LETTRE XVII
Salzbourg, le 3o mai i8oç^
Mon cher louis,
Il me restait à vous parler de la Création. C'est 1^ plus grand ouvrage de notre compositeur ^ c'est le poëme épique de la musique. Vous saurez que j'ai fait confidence des épitres que je vous écris, à une de mes amies de Vienne, réfugiée dans ces montagnes, ainsi que plusieurs des premières familles de cette malheureuse ville. Le secrétaire de cette amie transcrit mes lettres, et m'évite ainsi le plus grand des ennuis selon moi, qui est de revenir deux fois sur les mêmes idées. Je lui disais que je serais obligé de sauter à pieds joints la Création, que je n'ai entendue qu'une ou deux fois : « Eh bien ! m'a-t-elle « répondu, c'est moi qui ferai cette lettre à « votre ami de Paris. » Comme je lui fai-
SUR HAYDN. 195 sais quelques petites objections de politesse : « Me croyez-vous donc incapable d'écrire à « un aimable Parisien qui vous aime^ vous « et la musique? Allez, monsieur, vous corri- « gérez tout au plus dans ma lettre quelques « fautes de langue^ mais tâchez de ne pas « trop gâter mes idées ^ voilà tout ce que je « vous demande. »
Gomme vous voyez, ce préambule est une trahison. Ne manquez pas de me répondre à l'occasion de la lettre sur la Création , et surtout critiquez impitoyablement : dites -moi que mon style est efféminé, que je me perds dans de petites idées, que je vois des effets qui n'ont jamais existé que dans ma tête : sur-tout répondez'promptement, pour éviter toute idée d'accord entre nous. Vos critiques nous vaudront ici des accès de vivacité charmans.
LETTRE XVIIL
Salzbourg, le 3i mai 1809*
Nous nous plaignons toujours, mon cher ami, de venir trop tard, de n'avoir plus qu'à admirer des choses passées, de n'être contemporains de rien de grand dans les arts. Mais les grands hommes sont comme les sommets des Alpes : ètes-vous dans la vallée de Ghamouny , le Mont-Blanc lui-même, au milieu des sommets voisins couverts déneige comme lui, ne vous semble qu'une haute montagne ordinaire j mais quand, de retour à Lausanne, vous le voyez dominer tout ce qui l'entoure^ quand, de plus loin encore, du milieu des plaines de France, lorsque toutes les montagnes ont disparu, vous apercevez toujours à l'horizon cette masse énorme et blanche, vous reconnaissez le colosse de l'ancien monde. Gomment avez-vous senti en France tout le génie de Molière, hommes vulgaires
que vous êtes? uniquement par l'expérience^ et en voyant qu'après cent cinquante ans il s'élève encore seul à l'horizon. Nous en sommes^ pour la musique, où l'on en était à Paris, pour la littérature, à la fin du siècle de Louis XIV. La constellation des grands hommes vient seulement de se coucher.
Aucun d'eux n'a produit, dans le genre académique, d'ouvrage plus célèbre que la Création , qui peut-être ira à la postérité.
Je pense que le Stahat Mater et un intermède de Pergolèse , la Buona Figliuola et k Didon de Piccini , le Barbier de Séville et la Frascatana de Paësiello , le Matrimonio segreto et les Horaces de Cimarosa, le Don Juan et le Figaro de Mozart, le Miserere de Jomelli, et quelques autres pièces en petit nombre, lui tiendront fidèle compagnie.
Vous allez voir, mon cher ami, ce que nous admirons à Vienne dans cet ouvrage. Songez bien qu'autant mes idées seraient claires si vous et moi causions à côté d'un piano, autant je crains qu'elles le soient peu, envoyées par la poste de Vienne à Paris, à ce Paris dédaigneux, qui croit que ce qu'il n'entend pas sur-le-champ et sans effort, ne
19^ LETTRES vaut pas la peine d'être compris; c^est tout simple : obligés de convenir que celui qui vous écrit est un sot^ ou que vous n'avez pas tout l'esprit possible^ vous n'hésitez pas.
Haydn ^ long-temps avant de s'élever à la Création^ avait composé (en 1774) un premier oratorio intitulé Tobie^ œuvre médiocre^ dont deux ou trois morceaux seulement annoncent le grand maître. Vous savez qu'à Londres Haydn fut frappé de la musique de Hœndel : il apprit dans les ouvrages du musïcien des Anglais Fart d'être majestueux. Me trouvant un jour à côté de lui chez le prince Schwartzemberg pendant qu'on exécutait le Messie de Hœndel^ comme j'admirais un des chœurs sublimes de cet ouvrage^ Haydn me dit, tout pensif : « Celui-là est le a père de tous, »
Je suis convaincu que s'il n'eut pas étudié Hœndely Hay dn n'eût pas fait la Création : son génie fut enflammé par celui de ce maître. Tout le monde a reconnu ici que, depuis son retour de Londres^ il eut plus de grandiose dans les idées j enfin il s'approcha , autant qu'il est donné à un génie humain , de l'inapprochable but de ses chants. Hœndel est sim-
SUR HAYDN. 199 pie: ses accompagnemens sont écrits à troiiv parties seulement; mais pour me servird'ane phrase napolitaine adoptée par Gluck , il n'y a pas une note che non tiri sangue. Hœndel se garde sur-tout de faire un usage continuel des instrumens à vent, dont Fharmonie si suave éclipse même la voix humaine. Gimarosa n'a employé les flûtes que dans les premiers morceaux du Mariage secret; Mozart^ au contraire, s'en sert toujours.
On croyait avant Haydn que l'oratorio, inventé en 1 53o par saint Philippe Neri^ pour réveiller la ferveur dans Rome un peu profane, en attachant lés sens par l'intérêt du drame et par une innocente volupté, avait atteint la perfection dans les mains de Marcello, de Hasse et de Hœndel, qui en écrivirent un si grand nombre et de si sublimes. La Destruction de Jérusalem, de Zingarelli, qu'on vous donne à Paris , et qui vous plaît encore, quoique indignement mutilée, n'est déjà plus un véritable oratorio. Un morceau vraiment pur en ce genre, doit présenter, comme ceux des maîtres que je viens de citer, le mélange du style grave et fugué de la musique d'église, et du style clair et expressif de
celle de théâtre. Les oratorio de Hœndel et de Marcello ont des fugues presque à chaque scène ^ Weigl en a usé de même dans son superbe oratorio de la Passion : les Italiens de nos jours ^ au contraire^ ont rapproché extrêmement Foratorio de l'opéra» Haydn voulut suivre les premiers; mais ce ^énie ardent ne pouvait sentir d'enthousiasme qu'autant qu'il créait.
Haydn était ami du baron de Van-Swieten bibliothécaire de l'empereur, homme très savant, même en musique, et qui composait assez bien : ce baron pensait que la musique, qui sait si bien exprimer les passions , peut aussi peindre les objets physiques, en réveillant dans l'ame des auditeurs les émotions que leur donnent ces objets. Les hommes admirent le soleil ; donc, en peignant le plus haut degré de l'admiration, on leur rappellera l'idée du soleil. Cette manière de conclure peut paraître un peu légère, mais M. de Van-Swieten y croyait fermement. Il fit observer à son ami que, quoique l'on rencontrât dans les œuvres des grands maîtres quelques traits épars de ce genre descriptif, cependant ce champ restait tout entier à
moissonner. Il lui proposa d'être le Delille de la musique^ et l'invitation fut acceptée.
Du vivant de Hœndel^ Milton avait fait pour ce grand compositeur un oratorio intitulé la Création du monde ^ qui^ je ne sais pourquoi^ ne fat pas mis en musique. L'Anglais Ljdley tira du texte de Milton un second oratorio ; et enfin lorsque Haydn quitta Londres, le musicien Solomon lui donna ces paroles de Lydlej. Haydn les apporta à Vienne, sans trop songer à s'en servir j mais M. de Van-Swieten, pour donner du courage à son ami, non seulement traduisit en allemand le texte anglais, mais y ajouta des chœurs, des airs, des duo, afin que le talent du maître trouvât plus d'occasions de briller. En 179^, Haydn déjà âgé de soixante-trois ans, entreprit ce grand ouvrage j il y travailla deux années entières. Quand on le pressait de finir^ il répondait avec tranquillité : « J'y « mets beaucoup de temps, parceque je veux « qu'il dure beaucoup. »
Au commencement de 1 798 l'oratorio fut terminé, et le carême suivant il fut exécuté', pour la première fois , dans les salles du palais Schwartzemberg, aux dépens de la
société des Dilettanti , qui Favait demantîé
à Fauteur.
Qui pourrait vous décrire Fenthousiasme, le plaisir^, les applaudissemens de cette soirée? J'y étais ^ et j e puis vous assurer ne m'être jamais trouvé à pareille fête : Félite des gens de lettres et de la société était réunie dans cette salle , très favorable à la musique \ Haydn lui-même dirigeait Forchestre. Le plus parfait silence Fattention la plus scrupuleuse^ un sentiment je dirais presque de religion et de respect dans toute Fassemblée : telles étaient les dispositions qui régnaient quan^ partit enfin le premier coup d'archet. L'attente ne fut pas trompée. Nous vîmes se dérouler devant nous une longue suite de beautés inconnues jusqu'à ce moment : les ames, surprises^ ivres de plaisir et d'admiration^ éprouvèrent pendant deux heures consécutives ce qu'elles avaient senti bien rarement: une existence heureuse^ produite par des désirs toujours plus vifs^ toujours renaissans et toujours satisfaits.
Vous parlez si souvent en France de M. Deîille et du genre descriptif, que je ne Vous demande pas d'excuse pour une digression
SUR HAYDN. 2o3 sur la musique descriptive : digressions et genre descriptif se tiennent par la main ; ce pauvre genre mourrait d'inanition s'il était privé de tout ce qui n'est pas lui.
On peut faire une objection plus forte à la musique descriptive. Quelque mauvais plaisant peut fort bien lui dire :
Mais entre nous, je crois que vous n'existez pas.
Voltaire.
Voici les raisons de ceux qui croient à la présence réelle. Tout le monde voit que la musique peut imiter la nature de deux manières : elle a l'imitation physi({ue et l'imitation sentimentale. Vous vous rappelez, dans les Nozze di Figaro^ le tintin et le don don , par lesquels Susanne rappelle si plaisamment le bruit de la sonnette du comte Almaviva donnant à son mari quelque bonne longue commission, dans le duo
Se a caso madama, Ti chiama , etc. ^
voilà l'imitation physique. Dans un opéra allemand, un badaud s'endort sur la scène pendant que sa femme, qui est à la fenêtre
2o4 LETTRES chante un duo avec son amant : l'imitation physique du ronflement du mari forme une basse plaisante aux douceurs que l'amant débite à la femme ^ voilà encore une imitation exacte de la nature.
Cette imitation directe amuse un instant^ et ennuie bien vite : au seizième siècle , des maîtres italiens faisaient de ce genre facile la base de tout un opéra. On a le Podesta di Coloniola , où le Maestro Melani a mis Fair suivant^ pendant lequel tout l'orchestre ne manque pas d'imiter les bétes qui y sont nommées :
Talor la granochiella nel pantano Per allegrezî&a canta, quà, quà, ràj Tribbia il grillo , tri , tri, tri )
L'agnelino fa bè, bè; L' usignuolo , cbiù , chiù , cbiù ^ Ed il gai curi chi , chi.
