CHAPITRE XVII
SoMMAiHE. — La couronne royale du Pape. — La cérémonie du couronnement. — Les pricres de l'incoronation. — Bex pacificiis. — La bénédiction l'rhi et Orhi. — La famille papale. — Le règne du Pape.
Dans le langage ordinaire, le titre de roi est la plus grande appellation d'ici-bas. Etre roi, c'est dominer au-dessus de tous les autres; c'est commander à tous, et par tous ôtre obéi. Etre roi, c'est porter une couronne : car à toute royautt'îil faut un symbole, aux yeux des hommes.
On conçoit, dans ce sens, que ce titre ait été donné au Pape. Le Pape n'est-il pas le premier sur la terre? N'a-t-il pas la plus haute place dans le monde? Aussi, dans la hiérarchie des honneurs, est-il considéré, non seulement comme roi, mais comme le roi des rois : et, à ce titre, lui aussi porte la couronne.
Cette couronne, c'est la tiare, le diadème aux
trois couronnes, — Triregmnn^ comme l'appelle la langue latine.
C'est cette triple couronne que le Pape reçoit au jour de l'incoronation.
Cette cérémonie est la dernière de toutes celles qui accompagnent l'élection d'un nouveau Pape, et qui symbolisent ses titres : elle est aussi la plus solennelle. C'est cependant une simple cérémonie d'apparat, car elle n'ajoute rien aux prérogatives du Pontife. L'élu est vraiment Pape après la votation, dès qu'il a accepté l'élection; mais il faut, aux yeux des fidèles, comme en face de l'Eglise, un symbole vivant de cette royauté : ce symbole, c'est la couronne.
Si on voulait rêver quelque chose d'idéal pour ce couronnement, il semble qu'on ne pourrait rien trouver de plus beau que Saint-Pierre de Rome en un jour d'été.
Grandiose, immense, sévère, majestueuse, la Basilique, au dehors, pare ses pierres, solennellement nues, de l'or vieilli et doux qu'y pose le soleil. Au dedans, au contraire, la pierre disparaît sous les marbres précieux, les ors brillants, les mosaïques gemmées, les sculptures saillantes. La nef s'ouvre vaste comme un navire pavoisé.
Des tentures de pourpre frangées d'or ont été appendues aux colonnes : elles mesurent plusieurs brasses, et semblent de vraies voiles damassées, tendues contre les murs. Il y en a des dizaines et des dizaines, à tous les pilastres et à toutes corniches : c'est une fortune princière exposée aux murailles.
Il est midi, le 9 août 1903, quand, après la messe pontificale, la cérémonie de l'incoronation commence pour Pie X.
^ A ce moment, le soleil, à travers les vastes baies de la Coupole, inonde de rayons fulgurants, et les tentures et les marbres, et les ors et les assistants.
C'est sous la Coupole môme, devant le tombeau de saint Pierre, le plus près possible de sa slalue et de son corps, que le Pape est couronné. Autour (le l'estrade drapée, qui a <'té préparée, les Cardinaux viennent se ranger, puis les évoques, puis les prêtres, puis les soldats, puis le peuple, comme représentants de tout TUnivers. H y a toutes les langues et toutes les nations, toutes les armes et tous les ambassadeurs, tous les pauvres aussi.
Du fond de la Basilique le Pape arrive, porté
sur la Sedia. Il monte les degrés du trône, qui est plutôt un pinacle, et il s'assied.
Devant lui, sept Suisses portent sur leurs épaules les sept épées flamboyantes, colossalement grandes.
Le Maréchal du Conclave, les Grands Officiers du Palais, les Officiers supérieurs, les Gardes Nobles, les Chevaliers de Malte sont là aussi, dans leurs costumes splendides, conservés d'un autre temps, comme pour dire que FEglise ne change pas. Ils sont d'ailleurs des défenseurs bien plus que des conquérants.
Le Pape est roi en effet, en sa qualité de Souverain Pontife, de par le droit divin, et à titre de seigneur temporel, de par le droit des gens. Aussi, est-il entouré d'armes, comme les rois de la terre. Ces armes sont plutôt un symbole qu'une défense, bien que plus d'un parmi ceux qui les portent ait su se montrer héroïque sur les champs de bataille.
Jusqu'ici le Pape a gardé la mitre dans les cérémonies officielles, mais son insigne particulier, sa couronne de roi, comme dit Innocent III, c'est la tiare, Triregimm : le diadème aux trois rangs de couronnes.
