CHAPITRE XX
SoiiMAiHE. — I.e Pape et les Gouvernements du monde. — La Secrétairerie dÉtat. — La politique de Pie X. — Le Pape et la France. — Le Vatican et le Quirinal. — Le Pape et les peuples. — Les nonces apostoliques. — Les ambassadeurs. — Pa^iews quia xterna.
xMais le Pape n'est pas seulement Souverain- Pontife, il est encore Roi-Souverain. Et, à ce titre, il est en relations avec le monde entier. L'Eglise n'a point de territoire limité : E unies i)i Nnif:ersii))i mmulum : « allez dans tout l'univers », a dit le Christ à ses Apôtres : et c'est dans l'univers entier que TEglise vit.
Le Pape est obligé d'en tenir compte, et d'avoir avec tous les Gouvernements du monde des relations oflicielles. A coté des questions purement dogmatiques, qui n'intéressent que le gouvernement intime de l'Eglise, comme à coté
des questions simplement administratives, qui ne concernent que l'organisation intérieure des Etats, il est des questions qui ont trait, à la fois, à l'Eglise et à TEtat. C'est pour les discuter et les résoudre que le Souverain-Pontife envoie, auprès des Gouvernements, des Nonces, et que les États accréditent, auprès du Pape, des Ambassadeurs.
Un Ministère spécial existe au Vatican, qui centralise ces différents rapports : c'est la Secrétairerie d'Etat. Elle correspond à peu près à ce que nous appelons dans le style administratif courant le Ministère des Affaires Etrangères et la Présidence du Conseil, mais avec une différence très grande pour la solution des affaires : c'est que le Pape seul est responsable, et que ses ministres ne sont vraiment que des secrétaires.
Pie X, qu'on a voulu représenter comme étranger à ces questions internationales, est, au contraire, très au courant des tendances actuelles de la politique dans le monde.
C'est, en effet, de la politique qu'il s'agit, malgré l'effroi que ce nom peut causer parfois.
Mais la politique de Pie X ne ressemble pas à celle des autres bommes. On a souvent profané
ce mot, en le traînant dans toutes les ornières humaines, pour le faire servir à la de'fense des intérêts particuliers, sous la figure de bien général. Il n'en est pas ainsi dans TEglise. La seule préoccupation du Souverain-Pontife est de veiller à ce que la Religion soit librement pratiquée dans tous les Htats. Que ces Etats soient des Monarchies ou qu'ils soient des Républiques, l'Eglise ne leur demande aujourd'hui qu'une chose, la liberté. C'est, d'ailleurs, dans l'intérêt des Gouvernements eux-mêmes.
Telle est la politique de Pie X.
11 le dit excellemment dans sa première Encyclique : <( Nous n'aurons point d'autre but dans notre pontificat que celui de restaurer toutes choses en Jésus-Christ, de manière que le Clirist soit tout et en tout. Et si quelqu'un cherchait à découvrir les tendances secrètes de notre àme, pour hmr trouver un but terrestre l't des préoccupations de parti, nous déclarons, pour prévenir toute vaine attente, que nous voulons être et serons devant la société humaine le ministre de Di«'u, de l'autorité de qui nous sommes le dépositaire. »
S'il fallait attendre de la politi<jue autre
chose que cela, le Pape dirait volontiers, comme. autrefois le cardinal Sarto, « qu'il ne connaît point la politique ».
Et Pie X, pour bien marquer aux yeux de tous que telles étaient ses volontés, a agi avec une prudence consommée en ne choisissant point, au commencement de son pontificat, un secrétaire d'Etat parmi les Cardinaux, qui, à tort ou à raison, passent pour avoir ce que nous appelons dans notre langage d'affaires une politique de parti.
Il a confié cette charge éminente, la plus difficile et la première du Vatican, à celui-là même qui avait été choisi par tous les Cardinaux comme secrétaire du Conclave, à M^'^Merrydel Val. C'était, en même temps qu'un délicat hommage rendu à la sagesse du Sacré-Collège, un choix dicté par la prudence et la modération.
En appelant à cette dignité un prélat jeune encore, mais qui a fait ses preuves; en confiant ces fonctions très délicates à un homme dont l'esprit n'a pas eu le temps de prendre un pli déterminé, une orientation définitive, le Pape a voulu mettre à prolit les initiatives fécondes que Ton peut attendre d'une intelli-
gence fraîchement épanouie, et avoir sous la maiu un exécuteur prompt, fidèle et très actif de ses desseins.