Les savans vous diront qu'un peu plus anciennement Aristophane avait employé sur le théâtre ce genre d'imitation. Pour Haydn ^ il en a usé très sobrement dans la Création et dans les Quatre Saisons : il rend^ par exemple^ divinement bien le roucoulement des colom-
SUR HAYDN. 2o5 bes j mais il résista courageusement au baron descriptif 5 qui voulait aussi entendre le cri des grenouilles.
En musique, la meilleure des imitations physiques est peut-être celle qui ne fait qu'indiquer Tobjet dont il est question , qui nous le montre à travers un nuage, qui se garde bien de nous rendre avec une exactitude scrupuleuse la nature telle qu'elle est : cette espèce d'imitation est ce qu'il y a de mieux dans le genre descriptif. Gluck en fournit un exemple agréable dans l'air du Pèlerin de la Mecque^ qui rappelle le murmure d'un ruisseau; Hœndel a imité le bruit tranquille de la neige, dont les flocons tombent doucement sur la terre muette; et Marcello a surpassé tous ses rivaux dans sa cantate de Calisto changée en ourse : au moment où Junon a transformé en bête cruelle cette amante infortunée, l'auditeur frissonne à la férocité des accompagnemens sauvages qui peignent les cris de Fourse en fureur.
C'est ce genre d'imitation que Haydn a perfectionné. Vous savez, mon ami, que tous les arts sont fondés sur un certain degré de fausseté; principe obscur malgré son appa-
2o6 LETTRES
rente clarté , mais duquel découlent les plus grandes vérités : c'est ainsi que y d'une grotte sombre, sort le fleuve qui doit arroser d'immenses provinces. Nous en parlerons un jour plus au long.
Vous avez bien plus de plaisir devant une belle vue du jardin des Tuileries , qu'à regarder ce même jardin fidèlement répété dans une des glaces du château^ cependant le spectacle fourni par la glace a bien d'autres couleurs que le tableau , fût-il de Claude Lorrain : les personnages y ont du mouvement, tout y est plus fidèle j mais vous préférez obstinément le tableau. L'artiste babile ne s'éloigne jamais du degré de fausseté qui est permis à l'art qu'il cultive ^ il sait bien que Ce n'est pas en imitant la nature jusqu'au point de produire l'illusion, que les arts plaisent : il fait une différence entre ces barbouillages parfaits, nommés des Trompe-l'œil, et la Sainte-Cécile de Raphaël.
Il faut que l'imitation produise l'effet qui serait occasionné par l'objet imité, s'il nous frappait dans ces momens heureux de sensibilité et de bonheur qui donnent naissance aux passions.
SUR HAYDN. 5^07 Voilà pour Finiitalion physique de la nature par la musique.
L'autre imitation que nous appellerons sentimentale y si ce nom n'est pas trop ridicule à vos yeux, ne retrace pas les choses, mais les sentimens qu'elles inspirent. L'air
Deh ! signore!
de Paolino dans le Mariage secret, ne peint pas précisément le malheur de se voir enlever sa maîtresse par un g^rand seigneur, mais il peint une tristesse profonde et tendre. Les paroles particularisent cette tendresse, dessinent les contours du tahleau, et la réunion des paroles et de la musique, à jamais inséparables dans nos cœurs dès que nous les avons entendues une fois , forme la peinture la plus vive qu'il ait été donné à l'homme passionné de tracer de ses sentimens.
Cette musique, ainsi que les morceaux passionnés de la Nouvelle Héloïse, ainsi que les Lettres d'une religieuse portugaise, peut paraître ennuyeuse à beaucoup de gens :
On peut être honnête homme ^
et ne pas la goûter ; on peut avoir cette petite
p.o8 LETTRES incommodité, et être d'ailleurs un homme très remarquable. M. Pitt, je le parierais, n'avait pas une haute estime pour l'air
Fra mille perigU,
chanté par madame Barilli dans les Nemici generosi; et cependant si j'ai jamais un royaume à gouverner, M. Pitt peut être sûr du ministère des finances.
Voulez-vous me passer une comparaison bien ridicule ? me promettez-vous bien sérieusement de ne pas rire? C'est une idée allemande que je vais vous présenter. Je lis dans Othilie, ou les Affinités électives de Goethe:
Fragment d'une lettre d'Othilie.
« Le soir j'allai au spectacle avec le capic( taine : l'opéra commençait plus tard que « dans notre petite ville, et nous ne pouvions
parler sans être entendus. Nous nous mîmes « insensiblement à examiner les figures qui « étaient autour de nous ^j'aurais bien voulu {< pouvoir travailler : je demandai mon sac
« au capitaine^ il me le donna y mais me « conjura à voix basse de ne pas prendre « mon filet. Je vous assure^ me dit-il^ que « travailler dans une loge paraîtra ridicule à « Munich,* cela est bon à Lambach. Je tenais K déjà ma bourse d'une main, et de l'autre « la petite bobine garnie de fd d'or j j'ailais « travailler : Tenez, je m'en vais vous faire « une histoire sur les bobines garnies de fil w d'or, me dit le capitaine alarmé. — Est-ce « un Conte de fée? — Non pas, malheureuse- « ment.
« C'est que je comparais, malgré moi, la {( sensibilité de chacun des spectateurs qui (( nous entourent, à votre petite bobine recou- (c verte de fil d'or : la bobine qui est dans « l'ame de chacune des personnes qui ont pris c( un billet, est plus ou moins garnie de fil « d'or : il faut que l'enchanteur Mozart ac- « croche, par ses sons magiques, le bout de « ce fd ; alors le possesseur de la bobine com- « menée à sentir : il sent pendant que se dé- « vide le fil d'or qui est sur sa bobine • mais (( aussi il n'a le sentiment que le compositeur « veut mettre en lui qu'autant de temjDS que « dure ce fil précieux : dès que le musicien
oAo LETTRES (( peint un degré d'émotion que le spectateur « n'a jamais éprouvé^ crac! il n'y a plus de « fil d'or sur la bobine, et ce spectateur-là {( s'ennuiera bientôt. Ce sont les souvenirs « d'une ame passionnée qui garnissent plus « ou moins la bobine. A quoi tout le talent (( de Mozart lui sert-il, s'il a affaire à des bote bines qui ne soient pas garnies?
(( Menez Turcaret au Matrùnonio segretto : « quoiqu'il y. ait beaucoup d'or sur son babit, « il n'y a guère de fil d'or sur la petite ho- « bine à laquelle nous comparons son ame ; (( ce fil sera bientôt épuisé, et Turcaret s'en- « nuiera des gémissemens de Carolina : c'est t( tout simple. Que trouverait-il dans ses soute venirs? quelles sont les émotions les plus « vives qu'il ait senties? Le chagrin de se « trouver compris pour une grosse somme « dans quelque banqueroute; le malheur de « voir le beau vernis de sa berline écorché (( indignement par une charrette de roulier : « c'est à la peinture de tels malheurs qu'il « serait sensible; du reste, il a bien dîné, il « est tout joyeux, il lui faut des contredan- « ses : sa pauvre femme, au contraire, qui est « à côté de lui, et qui a perdu un amant
SUR HAYDN. ^îi c( adoré dans la dernière campagne, arrive « au spectacle sans plaisir^ elle cède à un de- « voir de convenance^ elle est pâle, son œil « ne se fixe sur rien avec intérêt : elle n'en (( prend pas d'abord un fort g^rand à la situa- « tion de Garolina.
« La fille de Geronimo a son amant auprès t< d'elle -y il vit, comment saurait-elle être « malheureuse? La musique devient presque (( importune à cette ame souffrante qui vou- « draitne pas sentir. Le magicien a beaucoup « de peine à accrocher le petit fil d'or ° mais c( enfin elle est attentive, son œil se fixe et u devient humide. Le profond malheur ex~ « primé par l'air
jDek ! signore /
w commence à l'attendrir; bientôt ses larmes « couleront : elle est embarrassée pour les ca- « cher à son gros mari, qui est sur le point de « s'endormir, et qui trouverait cet attendris- « sèment bien bête. Le compositeur mènera w cette pauvre ame souffrante où il voudra t « il lui coûtera bien des larmes; le fil d'or « ne finira pas de long-temps. Voyez ces per-
(( sonnes qui vous entourent^ voyez-vous dans
« leurs yeux Le spectacle commença. »
Lorsque la musique réussit à peindre les images^ le silence d'une belle nuit d'été^ par exemple, on dit qu'elle est pittoresque. Le plus bel ouvrage de ce genre est la Création d'Haydn, comme Don Juan ou le Matrimonio sont les plus beaux exemples de la musique expressive.
La Création commence par une ouverture qui représente le chaos. L'oreille est frappée d'un bruit sourd et indécis, de sons comme inarticulés, de notes privées de toute mélodie sensible; vous apercevez ensuite quelques fragmens de motifs agréables, mais non encore bien formés, et toujours privés de cadence; viennent après des images à demi ébauchées, les unes graves, les autres tendres : tout est mêlé ; Y agréable et le fort se succèdent au hasard; le grand touche au très petit, l'austère et le riant se confondent. La réunion la plus singulière de toutes les figures de la musique, de trills, de volâtes, de mordenti^ de syncopes, de dissonnances, peignent, dit-on , fort bien le chaos.
SUR HAYDN. 2i3 C'est mon esprit qui m'apprend cela : j'admire le talent de l'artiste^ je reconnais bien dans son œuvre tout ce que je viens de direj je conviens aussi que peut-être on ne pouvait faire mieux; mais je demanderais toujours au baron Van-Swieten qui eut l'idée de cette symphonie : « Le chaos peut-il se (( peindre en musique? Quelqu'un qui n'auu rait pas le mot reconnaîtrait-il là le chaos? » J'avouerai une chose avec candeur^ c'est que dans un ballet que Vigano a fait jouer à Milan ^ et où il a montré Prométhée donnant une ame à des êtres humains non encore élevés au-dessus de la brute ^ cette musique du chaos avec le commentaire des pas de trois charmantes danseuses exprimant^ avec un naturel divin ^ les premières tueurs du sentiment dans l'ame de la beauté; j'avouerai^ dis-je, que ce commentaire a dévoilé à mes yeux le mérite de cette symphonie; je la comprends aujourd'hui , et elle me fait beaucoup de plaisir. La musique de tout le reste du Pro/TzeV/zee me parut, à côté de celleci^ insignifiante et ennuyeuse.
Avant d'avoir vu le ballet de Viganô qui fit courir toute l'Italie^ je me disais que^ dans
2i4 LETTRES la symphonie du chaos, les thèmes n'étant pas résolus, il n'y a pas cle chant, par conséquent pas de plaisir pour l'oreille, par conséquent pas de musique. C'est comme si l'on demandait à la peinture de représenter une nuit parfaite, une privation totale de lumière. Une grande toile carrée, du plus beau noir, entourée d'un cadre, serait-elle un tableau?
La musique reparaît avec tous ses charmeâ dans l'Oratorio d'Haydn quand les anges se mettent à raconter le grand ouvrage de la création. Arrive bientôt ce passage qui peint Dieu créant la lumière :
Dieu dit un seul mot et la lumière fut.
Il faut avouer que ri en n'est d'un plus grand effet. Avant ce mot du Créateur, le musicien diminue peu à peu les accords, introduit l'unisson et le piano toujours plus adouci à mesure qu'approche la cadence suspendue , et fait enfin éclater cette cadence de la manière la plus sonore à ces mots :
Voilà le jour.
