CHAPITRE XXI
So\niAiHE. — La charité évan^'élique. — Pie X et les œuvres de miséricorde. — Les aumônes du Pape. — Qui non luhoral non manducal. — La journée du Pape. — Moine, travailleur et pauvre. — Le pilote de la barque de Pierre.
Bien que le Pape ait affaire avec les grands, ses pairs, avec les puissances et avec les corps constitués, il est une catégorie de personnes dans le monde, oubliées de tous et de tous rejet('es, qui forment la famille spéciale du Pape : ce sont les pauvres.
Jésus les aimait, le Pape les aime. Pie X, plus encore peut-être que ses prédécesseurs, lour garde une tendresse particulière. Il fut l'un d'eux, et il veut rester avec eux.
'( La- faculté maîtresse, le trait dominant, la qualité caractéristique, entre toutes, du nouveau Pontife, dit M. R/ewuski, semble résider dans
la bonté, essence même de la foi chrétienne, telle que le divin Sauveur l'enseigna au monde. Prenez ce mot, devenu presque banal, car on en a fait depuis quelque temps un singulier abus, dans son acception la plus élevée, et vous conviendrez qu'elle demeure la condition initiale de toutes les autres vertus chrétiennes.
Et c'est la bonté infinie dans toute sa pureté et sa force invincible que le cardinal Sarto, aujourd'hui chef suprême de la Chrétienté, pratiqua durant toute sa vie. C'est elle qui lui inspira de tout temps cet amour ardent des déshérités de ce monde, des parias, des victimes de la fatalité sociale, des vaincus et des humbles, de ceux que le Christ a défendus et qu'il nous ordonne d'aimer et de secourir en son nom; c'est cette charité inépuisable qui avait fait du Patriarche de Venise le protecteur, l'ami, le consolateur de tous les malheureux.
Rien ne saurait donner une idée, même approximative, de l'immense popularité dont jouissait M'''" Sarto dans la ville admirable et légendaire que tant de poètes ont chantée, et qui agonise doucement, dans l'immense lassitude d'un passe glorieux, en rellétant les sil-
houettes de ses palais et la sploudeiir de ses merveilles dans les eaux apaisées de l'Adriatique.
Le voyageur ne connaît que les aspects pittoresques de Venise, les visions d'enlhoiisiasme, de joie mélancolique ou passionnée, de rêve et de beauté. Il ignore les spectacles de détresse, de misère et de souffrances que la déchéance économique de la grande cilé et l'àpreté de la lutte pour la vie y font surgir à chaque pas, et que l'on cache aux regards indifférents des étrangers.
Pour ce prolétariat vénitien, si malheureux et si digne d'intérêt. Pie X fut nii prTe, un protecteur, dont rien n'effacera le souvenir.
Détail admirable, et qui prouve combien le nouveau Pape pratique lui-même ces vertus chrétiennes qu'il exalte dans ses sermons et dans ses écrits, le Patriarche de Venise distribuait aux pauvres, littéralement, tous ses revenus. Aucune misère ne s'adressait en vain à sa gén('rosité ; aucun suppliant n'était repousse. Lui-môme vivait d'une r'xistence plus que modeste, dans une sorte dindigence, motivée par ses excès mêmes de générosité, dont M^'"" Sarto
ne voulut jamais déplorer, d'ailleurs, les conséquences souvent pénibles pour son entourage. Que de traits touchants attestent cette bonté admirable, qui se confond, pour le successeur de Léon XIII, avec notre raison d'être en ce monde !
C'est un de ses pires ennemis, — car les saints, les âmes de lumière et de bonté provoquent bien des haines, — un misérable, qui l'avait diffamé, attaqué, et dont il prend la défense, auquel il vient en aide, qu'il sauve du déshonneur et du désespoir, donnant ainsi au monde un exemple sublime du pardon des injures, la plus difficile peut-être de toutes les vertus!