Elle est là, cette tiare, portée respectueusement sur un coussin par le premier Cardinaldiacre. C'est la plus riche du trésor pontifical, celle qui est appelée la tiare d'or. Elle se compose d'une coiffe pyramidale en cuir, imbriquée de lamelles d'argent , et cerclée de trois couronnes d'or, à fleurons cruciformes ornés de pierreries. La première bande, qui porte la première couronne appuyant sur la tête, est chargée de trois médaillonsniellés d'or, représentant saint Pierre, Pie IX et Léon XIII, avec cette inscription, en lettres gothiques : Tu es Peints et super hanc peti^am œdificabo Ecclesiam meam. La seconde, soutenant la deuxième couronne, est ornée d'un cartouche légèrement ovale, avec Limage du Bon Pasteur, et l'inscription : Pastor bonus (jregem siaim pascit et ducit. La troisième enfin repose sur le haut, avec l'inscription : Jésus Christus Régnât Imperat. Au-dessus du tout, l'orbe du monde cerclé d'or, et sommé de la croix.
Telle est cette couronne symbolique, qui représente les trois dignités, royale, sacerdotale et doctorale, du pontife. Le Pape est seul à posséder réunis ces trois pouvoirs, c'est pourquoi il est seul à porter le trirègne.
Dans cette basilique de Saint-Pierre, on a vu souvent des couronnements d'empereurs et de rois, depuis Charlemagne jusqu'à Frédéric; on a vu des ordinations de prêtres, depuis saint Calixte jusqu'à saint Gaétan; on a vu des proclamations de docteurs, depuis saint Léon jusqu'à saint Thomas : mais aucune de ces fôtes ne réunissait sur une même tête les trois couronnes : dans l'incoronation du Pape seule, le trirègne figure.
Il y a plus d'un demi-siècle, cependant, que cette fête n'a eu lieu à Saint-Pierre : Léon XIII fut couronné à la Chapelle Sixtine ; Pie IX avait été le dernier Pape couronné sous la coupole.
Et aujourd'hui, c'est son deuxième successeur, celui qui a pris son nom et qui garde ses trails, qui est là, attendant cette dernièreconsécration de l'Eglise.
Le chœur chante l'antiphone liturgique : Corona aurea super capiit ejus^ expressa sifjno saaclitatis^ (jloriœ et honoris : « Voici que sur sa tête repose une couronne d'or! C'est l'insigne de la gloire, de l'honneur et de la sainteté. »
A ce moment, le Doyen du Sacré-Collège, —
la plus haute dignité après le Pape, — monte auprès du Pontife et demande à la foule de prier pour Télu, en récitant la prière de Je'sus, le Pater.
Le peuple, ému et haletant, répond d'une voix unie à Toraison dominicale. Cette simple prière, dite à la fois par cent mille personnes, dans une même langue, avec le Pape, paraît plus émouvante que tous les chants de la Capella, cependant si heaux.
Le Doyen chante ensuite les versets et les oraisons ; il demande à Dieu de descendre luimême du haut du ciel, pour couronner le Pontife, afin qu'il régisse, qu'il gouverne et qu'il sauve son peuple.
Et le peuple répond : Amen!
Il s'avance alors vers le Pape, prend la tiare, et, la tenant au-dessus de la tête, dit les paroles rituelles de l'incoronation : « Recevez la tiare ornée des trois couronnes, et souvenez-vous que vous êtes, sur cette terre, le père des rois, le chef des princes, le guide des peuples, le vicaire du Christ, à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. »
Le premier Cardinal-diacre, le cardinal Macchi,
pose alors la tiare sur la tête du Pape. — A ce moment, les trompettes d'argent éclatent dans le Dôme, les Cardinaux s'inclinent, les Officiers tirent leur épée, les soldats présentent les armes, les fidèles applaudissent, le peuple clame, la foule hurle : « Vive le Pape! »
Puis s'élèvent les acclamations liturgiques en deux chœurs : « Chantons le Seigneur! — Chantons, car il a manifesté sa gloire. — Sonnez de la trompette au jour de la Néoménie ! — Sonnez au jour mémorahle de la solennité. — Juhilez au Seigneur, jubilez dans l'univers entier! — Servez le Seigneur, servez-le dans la joie !» — Et du | haut de la Coupole, comme si le ciel voulait s'unir à la joie de la terre, un rayon de soleil illumine le Pontife.
Dans cette auréole d'or, le Pape se lève, portant le trirègne. C'est une vision d'au-delà. Sa tiare paraît rayonner sous cette coupole de Michel-Ange, qui est elle-même une tiare : elle brille et s'agrandit à l'immensité du dôme immense, qui semble en ce moment fulgurer audessus de la Ville et du Monde.
C'est bien l'apothéose royale d'un souverain. Mais un roi, en cette circonstance, n'aurait su
faire qu'une chose, tirer son epe'e, pour montrer qu'il est maître de la vie et de la mort.
Le Pape, qui est le roi de la paix, — comme le Christ, Rex paci ficus ^ — au lieu de tirer l'épée, prend la croix.
Il va bénir en effet : bénir est le rôle particulier de ce roi pacifique.
Pour la première fois depuis son élection, Pie X évoque, dans la bénédiction, la grande formule,.bo/e;/2;i/o;', celle qui est appelée labénédiction Urhi et Orhi.