Cet éclat de tout l'orchestre dans le ton ré-
SUR HAYDN. 2i5 sonnant de cé soi fa ut, accompagné de toute rharmonie possible^ et préparé par cet évanouissement progressif des sons^ produisit vraiment à nos yeux^ à la première représentation ^ l'effet de mille flambeaux portant tout -à- coup la lumière dans une caverne sombre.
Les anges fidèles décrivent ensuite ^ dans un morceau fugué, la rage de Satan et de ses complices^ précipités dans un abyme de douleurSj et parla main de celui qu'ils détestent. Ici Milton a un rival. Haydn répand à profusion tout le disgracieux du genre enharmonique, l'horreur des dissonnances, le jeu des modulations étranges et des accords de septième diminuée. L'âpreté des paroles tudesques ajoute encore à l'horreur de ce chœur. On frissonne, mais la musique se met à décrire les beautés de la terre nouvellement créée, la fraîcheur céleste de la première verdure qui para le monde, et l'ame est enfin soulagée. Le chant que Haydn choisit pour décrire les bosquets du jardin d'Eden pourrait être, il est vrai, un peu moins commun. Il fallait là un peu de la céleste mélodie de l'école italienne. Mais cependant, dans la ré-
2i6 LETTRES plique, Haydn le renforce avec tant d'art ^ l'harmonie qui l'accompagne est alors si noble , qu'il faut avoir dans l'oreille les chants de Sachini^ pour sentir ce qui peut manquer à celui-ci»
Une tempête vient troubler le séjour délicieux d'Adam et de sa compagne , vous entendez mugir les vents; la foudre déchire Foreille^ et retentit ensuite au loin par des sons prolongés; la grêle frappe les feuilles en sautillant ; enfin la neige ^ tranquille et lente ^ tombe à gros flocons sur le terrain muet.
Des flots de l'harmonie la plus brillante et la plus majestueuse entourent ces peintures. Les chants de l'archange Gabriel^ qui est le coryphée, déploient sur-tout au milieu des chœurs une énergie et une beauté rares.
Un air est consacré à la peinture des effets des eaux , depuis les grandes vagues mugissantes d'une mer agitée jusqu'au petit ruisseau qui murmure doucement au fond de sa vallée. Le petit ruisseau est rendu avec un bonheur rare; mais je n'en avoue pas moins qu'un air consacré à peindre les effets de$
SUR HAYDN. 217 eaux est quelque chose de bien bizarre et qui ne promet pas de [i^rands plaisirs , il me semble voir Delille voulant nous peindre.
Qu'on dernande au Gorrège le tableau d'une nuit complette^ ou d'un ciel inondé de lumière en tous sens^ le sujet est absurde^ mais comme il est le Gorrège^ il y fera encore entrer, malgré cette absurdité, mille petits moyens accessoires de plaire ^ et son ouvrage sera agréable.
On distingue encore dans la Gréation quelques points brillans. Par exemple, un air que Haydn aimait beaucoup, et qu'il avait refait trois fois ^ il doit peindre la terre se couvrant d'arbres, de fleurs, de plantes de toute espèce, de baumes odorans. Il fallait un air tendre, gai, simple; et j'avoue que j'ai ton] ours trouvé dans cet air chéri d'Haydn plus d'affectation que d'ingénuité et de grâce.
Get air est suivi d'une fugue brillante dans laquelle les anges louent le Créateur, et (m Haydn reprend tous ses avantages. La répétition du chant, qui est l'essence de la fugue, a l'avantage de peindre ici l'empressement des anges que l'amour porte à chanter, tous en même temps, leur divin Créateur*
2i8 LETTRES
Vous passez au lever du soleil , qui^ pour la première fois^ paraît dans toute la pompe du plus beau spectacle qu'il ait été donné à Fœil humain de contempler.
Il est suivi du lever de la lune qui s'avance sans bruit au milieu des nuages, et vient éclairer les nuits de sa lumière argentine. On voit qu'il faut sauter une journée entière, sans cela le lever du soleil ne peut pas être suivi du lever de la lune ; mais nous sommes dans un poëme descriptif, une transition sauve tout. La première partie finit par un chœur d'anges.
On trouve un charmant artifice d'harmonie dansla s tretta du final de cette première partie de la Création. Arrivé à la cadence, Haydn n'arrête pas l'orchestre comme cela lui arrive quelquefois dans ses symphonies ; mais il se jette dans des modulations montant de semiton en semi-ton. Les transitions sont renforcées par des accords sonores qui, à chaque mesure, semblent annoncer cette cadence si désirée par l'oreille, et toujours retardée par quelque modulation plus inattendue et plus belle. L'étonnement s'accroît avec Fimpatience; et quand eîle arrive enfin , cette ca-
SUR HAYDN. ^iç) dence, elle est saluée par un applaudissement général.
La seconde partie s'ouvre par un air majestueux dans le commencement^ gai ensuite, et tendre sur la fin, qui décrit la créatiop des oiseaux. Les caractères différens de cet air indiquent bien l'aigle audacieux, qui, à peine créé , semble quitter la terre et s'élancer vers le soleil 3 la gaieté de l'alouette :
C'est toi, jeune alouette, habitante des airs ! Tu meurs en préludant à tes tendres concerts.
les colombes amoureuses, et enfin te plaintif rossignol. Les accens du Chantre des Nuits sont imités avec toute la fraîcheur possible.
Un beau trio est relatif à l'effet que l'immense baleine produit en agitant les flots que sa masse énorme sépare. Un récitatif très bien fait nous montre le coursier généreux qui hennit fièrement au milieu des immenses prairies ; le tigre agile et féroce qui parcourt rapidement les forêts et glisse entre les arbres* le fier lion rugit au loin, tandis que les douces brebis , ignorant le danger, paissent tranquillement.
Un air plein de dignité et d'énergie nous annonce la création de l'homme. Le mouvement d'harmonie qui répond à ces paroles :
Voila rhomme ^ ce roi de la nature.
a été bien servi par la langue allemande. Cette lanj^ue permet une figure augmentative , ridicule en français, et en allemand pleine de majesté. Le texte, traduit littéralement, dit : (( Voilà l'homme le viril, le roi de la nature ». L'épithète du mot homme éloigne toute idée basse et vulgaire pour concentrer notre attention sur les attributs les plus nobles et les plus majestueux de l'être heureux et grand que Dieu vient de créer.
La musique d'Haydn s'élève avec une énergie croissante sur chacune de ces premières paroles , et fait une superbe cadence sur roi de la nature. Il est impossible de n'être pas saisi.
La seconde partie de cet air peint la création de la charmante Eve, de cette belle créature qui en naissant est tout amour. Cette fin de l'air donne une idée du bonheur d'Adam. C'est, da consentement de tout le monde^,
SUR HAYDN. 221 le morceau le plus beau de la Création; et j'ajoute^ d'après mes idées, c'est parcec|ue Haydn est rentré dans le domaine des passions^ et qu'il a eu à peindre un des plus grands bonheurs que le cœur de l'homme ait jamais senti.
Le troisième morceau de la Création est le plus court. C'est une belle traduction de la partie agréable du poëme de Milton. Haydn peint les transports du premier et du plus innocent des amours, les tendres conversations des premiers époux , et leur reconnaissance pure et exempte de crainte envers le prodige de bonté qui les créa, et qui semble avoir créé pour eux toute la nature. La joie la plus enflammée respire dans chaque mesure de Y allegro. On trouve aussi, dans cette partie, de la dévotion ordinaire mêlée de terreur.
Enfin un chœur en partie fugué et en partie idéal termine cette étonnante production avec le même feu et la même majesté qu'elle avait commencé.
Haydn eut un bonheur rare qui lui permit de faire de la musique vocale. Il pouvait disposer^ pour la partie de Soprano, d'une des
plus belles voix de femme qui existât peutêtre alors ^ celle de mademoiselle Gherard.
Cette musique doit être exécutée avec simplicité^ exactitude, expression (i). Le moindre ornement changerait absolument le caractère du style. Il faut nécessairement un Grivelli; les grâces de Tachinardi y seraient déplacées.
(i) Avec portamento , diraient les Italiens.
LETTRE XÏX.
Salzbourg, le 2 juin i8oç).
Mon AMI; ■
Je rentre en scène. La Création eut un succès rapide : toutes les feuilles de FAllemagne rendirent compte de l'effet étonnant qu'elle avait produit à Vienne* et la partition^ qui parut imprimée peu de semaines après ^ permit aux amateurs de toute l'Europe de la juger. Le rapide débit de cette partition augmenta de quelques centaines de louis la médiocre fortune de Fauteur. Le libraire avait mis sous la musique des paroles allemandes et anglaises : elles furent traduites en suédois^ en français ; en espagnol ^ en bohème et en italien. La traduction française est pompeusement plate ; ainsi qu'on peut en juger au Conservatoire de la rue Bergère ; mais cependant l'auteur est innocent du peu d'effet que
la Création produisit la première fois qu'elle
se montra à Paris. Quelques minutes avant
qu'on la commençât à l'Opéra, la machine
infernale du 3 nivôse éclata dans la rue Saint-
Nicaise.
Il y a deux traductions italiennes : la première, qui est ridicule, a été imprimée sous la partition de Paris; la seconde fut dirigée par Haydn et par le baron de Van-Swieten : comme c'est la meilleure, elle n'a été imprimée que sous la petite partition pour le piano, publiée chez Artaria. L'auteur, M. Garpani, est homme d'esprit, et de plus excellent connaisseur enmusique. Cette traduction fut exécutée sous la direction d'Haydn et de Garpani, chez un de ces hommes rares qui manquent à la splendeur de la France, chez M. le prince Lobkowitz, qui consacre une grande existence et une immense fortune à jouir des arts et à les protéger.
Kemarquez que cette musique^ qui est toute harmonie, ne peut être j ugée qu'autant que cette harmonie est complète. Une douzaine de chanteurs et d'instrumens réunis autour d'un piano, si bons qu'on veuille les supposer, n'en donneraient qu'une idée im-
SUR HAYDN. 225 parfaite j tandis qu'une belle voix et un accompa[î[nateur médiocre peuvent faire jouir du Stabat de Pergolèse. Il faut à cet ouvrage de Haydn vingt - quatre chanteurs ^ et soixante instrumens au moins. La France , l'Italie , l'Angleterre la Hollande 5 la Russie ^ l'ont entendu ainsi exécuté.
On critique dans la Création deux choses^ la partie chantante , et le style général de l'ouvrage. Les chants sont certainement au dessus du médiocre j mais je pense, avec les critiques, que cinq ou six airs de Sachinij jetés au milieu de cette masse d'harmonie j y eussent porté une grâce céleste , une noblesse et une facilité qu'on y chercherait en vain. Porpora ou ZingU" relli eussent peut-être mieux fait les réci- ' tatifs.
J'avouerai aussi qu'un M arches i ^ un Pachiarolti , un Tenducci , un Aprile , seraient au désespoir d'avoir à exécuter une telle musique, où souvent la partie chantante s'arrête pour donner lieu aux instrumens d' expliquer la pensée. Dès le commencement, par exemple , à la première partie du premier
air du ténor , il est obligé de s'arrêter après
ces mots :
Cesso il disordine ,
pour laisser parler les instrumens.
