‹ Vie intime de Pie XChapitre 24 sur 49 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Sommaire. — L'annonce de l'élection. — La figure de Pie X.

— La place du Pape dans le monde. — L'attente des nations.

— La France et l'Allemagne. — L'Autriche et la Russie.

— La Turquie et le monde grec. — Les peuples du nord. — L'Italie. — L'Asie. — L'Afrique. — L'Australie. — LAmérique. — Enthousiasme.

Annuntio vobif^ fjaudium magnum : habemus Papam : « Je vous annonce une grande joie : nous avons un Pape ! »

C'est ainsi que de sa voix sonore le cardinal Macchi proclame Pélection. Il dit comme à dessein le mot Papam, à la place de Ponti- /irr))) que porte le Cérémonial. II s'arrête un instant : un silence mystérieux plane sur rassemblée, attendant le nom inconnu.

Lentement alors, avec un martèlement d'oracle, le Cardinal chante plutùt (|u'il ne

dit . : — Eminentissimum ac Reverendissimiim cardinalem Josephinn Sarto : « L'Eminentissime et Révérendissime cardinal Joseph Sarto. »

Une acclamation retentit, qui paraît un hurlement de la mer, soudain étouffé par la suite de l'annonce que continue le proclamateur : — Qui sibi nomen imposiiit Piiun Deciminn : « Qui s'est donné le nom de Pie X. »

A ces mots, les exclamations éclatent; les hourrahs montent; les mouchoirs s'agitent; les chapeaux se lèvent, les cris redoublent : — Viva Pio Decimo! — Evviva il Papa! — Hourra! — Hoch! — Hoch! — Hendjii! — Vive le Pape!

On entend ces acclamations dans toutes les langues, car toutes les nations sont représentées, a cette heure, sur la place Saint-Pierre.

Le bruit des fontaines semble se mêler aux vociférations de la foule, pendant que dans les nuages perlés des eaux qui jaillissent, Tarc-enciel apparaît, comme le symbole de la paix apportée au monde.

Au même instant, les cloches de Saint-Pierre s'ébranlent : l'annonce arrive jusqu'aux autres clochers de Rome, qui s'animent à leur tour. Leurs voix s'unissent et les échos de la bonne

nouvelle, passant par-dessus le mont Aventin, arrivent jusqu'aux montagnes de la Sabine, jusqu'aux crêtes de l'Apennin, jusqu'aux sommets des Alpes, jusqu'aux cimes des Pyrénées, jusqu'aux glaciers de rOural.

L'éclair en même temps, plus rapide encore que le son, transmet en quelques minutes, par le télégraphe, l'annonce jusqu'au delà des monts, jusqu'au delà des mers, à Venise et à Paris, à Stupinigi où est le roi d'Italie et au cap Nord où se trouve la reine Marguerite.

Une heure après, la nouvelle était arrivée à Textrémité de la terre, et, le soir, l'annonce avait fait le tour du monde, pour revenir au Vatican.

Partout la proclamation fut accueillie avec l'allégresse qu'apporte un bonheur longtemps attendu. A Rome, le nom de Pie X fit naitre un enthousiasme indescriptible : le souvenir de l'immortel Pie IX y est toujours vivant.

Le cardinal Sarto, connu de toute l'Italie, était lui-même une des figures les plus sympalliiijues du Sacré-(^ollége ; aussi, les acclamalions s'adressaient non seulement à la dignité, mais à la personne. Tous, cependant, amis ou

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ennemis, enthousiastes ou indifférents, furent unanimes à saluer d'un cri de joie l'apparition de ce symbole ressuscité, qui de nouveau brillait au faîte du monde, le Pape.

Il semblait, malgré tout, que quelque chose manquait à l'univers, quand il manquait le Pape. La place du Pape dans le monde est devenue indispensable. C'est donc bien providentiellement que Farc-en-ciel a de nouveau brillé audessus de la croix de Saint-Pierre, quand le Pape de nouveau a été proclamé.

Jamais peut-être, depuis le moyen âge, la Papauté n'avait été plus attaquée : jamais elle n'a paru plus nécessaire. Elle est devenue le fondement, non seulement de l'Eglise, selon la parole du Christ, mais la base de la société, indestructible et irremplaçable.

A notre époque, oii tous les pouvoirs, successivement, ont été renversés, le seul pouvoir qui n'ait point varié est celui de la Papauté. On a pu l'attaquer dans sa tête, le spolier de ses biens; il estdemeuré vivant. Qu'unroyaumedisparaisse, qu'un gouvernement soit anéanti, le royaume serait-il celui de Carthage et le gouvernement celui de Rome, le monde continue de se régir;

mais que la Papauté disparaisse, l'univers se désagrège.

