, [)ar conséquent sans vie. La Basilique est comme le résumé de l'Ecriture : l'atrium reufcrmo l'Ancien Testament, l'intérieur le Testament Nouveau avec l'Apocalypse pour épilogue. « Tout est grandiose et mystérieux. Est-ce un édifice ou un immense écrin? Les (coupoles, les voûtes, les architraves, les murailles sont recouvertes de petits tubes de cristal doré, fabri- (|ués à Murano, d'un éclat inaltérable, où la lumière frissonne comme sur les écailles d'un poisson, et qui servent de champ à l'inépui-

sable fantaisie des mosaïstes ; où le fond d'or s'arrête, à la hauteur de colonne, commence un revêtement des marbres les plus précieux, les plus variés. Six colonnes d'albâtre rubanné à chapiteaux de bronze doré, d'un corinthien fantasque, portent d'élégantes arcades sur lesquelles circule une tribune qui fait le tour de presque toute l'église. La coupole forme, avec le paracletpour moyeu, des rayons pour jantes et les douze apôtres pour circonférence, une immense roue de mosaïque.

(( Dans les pendentifs, de longs anges sérieux découpent leurs ailes noires sur un point illuminé de fauves lueurs. Le dôme central, qui se creuse à l'intersection des bras de la croix grecque dessinée par le plan de la basilique, offre dans la vaste coupe Jésus-Christ assis sur un arc de sphère, au milieu d'un cercle étoile soutenu par deux couples de séraphins. Audessus de lui, la Mère divine, debout entre deux anges, adore son Fils dans sa gloire, et les apôtres, séparés chacun par un arbre naïf qui symbolise le jardin des Oliviers, forment à leur Maître une cour céleste ; les quatre évangélistes, assis dans des cabinets en forme de châteaux,

écrivent leurs précieux livres au bas des pendentifs, dont la pointe extrême est occupée par des figures emblématiques, répandant d'une urne inclinée sur leurs épaules les quatre fleuves du paradis.

« Au fond de l'abside, derrière le grand autel, se dessine le Rédempteur sous une figure gigantesque et disproportionnée, pour marquer, selon l'usage byzantin, la distance du personnage divin à la faible créature. Comme le Jupiter Olympien, ce Christ, s'il se levait, emporterait la voiite de son temple.

« La cathédrale de Saint-Marc est une grande Bible d'or historiée, enluminée, fleuronnée, un Missel du moyen âge sur une grande échelle. Depuis huit siècles, une ville feuillette ce monument comme un livre d'images, sans pouvoir se lasser dans sa pieuse admiration. Près de l'image se trouve le texte : partout montent, descendent, circulent des inscriptions, des légendes en grec, en latin, des vers léonins, des versets, des sentences, des noms, des monogrammes, échantillons de la calligraphie de tous les pays et de tous les temps ; partout la lettre noire trace ses jambages sur la plage

d'or, à travers le bariolage de la mosaïque. C'est plutôt le temple du Verbe que Teglise de Saint-Marc, un temple intellectuel qui, sans se soucier d'aucun ordre d'architecture, se bâtit des versets de la vieille et de la nouvelle foi, et trouve son ornement dans l'exposé de sa doctrine. »

A ce grand organisme il faut, pour l'animer, l'éclat des cérémonies et la splendeur des chants.

Les cérémonies étaient toujours pompeuses avec le cardinal Sarto. L'église possède comme ornements des richesses impériales, les plus belles étoffes et les plus fines dentelles.

Il est des surplis au point de Venise qu'on ne trouve qu'à Saint-Marc. Un seul laize ferait la fortune d'une corbeille royale. Les Vénitiens se plaignent môme de ce que quelques guipures ont été distraites du Trésor pour des trousseaux d'archiduchesses d'Autriche.

Rien qu'à cause de ces dentelles on voudrait être patriarche de Venise, disait M'^' Sarto.

Aux jours de grandes fêtes, il ne manquait pas de faire sortir des vitrines les fameux tapis persans et les dentelles qu'on conservait, jusqu'à lui, dans le Trésor sans s'en servir jamais.