A cela près^ Haydn peut être justifié ^ je dirai hardiment à ses critiques : « En quoi consiste la beauté du chant? » Ils me répondront^ s'ils sont vrais ^ qu'en musique comme en amour ^ ce qui est beau , c'est ce qui plaît. La Rotonde de Capri , Y Apollon du Belvédère, la Madonna délia Seggiola, la Nuit du Corrège , seront le vrai beau par-tout où l'homme ne sera pas sauvage. Tandis qu'au contraire les ouvrages de Carissimi , de Pergolèse , de Durante ^ je ne dis pas dans les froides régions du nord , mais dans le beau pays même qui les inspira , sont encore vantés par tradition , mais ne produisent plus le même plaisir qu'autrefois. On en parle toujours; mais je vois préférer par-tout un rondo d'Andreossi , une scène de Mayer , ou quelque ouvrage de compositeurs moins célèbres. Je suis tout étonné de cette révolution , qu'à la vérité je n'éprouve pas dans ma manière de sentir , mais que j'ai vue
bien réelle en Italie. Au reste , c'est un sentiment bien naturel que de trouver beau ce qui plaît. Quel amant sincère n'a pas pu dire à sa maîtresse ^
Ma spesso ingiusto al vero, Condanno ogni altro aspetto ; Tutto mi per diffetto Fuor che la tua heltà.
Met.
Peut-être les mêmes choses sont-elles toujours belles dans les arts du dessin ^ parceque dans ces arts le plaisir intellectuel l'emporte de beaucoup sur le plaisir physique. La raison a eu plus de prise ^ et tout homme sensible sait ^ par exemple que les figures du Guide sont plus belles que celles de Raphaël^ qui^ à leur tour ^ ont plus d'expression. Dans la musique ^ au contraire ^ oii les deux tiers au moins du plaisir sont physiques , ce sont les sens qui décident. Or^ les sens ont du plaisir ou de la peine dans un moment donné mais ne comparent point. Tout homme sensible peut voir dans ses souvenirs que les momens les plus vifs de plaisir ou de peine ne laissent pas de souvenirs distincts.
iviortimer revenait tremblant d'un long voyage ; il adorait Jenny ; elle n'avait pas répondu à ses lettres. En arrivant à Londres, il monte à cheval, et va la chercher à sa maison de campagne. Il arrive. Elle se promenait dans le parc. Il y court , \er cœur palpitant ^ il la rencontre, elle lui tend la main, le reçoit avec trouble; il voit qu'il est aimé. En parcourant avec elle les allées du parc , la robe de Jenny s'embarrassa dans un buisson d'acacia épineux. Dans la suite , Mortimer fut heureux ; mais Jenny fut infidèle. Vingt fois je lui ai soutenu que Jenny ne l'avait pas aimé , toujours il m'a cité en preuve de son amour la manière dont elle le reçut à son retour du continent 3 mais jamais il n'a pu me donner le moindre détail ,* seulement il tressaille dès qu'il voit un buisson d'acacia : c'est réellement le seul souvenir distinct qu'il ait conservé du moment le plus délicieux de sa vie.
Le plaisir augmente les sept ou huit premières fois que vous entendez le duo
Piaceri delV anima , contenti soavi!
CiMAROSA , Nemici Generosi,
Mais une fois que vous Paurez bien compris , l'agrément diminuera à chaque répétition. Si ^ en musique , le plaisir est le seul thermomètre du beau , ce duo deviendra moins admirable à mesure que vous l'entendrez davantage. Quand vous l'aurez entendu trente fois ^ que l'actrice y substitue le duo
Cara , cara !
du Matrimonio ^ que vous ne connoîtriez pas^ celui-ci vous fera beaucoup plus de plaisir, parcequ'il sera nouveau pour vous. Si l'on vous demandait ensuite lequel est le plus beau de ces deux duos , et que vous voulussiez répondre d'après votre cœur , je pense que vous seriez fort en peine.
Je suppose que vous ayez un appartement dans le palais de Fontainebleau , et que dans une des salles de cet appartement se trouve la Sainte Cécile de Raphaël (i). Ce tableau rentre au Musée , on le remplace par l'Enlèvement d'Hélène (2) du Guide. Vous admirez les charmantes figures d'Hermione et
(1) Noii39.
(2) ]Mo 1008.
23o LETTRES
d'Hélène j mais cependant , si l'on vous demande quel est le plus beau de ces deux ouvrages ^l'expression sublime de Sainte Cécile ravie par la musique céleste , et laissant tomber les instrumens dont elle jouait , cette expression vous décide en sa faveur , et vous lui donnez la palme. Or , pourquoi cette expression est-elle sublime ? Par trois ou quatre raisons que je vous vois prêt à me dire. Mais c'est le raisonnement ^ et un raisonnement facile à écrire , qui vous fait voir que ces trois ou quatre raisons sont bonnes ^ tandis qu'il me semble impossible d'écrire quatre lignes ^ à moins que ce ne soit de la prose poétique qui ne compte pas ^ pour prouver que le àuo Piaceri delV anima vaut moins ou plus que le duo Cara! carat om que le duo
Crtidel ! perche Jinora.
Mozart y Figaro.
On né peut pas sentir dans le même moment l'effet de deux mélodies ^ et le plaisir qu'elles peuvent donner ne laisse pas assez de traces dans la mémoire pour qu'on puisse les juger de loin.
SUR HAYDN. 23i Je ne vois qu'une exception. Un homme entend l'air
Fanciula sventurata,
Nemici Generosi.
A Venise , au théâtre de la Fenice ^ il est à côté d'une femme qu'il aime éperdument^ mais qui ne répond pas à sa passion. Dans la suite y revenu en France^ il entend de nouveau cet air charmant : il tressaille j le plaisir pour lui est à jamais attaché à ces sons si doux : mais cet air , dans ce cas ^ est le buisson d'acacia épineux de Mortimer.
Les ouvrages des grands artistes , une fois qu'ils atteignent à un certain degré de perfection 5 ont des droits égaux à notre admiration 'y et la préférence que nous accordons tantôt à l'un ^ tantôt à l'autre ^ dépend absolument de notre tempérament ou de la disposition où nous nous trouvons. Un jour, c'est le Dominiquin qui me plaît , et que je préfère au Guide ; le lendemain , la céleste beauté des têtes de celui-ci l'emporte ^ et j'aime mieux l'Aurore du palais Rospigliosi que la Communion de Saint Jérôme.
J'ai souvent entendu dire en Italie ^ qu'en musique une grande partie du beau consistait dans la nouveauté. Je ne parle pas du mécanisme de cet art. Le contre-point tient aux mathématiques ; un sot , avec de la patience y y devient un savant respectable. Dans ce genre , il y a , non pas un beau , mais un régulier susceptible de démonstration. Quant à la partie du génie ^ à la mélodie , elle n'a pas de règles. Ai^cun art n'est aussi privé de préceptes pour produire le beau. Tant mieux pour lui et pour nous.
Le génie a marché^ mais les pauvres critiques n'ont pu tenir note du chemin suivi par les premiers génies ^ et signifier aux grands hommes venus depuis qu'ils eussent à ne s'en pas écarter. Cimarosa , faisant exé*cuter , à Prague ^ son air
Pria che spuntiin ciel y V Aurora ,
n'a pas entendu les pédans lui dire :
(( Votre air est beau ^ parceque vous avez « suivi telle règle établie par Pergolèse dans « tel de ses airs ; mais il serait encore plus « beau si vous vous étiez conformé à telle « autre règle dont Galupi ne s'écartait ja-
SUR HAYDN. ^33 « mais ». Est-ce que les peintres contemporains du Dominiquin ne lui avaient pas presque persuadé que son Martyre de Saint André ^ à Rome , n'était pas beau ?
Je pourrais vous ennuyer ici des prétendues règles trouvées pour faire de beaux chants^ mais je suis généreux ^ et résiste à la tentation de vous rendre l'ennui qu'elles m'ont donné à les entendre.
Plus il y a de cbant et de génie dans une musique^ plus elle est sujette à l'instabilité des choses humaines • plus il y a d'harmonie ^ et plus sa fortune est assurée. Les graves chants d'église contemporains de la divine Servante Maîtresse de Pergolèse , ne se sont pas usés avec la même rapidité.
Au reste , je parle peut-être de tout ceci au hasard : car je vous avoue que cette Servante Maîtresse ^ mais chantée en Italie ^ me fait plus de plaisir^ et sur-tout un plaisir plus intime ^ que tous les opéra du très moderne Paër y pris ensemble.
S'il est vrai que nous ayons reconnu la partie d'un morceau de musique que le temps use le plus vite^ Haydn peut espérer une plus longue vie qu'aucun autre compo-
siteur. Il a mis du génie dans Pharmonie ,
c'est-à-dire dans la partie durable.
Je vais citer le Spectateur ^ c'est-à-dire des gens très raisonnables.
« La récitation musicale dans toutes les langues devrait être aussi différente que leur accent naturel , puisque , à moins de cela ^ ce qui exprimerait bien une passion dans une langue l'exprimerait fort mal dans une
autre Tous ceux qui ont fait quelque
séjour en Italie savent très bien que la cadence que les Italiens observent dans le récitatif de leurs pièces n'est que l'accent
de leur langue rendu plus musical et plus sonore C'est ainsi que les marques d'interrogation ou d'admiration de la musique italienne. . . . ont quelque rapport avec les tons naturels d'une voix anglaise^ quand nous sommes en colère ; jusque là que j^ai vu souvent nos auditeurs fort trompés à l'égard de ce qui se passait sur le théâtre y et s'attendre à voir le héros casser la tête à son domestique lorsqu'il lui faisait une simple question ^ ou s'imaginer qu'il se querellait avec son ami lorsqu'il lui souhaitait le bonjour ». ( Spectateur^ Disc, xxin^ p. 170. )
SUR HAYDN. ^35 La musique ^ qui met en jeu Fimagination de chaque homme ^ tient plus intimement que la peinture ^ par exemple , à l'organisation particulière de cet homme-là. Si elle le rend heureux , c'est en faisant que son ima.<jination lui présente certaines images agréables. Son cœur ^ disposé à l'attendrissement par le bonheur actuel que lui donne la douceur des sons, goûte ces images ^ jouit de la félicité qu'elles lui présentent avec une ardeur qu'il n'aurait pas dans un tout autre moment. Or^ il est évident que ces images doivent être différentes ^ suivant les diverses imaginations qui les produisent. Quoi de plus opposé qu'un gros Allemand, bien nourri, bien blond, bien frais , buvant de la bierre et mangeant des butter -brod toute la journée, et un Italien mince , presque maigre , très brun , l'œil plein de feu , le teint jaune, vivant de café et de quelques petits repas très sobres ! Gomment diable veut-on que la même chose plaise à des êtres si dissemblables et parlant des langues si immensément éloignées l'une de l'autre? Le même beau ne peut pas exister pour ces deux êtres. Si les rhéteurs veulent absolument leur
236 LETTRES donner mi beau idéal commun , le plaisir produit par les choses que ces deux êtres admirent éj^alement sera nécessairement très faible. lis admireront tous les deux les jeux funèbres du 5^ livre de l'Enéide ; mais dès que vous voudrez les émouvoir fortement , il faudra leur présenter des images précisément analogues à leurs natures si différentes. Gomment voulez-vous faire sentir à un pauvre petit écolier prussien de Kœnigsberg , qui a froid onze mois de l'année^ les églogues de Virgile , et la douceur de se trouver à Fombre , à côté d'une source jaillissante y au fond d'une j^rotte bien fraîche ?
Viridi projectus in antro. ^
Si vous vouhez lui offrir une image agréable^ il eût mieux valu parler d'une belle chambre bien échauffée par un, bon poêle.