A notre époque plus qu'en un autre temps, les nations aussi bien que les individus, après les commotions sanglantes de la Révolution, ont compris qu'il fallait, malgré tout, un principe supérieur de direction, dont on avait cru, un moment, pouvoir se passer.

Ce principe, on l'a cherché vainement, tour à tour, dans la force avec les guerres, dans la philosophie avec la liberté, dans le rationalisme avec la laïcisation, — si on peut employer ici ce mot, — mais on a bien vite senti, — mieux peutêtre qu'on ne l'a compris, — qu'il n'y avait là qu'un appui fragile. Il est certain aujourd'hui qu'une tendance existe, qui marque le retour vers le Christianisme et vers la Papauté. Cette tendance est encore vague et indécise; mais, comme la nuée du matin qui s'éclaire au lever du soleil, elle peut s'illuminer d'une étoile directrice.

L'Europe entière a tressailli.

La France, qui, la première, avait poussé le cri de révolte, malgré les efforts d'un parti, est demeurée chrétienne, plus ancrée peut-être dans

sa foi qu'aucune autre nation, à tel point qu'un schisme paraît aujourd'hui quelque chose d'impossible. La parole du Pape est encore la parole dévie. Les œuvres y sont vivantes; et quand les œuvres vivent, c'est que la foi n'est point morte.

Toutes les autres nations, à l'égal de la France, qu'elles soient catholiques, schismatiques ou protestantes, attendent de Rome la direction des esprits.

L'Allemagne, séduite d'abord parla parole biblique de Luther, devenue le langage rationaliste de Kant, puis le verbe despotique des fauteurs du Kulturkampf, l'Allemagne est aujourd'hui à la tote des conquêtes conservatrices, représentées parle retour au Catholicisme romain. Cette Confédération d'États, pour maintenir son unité malgré les divisions territoriales, a besoin d'une union confessionnelle qu'elle ne peut trouver que dans le Catholicisme. Guillaume II l'a deviné d'instinct, et son action politique tend à cette fédération des esprits. Il y a, pour l'avenir, un triomphe qui se prépare vers Rome.

L'Autriche, avec ses nationalités disparates et son agrégation forcée de provinces aux intérêts

opposés, eut déjà disparu dans une lutte fratricide, sans le lien puissant d'une unité de croyances, qui, malgré tout, retient encore en faisceau ces peuples élevés à Tombre de la croix de saint Etienne.

La Russie elle-même, avec son em}>iro aux mille lieues de steppes, d'un océan à l'autre, sent qu'elle ne peut plus contenir ses sujets dans l'union avec l'orthodoxie du Saint-Synode sans recourir à l'Eglise de Rome. Déjà, au dernier Conclave, un Cardinal de langue russe a représenté cette nation. L'union ici sera d'autant plus facile, le jour où les intérêts politiques le permctti-ont, que le dogme est demeuré invariable et que la discipline s'est maintenue, sur plus d'un point, dans sa rigueur primitive.

Le monde grec, sans cesse agité parles révolutions, ne se trouve plus en sécurité, loin du centre du Catholicisme. Un appel angoissé s'élève vers Rome, des montagnes ensanglantées de l'Arménie et des Balkans aujourd'hui en feu.

Il n'est point jusqu'à la Turquie qui ne se tourne vers Rome, par instinct et par brsoin de paix; on n'a pas oublié l'ambassade envoyée par

le Sultan au défunt Pape. Et il est bon de rappeler que le territoire de l'Empire Ottoman, depuis l'Adriatique jusqu'à la Caspienne et depuis les Garpathes jusqu'au Sinaï, est la seule terre oii la discipline canonique de l'Eglise Romaine s'exerce avec la liberté la plus absolue, sous la garantie du drapeau du Prophète. C'est là, sans doute, une anomalie, qui ne s'explique que par Tintluence des armes chrétiennes, mais il est vrai de reconnaître que cet état de choses a contribué puissamment à préparer un retour qui est déjà commencé.

A l'autre extrémité de l'Europe, TEspagne et le Portugal ont conservé intactes la foi et les traditions du passé, dans les Maisons royales. Le peuple s'agite sous les menées de la Révolution, mais la force du Catholicisme demeure puissante sur ces masses encore pétries du sang des martyrs, versé par les Maures.

Au nord, le Danemarck avec ses ramifications princières sur tous les royaumes d'Europe, la Suède et la Norvège avec son commerce et ses relations dans les mers latines, ont fini par se laisser pénétrer également de cet air de liberté qui semble élargir les frontières.

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La Belgique et la Hollande ont renoué les relations officielles avec Rome : la Suisse continue à fournir les défenseurs pacifiques du Vatican.

