‹ Vie intime de Pie XChapitre 30 sur 49 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Sommaire. — Le Pape docteur infaillible. — L'intronisation sur la chaire de saint Pierre. — Les adorations. — Sic transit (jloria mundi. — La Messe. — Imposition du Pallium, — L'intronisation. — La prière du Pape.

Docteur, tel est le premier titre du Pape.

C'est au Pape que le Christ a dit, en la personne de Pierre : Confirma fratres tuos : « Confirme tes frères dans la foi. »

C'est à lui, et à lui seul, qu'est dchu le magistère de l'enseignement : et c'est pour le rendre vénérable entre tous les magistères d'ici-bas que Dieu lui a confe'ré, selon la parole des Pères, le privilège unique de l'infaillibilité.

C'ost ce privilège que symbolise, aux yeux de rr^glise, la première partie de la cérémonie du couronnement papal, qui est, pour parler exactement, l'intronisation du nous cl élu dans

la chaire de saint Pierre, à litre de docteur infaillible, — comme la seconde partie est Tincoronation proprement dite du pontife, en qualité de roi souverain.

C'est à Saint-Pierre même, dans la Basilique grandiose entre toutes, qu'a eu lieu pour Pie X, comme il l'avait désiré, la cérémonie, entre toutes grandiose aussi, du couronnement, le 9 août 1903.

Nous parlerons d'abord, pour être fidèle à notre rôle d'historien et de témoin, de la première cérémonie, qui fut l'intronisation.

Il n'en est point pour le Pape comme pour les souverains de la terre : pour ceux-ci, le trône est un siège de domination; pour celui-là, c'est une chaire d'enseignement.

Cette chaire est sacrée. El le apparaît majestueusement immense, au fond de la grande Basilique Vaticane, au delà de la Confession, portée par les quatre grands docteurs de l'Eglise, saint Ambroise, saint Augustin, saint Basile et saint Jean Chrysostome, auréolée de rayons d'or, placée audessus de l'autel, suspendue pour ainsi dire entre le ciel et la terre. Elle est là, immobile dans le bronze, comme pour figurer la pérennité

de la doctrine. Elle est là. la même qui servit à Pierre chez Piidens, la même qui servit aux Martyrs dans les Catacombes, la môme qui servit aux Papes, au Latran, au Quirinal et au Vatican, la même qui servit hier à Léon XIII, qui sert aujourd'hui à Pie X, qui servira demain à celui qui viendra tenir la place de Pierre.

C'est sur Tautel môme de cette chaire, selon le Pontilical, que le Pape doit s'asseoir pour recevoir la troisième obédience des Cardinaux : c'est devant cet autel pareillement que doit être élevé le nouveau trône du pontife, pour la messe de rincoronation.

C'est là, en elTet, qu'il fut dressé, le 9 août 1903, rehaussé de courtines et entouré de draperies qui formaient comme un immense manteau, sous lequel le Pape semblait vouloir abriter les Cardinaux, les évèques, les prêtres et les lidèles presses autour de l'autel : — symbole mystérieux d'une réalité invisible.

Des le matia de cette journée, Rome apparut enveloppée d'un brouillard épais, telle la nuée qui entourait le Sinaï. Comme au pied de la grande montagne, le peuple aussi s'était assemblé au pied du Vatican, « la colline du Prophète »,

afin d'entendre le docteur de la loi nouvelle.

Cinquante mille billets avaient été distribués aux habitants de Rome. Mais cinquante mille autres personnes étaient descendues des sept collines vers la place Saint-Pierre. Elles stationnaient là depuis minuit.

A six heures, quand les portes s'ouvrirent, elles s'engouffrèrent dans la nef. En peu de temps le flot monta, monta jusqu'à remplir l'abside, puis le transept, puis les bras, puis la navée entière.

Tout Rome, on peut le dire, est là, et, avec les Romains, des représentants de tous les peuples. On entend toutes les langues et on voit lous les costumes, depuis les uniformes dorés des ambassadeurs jusqu'aux haillons miséreux des pauvres, qui sont venus eux aussi, et que, sur l'ordre du Pape, on a laissé pareillement entrer.

Dans toutes les langues aussi, des prières montent sous la coupole immense, et des acclamations jaillissent quand paraît le cortège du Pape.

A l'heure fixée, la Garde Palatine, en tenue d'apparat, vient se ranger le long de la nef centrale.

LE doctet:r 2b5

11 est huit heures : Pie X ne veut pas faire attendre ses enfants.

Un piquet de Suisses ouvre la marche devant la croix papale. Derrière la croix, viennent les chantres de la Chapelle Sixtine, puis les séminaristes de Rome, les représentants des Chapitres de hi Ville, les procureurs des Ordres religieux, les chanoines de Sainte-Marie-Majeure et de Saint- Jean-de-Latran, les généraux des grands Ordres, les prélats domestiques, les évêques assistants au trône, les archevêques et les Cardinaux, — enfin le Pape porté sur la sedia fje^tatoria^ entouré de sa Garde Nohle et des princes romains.

