Lettres persanes
l'auteur n'a rien dit, trouve quelque chose de singulier dans son fait, et applaudit ; mais au bout de deux ou trois singularités dûment applaudies, il bâille, et cette triste manière d'être termine tous nos concerts.
De là cette opinion si générale dans les pays à mauvaise musique, qu'il est impossible d'en entendre plus de deux heures de suite sans périr d'ennui. A Naples, à Rome, chez les véritables amateurs où la musique est bien choisie, elle charme sans peine toute une soirée. Je n'ai qu'à rappeler les aimables concerts de madame la duchesse L..., et je suis sûr de gagner ma cause auprès de tous ceux qui ont eu le bonheur d'y être admis.
Pour revenir à l'histoire un peu sèche de la musique instrumentale, je vous rappellerai que l'invention de Lulli, quoique très propre à l'objet Cj[u'ii se proposait, et qui était d'ouvrir avec pompe une représentation théâtrale, trouva si peu d'imitateurs, que pendant longtemps on joua en Italie ses symphonies devant les opéras des plus grands maîtres, ceux-ci ne voulant pas se donner la peine de faire des ouvertures : et ces maîtres étaient Vinci, Léo, le divin Pergolèse. Le vieux Scarlatti fut le premier qui fit paraître des ouvertures de sa façon : elles eurent un grand succès, et il fut imité par Corelli, Ferez, Porpora, Carcano, le Buononcini, etc. Toutes ces symphonies, écrites comme celles de Lulli, étaient composées d'une partie cliantante, d'une
LETTRES SUR IIAVDN 25
basse, et rien de plus. Les premiers qui y introduisirent trois parties furent Sammartini, Palladini, le vieux Bach, Gasparini, Tartini et Jomeîli.
Quelquefois seulement ils essayaient de ne pas donner le même mouvement * à toutes les parties. Telles furent les faibles lueurs qui annoncèrent au monde le soleil de la musique instrumentale. Corelli avait donné des duos, Gasmann des quatuors ; mais il suffit de parcourir ces compositions austères, savantes et d'un froid glacial, pour sentir que Haydn est le véritable inventeur de la synipJionic : et non seulement il inventa ce genre, mais il le porta à un tel degré de perfection, que ses successeurs devront ou profiter de ses travaux, ou retomber dans îa barbarie.
L'expérience prouve déjà la vérité de cette assertion hardie.
Pleyel a diminué le nombre des accords et économisé les transitions : ses ouvrages ont moins de dignité et d'énergie.
Quand Beethoven * et Mozart lui-même ont accumulé les notes et les idées, quand ils ont cherché la quantité et la bizarrerie des modulations, leurs symphonies savantes et pleines de recherche n'ont produit aucun effet, tandis que, lorsqu'ils ont suivi les traces de Haydn, ils ont touché tous les cœurs *.