Le Cardinal-diacre assistant, debout auprès du Pontife, chante d'abord le Confiteor au nom du peuple. Puis le Pape se lève, étend les bras en croix, les rejoint comme pour embrasser le monde, invoque la Sainte Trinité, la Sainte Vierge, saint Pierre et saint Paul, et chante les deux versets liturgiques, Mhereatur vestri et Indulgentiam. Il se signe alors de la croix, lui-même, et, levant la main droite, avec un geste large et majestueux, trace sur la foule, par trois fois, le signe mystérieux, en chantant les paroles sacramentelles : « Que la bénédiction du Dieu Tout- Puissant, du I*ère, du Fils et du Saint-Esprit, descende sur vous tous, et
qu'elle y demeure pour toujours ! » — Amen! \ clame la multitude.
Et les applaudissements recommencent, les acclamations montent de nouveau.
La cérémonie est finie. ^
Il est une heure : la foule s'écoule lentement, en flots pressés, et inonde la place . En un instant, , l'atrium, le portique, la colonnade sont remplis ; de monde. Des milliers et des milliers de per- I sonnes s'agitent, se poussent, se heurtent, se pressent, courent, se cherchent, dans un ondoiement de têtes qui se meuvent à la surface comme de légers frissons, sur un océan qui marche. C'est d'un aspect émouvant, qui saisit l'imagination.
Au même moment, au-dessus de l'atrium de Saint-Pierre, un envol de colombes — peut-être les colombes vénitiennes de Saint-Marc part de la Coupole et s'élance dans les airs, pour aller annoncer au monde la bonne nouvelle'.
Pendant ce temps, le cortège du Pape, maintenant sa cour, — reconduit le Souverai au Vatican, qui est son palais, mais auss sa prison.
Cette cour du Pape porte un nom plus évangélique : c'est la (^ famille pontificale ».
Elle s'avance dans Tordre fixé par le Cérémonial. D'abord un détachement de Gardes Suisses, puis un maître des cérémonies et les procureurs des collèges apostoliques ; le prédicateur et le confesseur de la famille pontificale, un franciscain et un augustin, avec l'habit de leur ordre ; les procureurs généraux des Ordres religieux ; les bussolanti en costume rouge ; un chapelain d'honneur, porteur du coussin de la tiare d'or ; des chapelains ordinaires, portant les mitres précieuses ; un piquet de Suisses ; deux curseurs apostoliques en soutane violette; les camériers du Pape en manteau rouge : les chapelains communs, les camériers secrets, les chapelains d'honneur, les camériers participants, en costume rouge; les avocats consistoriaux, les camériers surnuméraires ; les chantres de la Chapelle Sixtine ; les abréviateurs du Parc Majeur; les clercs de la Chambre; les auditeurs de Rote, en rocliet; le maître du Sacré Palais, suivi de deux chapelains portant les mitres d'or: un votant de la Signature papale, avec l'encensoir, l'auditeur de
Rote sous-diacre apostolique, vêtu de la tunique blanche, portant la croix papale, entouré de sept votants de la Signature avec sept chandeliers aux cierges allumés ; les huissiers de la verge rouge, custodes de la croix papale; l'auditeur de Rote sous-diacre latin, le sousdiacre et le diacre grecs, les pénitenciers de Saint-Pierre en chasubles blanches ; les généraux des Ordres religieux, les abbés mitres et le commandeur du Saint-Esprit, les évêques non assistants au trône pontifical, les évoques grecs et orientaux, les évêques assistants au trône ; les archevêques,les patriarches, les cardinaux-diacres, les cardinaux-prêtres, les cardinaux-évêques, — enfin le Pape, — puis les princes assistants au trône, les camériers secrets décape et d'épée; le fourrier majeur, le grand écuyer, le maréchal. Autour du Pape, toujours porté sur la sedia^ les Gardes Nobles et les Officiers supérieurs de l'armée pontificale.
Telle est cette famille composée de tous les représentants des Églises et des Ordres du monde, avec les grands dignitaires des charges papales, choisis parmi les plus illustres patriciens.
Elle demeure auprès du Pape comme la famille
auprès du père. Aujourd'hui elle a revêtu ses ornements de fête : demain elle sera là, en vêtements ordinaires, pour Taider à travailler, et pour le défendre au besoin. Ses fêtes d'ailleurs deviendront rares : l'anniversaire du couronnement est la seule que le Pape célèbre désormais avec solennité.
C'est la grande fête de la Papauté en efTet : c'est d'aujourd'hui que Pie X datera les années de son règne: — le 9 août 1903 de l'incarnation de Jésus-Christ, Tannée l""^ de son Pontificat.
Le Pape a commencé de régner : il régnera. Qu'il soit sur le trône ou dans la prison, sa voix sera écoutée au ciel et sur la terre : le Pape régnera, car la Papauté ne meurt point.