Les chanoines de Saint-Pierre attendent sous le Portique, car c'est chez eux que le Pape vient en ce jour. A leur tête se trouve rarchiprétre,le cardinal RampoUa, hier le concurrent de Pie X et aujourd'hui son fils le plus soumis.

Les trompettes d'argent sonnent la marche papale de Silveri, et les chantres entonnent le motet liturgique : Ecce sacerdos magnus : « Voici le grand pontife agréahle au Seigneur. »

Le Pape prend place sur un pelit trône dressé dans l'atrium, et le cardinal RampoUa, au nom

du Chapitre, lui adresse la parole : sa voix tremble d émotion.

Pie X répond, pareillement ému, et, quand le Cardinal s'approche pour l'adoration, il le relève et le presse sur sa poitrine.

C'est là, sous le Portique, qu'a lieu la première des trois obédiences prescrites aujourd'hui pour le couronnement.

Le cortège ensuite se remet en marche, franchit la porte de bronze, et s'avance jusqu'à la chapelle du Saint-Sacrement : c'est le premier Maître de l'Eglise que le Pape veut saluer. 11 passe ensuite devant la statue de saint Pierre, salue le second Maître de la Basilique et se rend à la chapelle de Saint-Grégoire, qui a été disposée en sacrarium pour la préparation de la messe pontificale.

Un second trône est dressé pour le Pape : Pie X s'y asseoit. Les Cardinaux prennent place autour de lui et le chœur chante l'Heure canoniale de Tierce.

Quand l'office est terminé, le Pontife revêt les vêtements sacrés, pour la messe, et reçoit la seconde adoration des Cardinaux.

Les Cardinaux, à leur tour, quittent la cappa

magna rouge et revêtent les ornements de leur ordre : les évèques, la chape ; les prêtres, la chasuble, et les diacres, la dalmatique.

Le Pape, qui est le pontifi^ parfait résumant tous les ordres, prend tous les ornements des ministres inférieurs, la tunique du sous-diacre, la dalmatique du diacre et la chasuble du prêtre. Pour marquer en outre l'union de l'Eglise grecque avec PEglise latine en sa personne, il porte, avec les ornements latins, les insignes particuliers des Grecs, VOmophorioa, le Fanum et la Fdlda. Par-dessus tous ces vêtements liturgiques, il ajoute l'ornement spécial du PaUium^ symbole de juridiction universelle.

Quand tout est terminé, la procession de nouveau se met en marche, pour se rendre au trône de l'abside. Le cortège est alors le plus grandiose de la terre. Il semble que le Cérémonial ait voulu réunir à ce moment tout C(; qui existe de plus solennel dans les apparats.

Et c'est alors que l'Eglise rappelle au Pontife sa mission, qui doit être au-dessus des grandeurs de la terre. Un cérémoniaire s'appiochc du trône, allnnu' un ilucon d'étoupes et le porte au-devant du Pape, en chantant d'une

voix forte : Pater [sancte^ sic transit gloria mundi : « Père saint, c'est ainsi que passe la gloire du monde ! »

Du haut de sa sedia^ Pie X, à ces mots, semble verser des larmes. D'une main pâle et tremblante, il bénit la foule, en même temps qu'il fait signe d'arrêter les applaudissements, quand ceux-ci éclatent sous la poussée de l'émotion qui étreint les âmes.

11 se rend à Fautel de la Confession, et là, tourné vers le peuple, il récite le psaume de \ Introït^ pendant que les chantres font retentir les voûtes des cris répétés de la supplication liturgique : Kyrie eleison !

Au chant de cette prière alternée, le Pape est conduit au fond du chœur, sur le trône immense qui lui a été préparé, devant la chaire de saint Pierre.

Autrefois, c'était sur l'autel même que le Pape s'asseyait en celte circonstance.

On chante le Gloria; puis, de nouveau, un rite particulier prescrit une prière spéciale, les Litanies de l'intronisation.

Le Cardinal doyen des diacres prend l'insigne de la ferula, descend à l'intérieur de la Gonfes-

sion de Saint-Pierre, et, sur un mode plaintif, entonne Toraison litanique, à laquelle le peuple répond, comme aux prières d'agonie : Tu illnm adjura : « Seigneur, venez à son aide. :»

Et la litanie continue en invoquant la Sainte Vierge, les Anges, saint Pierre, les Apôtres, les Martyrs, les Confesseurs, les Vierges, avec la même cantilène suppliante : Tu illum acljuva.

Le Pape alors se lève, monte les degrés du trône, sur l'autel même de la chaire, et s'y assied : le trône du pontife est une chaire de docteur.

