‹ Vie intime de Pie XChapitre 34 sur 49 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

SoMM.viKK. — Le pouvoir des clefs.— La prière liturf^iquc. — La Messe de Pie X. —L'Office daus l'Église. — Le chant ecclésiastique. — Les dévotions du Pape. — Le chemin du ciel.

Le premier rôle du Pape, comme l'Église le chante au jour de rincoronation dans ses prières, c'est de communiquer avec le ciel — aperire cœlum, apcrtum claudeve^ ouvrir le ciel et le fermer — dit Ihymne des Apôtres. Il a ce que la théologie appelle le pouvoir des clefs. « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux », dit le Christ à saint Pierre. Ce n'est pas là un vain mot ou une parole symbolique ; c'est une réalité terrible. Le Pape possède tout pouvoir de juridiction pour remettre et pour retenir les péchés.

Le cardinal Sarlo le disait excellemment, dans

une Pastorale célèbre sur la Papauté, à l'occasion du jubilé pontifical de LéonXlII. « Le Pape est le premier après Dieu, dans TEglise, avant même la Sainte Vierge, au point de vue hiérarchique. Il lui faut, pourremplirsa mission, une grande sainteté. La force n'est pas suffisante, l'argent n'est pas assez, le génie lui-même ne suffit point : il a besoin de la vertu d'en-Haut. »

Pie X se souvint des paroles du cardinal Sarto. Il a voulu, dès le premier jour de son pontificat, organiser sa vie en vue de cette mission divine. Il l'avait d'ailleurs promis à Dieu déjà, au jour de son ordination sacerdotale.

Un écrivain qui a beaucoup vécu à Venise, M. Rzewuski, a pu même tracer de lui ce portrait, qui n'est point exagéré :« Par ses hautes vertus personnelles, par sa charité chrétienne admirable, par les traits multiples de sa vie et de son caractère, qui nous sont connus, le Sou- ^ verain Pontife apparaît comme la personnification vivante de l'idéal chrétien, dans son essence même, dans tout ce que la doctrine divine, qui a sauvéle monde, représente de plus grand, de plus noble, de plusdigne de vénération et d'amour. La flamme immortelle qui illumine l'Evangile et qui

éclaire le monde, palpitedans cette âme sublime et s'affirme avec une plénitude et une intensité à nulles autres pareilles, dans toute l'existence de l'homme extraordinaire qui est devenu le chef vénéré du monde chrétien, le successeur et l'héritier des saints apôtres. »

Les relations du monde avec le ciel s'étahlissent par la prière. L'Eglise a un nom pour désigner cette prière publique dont le Pape est le premier ministre et le premier officiant : la Liturgie ; et dans la Liturgie, le premier office, c'est la Messe. Saint Charles Borromée disait qu'un prêtre qui célèbre bien la Messe peut entreprendre les plus grandes œuvres.

Pie X semble avoir eu à cœur de mettre en pratique cette leçon du grand évèque, dujouroiî il a été appelé à monter à Lautel. Et c'est, sans nul doute, à cette prière divine qu'il doit d'avoir accompli jusqu'ici les œuvres de son apostolat.

Au moment oii il reçoit un champ plus vaste à cultiver, l'héritage entier du père de famille, il retrouve dans la Messe encore la force de supporter le poids du jour et do la clialour, selon la parole de l'Evangile.

Il faut avoir assisté à la prière de Pie X pour savoir avec quelle onction le Pape célèbre le saint sacrifice. Si partout ailleurs, dans les occupations de la vie, il vise à être simple et familier, à la Messe il demeure majestueux et solennel.

Dès les premières années de son sacerdoce, Pie X a eu l'habitude de célébrer de très bonne heure; levé avant Taurore, il se prépare par une longue méditation au saint sacrifice. C'est ainsi qu'il faisait à Venise et à Mantoue ; c'est ainsi qu'il fait encore au Vatican.

Le Pape célèbre lentement la première partie : on voit qu'il goûte avec charme les leçons variées de l'Epître et de l'Evangile. Il est plus rapide dans la seconde partie, qui est la partie commune. Quand il chantait la Messe, sa voix admirable, douée de force et de précision, faisait le charme des assistants.

Comme action de grâces. Pie X entend la Messe d'un de ses chapelains : ce qui fait, tous les matins, avec la préparation, deux heures entières consacrées à Dieu, pour le commencement de la journée. Beaucoup d'hommes, beaucoup de prêtres même, hélas! qui ont moins

d'occupations que le Pape, trouveraient ce temps trop long; c'est cependant le trésor de la vie.

Après la Messe, il faudrait parler de l'Office. A Venise, la seule richesse de sa modeste chapelle particulière, c'était un grand Bréviaire sur le prie-Dif'u. Au Vatican, c'est aussi le seul luxe qu'il se permette pour son usage personnel. C'est, d'ailleurs, chez Pie X, une tradition. Quand il était encore tout enfant, il avait été frappé de voir souvent le cardinal Monico avec son gros livre, qui paraissait un livre merveilleux, et qui était le Bréviaire.