Les hautes qualités, le noble caractère du Secrétaire d'Etat répondent à ces exigences. Ferme de la fermeté môme du Pape, dans la défense des droits de TEglise, il conservera à la diplomatique pontificale cette allure sereine et sûre qui est traditionnelle au Vatican. D'une courtoisie exquise, ami de la paix dans l'honneur, il ne se refusera pas aux accommodements légitimes que peut, sans y rien laisser de son prestige, accepter le Saint-Siège.
C'est au-dessus des partis, plus haut que les intérêts matériels, plus haut que les États mômes, que se place la seule politique vraie de l'Eglise :ce sera celle de Pie X.
Un écrivain qui a beaucoup connu le cardinal Sarto, M. Rzewuski, dit à ce sujet, avec beaucoup de justesse : « Pie X est un homme extrômement intelligent, d'une très haute culture intellectuelle, très au courant du mouvement philosophique, littéraire et social moderne. »
A ce propos, certaines de ses opinions, émises au cours de discussions politiques ou spécula-
tives, et dont nous garantissons l'authenticité, prouvent sa largeur de vues et sa haute sagesse; elles sont encore le reflet, la conséquence logique et harmonieuse de ses vertus premières, de sa bonté, de sa charité, de son amour de la justice, de Téquité et de la paix.
Comme on parlait devant lui, un jour, de l'éventualité de l'avènement au Saint-Siège d'un Pape hostile à la France, M^"" Sarto se récria vivement : « Rien n'est plus absurde qu'une pareille supposition. Sachez-le bien, le successeur de Léon XIII, quel qu'il soit, ne peut pas être, ne sera jamais un ennemi de la France. C'est matériellement et moralement impossible. Cet admirable pays n'est-il pas surnommé, depuis longtemps, la fille aînée de FEglise? Quelle autre nation a donné à la Religion, à la Foi autant de gages de fidélité et de dévouement? Une rupture entre Rome et la France serait une folie; elle ne s'accomplira jamais. Même si le candidat de l'Allemagne était élu, le lendemain de son élection il deviendrait plus favorable à la France qu'à toutes les grandes puissances protestantes ; et rien ne serait plus naturel et rationnel. »
Une autre fois, des personnes bien intentionnées attaquaient violemment devant lui les œuvres et les tendances de certains philosophes contemporains, toujours à propos de la France, car il s'agissait de certains ouvrages français.
Pie X reprocha avec douceur à ces critiques inattendus et intolérants leur acrimonie et leur violence. «Cette guerre que l'on veut éterniser entre l'Eglise et la Science, entre la Foi et la Philosophie, est déplorable. Nous pouvons condamner, au point de vue orthodoxe, certaines doctrines, mais dans les plus condamnables, quand il s'agit des œuvres du génie humain, nous devons admirer la grâce divine qui l'inspire. La Philosophie ne cherche-t-elle point, ainsi que la Religion, à comprendre et à contempler l'Absolu, c'est-à-dire Dieu, créateur de l'Univers, source de l'Être et de la Pensée?»
Nous avons parlé déjà des sentiments de Pic X vis-à-vis de l'Italie. Ils sont ceux d'un père et d'un ami.
Seront-ils compris ? — Peuvent-ils même être compris? — Et le temps est-il venu de parler de solution détinitive de la question romaine?— Dieu seul le sait.
Volontiers, comme autrefois le grand patriote florentin, le Pape s'écrierait, en appelant ses enfants dans ses bras : « Italie, Italie, ô malheureuse terre, asile de discorde, navire sans nocher, barque sans gouvernail, prends garde à t'échouer contre l'écueil du port! Puisses-tu, sans tarder, trouver enfin la paix! »
Vis-à-vis des autres nations, le nouveau Pape se montrera, aussi, bienveillant et paternel. Plus les nations seront infortunées et pauvres, plus Pie X aura pour elles de dévouement et d'amour. Ce n'est point sans émotion qu'on a appris que l'un des premiers actes du pontificat commencé a été d'envoyer un royal secours à la malheureuse population de Terre- Neuve.
De même, dans les communications officielles envoyées personnellement par Pie Xaux Souverains, pour annoncer son avènement, une des lettres les plus touchantes fut celle écrite par le Pape au Sultan de Constantinople, pour lui demander d'intervenir en faveur des populations éprouvées de l'Arménie et des Balkans. M^'" Bergomanero, qui la remit à Abdul-Hamid, a été frappé de l'émotion qu'en a
éprouvée le chef des croyants : lui, ne connaissant, (le par sa religion, que la guerre, elle Pape ne parlant, au nom de la sienne, que de la paix.