C'est le Pape lui-même qui s'intronise, car il n'est point ici-bas d'autorité doctrinale supérieure à la sienne. Le Sacré-Collège, cependant, intervient dans l'intronisation, pour en marquer la date, et pour demander à Dieu la bénédiction du nouveau docteur. Le Doyen des Cardinaux, en effet, s'approche du pontife et lui remet le Pallium, que les Cardinaux-diacres attachent avec des épingles d'or.

Pendant ce temps, le Camerlingue dit à haute voix la prière suivante: « 0 Dieu qui avez voulu élever l'apôtre Pierre à la première place au milieu du collège des Apôtres, qui avez voulu im-

poser sur ses épaules le poids de la Chrétienté, abaissez un regard favorable sur votre serviteur Pie X, que vous avez appelé de l'humilité à cette chaire sublime, comme nous Télevons au trône du prince des Apôtres, afin qu'il soit comblé de mérites pour Téternité, comme il est chargé de dignités au milieu de TEglise. 0 Dieu î aidez-le à porter son fardeau, vous qui êtes la récompense des bons, et donnez-lui un jour le prix mérité de ses peines et de ses travaux. »

— Amen! Amen! répondent les Cardinaux, et, une troisième fois, ils viennent devant le, Pape faire leur obédience.

Le Pape est intronisé comme docteur.

Immédiatement il commence son ministère] d'enseignement, et il donne ordre de chanter' rÉpître et l'Evangile, en grec d'abord, puis en latin ensuite, pour bien marquer qu'il est; le chef de l'Eglise universelle, sans distinctionj de rite et de liturgie. C'est ainsi d'ailleurs que] la chaire de saint Pierre, devenue sa chaire,: est soutenue, comme nous l'avons dit, par deuxj docteurs de l'Église latine et deux docteurs de] l'Église orientale.

La cérémonie de l'intronisation est achevée.

Le Pape chante maintenant la messe, pour attirer les bénédictions de Dieu sur TEglise. Il oiïre le pain et le vin, assisté de deux diacres et de deux sous-diacres, entouré des Cardinaux, comme le Christ au Cénacle environné des Apùlres.

Un silence mystérieux plane sur l'assemblée, quand Pie X, de sa voix sonore, entonne la Préface. 11 chante avec l'accent ému d'un prophète qui parle à Dieu, et tout le peuple écoute cette voix sympathique, pour s'unir à la prière.

Puis le Sanctus éclate ; les voix montent sous la Coupole et font retentir dans les hauteurs du Dôme les trompettes d'argent, qui ne doivent jouer qu'au moment de l'élévation de l'Hostie et quand le l*ape arrive dans Saint-Pierre.

La foule se prosterne, les soldats tirent leur ép<*e, tous les assistants adorent et prient. 11 S(Mnt)le alors, comme chms l'Apocalypse, que les Anges descendent d<'s hauteurs ensoleillées de la Basilique, pour recueillir dans leurs coupes d'or les prières des fidèles. L'instant est saisissant de grandeur et de majesté.

A la Communion, h^ Pape, quittant l'autel, retourne à son trÙFie. C'est là qu'il va cummu-

nier, coQime pour faire asseoir le Christ avec lui, sur le trône, en ce jour.

La procession se forme. Le Cardinal-diacre assistant porte au Pontife l'Hostie sur la patène.

Le Christ vient trouver Pierre, et semble lui demander comme autrefois encore : Petre^ amas me? ((Pierre, m'aimes-tu? »

Le Pape se lève et, répondant comme Pierre : Jubé me^ Domine^ venire ad te : <( Seigneur, ordonne-moi de venir à toi », il ajoute: Domine^ non sum digmis : (( Seigneur, je ne suis point digne. »

Puis il communie avec l'Hostie et il communie les diacres et les sous-diacres qui l'ont assisté.

On lui porte ensuite le calice avec le môme cérémonial. Comme le Christ à la Cène, il boit le premier, et fait boire les assistants à la même coupe.

Par un souvenir d'une tradition antique, aujourd'hui disparue, le Pape se sert encore du chalumeau, à la messe pontificale, pourboire le Précieux Sang.

Pendant ce temps, le chœur chante Tantiphone Oremuspro Pontifice nostro Pio;ei le peuple, en

un élan crespérance, répond : '< Qiio le Seigneur le garde! Qu'il lui accorde longue vie sur la terre! Qu'il le rende heureux! Qu'il ne livre point son âme aux mains de ses ennemis ! »

Cette prière clôt la cérémonie. L'intronisation est faite : le docteur peut parler : ses lèvres ont été purifiées par le charbon ardent du Séraphin qui est le Christ, sa langue est teinte du sang divin.

Il parle pour bénir.

C'est le rôle de Roi qui commen'O ; car, si le Pape est roi, il ne l'est point pour tirer l'épée, mais pour porter la croix.

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