A Venise, à Mantoue, à Trévise, partout M^^' Sarto favorisa les confréries religieuses de Pénitents, qui récitent rOfhce canonique. C'est la vraie prièn' liturgique. Il y a, dans cette supplication en langue latine, que le peuple souvent récite sans comprendre, ([uelque chose de mystérieux et d'angoissant, qui convient à la prière. En parlant ainsi à Dieu un langage que nous ne comprenons pas, mais que l'Eglise interprète, nous semhlons mieux traduire les sentiments de ràmc, (|ue nous ne savons pas analyser nous-mêmes.

Tel qu'il est aujourd'hui, le Bréviaire romain estun monument vénérable de la prière traditionnelle de l'Eglise, comme le recueil de tout ce que la poésie chrétienne a produit de plus gra- ' cieux dans ses hymnes, et de tout ce que l'histoire ecclésiastique a compté de plus héroïque en ses annales. Il n'est pas, assurément, sans défauts — puisque c'est une œuvre humaine — mais il représente le plus bel effort de génie inspiré, ■ dans son élan vers Dieu. Peut-être appartiendra- i t-il au Pape nouveau d'y apporter les corrections que réclament l'Histoire et la Critique.

Déjà le cardinal Sarto avait opéré, à Venise, la réforme partielle d'une des branches qui in- J téressent le plus la prière liturgique, le chant. '

Le chant est une des formes de la prière dans tous les cultes. Dans la Liturgie chrétienne, il est un des éléments essentiels du rite. Chez les Hébreux, il occupait au Temple une place prépondérante : dans l'Eglise, il fut, dès le début, la forme solennelle de la prière. — Il se transmit d'âge en âge aux fidèles, avec ses variantes et ses mélopées. Au vi^ siècle, saint Grégoire le Grand le fixa dans son Antiphonaire, tel qu'il était arrivé jusqu'à lui. Lui-même —

inspire parle Saint-Esprit, qui, plus d'une fois, apparut sous la forme d'une colombe, au dire de Paul Diacre — ajouta aux neumes traditionnels ceux de son invention, marquant le tout de cette empreinte indélébile du génie.

Malheureusement, à travers les siècles, les textes se faussèrent : le goût se perdit et le chant, peu à peu, devint incompris dans son rythme expressif, chez la plupart des hdèles.

Ce n'est pas que la musique n'ait fait des progrès, mais dans la Liturgie — et c'est là un point important à noter — il ne faut pas chercher le développement d'une théorie, mais bien plulùt-le souvenir d'une tradition. L'Église, en effet, veut remonter à Jésus son auteur : et ce retour au passé, qui semblerait ailleurs une marche en arrière, en réalité est un progrès dans le culte.

Aussi, tout en reconnaissant la valeur de la musique u^oderne, il n'en est pas moins vrai que le chant liturgique doit s'inspirer des traditions passées beaucoup plus que des théories nouvelles. Et c'est dans ce sens que le chant grégorien sera toujours, dans l'Eglise, le vrai chant de la prière. Ainsi d'aiMeurs l'a compris, avecM^'''Sarto, l'école religieuse des Bénédictins.

VIR INTl.Mi; DE PIK X. — 19.

Pie X, assurément, n'aura pas à renier ces traditions. Tout en laissant, dans les cérémo- , nies, une large place aux manifestations artis- " tiques de Tart musical moderne, — qui comme tous les arts a progressé, — il maintiendra à la place d'honneur le chant grégorien. Il serait trop long d'énumérer ici les points sur lesquels la réforme est nécessaire; cet aperçu suffit pour montrer que le nouveau Pape a vraiment l'intuition des besoins de son époque, en même temps que la connaissance des nécessités de l'Histoire et de la Religion.

Il est des points, d'ailleurs, sur lesquels PieX sait se montrer inébranlable. A côté des grandes dévotions liturgiques, il y a eu, de tout temps, des manifestations nouvelles du culte public ou privé. Telles sont, pour n'en citer pas d'autres, les dévotions du Rosaire et du Chemin de Croix. Elles ont du bon, parce qu'elles correspondent à des états d'âme nouveaux, et qu'elles peuvent favoriserla piété. PieX les aime, comme les aimait le cardinal Sarto.

Mais il a germé près de celles-là, — et précisément parce que celles-là, qui venaient des saints,* avaient réussi, — une multitudede dévotionset de

prières, qui ne sont que des édulcorations de sentiments fiévreux et des modulations de paroles sans àme : ce sont des dévotions qui tuent la dévotion.

Celles-ci ne trouveront jamais, auprès de Pie X, l'approbation, ou même la tolérance. Comme le Pape le disait aux pèlerins de Jérusalem : c'est dans les souvenirs évangéliqiies et dans les traditions des Apôtres, plutôt que dans les visions des prophètes nouveaux, qu'il faut chercher la vraie piété. Là est la vraie religion, religio nnnida, ainsi que le dit saint Jacques.

Ce rôle du Pape dans l'Église est certainement le plus important après celui de l'enseignement. La prière d'ailleurs est la base de la foi : lex orandi, lex credendi^ selon la théologie ; et Bossuet le proclame bien haut, quand il dit, dans sa langue de bronze : nous croyons comme nous prions. Le gardien de la foi doit donc être aussi le gardien de la prière.

Le Pape, après avoir regardé au ciel oii réside hi Religion, s'occupe encore de la terre où habite l'Kglise.

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