Avec les cérémonies, ce qui ajoute de l'éclat aux solennités religieuses, ce sont les chants. Mais ici Técueil est peut-être dans l'art luimême. Trop souvent, dans les églises, les chants, pour être solennels, sont devenus mondains ; il en était à Venise comme ailleurs. Le cardinal Sarto entreprit, sur ce point, une réforme à laquelle est attaché un nom déjà célohre, celui de l'ahbé Perosi. Le Patriarche Lavait nommé maître de chapelle de sa Basilique, avec mission de ramener les chantres aux usages liturgiques du chant traditionnel. Dans une lettre publique, il prescrivit le retour aux mélodies grégoriennes rétablies par D. Pothier. Sans condamner la musique religieuse de grande allure, il se montra sévère pour toutes ces fantaisies vocales, qui trop souvent, sous couleur de mystère religieux, ne sont que prétexte à exhibitions mondaines.

Cette réforme ne devait point s'arrêter à la cathédrale, mais s'étendre à tout le diocèse.

Partout, d'ailleurs, il suscitait des mouvements de prières. Le Cardinal atfectionnait particulièrement les monastères contemplatifs d'hommes et de femmes, que le monde souvent

traite d'inutiles. Quand il était appelé pour une cérémonie dans une communauté, il quittait tout plutôt que d'y renoncer. Il lui semblait que dans une ville comme Venise, faite de luxe et de plaisir, ces asiles célestes étaient, devant Dieu, autant de compensations aux amusements de la terre.

Dans toutes les paroisses, il encouragea les œuvres de prière et d'expiation, et organisa l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement sous la forme des Quarante Heures, telle qu'elle se pratique à Rome et dans la plupart des diocèses en France. .—

Enlin, il ranima les traditions des pèlerinages aux sanctuaires célèbres, comme autant de moyens pour stimuler la foi.

A Venise, Notre-Dame de la Salute vit renaître les anciennes processions que nous ont fait connaître les tableaux de Guardi au Louvre et les peintures de Bellini aux galeries de Sansovino.

C'est ainsi que l'art doit servir de leçon aux siècles à venir. Rien de plus curieux que ces pèlerinages en gondoles, avec les costumes anciens des confréries, sur les lagunes de Venise,

aux sanctuaires de Murano, de Saint-Georges Majeur, de Notre-Dame de la Sainte. On comprend qu'ils aient frappé Timagination des peintres, jusqu'à faire naître les œuvres que nous admirons encore.

M^' Sarto pensait, avec raison sans doute, que ces mêmes manifestations pouvaient inspirer, d'ailleurs, d'autres œuvres que nous ne voyons point, mais que Dieu sait connaître.

Avec la prière, le nouveau Patriarclie fit refleurir dans son diocèse les e'tudes. Il ne négligeait point de se rendre lui-même au Séminaire, pour interroger les élèves. Plus d'un professeur fut souvent même surpris de voir le Cardinal posséder, d'une façon encore aussi fraîche, le souvenir précis des détails de cours, comme s'il venait de les enseigner.

>P' Sarto avait retenu de son professorat à Trévise une formation intellectuelle supérieure, qui le rendait vraiment docteur. 11 est à remarquer d'ailleurs que dans le clergé livré au ministère pastoral, plus encore que dans les autres carrières intellectuelles, ceux qui n'ont point vécu dans l'enseignement ne possèdent jamais cette précision de doctrine et cette élégance de forme,

indispensables pour faire œuvre durable. Le Patriarche le comprenait si bien qu'à Venise il s'attacha à faire passer, autant que possible, tous ses prêtres dans renseignement, avant de les occuper à d'autres ministères.

Enfin, dans une ville d'art comme Venise, le cardinal Sarto sut apprécier le Beau, ainsi qu'il convient, royalement. Les artistes et les savants ont toujours trouvé on lui l'ami sûr et le protecteur éclairé. Il fut le confident de Molmenti, dont chacun connaît le goût et la compétence artistique; il a été le conseil de Fogazzaro et l'appui de Perosi. C'est beaucoup pour une carrière encore brève : ce n'était pas assez pour le Patriarche.

11 a tenu à dépenser généreusement les revenus épiscopaux poui* les chefs-d'œuvre dont il avait la garde. On l'accusa même d'avoir songé à faire trop beau. Mais, vraiment, ni lui ni son architecte Saccardo ne peuvent être rendus responsables des dégâts du temps, pas plus qu'ils ne sont complices de hi chute du Campanile. Peut-être pourrait-on critiquer le nouveau pavement de Saint-Marc : l'ancien était si beau avec ses mosaïques ! — « Mais, hélas ! disait le

Patriarche, il fait des vagues comme la mer! » Le Cardinal n'a rien ménage pour la rcfection. — « Au lieu de 40 francs par mètre que nous coûtait l'ancien, le nouveau nous revient à 250 francs», ajoutait le royal Mécène.