C'est une malheureuse pécheresse, une condamnée aux travaux forcés, qui meurt à l'hôpital d'une des prisons de Venise, qui refuse les consolations de la religion, le pardon suprême auquel l'âme la plus coupable a droit, au moment de franchir le seuil redoutable de l'éternité, une pauvre fille perdue que M^'" Sarto vient lui-même consoler parmi les ténèbres de l'expiation sociale, qui n'ose repousser son intervention et qui, grâce à lui, meurt pardonnée.
Ce sont enfin des traits sublimes de charité
évangélique, soigneusement cachés par le Patriarche et recueillis par des amis. »
A Rome, Pie X ne peut plus, comme autrefois, descendre aux quartiers pauvres de la grande cité, visiter ses amis, mais il les appelle à lui.
C'est ainsi que nous l'avons vu, le 13 septembre 1903, un mois à peine après son incoronation, réunir dnns les jardins du Vatican tous les paroissiens de Saint-Pierre, — une des plus pauvres paroisses de Rome, car le Vatican forme une paroisse spéciale, la paroisse Palatine, etcelle de Saint-Pierre comprend l'agglomération du Borgo Santo Spirito. Plus de trois mille personnes vinrent ainsi passer la soirée auprès du Pape, qui descendit lui-même parmi les groupes, causant avec tous et donnant à tous un souvenir. Il se sentait plus heureux au milieu de ces pauvres que dans les assemblées des puissants.
Après la paroisse de Saint-Pierre, ce fut au tour des autres paroisses de Rome. L'enthousiasme des fidèles, leurs Evviva, qui montaient sonores dans l'azur, évoquaient le souvenir d'autres temps : — de cette époque, plus éloignée, où le peuple était appelé à ratifier de ses
acclaaiations le choix du Pontife suprême, son évêque et son roi, lorsque n'étaient point re'glementées encore les opérations du Conclave ; — de cet âge apostolique qui vit le premier Pape, sur le seuil du Temple, annonçant aux foules la bonne nouvelle. Car Pie X ne se borne pas à répondre aux adresses qui lui sont lues, il commente l'Évangile du jour, il en fait l'application aux besoins spéciaux de ces auditoires changeants. 11 travaille, en un mot, selon la formule que lui-même a donnée à ses frères lesévêques, dans son encyclique E supre?m, « à former en tous le Christ, pour restaurer tout en Jésus- Christ », et à préparer, par voie de conséquence, Tère qui verra rendre » à l'Eglise sa pleine et entière liberté dans lindépendance de toute domination humaine ».
Dès le lendemain de son avènement, on le sait, Pie X voulut distribuer aux indigents de Rome cent mille francs, et aux pauvres de Venise cinquante mille francs.
Le Cardinal ministre des hnances, respectueusement, fit observer au Saint-Père que le chiffre paraissait un peu élevé, dans la situation actuelle du budget pontifical. — « Vous aussi, vous
VOUS défiez de la Providence ? » répondit le Pape.
Et il maintint la somme fixée.
Parmi ces pauvres, il en est qui tiennent au cœur de Pie X plus profondément encore : ce sont les communautés relij^ieuses. Combien de couvents d'hommes, mais surtout de femmes, qui dans un moment de détresse ont eu recours au Patriarche !
Il est parfois, dans les monastères, des jours bien angoissants. Quand, dans ces demeures souvent luxueuses, mais datant d'un autre âge, des femmes, des jeunes filles, par centaines, se trouvent sans travail et sans ressources, que faire? Les légendes de la Méditerraaée racontent qu'autrefois on sonnait la cloche pour appeler à l'aide; mais les légendes ne fleurissent plus si souvent de nos jours.
Et cependant, à bien examiner les choses, ne sont-ce pas des fleurs de légende vivantes, que ces merveilles de la charité, qui tous les jours s'épanouissent au seuil des monastères, comme aux portes des hôpitaux? Le cardinal Sarto pourrait le dire, lui (jui si souvent aida à les faire naître dans la Vénétie.
Il y a des couvents, à Venise et dans la haute
Italie, qui ne se sont maintenus que grâce aux secours du Patriarche. Il n'est point nécessaire de les nommer : et d'ailleurs, la vraie charité met en pratique les recommandations de Jésus : que votre main gauche ignore ce que votre main droite sème pour Dieu.