L'Angleterre s'ouvre au progrès de la conquête romaine, et l'Irlande martyre semble avoir conquis à sa foi les maîtres de ses destinées.

Enfin l'Italie, la terre vierge qui vit naître la foi, souffre du malentendu introduit par la Révolution entre l'Eglise et l'État. Ce n'est point une renonciation qui se prépare; c'est une conciliation qui se dessine. Les mots ne doivent pas faire peur, et le temps est un ouvrier qui répare bien des ruines : les hommes, parfois, accumulent des décombres, là oi^i le temps aurait dressé des monuments éternels.

(juelle sera la conciliation entre l'Italie et la Papauté?

Il serait peut-être imprudent de le dire ici : et peut-être, seul. Dieu en connaît les secrets. Mais il estun fait avéré, c'est que l'Etat aussi bien que l'Eglise réclament cette conciliation, sans savoir exactement d'ailleurs, eux aussi, en quoi elle pourrait consister.

Il ne paraît point cependant téméraire de dire que ce ne sera pas dans un simple retour au passé. Et cependant, il est certain que le passé ne doit point être oublié.

Comment concilier ces deux données ? Le temps nous le dira, et peut-être plus rapidement que ne le pensent les hommes.

Si de l'Europe nous passons à l'Asie, nous y trouverons les mêmes aspirations.

Rome apparaît comme la ville sainte, qui a remplacé Jérusalem, qui a remplacé Babylone, qui remplacera un jour Benarès aux Indes et Lassah au Thibet. Déjà les conquêtes ont commencé au Japon et en Chine : le Catholicisme a pénétré partout, et les communautés chrétiennes de l'Asie Mineure, jadis si florissantes, renaissent à la foi à Ephèse, à Sinyrne, à Iconium et dans les îles. Un légat du Pape a paru à Jérusalem, où nul n'était venu depuis les Croisades.

L'Afrique elle-même, naguère encore tout entière aux religions du Prophète, s'est ouverte à la religion du Christ. Les petits royaumes de l'intérieur ont envoyé des ambassadeurs au Pape et les provinc<3S du nord sont organisées

comme au temps des Pères apostoliques.

L'Egypte est ressuscitée à la voix de saint Marc d'Alexandrie, et le grand empereur d'Abyssinie, qui s'intitule « Lion de Juda », reçoit le délégué du Souverain Pontife à sa capitale.

L'Australie est en majorité soumise au Catholicisme; et, au dernier Conclave, elle a pu envoyer un Cardinal, de son île immense aux multiples églises disséminées sur les flots de rOcéanie entière.

L'Amérique enfin, vaste comme rancien continent, et qui volontiers s'intitule Nouveau Monde, est devenue la terre classique de la liberté. Et cette liberté, dans le domaine de la conscience plus encore que sur le terrain politique, a tourné vers Rome l'immense majorité des habitants. L'Amérique Latine ne connaît point d'autre souverain religieux que le Pape, et l'Amérique du Nord voit éclore partout des églises romaines, au milieu des usines populeuses de la Confédération comme dans les prairies désertes du Dominion.

Le progrès même a été si rapide et l'enthousiasme si grand, qu'il a pu être un moment question de transporter dans ce Monde Nouveau

le siège souverain de cette Église catholique, que semblait ne plus vouloir l'Ancien Monde.

L'Amérique a pour elle une force puissante qui semblerait vouloir dominer tout : la force de l'argent. Elle est redoutable : mais il est audessus de l'argent même une force plus grande, c'est celle de la vérité. Elle a triomphé du monde, sinon par la pauvreté, comme on le dit parfois, du moins malgré la pauvreté.

Dans l'organisation actuelle des sociétés, l'argent est assurément une grande force, et qui peut puissamment soutenir la vérité ; mais, s'il fallait néanmoins mettre aux prises l'argent et la vérité, c'est la vérité qui, malgré tout, triompherait encore

Et cette vérité telle que nous l'entendons, c'est la vérité que l'Eglise enseigne.

Or l'Eglise, c'est le Pape : c'est pourquoi le Pape nous apparaît au-dessus du monde, et plus puissant que le monde.

Il aurait fallu, pour s'en faire une idée précise, avoir pu assister à la manifestation grandiose du 4 août 1903, à Rome.

L'annonce de la nomination du Pape, qui soulevait tant d'enthousiasme, n'était rien en-

core en face de la réalité. Le Pape n'était pas apparu tout entier. La terre seule avait appris, pour ainsi dire, la nouvelle : il fallait la manifestation du ciel : car il y a dans le chef de l'Eglise, après le Pape, qui est Thomme d'ici-bas, le Pontife, qui est Thomme d'en-Haut.

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