C'est un travail éternel.

On a critiqué aussi les ors rouges de la coupole, qui ont remplacé les vieux ors jaunes brunis par le temps. Mais que faire pour ressusciter les morts? Plaignons le sort de ctîux qui secourent la beauté, dit un critique; on leur adresse des reproches qu'il faudrait diriger contre la fatalité.

Les réparations de Saint-Marc, pas plus que les restaurations des Tintoret à la Scuola di San Rocco. n'ont réformé les chefs-d'œuvre, mais l'IIes ont lutté contre l'irréparable vieillesse des choses; et c'est déjà beaucoup pour les arts et pour les artistes, aussi bien que pour les Mécène et les Auguste.

Il est peut-être intéressant de remarquer ici que la Fabrique de Saint-Marc est dans une situation légale exceptionnelle. Elle administre elle-même ses revenus, sans le contrôle du Couvernement : de sorte que Saint-lVlarc

forme en Italie une espèce d'enclave ecclésiastique, quelque chose comme un petit Vatican.

Si le cardinal Sarto a tant fait pour les arls à Venise, il est probable que Pie X ne lui sera pas inférieur à Rome.

Mais il est un domaine plus vaste encore que celui des arts, c'est le domaine de la pauvreté. Dans un pays comme Venise, où. les campaniles eux-mêmes s'écroulent, faute d'avoir été secourus à temps, immense est la misère, à côté de la richesse immense. Les œuvres sociales s'imposent là plus qu'ailleurs encore.

Cependant, il ne s'agit pas de déchaîner une classe contre une autre. Ceux qui possèdent la fortune n'y sont arrivés que par le travail organisé ; et, si les conditionséconomiquesontchangé aujourd'hui, il n'en est pas moins vrai que le travail doit être le seul facteur de la richesse, comme au temps passé. Les institutions sociales privées ainsi que les législations politiques officielles ne doivent tendre qu'à ce but : faciliter le travail, par l'épargne ou par le capital, en aidant les travailleurs, soit à garantir leurs bénéfices, soit à acquérir par les emprunts et les avances les moyens de travailler avec plus de

chances de succès. C'est. dans ce but qu'ont été créées les caisses de crédit et les associations mutuelles. L'effort des travailleurs n'est pas toujours suffisant pour arriver à ces résultats; il faut l'appui des hommes dévoués et le secours des personnes haut placées.

Le cardinal Sarto l'a dit souvent, et souvent il a prêché d'exemple. Par son initiative, des congrès se sont réunis à Venise, comme autrefois à Plaisance; des caisses ont été fondées dans toute la Vénétie. Et un économiste français, qui en avait étudié le mécanisme, disait : « Cette organisation est d'un patron qui ferait faire fju'tune à ses ouvriers. »

Le Cardinal avait trouv«* dans le comte Paga- Fiuzzi, aujourd'hui président général de l'o'uvre desCongrès catholiques, un aide puissant. Cependant. M"^' Sarto ne laissait à personne le soin (\q s'occuper des pauvres, et il allait lui-même à eux, le plus souvent qu'il le pouvait.

11 y avait dans cette figure douce et pateriK'Ilc toute uiu' poésie faite de chaime attirant. Mais ce qui (Hait plus précieux encore, c'était la délicatesse dv co.'ur de celui (jue tout Venise <ij»|H'lait avec sinc(''rité du nom aireelueux ([ui

pour lui n'était pas seulement un titre officiel, mais une dénomination d'amour : Er Patîiarca, le grand-père.

Il recevait au Palais les plus humbles comme les plus riches, sans présentation, sans demande d'audience, sans égard pour la différence de position ou même de religion.

Combien de misères furent soulagées, combien de larmes séchées, combien de tristesses adoucies, dans ce modeste salon aux chaises brunies par les stations fréquentes des visiteurs sans nombre ! Seuls pourraient le dire les deux anges en prière appendus au-dessus de la table du Patriarche, auprès du crucifix. Et cependant, celui qui se montrait si bien le père des pauvres et lami des petits, savait devenir, quand il le fallait, le conseiller des grands et l'arbitre des rois.

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