‹ Vies de Haydn, de Mozart et de MétastaseChapitre 90 sur 129 · NO · texte numérisé non relu

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écrire, qui vous fait voir que ces trois ou quatre raisons sont bonnes ; tandis qu'il me semble impossible d'écrire quatre lignes, à moins que ce ne soit de la prose poétique qui ne compte pas, pour prouver que le duo Piaceri delV anima vaut moins ou plus que le duo Cara ! cara ! ou que le duo

Crudel ! perché finora ?

Mozart, Figaro.

On ne peut pas sentir dans le même moment l'effet de deux mélodies, et le plaisir qu'elles peuvent donner ne laisse pas assez de traces dans la mémoire pour qu'on puisse les juger de lom.

Je ne vois qu'une exception. Un homme entend

l'air

Fanciulla sventuraia.

Nemicl gencrosi.

A Venise, au théâtre de la Fenice, il est à côté d'une femme c^u'il aime éperdument, mais qui ne répond pas à sa passion. Dans la suite, revenu en France, il entend de nouveau cet air charmant : il tressaille ; le plaisir pour lui est à jamais attaché à ces sons si doux ; mais cet air, dans ce cas, est le buisson d'acacia épineux de Mortimer.

Les ouvrages des grands artistes, une fois qu'ils atteignent à un certain degré de perfection, ont des droits égaux à notre admiration ; et la préférence que nous accordons tantôt à l'un, tantôt à l'autre,

dépend absolument de notre tempérament ou de la disposition où nous nous trouvons. Un jour c'est le Dominiquin qui me plaît, et que je préfère au Guide ; le lendemain, la céleste beauté des têtes de celui-ci l'emporte, et j'aime mieux V Aurore du palais Rospigliosi que la Communion de saint Jérôme.

J'ai souvent entendu dire, en Italie, qu'en musique, une grande partie du beau consistait dans la nouveauté *. Je ne parle pas du mécanisme de cet art. Le contre-jDoint tient aux mathématiques ; un sot, avec de la patience, y devient un savant respectable. Dans ce genre, il y a, non pas un beau, mais un régulier susceptible de démonstration. Quant à la partie du génie, à la mélodie, elle n'a pas de règles. Aucun art n'est aussi privé de préceptes pour produire le beau. Tant mieux pour lui et pour nous.

Le génie a marché, mais les pauvres critiques n'ont pu tenir note du chemin suivi par les premiers génies, et signifier aux grands hommes venus depuis qu'ils eussent à ne s'en pas écarter. Cimarosa, faisant exécuter, à Prague, son air

Pria che spunti in ciel Vaurora,

n'a pas entendu les pédants lui dire :

« Votre air est beau, parce que vous avez suivi telle règle établie par Pergolèse dans tel de ses airs ; mais il serait encore plus beau si vous vous étiez conformé à telle autre règle dont Galuppi ne s'écar-

tait jamais. » Est-ce que les peintres contemporains du Dominiquin ne lui avaient pas presque persuadé que son Martyre de saint André, à Rome, n'était pas beau ?

Je pourrais vous ennuyer ici des prétendues règles trouvées pour faire de beaux chants ; mais je suis généreux, et résiste à la tentation de vous rendre l'ennui qu'elles m'ont donné à les entendre.

Plus il y a de chant et de génie dans une musique, plus elle est sujette à l'instabilité des choses humaines ; plus il y a d'harmonie, et plus sa fortune est assurée. Les graves chants d'église contemporains de la divine Servante Maîtresse de Pergolèse ne se sont pas usés avec la même rapidité.

Au reste, je parle peut-être de tout ceci au hasard ; car je vous avoue que cette Servante Maîtresse, mais chantée en Italie, me fait plus de plaisir, et surtout un plaisir plus intime, que tous les opéras du très moderne Paër, pris ensemble.

S'il est vrai que nous ayons reconnu la partie d'un morceau de musique que le temps use le plus vite, Haydn peut espérer une plus longue vie qu'aucun autre compositeur. Il a mis du génie dans l'harmonie, c'est-à-dire dans la partie durable.

Je vais citer le Spectateur, c'est-à-dire des gens très raisonnables :

« La récitation musicale dans toutes les langues devrait être aussi différente que leur accent naturel, puisque, à moins de cela, ce qui exprimerait bien

une passion dans une langue l'exprimerait fort mal dans une autre... Tous ceux qui ont fait quelque séjour en Italie savent très bien que la cadence que les Italiens observent dans le récitatif de leurs pièces... n'est que l'accent de leur langue rendu plus musical et plus sonore... C'est ainsi que les marques d'interrogation ou d'admiration de la musique italienne... ont quelque rapport avec les tons naturels d'une voix anglaise, quand nous sommes en colère ; jusque-là que j'ai vu souvent nos auditeurs fort trompés à l'égard de ce qui se passait sur le théâtre, et s'attendre à voir le héros casser la tête à son domestique lorsqu'il lui faisait une simple question, ou s'imaginer qu'il se querellait avec son ami lorsqu'il lui souhaitait le bonjour *. » (Spectateur, Disc. XXIII, p. 170).