On peut appliquer cet exemple à tous les beaux arts. Pour un honnête Flamand qui n'a jamais étudié le dessin les formes des femmes de ^Rubens sont les plus belles du monde. Ne nous moquons pas trop de lui ; nous qui admirons par-dessus tout des for-
SUR HAYDN. 287 mes infiniment sveltes^ et qui trouvons les fig^ures de femmes de Raphaël un peu massives (i). Si on y regardait de près^ chaque homme , et par conséquent chaque peuple ^ aurait son beau idéal ^ qui serait la collection de tout ce qui lui plaît le plus dans les choses d'une même nature.
Le beau idéal des Parisiens est ce qui plaît le plus à la majorité des Parisiens. En musique^ par exemple^ M. Garât leur fait cent fois plus de plaisir que madame Catalani. Je ne sais pourquoi tous, peut-être, ne voudraient pas avouer cette manière de sentir. Dans les beaux arts, chose si indifférente au salut de l'État, quel mal peut faire cette pauvre liberté ?
Il ne faut qu'avoir des yeux pour s'apercevoir vingt fois la journée que la nation française a changé de manière d'être depuis trente ans. Rien de moins ressemblant à ce que nous étions en 1780, qu'un jeune Fran-
(i) Vois chez tous les marchands d'estampes une figure de femme tirée de l'œuvre de Raphaël, gravée par et Adam et Eve, sujet pris des loges du Vatican, gravé par MuUer en ï8i3.
çais de i8i4. Nous étions sëmillans, et ces messieurs sont presque Anglais. Il y a plus de gravité , plus de raison ^ moins d'agrément. La jeunesse^ qui sera toute la nation dans vingt ans d'ici ^ ayant changé y il faut que nos pauvres rhéteurs déraisonnent encore plus qu'à l'ordinaire pour vouloir que les beaux arts restent les mêmes.
« Pour moi ^ je l'avouerai, me disait un « jeune colonel il me semble, depuis la u campagne de Moscou , qu'Iphigénie en « Aulide n'est plus ime aussi belle tragédie. « Je trouve cet Achille un peu dupe et un (( peu faible. Je me sens du penchant , au « contraire, pour la Macbeth de Shakes- (( peare. »
Mais je divague un peu : on voit bien que je ne suis pas un jeune Français de i8i4- Revenons à la question de savoir si , en musique , le beau idéal du Danois peut être le même que celui du Napolitain.
Le rossignol plaît à tous les peuples : c'est que son chant , entendu pendant les nuits des beaux jours de la fin du printemps , qui par-tout sont l'instant le plus aimable de l'année , est une chose agréable y signe d'une
chose charmante. J'ai beau être un homme du nord ^ le chant du rossi^f^nol me rappelle toujours les courses que l'on fait pour ren* trer chez soi y à Rome , après les conversazioni , vers les deux heures du matin , durant les belles nuits d'été. On est assourdi ^ en passant dans ces rues solitaires , par les sons scintillans des rossi^o^nols qu'on élève dans chaque maison. Ce chant rappelle d'autant plus vivement les beaux jours de l'année^ que^, ne pouvant pas entendre le rossignol à volonté, nous n'usons pas ce plaisir en nous le donnant à contre-temps, quand nous ne sommes pas disposés à le goûter.
Haydn écrivait sa Création sur un texte allemand , qui ne peut recevoir la mélodie italienne. Comment aurait-il pu , même en le voulaiit , chanter comme Sachini? Ensuite y né en Allemagne , connaissant son ame et les ames de ses compatriotes , c'est apparemment à eux qu'il voulait plaire d'abord. On peut critiquer un homme quand on voit qu'il manque la route qui conduit au but qu'il se propose d'atteindre ^ mais est-il raisonnable de lui chercher querelle sur le choix de ce but ?
24o LETTRES
Au reste ^ un grand maître italien a produit la seule critique digne de lui et digne de Haydn. Il a refait d'un bout à l'autre toute la musique de la Création , qui ne verra le jour qu'après sa mort. Ce maître pense que Haydn est homme de génie dans le genre de la symphonie. Dans tout le reste^ il ne le trouve qu'estimable. Moi je pense que quand les deux Créations verront le jour ensemble ^ l'allemande sera toujours la première à Vienne, comme l'italienne sera la meilleure à Naples.
FRAGMENT De la Réponse à la Lettre précédente.
Montmorency, le 29 juin 1809.
Je suis charmé de votre lettre, mon cher Edouard ; nous avons les mêmes idées en d'autres termes. Ne vous affligez point. Je trouve que ce n'est pas la faute de vos grands compositeurs, si leurs charmantes mélodies ne sont pas également agréables à tous les hommes. La raison de cela est dans la nature même du bel art qui les immortalise. Sous le rapport delà manière de plaire aux hommes, la sculpture et la musique sont aussi oppO" sées que possible.
Remarquez que c'est toujours de la sculpture que viennent les exemples du beau idéal. Or , la sculpture a un beau idéal général , parceque la différence des formes du corps humain dans les divers pays est beau-
coup moins grande que celle des tempéramens donnés par les climats. Un beau jeune paysan des environs de Copenhague ^ et un jeune Napolitain également renommé pour sa beauté^ diffèrent moins par leurs formes que par leurs passions et leurs caractères. Il est donc plus aisé d'établir un beau idéal universel pour l'art qui reproduit ces formes extérieures , que pour ceux qui mettent en jeu les diverses affections d'ames aussi différentes.
Outre la beauté absolue des figures , on attache beaucoup de prix^ dans les arts du dessin^ à leur expression. Mais ces arts n'imitent point d'aussi près que la poésie la nature morale de l'homme^ et par conséquent ne sont pas sujets à déplaire au Danois parcequ'ils plaisent trop au Napolitain. Dans mille actions de la vie , très susceptibles d'être reproduites exactement dans le roman ou dans la comédie ^ ce qui paraîtra charmant à Napies sera trouvé fou et indécent à Copenhague ; ce qui semblera délicat en Zélande sera glacial aux bords du Sebète. Le poète doit donc prendre son parti , et chercher à plaire aux uns ou aux autres.
SUR HAYDN. ^43 Canova ^ au contraire ^ n'a point à s'embarrasser de tels calculs. Son Paris , son Hélène seront aussi divins à Copenhague qu'à Rome, et seulement chaque homme jouira de leur beauté et admirera leur auteur en proportion de sa propre sensibilité. Pourquoi?
C'est que ces figures charmantes ne peignent que des affections modérées, communes au Danois et au Napolitain : s'il leur était donné d'imiter des passions plus fortes , elles arriveraient bientôt au point où la sensibilité de l'homme du midi se sépare de celle de l'homme du nord. Quel doit donc être l'embarras du musicien , celui des artistes qui peint de plus près les affections du cœur humain, et qui encore ne peut les peindre qu'en faisant agir l'imagination et la sensibilité de chacun de ses auditeurs qu'en mettant, pour ainsi dire, chacun d'eux de moitié dans son travail î Comment voulezvous qu'un homme du nord sente l'air Corne î io vengo per sposarti Cimarosa? L'amant désespéré qui le chante doit lui paraître simplement un malheureux échappé des Petites- Maisons. Le God save the King ^ à^\m siuxre côté, semblerait peut-être insipide à Naples.
244 LETTRES Ne soyez donc point inquiet pour votre cher Gimarosa^ il peut passer de mode, mais l'équitable postérité le mettra sûrement, pour le talent, à côté de Raphaël. Seulement le talent de celui-ci est pour toute la terre, ou du moins pour toute l'Europe , et en musique il est naturel que chaque pays ait son Raphaël. Chacun des mondes qui roulent sur nos têtes a bien son soleil, qui, pour le monde voisin, n'est qu'une étoile plus ou moins brillante , suivant le degré de proximité. Ainsi Hœndel , ce soleil de l'Angleterre , n'est plus qu'une étoile de première grandeur pour la patrie des Mozart et des Haydn ; et en descendant plus près de l'équateur, Hœndel n'est plus qu'une étoile ordinaire pour l'heureux habitant de la rive de Pausilippe.
Your.
Lewis.
Halein, le 5 juin 1809.
Mon CHER Louis ,
Deux ans après la Création, Haydn, animé par le succès et encouragé par son ami Van- Swieten , composa un nouvel oratorio, les Quatre-Saisons, Le baron descriptif en avait tiré le texte de Thompson. Il y a moins de sentiment que dans la Création, mais le sujet admettait la gaieté , la joie des vendanges, l'amour profane ; et les Quatre-Saisons seraient la plus belle chose du monde , dans le genre de la musique descriptive , si la Création n'existait pas.
La musique y est plus savante et moins sublime que dans la Création. Elle surpasse cependant sa sœur aînée en un point : ce sont les quatuors. Du reste , pourquoi blâmer cette musique? Elle n'est pas italienne, dit-on ; à
246 LETTRES la bonne heure. J'avoue que la symphonie convient aux organes difficiles à émouvoir des Allemands j mais nous en profitons. C'est ainsi quC;, dans les arts ^ il n'est pas mal que chaque pays ait une physionomie particulière. Les jouissances du monde entier s'en augmentent. Nous jouissons des chants napolitains de Paësiello et des symphonies allemandes de Haydn. Quand verrons -nous Taîma , après avoir joue un jour Andromaque , nous montrer le lendemain le malheureux Macbeth entraîné au crime par l'ambition de sa femme? Il faut savoir que les Macbeth^ Hamlet^ etc. de M. Ducis^ sont de fort bonnes pièces, sans doute, mais ressemblent autant aux pièces du poète anglais qu'à celles de Lope de Vèga. Il me semble que nous en sommes, pour les pièces romantiques, précisément au même point où nous nous trouvions il y a cinquante ans , pour la musique italienne. On criera beaucoup ; il y aura des pamphlets, des satires, peut-être même des coups de bâton de distribués dans quelque moment où le public, dans une profonde tranquillité politique, sera juge compétent en littérature. Mais enfin ce pu-
SUR HAYDN. 247 blic 5 excédé des plats élèves du grand Racine ^ voudra voir Hamlet et Othello. La comparaison ne cloche qu'en un seul point : c'est que ces pièces ne tueront point Phèdre et Ginna ^ et que Molière restera sans rival ; par la raison simple qu'il est unique.
Le texte des Quatre-Saisons est un pauvre texte. Quant à la musique , figurez-vous une galerie de tableaux différens par le genre ^ le sujet et le coloris. Cette galerie est divisée en quatre salles • au milieu de chacune d'elles paraît un grand tableau principal.
Les sujets de ces quatre tableaux sont^ pour le premier ^ la neige ^ les aquilons , le froid et ses horreurs.
Pendantl'Été , la tempête j dansl'Automne, la chasse ^ et pour l'Hiver y la soirée des villageois.
On voit d'abord qu'un habitant d'un climat plus fortuné n'aurait pas mis la neige et les horreurs de l'hiver dans la peinture du printemps. Suivant moi ^ c'est un assez triste commencement d'ouvrage. Suivant les amateurs du genre, ces sons rudes préparent merveilleusement au plaisir qu'on aura par la suite.
Avec vous ^ mon ami, je ne suivrai point pied à pied les Quatre-Saisons.