Au milieu de ces pauvres nombreux, qui venaient à Pie X, il en est cependant qui ne reçurent jamais rien de lui : ce furent ses parents. D'une condition modeste, tous sont attachés à leur travail : ils n'ambitionnèrent jamais de changer de position. Le Cardinal, d'ailleurs, les en eût empêchés. Dans un cas de nécessité, il aurait été le premier à les aider, comme il le disait, mais quant à les enrichir de la fortune du sanctuaire, il n'y songea jamais,
A un de ses proches, qui lui demandait de quitter son petit commerce pour s'installer à la ville, le Cardinal répondit avec sévérité, dans ce latin expressif, compris même du peuple en Italie : Qui non laborat 7ion manducal : celui qui ne travaille point ne doit point manger.
Et une sœur du pape racontait avec beaucoup de grâce : « Nous n'avons rien demandé à notre frère, car nous n'avons besoin de rien, grâce
à Dieu, pour le moment. » Et la sainte femme ajoutait, avec un accent plein de tendresse : « Poverello^ elo (jada pensar ai poereti de tuto el mundo : le pauvre, il a maintenant à penser aux malheureux du monde entier! »
Ces leçons de travail et de pauvreté, que Pie X donne aux siens, il les met en pratique pour lui-même. Sa vie, au Vatican, est celle d'un travailleur et d'un pauvre.
Il n'y a pas un Souverain, il n'y a pas un homme d'affaires dans le monde, qui ait les soucis et les occupations du Pape : il n'y en a pas un qui ait son travail. Dans cet immense palais, dans ces jardins immenses, il semble au vulgaire que Pie X n'ait qu'à jouir : c'est une erreur grossière.
11 paraît intéressant, à ce point de vue, de connaître l'emploi d'une journée du Pape, heure par heure, telle que nous avons pu l'avoir par ses familiers. Cette journée ressemble à toutes les autres, dans la vie de Pie X. Aucune Règle de monastère n'est plus sévère et plus uniforme que le règlement de la journée papale.
Pie X fut de tout temps, selon la gracieuse expression de Venise, « de ceux qui, l'été, voient
tous les jours l'aurore, et qui, l'hiver, l'attendent à la lumière » : c'est-à-dire qu'il se lève, en toute saison, de très grand matin.
11 s'habille lui-même, sans valet de chambre, sans barbier et sans domestique : c'est un usage qu'il a gardé depuis le Séminaire.
Après son lever, tandis que ses secrétaires reposent encore, il descend à sa chapelle, et là, seul devant le Saint-Sacrement, à genoux sur un modeste prie-Dieu de noyer recouvert d'un tapis rouge, il reste une heure en méditation; puis il récite son Office, Prime et les Petites Heures.
Sur ce prie-Dieu, un immense Bréviaire en cuir frappé : c'est le livre de prédilection du Pape. Il y trouve souvent le texte même de sa méditation, dans les Homélies de la fête et dans les Leçons du jour.
Après l'Office et la méditation, Pie X célèbre la sainte Messe dans sa chapelle privée. Il est d'ordinaire six heures. A cette cérémonie assistent souvent des étrangers : le Pape aime beaucoup donner la communion lui-même aux personnes qui lui demandent la faveur d'entendre sa Messe. Il lui semble qu'en associant ainsi le
Christ aux prières de son Vicaire, il lui est plus facile (le remplir sa mission. C'est ainsi qu'aimait à faire Léon XIII également.
Pie X, selon le conseil de saint Alphonse, est plutôt href dans la célébration de la Messe : il dépasse rarement vingt-cinq minutes. Comme action de grâces, le Pape assiste, à genoux, à une seconde Messe célébrée par un de ses chapelains.
II sort ensuite dans son antichambre, et reçoit d'ordinaire les personnes présentes. A toutes, il leur dit quelques mots, et il a pour toutes une parole de consolation et d'encouragement. C'est le « Bon Maître » et le « Bon Pasteur », qui connaît toutes ses brebis et que toutes ses brebis connaissent.