La musique, qui met en jeu l'imagination de chaque homme, tient plus intimement que la peinture, par exemple, à l'organisation particulière de cet homme-là. Si elle le rend heureux, c'est en faisant que son imagination lui présente certaines images agréables. Son cœur, disposé à l'attendrissement par le bonheur actuel que lui donne la douceur des sons, goûte ces images, jouit de la féhcité qu'elles lui présentent avec une ardeur qu'il n'aurait pas dans un tout autre moment. Or il est évident que ces images doivent être différentes, suivant les diverses imaginations qui les produisent. Quoi de plus opposé qu'un gros Allemand, bien nourri, bien blond,

bien frais, buvant de la bière, et mangeant des hutterhrod toute la journée, et un Italien mince, presque maigre, très brun, l'œil plein de feu, le teint jaune, vivant de café et de quelques petits repas très sobres ! Comment diable veut-on que la même chose plaise à des êtres si dissemblables et parlant des langues si immensément éloignées l'une de l'autre ? Le même beau ne peut pas exister pour ces deux êtres. Si les rhéteurs veulent absolument leur donner un beau idéal commun, le plaisir produit par les choses que ces deux êtres admirent également sera nécessairement très faible. Ils admireront tous les deux les jeux funèbres du cincjuième livre de V Enéide ; mais dès que vous voudrez les émouvoir fortement, il faudra leur présenter des images précisément analogues à leurs natures si différentes. Comment voulez-vous faire sentir à un pauvre petit écolier prussien de Kœnigsberg, qui a froid onze mois de l'année, les églogues de Virgile, et la douceur de se trouver à l'ombre, à côté d'une source jaillissante, au fond d'une grotte bien fraîche ?

Viridi projecius in aiilro.

Si vous vouliez lui offrir une image agréable, il eût mieux valu parler d'une belle chambre bien échauffée par un bon poêle.

On peut appliquer cet exemple à tous les beauxarts. Pour un honnête Flamand qui n'a jamais étudié le dessin, les formes des femmes de Rubens

sont les plus belles du monde. Ne nous moquons pas trop de lui, nous qui admirons par-dessus tout des formes infiniment sveltes, et qui trouvons les figures de femmes de Raphaël un peu massives ^. Si on y regardait de près, chaque homme, et par conséquent chaque peuple, aurait son beau idéal, qui serait la collection de tout ce qui lui plaît le plus dans les choses d'une même nature.

Le beau idéal des Parisiens est ce qui plaît le plus à la majorité des Parisiens. En musique, par exemple, M. Garât leur fait cent fois plus de plaisir que madame Catalani. Je ne sais pourquoi tous, peutêtre, ne voudraient pas avouer cette manière de sentir. Dans les beaux-arts, chose si indifférente au salut de l'Etat, quel mal peut faire cette pauvre liberté ?

Il ne faut qu'avoir des yeux pour s'apercevoir vingt fois la journée que la nation française a changé de manière d'être depuis trente ans. Rien de moins ressemblant à ce que nous étions en 1780, qu'un jeune Français de 1814. Nous étions sémillants, et ces messieurs sont presque Anglais. Il y a plus de gravité, plus de raison, moins d'agrément. La jeunesse, qui sera toute la nation dans vingt ans d'ici, ayant changé, il faut que nos pauvres rhéteurs

1. Voir chez tous les marchands d'estampes une figure de femme tirée de l'œuvre de Raphaël, gravée par ***, et Adam et Eve, sujet pris des loges du Vatican, gravé par Mûller en 1813.

déraisonnent encore plus qu'à l'ordinaire pour vouloir que les beaux-arts restent les mêmes.

« Pour moi, je l'avouerai, me disait un jeune colonel, il me semble, depuis la campagne de Moscou, quiphigénie en Aulide n'est plus une aussi belle tragédie. Je trouve cet Achille un peu dupe et un peu faible. Je me sens du penchant, au contraire, pour le Macbeth * de Shakspeare. »

Mais je divague un peu : on voit bien que je ne suis pas un jeune Français de 1814. Revenons à la question de savoir si, en musique, le beau idéal du Danois peut être le même que celui du Napolitain.

Le rossignol plaît à tous les peuples ; c'est que son chant entendu pendant les nuits des beaux jours de la fin du printemps, qui partout sont l'instant le plus aimable de l'année, est une chose agréable, signe d'une chose charmante. J'ai beau être un homme du Nord, le chant du rossignol me rappelle toujours les courses que l'on fait pour rentrer chez soi, à Rome, après les corwersazioni, vers les deux heures du matin, durant les belles nuits d'été. On est assourdi, en passant dans ces rues solitaires, par les sons scintillants des rossignols qu'on élève dans chaque maison. Ce chant rappelle d'autant plus vivement les beaux jours de l'année, que, ne pouvant pas entendre le rossignol à volonté, nous n'usons pas ce plaisir en nous le donnant à contre-temps, quand nous ne sommes pas disposés à le goûter.

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Haydn écrivait sa Création sur un texte allemand, qui ne peut recevoir la mélodie italienne. Comment aurait-il pu, même en le voulant, chanter comme Sacchini ? Ensuite, né en Allemagne, connaissant son âme et les âmes de ses compatriotes, c'est apparemment à eux qu'il voulait plaire d'abord. On peut critiquer un homme quand on voit qu'il manque la route qui conduit au but qu'il se propose d'atteindre ; mais est-il raisonnable de lui chercher querelle sur le choix de ce but ?

Au reste, un grand maître italien a produit la seule critique digne de lui et digne de Haydn. Il a refait d'un bout à l'autre toute la musique de la Création, qui ne verra le jour qu'après sa mort. Ce maître pense que Haydn est homme de génie dans le genre de la symphonie. Dans tout le reste, il ne le trouve qu'estimable. Moi je pense que, quand les deux Créations verront le jour ensemble, l'allemande sera toujours la première à Vienne, comme l'italienne sera la meilleure à Naples *.

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