Haydn ^ dans la peinture du soleil d'été , a été obligé de lutter contre le premier lever du soleil dans la Création ; et cet art , qu'on veut faire descriptif, est si vague, si antidécrivant , que , malgré les soins incroyables que s'est donnés le premier symphoniste du monde , il est tombé un peu dans la répétition. L'abattement, l'anéantissement de tout ce qui respire, et même des plantes, pendant la grande chaleur d'un jour d'été, est parfaitement bien rendu. Ce tableau^ très vrai, finit par un silence universel. Le coup de tonnerre qui commence la tempête vient rompre ce silence. Ici Haydn est dans son fort : tout est feu , cris , rumeur , épouvante. C'est un tableau de Michel- Ange. Cependant la tempête finit , les nuages se dissipent, le soleil reparaît ^ les gouttes d'eau dont sont chargées les feuilles des arbres brillent dans la forêt , une soirée charmante succède à l'orage, la nuit vient, tout est silencieux ; de temps en temps seulement le gémissement d'un oiseau nocturne et le son 4e la cloche éloignée ,
Che pare il giorno pianger che si inuore,
viennent rompre le silence universel.
Ici l'imitation physique est portée aussi loin qu'elle peut aller. Mais cette peinture tranquille fait une fin peu frappante pour l'Eté^ après le morceau terrible de la tempête (i).
La chasse du cerf ^ qui ouvre l'Automne ^ est un sujet heureux pour la musique. Tout le monde se rappelle l'ouverture du j eune Henri .
Les vendanges ^ 011 des buveurs chantent d'un côté y pendant que la danse occupe les jeunes gens du village^ forment un tableau agréable. Le chant des buveurs est mélangé avec l'air d'une danse nationale de l'Autriche^ arrangée en fugue. L'effet de ce morceau plein de verve est très piquant ^ sur-tout dans
(i) Je prie qu'on me permette nm répétition. J'ai envie de citer une lettre que j'envoyais en original à mon ami , en même temps que celle-ci. Elle fut écrite en français par une aimable chanoinesse de Brunswick que nous pleurons aujourd'hui.
Elle finissait ainsi une lettre sur Werther qui, comme on sait , est né à Brunswick , et était le fils de M. l'abbé
25o LETTRES le pays. On le joue souvent en Hongrie pendant les vendanges. C'est la seule fois^ je crois y que Haydn^ en imitant directement la nature ^ se soit fait un moyen de succès des souvenirs de ses compatriotes.
de J***. Elle décrivait exactement, à ma demande, l'espèce de goût que Werther avait pour la musique.
« La musique étant Fart qui peint le mieux
les nuances, et dont les descriptions suivent ainsi le plus loin les mouvemens de l'ame, je crois distinguer la sensibilité à la Mozart de la sensibilité à la Cimarosa.
« Les figures comme celle de Wbilebmine de M*** et de l'ange du tableau du Parmesan que j'ai dans ma chambre («), me semblent annoncer de ces êtres dont la force est surmontée par la sensibilité , qui , dans leurs momens d'émotion, deviennent ï émotion elle-même. Il n'y a plus de place pour autre chose ) le courage , le soin de la réputation, tout est, non pas surmonté , mais banni. Tel serait, je crois, le joli ange dont je vous parle chantant aux pieds d'une marraine adorée :
V oi che sapete. ^
« Les peuples du nord me semblent être les sujets de cette musique Which is their queen.
« Quand vous connaîtrez mieux l'Allemagne, et que
{a) C'était une copie de la Madona ail lon}i;o collo, qui est au Musée de Paris, n** 1078. Il s'agit de l'ange qui est à la droite de Marie et qui regarde le spectateur.
SUR HAYDN. i^i Les critiques reprochèrent aux Quatre- Saisons d'avoir encore moins de chants que la Création ^ et dirent que c'était une pièce de musique instrumentale^ avec accompagnement de voix. L'auteur vieillissait. On lui objecte aussi, assez ridiculement suivant
vous aurez rencontré quelques unes des malheureuses filles qui, chaque année, y périssent d'amour, ne riez pas, monsieur le Français, vous verrez le genre de pouvoir que notre musique exerce sur nous. Voyez, le dimanche soir, à Hantzgarten j et dans ces jardins anglais , oii toute la jeunesse des villes du Nord va se promener, le soir des jours de féte 5 voyez ces couples d'amans , prenant du café à côté de leurs parens , tandis que des troupes de musiciens bohèmes jouent avec leurs cors leurs walses et leur musique lente et si touchante j voyez leurs yeux se fixer ^ voyez-les se serrer la main par-dessus la petite table, et sous les yeux de la mère, car ils sont ce qu'on appelle ici promis ; eh bien , une conscription enlève l'amant , sa promise n'est pas au désespoir, mais elle est triste^ elle lit des romans toute la nuit 5 peu à peu elle est attaquée de la poitrine : et elle meurt, sans que les meilleurs médecins aient trouvé un remède à ce mal là. Mais rien ne paraît à l'extérieur. Vous l'aviez vue quinze jours auparavant chez sa mère , vous offrant du thé } vous ne l'aviez trouvée que triste 5 vous demandez de ses nouvelles : a La pauvre une telle ? vous répond-on ; elle est morte
252 LETTRES moi, d'avoir mêlé un peu de gaieté à un sujet sérieux. Et pourquoi sérieux? Pareeque la pièce de musique s'appelle oratorio. Le titre peut être mal choisi ^ mais la symphonie qui n'émeut pas bien profondément n'est-elle pas trop heureuse d'être gaie quel-
« de chagrin ». Ici une telle réponse n'a rien d'extraordinaire. « Et le promis, où est-il? — AFarmée, « mais on n'a plus de ses nouvelles ».
Voilà les cœurs que Hœndel;, Mozart, Bocherini, Benda, savent toucher.
Ces femmes , brunes et pleines d'énergie, que produit le midi de l'Europe, doivent aimer la musique de Cimarosa. Elles se poignarderaient pour un amant vivant, mais ne se laisseraient pas mourir de langueur pour un infidèle.
Les airs de femme dé Cimarosa et de tous les Napolitains annoncent de la force même dans les momens les plus passionnés. Dans les Nemici Generosi ^ qu'on donna à Dresde il y a deux ans , notre Mozart eut fait une chose divinement tendre de
Won son villana , ma son dama,
Cimarosa a fait de cette déclaration un petit air léger et rapide , pareeque la situation l'exigeait 5 mais une Allemande n'eût pas prononcé ces paroles sans larmes....
SUR HAYDN, 2^3 quefois ? Les frilleux lui reprochent , avec plus de raison , d'avoir mis deux hivers dans une seule année.
La meilleure critique qu'on ait faite de cet ouvrage est celle que Haydn m'adressa lorsque j'allai lui rendre compte de la représentation qu'on venait d'en donner au palais de Schwartzenberg. Les applaudissemens avaient été unanimes. Je me hâtai de sortir pour aller faire mon compliment à l'auteur. Je commençais à peine à ouvrir la bouche^ que le loyal compositeur m'arrêta :
« J'ai du plaisir que ma musique ait plu « au public; mais de vous^ je ne reçois pas « de compliment sur cet ouvrage. Je suis « convaincu que vous sentez vous-même que M ce n'est pas là la Création ; et la raison ^ la « voici. Dans la Création , les personnages « sont des anges , ici ce sont des paysans ». Cette objection est excellente^ appliquée à un homme dont le talent était plutôt le su« blime que le tendre.
Les paroles des Quatre-Saisons^ assez communes en elles-mêmes ^ furent platement traduites en plusieurs langues. On mit la musique en quatuors et quintetti , et elle servit
254 LETTRES plus que celle de la Création aux petits concerts d'amateurs. Le peu de mélodie qui s'y trouve étant davantage dans l'orchestre ^ en étant les voix ^ le chant reste presque en entier. Au reste ^ je suis probablement mauvais juge des Quatre- Saisons, Je n'ai entendu cet oratorio qu'une fois^ et encore étais-je fort distrait.
Je disputais avec un Vénitien assis à côté de moi , sur la quantité de mélodie existant dans la musique vers le milieu du dix-huitième siècle. Je lui disais qu'il n'y avait guère de chant dans ce temps-là , et que la musique n'était sans doute alors qu'un bruit agréable.
A ces mots^ mon homme bondit sur sa chaise j et se mit à me conter les aventures d'un de ses compatriotes^ le chanteur Allessandro Stradella^ qui vivait vers i65o.
Il fréquentait les maisons les plus distinguées de Venise , et les dames de la première noblesse se disputaient l'avantage de prendre de ses leçons. Ce fut ainsi qu'il fit la connaissance d'Hortensia^ dame romaine qui était aimée d'un noble vénitien. Stradella en devint amoureux, et n'eut pas de peine à supplanter son rival. Il enleva Hortensia , et la
SUR HAYDN, s55
conduisit à Rome , où ils se firent passer pour mariés. Le Vénitien, furieux, mit sur leurs traces deux assassins, qui, après les avoir cherchés inutilement dans plusieurs villes d'Italie, découvrirent enfin le lieu de leur retraite, et arrivèrent à Rome , un soir que Stradella donnait un oratorio dans la belle église de Saint-Jean-de-Latran. Les assassins résolurent d'exécuter leur commission lorsqu'on sortirait de l'église^ et entrèrent pour veiller sur une de leurs victimes^ et chercher si Hortensia ne serait point parmi les spectateurs.
A peine eurent-ils entendu pendant quelques instans la voix délicieuse de Stradella , qu'ils se sentirent attendris. Ils eurent des remords , ils répandirent des larmes , et enfin ne songèrent plus qu'à sauver les amans dont ils avaient juré la perte. Ils attendent Stradella à la porte de l'église , ils le voient sortir avec Hortensia. Ils s'approchent, le remercient du plaisir qu'il vient de leur donner , et lui avouent que c'est à l'impression que sa voix a faite sur eux qu'il est redevable de son salut. Ils lui expliquent ensuite l'affreux motif de leur voyage, et lui
conseillent de quitter Rome sur-le-champ , pour qu'ils puissent faire croire au Vénitien qu'ils sont arrivés trop tard.
Stradella et Hortensia se hâtèrent de profiter du conseil, et se rendirent à Turin. Le noble Vénitien, de son côté, ayant reçu le rapport de ses agens , n'en devint que plus furieux. Il alla à Rome se concerter avec le père même d'Hortensia. Il fit entendre à ce vieillard qu'il ne pouvait laver son déshonneur que dans le sang de sa fille et de son ravisseur. Ce père dénaturé prit avec lui deux assassins , et partit pour Turin , après s'être fait donner des lettres de recommandation pour le marquis de Villars , qui était alors ambassadeur de France à cette cour.
Cependant la duchesse régente de Savoie, instruite de l'aventure des deux amans à Rome , voulut les sauver. Elle fit entrer Hortensia dans un couvent ^ et donna à Stradella le titre de son premier musicien , ainsi qu'un logement dans son palais. Ces précautions parurent suffisantes , et les amans jouissaient depuis quelques mois d'une parfaite tranquillité, quand, un soir, Stradella, qui prenait l'air sur le rempart de la ville, fut assailli par
SDR HAYDN.
trois hommes qui le laissèrent pour mort^ avec un coup de poignard dans la poitrine. C'était le père d'Hortensia et ses deux compagnons , qui se réfugièrent aussitôt au palais de l'ambassadeur de France. M. de Villars ^ ne voulant ni les protéger après un crime qui avait fait autant de bruit ^ ni les livrer à la justice après leur avoir donné un asile ^ les fit évader quelques jours après.
Cependant^ contre toute apparence^ Stradélia guérit de sa blessure, et le Vénitien vit échouer ses projets pour la seconde fois^ mais sans abandonner sa vengeance. Seulement ^ rendu prudent par le manque de succès^ il voulut prendre des mesures plus assurées , et se contenta pour le moment de faire épier Hortensia et son amant. Un an se passa ainsi. La duchesse, de plus en plus touchée de leur sort, voulut légitimer leur union et les marier. Après la cérémonie^ Hortensia, ennuyée du séjour du couvent^ eut envie de voir le port de Gênes. Stradella l'y conduisit, et le lendemain de leur arrivée ils furent trouvés poignardés dans leur lit.