Pie X prend ensuite un peu de café noir, dans sa chambre, et, à huit heures, reçoit ses secrétaires particuliers. Le fidèle M""" Bressan, (jui l'a suivi depuis Venise, est le confident intime du Saint-Père. Les autres camériers secrets participants, M*^"" Sardi, secrétaire des Lettres latines, M^' Galli, secrétaire des Brefs aux princes, M*^' Bisletli, maître de chambre, vienucnt à ce moment |)rendre les ordres de la
journée. Le travail est réglé : le Pape demeure seul jusqu'à neuf heures.
A neuf heures, il reçoit le Cardinal secrétaire d'État, et traite avec lui les questions importantes. Tous les jours en effet, le secrétaire d'Etal rend compte au Saint-Père des événements politiques et des rapports parvenus au Vatican. Celle réception se prolonge parfois pendant plusieurs heures.
De dix heures à midi, le Pape reçoit ensuite, selon les jours, les différents Cardinaux préfets des Congrégations, les ambassadeurs étrangers, les évêques, les généraux d'Ordres religieux.
A midi. Pie X récite V Angélus avec ses familiers, et se rend à la salle à manger. L'usage veut que le Pape dine toujours seul, sur une petite table surmontée d'un baldaquin. Pie X, cependant, rompt parfois avec la tradition, et invite à sa table des prélats de marque. Les invités sont placés à droite et à gauche du Pape, et jamais en face, par respect pour celui qui n'a point d"('gal sur la terre.
Le repas est très simple, monastique même pour le Saint-Père, quand il est seul.
Après le dîner. Pie X descend aux jardins du Vatican et se promène longuement, le plus souvent à pied, en compagnie de quelque prélat. Ce sont les meilleures heures d'audience pour les favorisc's de ces invitations. Quand le Saint- Père est seul, il s'adresse aux Gardes Nobles qui l'accompagnent, aux jardiniers qui travaillent, et cause avec eux paternellement.
Vers deux heures, le Pape remonte dans ses appartements, et demeure seul jusqu'à cinq heures. C'est l'heure de la prière et du recueillement. Pie X aime beaucoup réciter, à ce moment, son Bréviaire, en union avec les Chapitres et les Monastères de la Ville, qui le chantent au chœur avant le coucher du soleil.
A cinq heures, c'est l'heure du courrier, comme on dit en s.lyle administratif. Le Pape reçoit de nouveau ses secrétaires, et expédie les aiïaires courantes. Il reçoit ensuite les personnages officiels, comme le matin. C'est bien rare que des évoques ou des prélats ne stationnent dans la petite aida, après avoir franchi les différentes antichambres, où veillent les (lardes Suisses, les Gardes Palatins, les Gardes Nobles et les Camériers de service. Tous attendent leur tour ;
seuls, les Cardinaux sont introduits immédiatement chez le Saint-Père.
A huit heures, Pie X prend une le'gère collation, pendant qu'un secrétaire lui fait une lecture pieuse. C'est d'ordinaire un chapitre de ce petit livre qu'il aime entre tous les autres, — et qu'il donnait volontiers en souvenir quand il était Patriarche, — F Imitation de Notre-Seignettr.
Puis, à neuf heures, de nouveau, selon l'usage romain, il reçoit les personnages de marque ou les familiers, avec lesquels il s'entretient d'affaires, de honnes œuvres ou de projets.
Il est souvent onze heures, quelquefois minuit, quand il songe a prendre un peu de repos. Tous les serviteurs sont déjà couchés. Pie X, pour simplifier son service, a voulu faire installer sa chambre au-dessus de son Bureau, dans une espèce d'entresol très bas, qui communique, par un escalier tournant, avec ses appartements. C'est une vraie cellule de moine.
11 n'y a, comme autrefois d'ailleurs à Venise, qu'un simple lit en fer, — un lit de camp.
C'est là que dort, pendant quelques heures, le grand général de l'Église.
Depuis longtemps déjà, le Vatican repose, quand Pie X songe au sommeil.
Gomme un pilote sur son navire, il veut être le dernier à reposer, lui le pilote de la barque de Pierre.
VIE INTIME I>K riK X. — -22,