Tous les peuples du monde, aux yeux de l'Eglise, sont frères, et tous appartiennent, au m«'^me titre, à la grande famille dont le Pape est le père. Il n'y a ni Grec, ni Gentil, ni Hébreu, ni Barbare, disait saint Paul : il n'y a que des chrétiens. Et le Pape lui-même, qu'il soit Italien ou qu'il soit Français, qu'il appartienne à l'Autriche, à l'Allemagne ou à l'Amérique, du jour où il est élu pasteur universel, n'appartient plus à une nation; il appartient au monde.
C'est pour le représenter à ce titre, dans les différentes parties du monde, que le Pape, — outre les évéques,qui sont, de par Dieu, les chefs des Eglises particulières dans les diverses nations, — envoie encore, auprès des Gouvernements, des ministres particuliers, chargés spécialement de tenir sa place dans les conseils d'affaires intéressant à la fois la Religion et l'Etat : ce sont les Nonces.
Dans l'organisation actuelle de la Papauté, Rome envoie des Nonces de première classe aux quatre grandes nations catholiques, la France,
l'Autriche, l'Espagne, le Portugal, et dans la grande République des Etats-Unis.
Elle accrédite des Nonces de seconde classe en Belgique, en Suisse, en Bavière pour tout l'empire d'Allemagne et au Brésil pour l'Amérique latine du Sud. Elle mande des Internonces en Hollande, au Luxembourg et au Chili; enfin elle nomme des délégués à Constantinople pour tout l'empire turc, — à Athènes pour les pays de langue grecque, — à Bagdad pour les royaumes d'Asie, — à Bogota pour la Colombie, — à Montevideo pour la République Argentine, l'Uruguay et le Paraguay, — à Caracas pour le Venezuela, Saint-Dominique et Haïti, — à Manille pour les iles Philippines, — enfin à Alexandrie pour l'Egypte et les pays du Nil.
Les autres nations où la hiérarchie ecclésiastique n'est pas établie canoniquement, telles que l'Angleterre, la Russie, le Danemarck, la Suède et la Norvège, l'Australie et le Canada, correspondent avec Rome par le Ministère de la Propagande.
A leur tour, les différents Gouvernements qui sont on relations avec le Saint-Siège accréditent, auprès du Pape, des Ambassadeurs, des
Ministres plénipotentiaires ou des Chargés d'affaires.
C'est là, on le conçoit, un surcroît de travail et de sollicitudes pour le Pape. Pie X a voulu recevoir personnellement, au lendemain de son élection, chacun des représentants des différentes nations, avec leur suite. A tous il a parlé comme un père, et, plus d'un Ta remarqué, comme un chef d'État habitué à ces cérémonies.
Aussi, les ambassadeurs sont partis tout heureux de Rome, après le couronnement, annoncer à leurs Gouvernements l'avènement du nouveau Pontife. C'est d'un bon angure pour l'avenir. Pie X, en effet, sait, quand il le faut, paraître roi, et quand il le faut aussi, se montrer père.
Seule, dira-t-on, dans ce concert unanime des peuples, l'Italie a été laissée à l'écart. C'est une exagération. Pie Xne pouvait rien innover en un jour. Il a agi avec Tltalie comme avec une puissance qui n'a point d'ambassadeur accrédité auprès du Saint-Siège. Ce n'est qu'officieusement que les deux Gouvernements peuvent communiquer, jusqu'à ce que la question romaine soit tranchée. H n'appartient ni au Vatican ni au
Quirinal de donner, aujourd'hui, une solution, dans un moment de joie ou en un jour de tristesse.
La question n'a pas été traitée au Congrès de Berlin. Elle a été formellement réservée ; de sorte qu'il n'est pas exact de dire que les Gouvernements signataires des clauses du Congrès de Berlin, en 1878, aient reconnu le fait acquis. Le Droit n'est pas fixé sur cette question, au point de vue international, et la politique aura encore à intervenir pour le règlement de l'affaire.
Nous ne parlons ici de la question romaine qu'au simple point de vue du droit des gens : il resterait à l'examiner au point de vue dogmatique ou canonique ; mais ce n'est point le cas d'en parler.
Il suffira dédire que Pie X, comme Léon XIII, comme Pie IX, a agi avec la plus grande prudence. Les zélés, qui eussent voulu des démonstrations extérieures, à l'occasion de la bénédiction papale, n'ont pas compris cette situation. Aucun gouvernement, et l'Italie moins que tout autre, ne doute des intentions bienveillantes de Pie X, mais il serait imprudent, môme
dans l'ordre des négociations humaines, au sujet de conflits internationaux, de trancher en un jour ce que le temps seul peut arranger.
C'est pourquoi on ne peut que louer la Papauté d'avoir apporté dans cette question, depuis trente ans, la patience et la temporisation, que d'aucuns semblaient trouver inopportunes.
L'Eglise est comme Dieu, elle attend : — Patiena quia œtetna.