On fixe cette triste aventure à l'an 1670.
258 LETTRES Stradella était poète , compositeur, et le premier chanteur de son siècle.
Je répliquai au compatriote de Stradella que la seule douceur des sons , quand ils seraient privés de toute mélodie;, donne un plaisir bien réel, même aux ames les plus sauvages. Lorsqu'en 1637 Murad iv , après avoir pris Bag^dad d'assaut ^ ordonna qu'on fît main basse sur tous les habitans, un seul Persan osa élever la voix ; il s'écria qu'on le conduisît à l'empereur, qu'il avait des choses importantes à lui communiquer avant de mourir.
Arrivé aux pieds de Murad , Scakculi, tel était le nom du Persan, s'écria, la face contre terre : « Seigneur, ne fais pas périr « avec moi un art qui vaut tout ton empire ; « entends-moi chanter, et puis tu ordonneras « ma mort. » Murad ayant fait un signe de consentement , Scakculi sortit de dessous sa robe une petite harpe, et improvisa une espèce de romance sur la ruine de Bagdad. Le farouche Murad , malgré la honte qu'éprouve un Turc à laisser paraître la inoindre émotion , répandit des larmes et fit cesser le massacre. ScakculilQ suivit à Constantinople,
comblé de richesses 5 il y introduisit la musique persane , dans laquelle aucun Euro« péen n'a jamais pu distinguer un chant quelconque.
Je crois voir dans Haydn le Tintoret de la musique. Il unit^ comme le peintre vénitien^ à Fénergie de Michel-Ange^ le feu ^ Toriginalité, Fabondance des inventions. Tout cela est revêtu d'un coloris aimable, qui donne de l'agrément aux moindres parties. Il me semble cependant que le Tintoret d'Eisenstadt était plus profond dans son art que celui de Venise ; sur-tout il savait travailler lentement.
La manie des comparaisons s'empare de moi. Je vous confie mon recueil , à condition cependant que vous n'en rirez pas trop. Je trouve donc que
Pergolèse et | sont les Raphaël de la musi- Gimarosa J que.
Paësiello est Le Guide.
Durante, Léonard de Vinci.
Hasse , Rubens.
Hœndel , Michel-Ange.
Galuppi y Le Bassan.
JomeUi ^ Louis Carrache.
26o LETTRES
Gluck ^ Le Garravagge.
Piccini;, ' . Le Titien.
Sachini Le Gorrège.
Vinci y Fra Bartolomeo.
Anfossi y L'Albane.
Zingarelli ^ Le Guerchin.
Mayer, Garle Maratte.
Mozart ^ Le Dominiquin.
La ressemblance la moins imparfaite est celle de Paësiello et du Guide. Quant à Mozart; il faudrait que Le Dominiquin eût eu un caractère encore plus mélancolique pour lui ressembler entièrement.
Le peintre a eu l'expression , mais elle s'est à peu près bornée à celle de l'innocence^ de la timidité et du respect (i). Mozart a peint la tendresse la plus passionnée et la plus délicate dans les airs
Fedro rnentr* io sospîro ,
du Comte Almaviva ^
Non so più cosa son cosa fado ,
de Chérubin j
(i) Voir les deux jeunes filles innocentes et craintives, no 914 , du Musée ^ où l'on peut remarquer que
Dove sono i hei momenti,
de la Comtesse ;
Andiam^ mio bene ,
de Don Juan j
la grâce la plus pure dans
La mia doralice capace non è ,
de cosi fan tutte ;
et dans
Giovanni chef ate al amore j
de Don Juan.
La beauté et l'air de bonheur des figures de Raphaël se reconnaissent bien dans les mélodies de Gimarosa.
On sent que les figures qu'il a peintes dans l'infortune sont ordinairement heureuses.
Voyez Garolina ^ dans le Mariage secret.
la gaîté manque aussi au Dominiquin. Les anges qui devraient exprimer les mystères joyeux n'ont point l'air heureux.
Voir aussi la jeune femme amenée au tribunal d'Alexandre, n° 919.
Celles de Mozart^ au contraire , ressemblent aux vierges d'Ossian ^ de beaux cheveux blonds, des yeux bleus ^ souvent remplis de larmes. Elles ne sont peut-être pas aussi belles que ces brillantes Italiennes^ mais elles sont plus touchantes.
Entendez le rôle delà Comtesse^ chanté dans les Noces de Figaro par madame Barilli ^ supposez-le joué par une actrice passionnée y par madame Strina-Sacchi , belle comme mademoiselle Mars, vous direz avec Shakespeare :
Like patience siting on her tomb.
Les jours de bonheur, vous préférerez Cimarosa ^ dans les momens de tristesse , Mozart aura l'avantage.
j'aurais pu alonger ma liste en y plaçant les peintres maniéristes , et mettant à côté de leurs noms ceux de Grétry et de presque tous les jeunes compositeurs allemands et italiens. Mais ces idées sont peut-être tellement particulières à celui qui les écrit , qu'elles vous sembleront bizarres.
Le baron de Van-Swieten voulait faire faire
SUR HAYDN. i63 à Haydn un troisième oratorio descriptif^ et il y aurait réussi^ mais la mort l'arrêta. Je m'arrête aussi ^ après avoir parcouru avec vous le recueil de toutes les compositions de mon héros.
Qui m'eût dit , en vous écrivant pour la première fois sur Haydn , il y a quinze mois ^ que mon bavarda.<je se prolongerait autant?
Vous avez eu la bonté de ne pas trop vous ennuyer de ces lettres^ et elles m'ont procuré deux ou trois fois par semaine une distraction agréable. Conservez-les. Si jamais je vais à Paris j je les relirai peut-être avec plaisir.
Adieu.
LETTRE XXL
Salzbourg, 8 juin 1809.
La carrière musicale de Haydn finit avec les Quatre Saisons. Ce travail et Fâge l'avaient affaibli, a J'ai fini, me dit-il^ quel- (( que temps après avoir terminé cet oratorio, « ma tête n'est plus la même ; autrefois les « idées venaient me trouver sans que je les « cherchasse, maintenant je suis obligée de K courir après elles, et je ne me sens pas fait « pour les visites. »
Il fit cependant encore quelques quatuors, mais il ne put jamais achever celui qui porte le numéro 84 , quoiqu'il y travaillât depuis trois ans presque sans interruption. Dans les derniers temps il s'occupait à mettre des basses à d'anciens airs écossais : un libraire de Londres lui donnait deux guinées pour chaque air. Il en arrangea près de trois cents;
mais en i8o5 il discontinua aussi ce travail^ par ordre du médecin. La vie se retirait de lui j dès qu'il se mettait à son piano ; il avait des vertiges.
C'est aussi à compter de cette époque qu'il n'est plus sorti de son jardin deGumpendorff; il envoie à ses amis , quand il veut se rappeler à leur souvenir, un billet de visite de sa composition.
Les paroles disent :
«Mes forces m'ont abandonné, je ne puis plus « continuer. »
La musique qui les accompagne y s' arrêtant au milieu de la période, et sans arriver à la cadence, exprime bien l'état languissant de Fauteur,
Hin istallemeine Kraft. Alt und schwach hin ich.
Au moment oii je vous écris , ce grand homme, ou plutôt la partie de lui-même qui est encore ici-bas , n'est plus occupée que de
266 LETTRES deux idées : la crainte de tomber malade, et la crainte de manquer d'argent. A tous instans il prend quelques gouttes de vin de Tokai, et c'est avec le plus grand plaisir qu'il reçoit les présens de gibier qui peuvent diminuer la dépense de son petit ordinaire.
Les visites de ses amis le réveillent un peu ; quelquefois même il suit assez bien une idée. Par exemple en [8o5, les journaux de Paris annoncèrent sa mort^ et comme il était mem bre honoraire de l'Institut^ cette compagnie illustre, qui n'a pas la pesanteur allemande, fit célébrer une messe en son honneur. Cette idée amusa beaucoup Haydn. Il répétait : « Si (c ces messieurs m'avaient averti, je serais allé « moi-même battre la mesure de la belle « messe de Mozart qu'ils ont fait exécuter « pour moi. » Mais, malgré sa plaisanterie , au fond du cœur, il était fort reconnaissant.
Peu après, la veuve et le fils de Mozart célébrèrent le jour de naissance de Haydn, par un concert qu'ils donnèrent au joli théâtre de la Wieden, On exécuta une cantade que le jeune Mozart avait composée en l'honneur du rival immortel de son père. Il faut
SUR HAYDN. 267 connaître la profonde bonté des cœurs allemands pour se figurer l'effet de ce concert. Je parierais ; que pendant les trois heures qu'il dura^ il n'y eut pas une plaisanterie , bonne ou mauvaise^ de faite dans la salle.
Ce jour rappela au public de Vienne la perte qu'il avait faite ; et celle qu'il était sur le point de faire.
On s'arrangea pour donner la Création avec les paroles italiennes de Carpani. Cent soixante musiciens se réunirent chez M. le prince Lobkowitz.
Us étaient secondés par trois belles voix^ madame Fmc/^e^ de Berlin^ MM. Weitmûller et Radichi, Il y avait plus de q uinze cents personnes dans la salle. Le pauvre vieillard voulut ^ malgré sa faiblesse ^ revoir encore ce public pour lequel il avait tant travaillé. On l'apporta sur un fauteuil dans cette belle salle ^ pleine en ce moment de cœurs émus. Madame la princesse Esterhazj, et madame de Kurzheck y amie de Haydn vont à sa rencontre. Les fanfares de l'orchestre , et plus encore l'attendrissement des assistans ^ annoncent son arrivée. On le place au milieu dè trois rangs de sièges destinés à ses amis et à
^6S LETTRES tout ce qu'il y avait alors d'illustre à Vienne. Salieri j qui dirigeait l'orchestre ^ vient prendre les ordres de Haydn avant de commencer. Ils s'embrassent^ Salieri le quitte^ vole à sa place ^ et l'orchestre part au milieu de l'attendrissement (général. On peut juger si cette musique ^ toute religieuse , parut sublime à des cœurs pénétrés du spectacle d'un grand homme quittant la vie. Environné des grands j de ses amis^ des artistes^ de femmes charmantes dont tous les yeux étaient fixés sur lui^ écoutant les louanges de Dieu ^ imaginées par lui-même^ Haydn fit un bel adieu au monde et à la vie.
Le chevalier Capellini ^ médecin du premier ordre ^ vint à s'apercevoir que les jambes de Haydn n'étaient pas assez couvertes. A peine avait-il dit un mot à ses voisins , que les plus beaux schalls abandonnèrent les femmes charmantes qu'ils couvraient, pour venir réchauffer le vieillard chéri.
Haydn , que tant de gloire et d'amour avaient fait pleurer plusieurs fois, se sentit faible à la fin de la première partie. On enlève son fauteuil : au moment de sortir de la salle, il fait arrêter les porteurs ; remercie
SUR HAYDN. 269 d'abord le public par une inclination, ensuite se tournant vers Forchestre, par une idée tout-à-fait allemande, il lève les mains au ciel , et, les yeux pleins de larmes, il bénit les anciens compagnons de ses travaux.
LETTRE XXIL
De Vienne, le 22 août 1809.
De retour dans la capitale de rAutriche^ j'ai à vous apprendre ^ mon cher ami^ que le larve de Haydn nous a aussi quitté. Ce grand homme n'existe plus que dans notre mémoire. Je vous ai dit souvent qu'il s'était extrêmement affaibli avant d'entrer dans la soixante et dix-huitième année de sa vie, qui en a été la dernière. Il s'approchait de son piano, les vertiges paraissaient, et ses mains quittaient les touches pour prendre le rosaire, dernière consolation.
La guerre vint à s'allumer entre l'Autriche et la France. Cette nouvelle ranima Haydn, et vint user le reste de ses forces.
A chaque instant il demandait des nouvelles, il allait à son piano, et avec le filet de voix qui lui restait , il chantait ,
« Dieu , sauvez François I »
Les a rmées françaises fi rent des pas de géant. Enfin parvenues à Schonbrunn, à une demilieue du petit jardin de Haydn^ dans la nuit du 10 mai^ elles tirèrent le lendemain matin quinze cents coups de canon à deux cents pas de chez lui ^ pour prendre cette Vienne^ cette ville qu'il aimait tant. L'imagination du vieillard la voyait mise à feu et à sang. Quatre obus vinrent tomber tout près de sa maison. Ses deux domestiques ^ pleins de frayeur , accourent auprès de lui j le vieillard se ranime j se lève de son fauteuil^ et^ avec un geste altier ^ s'écrie : « Pourquoi cette terreur? Sachez que là où « est Haydn aucun désastre ne peut arriver. » Un frémissement convulsif l'empêche de continuer^ et on le porte à son lit. Le 26 mai les forces diminuèrent sensiblement. Cependant s'étant fait porter à son piano ^ il chanta trois fois , avec la voix la plus forte qu'il put ,
« Dieu , sauvez François ! »
Ce fut le chant du cygne. A son piano même^ il tomba dans une espèce d'assoupissement, et il s'éteignit enfin le 3i mai au
matin. Il avait soixante-dix-huit ans et deu^^ mois.
Madame àe Kutzheck , au moment de l'occupation de Vienne ^ Pavait prié de permettre qu'on le transportât chez elle , dans l'intérieur de la ville j il la remercia et souhaita ne pas quitter sa retraite chérie.
Haydn fut enterré à Gumpendorff^ comme un petit particulier qu'il était. On dit cependant que le prince Esterhazy a le projet de lui faire ériger un tombeau.
Quelques semaines après sa mort on exécuta en son honneur^ dans l'église des Écossais , le requiem de Mozart. Je me hasardai à venir en ville pour cette cérémonie. J'y vis quelques généraux et quelques administrateurs de l'armée française. Ils avaient l'air touchés de la perte que les arts venaient de faire. Je reconnus l'accent de ma patrie. Je parlai à plusieurs^ entre autres à un homme aimable qui portait, ce jour là, l'uniforme de l'Institut de France que je trouvai fort élégant.
La mémoire de Haydn reçut un hommage de même nature à Breslau et au conservatoire de Paris ; on chanta à Paris un hymne de la composition de Gherubini. Les paroles
sont assez plates , à Pordinaire ; mais la musique est digne du grand homme qu'elle célèbre.
Toute sa vie^ Haydn avait été très reîigieux. On peut même dire^ sans vouloir faire le prédicateur^ que son talent fut augmenté par la foi sincère qu'il avait aux vérités de la religion. Toutes ses partitions portent en tète les mots : . ,
ïn nomine Domini,
Ou ceux-ci :
Soli Deo gîoria -,
Et on lit à la fin de toutes :
Laus Deo.
Quand au milieu de la composition il sentait son imagination se refroidir, ou que quelque difficulté insurmontable Tarrêtait , il se levait du piano y prenait son rosaire et se mettait à le réciter. Il racontait que ce moyen n'avait jamais manqué de lui réussir. « Quand je travaillais à la création, me di- « sait^il, je me sentais. si pénétré de religion,
« qu'avant de me mettre au piano, je priais (( Dieu avec confiance de me donner le talent « nécessaire pour le louer dignement. »
Haydn a eii pour héritier un maréchal fer-* rant auquel il a laissé 38,ooo florins en papier, soustraction faite de lâjOOO florins, légués par lui à ses deux fidèles domestiques. Ses manuscrits^ vendus à l'encan, ont été achetés par le prince Esterhazy.
Le prince Lichtenstein voulut avoir l'ancien perroquet de notre compositeur. On racontait des merveilles de cet oiseau : quand il était moins vieux , il chantait , disait-on , et parlait plusieurs langues. On voulait qu'il fût élève de son maître. L'étonnement du maréchal héritier, quand il vit que le perroquet était payé i4oo florins, divertit toute l'assemblée assistant à la vente. Je ne sais qui a acheté sa montre. L'amiral Nelson, passant par Vienne , l'aîla voir, lui demanda en cadeau une des plumes dont il se servait, et en échange le pria d'accepter la montre qu'il avait portée dans tant de combats.
Haydn avait fait son épitaphe :
Veniy scripsif vixi.
SUR HAYÎDN.
tl ne laisse pas de postérité.
On peut considérer comme ses élèves Che* rubini^ Pleyel; Neukomm et Weigl (i).
Haydn eut la même faiblesse que le célè-
(i) li y a plusieurs biographies de Haydn. Je crois, comme de juste, la mienne la plus exacte. Je fais grâce au lecteur des bonnes raisons sur lesquelles je me fonde. Si cependant queîqu'homme instruit attaquait les faits avancés par moi, je défendrais leur véracité, Quant à la manière de s^tir la musique , tout homme eh a une à lui, ou n'en a pas du tout. Au reste , il n'y a peut-être pas une seule phrase dans cette brochure qui ne soit traduite de quelque ouvrage étranger. On ne peut pas tirer grande vanité de quelques lignes de réflexions sur les beaux arts. On est fort , dans notre siècle, pour enseigner aux autres comment il faut faire. Dans des temps plus heureux on faisait soi-même j et il faut avouer que c'était une manière plus directe de prouver qu'on connaissait les vrais principes :
Optumus quisquefacere , quam dicere , sua ah aliis henefacta laudari, quàm ipse aliorum narrare malehat\
Salluste, Gatilina.
L'auteur a fait ce qu'il a pu pour ôter les répéti.tions qui étaient sans nombre dans les lettres originales , écrites à un homme fait pour être supérieur dans les beaux arts, mais qui venait seulement de s'apercevoir qu'il aimait la musique.
bre ministre autrichien prince de Kaunilz; il ne pouvait souffrir d'être peint en vieillard. En 1800 il gronda sérieusement un peintre qui l'avait représenté tel qu'il était alors ; c'est-à-dire dans sa soixante-huitième année. « Si j'étais Haydn quand j'avais qua- « rante ans y lui dit-il , pourquoi voulez-vous « envoyer à la postérité un Haydn de soixante- « huit ans? Ni vous, ni moi^ ne gagnons à cet t( échange. »
Telles furent la vie et la mort de cet homme célèbre.
Pourquoi tous les Français illustres dans les belles-lettres proprement dites ^ La Fontaine^ Corneille, Molière, Racine, Bossuet^ se donnèrent-ils rendez-vous vers l'an 1660?
Pourquoi tous les grands peintres parurent-ils vers l'an i5io? Pourquoi depuis ces époques fortunées la nature a-t-elle été si avare? Grandes questions pour lesquelles le public adopte une réponse nouvelle tous les dix ans, parce qu'on n'en a jamais trouvé de satisfaisante.
Une chose sûre, c'est qu'après ces époques il n'y a plus rien. Voltaire a mille mérites différens, Montesquieu nous enseigne
SUR HAYDN. ^277 avec tout le piquant possible la plus utile des sciences j Buffon a parlé avec pompe dé la nature. Rousseau ^ le plus grand d'eux tous en littérature, est le premier des Français pour la belle prose. Mais, comme littérateurs , c'est-à-dire comme gens donnant du plaisir avec des paroles imprimées , combien ces grands hommes ne sont-ils pas au-dessous de La Fontaine et de Corneille ^ par exemple!
Il en est de même en peinture , si vous exceptez l'irruption heureuse qui , un siècle après Raphaël et Le Corrège ^ donna au monde Le Guide ^ les Garraches et Le Dominiquin.
La musique aura-t-elle le même sort ?
Tout porte à le croire.^ Gimarosa , Mozart , Haydn viennent de nous quitter. Rien ne paraît pour nous consoler. Pourquoi, me dira-t-on ? Voici ma réponse : Les artistes d'aujourd'hui les imitent, eux n'ont imité personne. Une fois qu'ils ont su le mécanisme de l'art , chacun d'eux a écrit ce qui faisait plaisir à son, ame. Ils ont écrit pour eux et pour ceux qui étaient organisés comme eux.
Les Pergolèse et les Sachini ont écrit sous
la dictée des passions. Actuellement les artistes les plus distingués travaillent dans le genre amusant. Quoi de plus divertissant que les Cantatrici villane de Fioravanti? Comparez-les diViMatrimonio secretto.he Matrimonio fait un plaisir extrême quand on est dans une certaine disposition ; les Cantatrici amusent toujours. Je prie qu'on se souvienne des spectacles qu'on donnait aux Tuileries en 1810. Tout le monde préférait les Cantatrici à tous les autres opéra italiens , parceque ^ pour être amusé par ces aimables habitantes de Frascati ^ il f^ut la moindre dose de sen-^ sibilité dont la musique puisse se contenter^ et c'était précisément ce qu^on avait à leur offrir. Être en habit habillé^ et au spectacle d'une cour toute remplie des anxiétés de l'ambition^ est certainement la disposition la moins favorable à la musique.
Dans les arts, et, je crois, dans tO'Utes les actions de l'homme qui admettent de l'originalité, ou l'on est soi-même, ou l'on n'est rien. Je suppose donc que les musiciens qui travaillent dans le genre amusant trouvent que ce genre est le meilleur de tous , et sont des gens sans véritable chaleur dans l'ame ,
SUR HAYDN. 279 sans passion. Or^ que sont les arts sans véritable passion dans le cœur de l'artiste ?
Après la pureté angéîique de Virgile^ on tut à Rome Fesprit de Sénèque. Nous avons aussi nos Sénèques à Paris, qui, tout-en vantant la belle simplicité et le naturel de Fénélon et du siècle de Louis Xiv , s'en éloignent le plus possible par un style pointu et plein d'affectation. De même Sachini et Cimarôsa disparaissent des théâtres d'Italie, pour faire place à des compositeurs qui, brûlant de se distinguer, tombent dans la recberche, dans l'extravagance , dans la déraison, et cherchent plus à étonner qu'à toucher. La difficulté et Fennui du concerto s'introduisent par-tout. Ce qu'il y a de pis , c'est que Fhabitude des mets préparés avec toutes les épiées de FInde rend insensible au parfum suave de la pêche.
On dit>que les hommes qui, à Paris, veulent se conserver le goût pur en littérature, ne lisent , comihe modèles , que les écrivains qui ont paru avant la fin du dix-septième siècle , et les quatre grands auteurs du siècle suivant j ils voient les livres qui ont paru depuis et tous ceux qui s'impriment journelle-
^8o LETTRES
ment pour les faits qu'ils peuvent contenir.
Historia, quoquo modo scripta, placet.
Mais ils cherchent à se garantir de la contagion de leur style.
Peut-être les jeunes musiciens devraientils faire de même. Sans cela , quel moyen de se garantir de sénéquisme général^ qui vicie tous les arts^ et auquel je ne connais d'exception vivante que Ganova ^ car Paësiello ne travaille plus ?