‹ Vies des grand capitaines français du moyen âge (volume 4)Chapitre 6 sur 21 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Malgré les efforts de Louis de Clermont, le duc d'Orléans conmiflC de nouvelles fautes. — Tl est assassiné auprès de l'hôtel Barbette. .— Nouveaux éclaircissements sur cet événement. -. Louis de Clermont propose de déclarer Jean sans Peur ennemi de l'État.

I^ duc de Bourbon avait lieu de se féliciter des soins qu'il avait pris pour réconcilier les partis : la France , en paix avec ses voisins y avait rarement joni d'une tranquillité plus complète.

L'année 1 4o6 se passa dans un calme parfait : les deux princes se traitaient en amis; le duc d'Orléans, inconséquent il est vrai , mais rempli de franchise , témoignait à son parent des sentiments de bienveil» lance sans aucune arrière-pensée; cependant il s'ap«i pliquait un peu trop à faire sentir la supériorité que son éloquence et son bel extérieur lui donnaient sur Jean de Nevers : c'était l'offense la plus cruelle que pût recevoir le duc de Bourgogne, aussi orgueilleux qu'irascible. Ainsi à la rivalité du pouvoir venaient se joindre des injures d'amour-propre : ces motifr suffisaient certainement pour allumer la colère de Jean sans Peur, qui ne pouvait se dissimuler que Louis d'Orléans, soutenu par la reine, exercerait toujours à son égard une suprématie incontestable. Sur ces entrefaites, le roi retrouva quelques jours de santé. Charles VI, qui aimait tendrement son frère, le

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nomma gouverneur de la Guienne, quoique rhérititr de la couronne fût apanagiste de cette province : ce fut pour le duc de Bourgogne, beau-père du dauphin, un nouveau sujet de plainte. On recule (Hiorreur en songeant au temps et à la réflexion que Jean de Nevers mit à former l'horrible projet de briser cette rivalité eu immolant son parent. Le Bourguignon conçut l'audacieuse pensée de faire approuver par le public l'atteutat qu'il méditait ; et afin de rendre plus odieux son adversaire, Jean sans Peur fit courir le bruit, par ses partisans, que le duc d'Orléans cherchait à détrôner Charles VI et à lui donner la mort au moyen du poison. L'époux de Valentine était incapable de songer seulement à un tel forfait : ceux qui l'approchaient le savaient fort bien; mais le peuple, qui ne voyait que ses défauts, saisit avec avidité cette accusation. Plusieurs historiens contemporains, partisans du duc de Bourgogne, adoptèrent ^ cette opinion et surent la propager par leurs écrits (i).

/ (i) Cottigoé, écuyer de la maison de Croy, a laissé un poème écrit eo 1440 > et qui est resté manuscrit (Bibliothèque Mazarine, coté 338). L'auteur, qui parle moitié picard et moitié français, se montre vio* leot bourguignon : il dit que Philippe de Maizières instruisit le duc d'Orléaus, son élève, dans Fart des empoisonnements et des assassinats; il dit aussi que l'accident arrivé au bal fut un effet du mauvais conseil de ce précepteur; et, dans Tintention de multiplier les soupçons contre le prince, il raconte une aventure qui, selon lui, arriva pendant un voyage que la cour fit en 1396 à Gaufle, cnstiel de haut prix : c'est Neaufle, près de Versailles , que la reine Blanche d'Évreux, veuve de Philippe de Valois, habitait. Cette princesse fit une très-belle réception à Charles VI et au duc d'Orléans , arrière-petit-fils de son ■lari : elle leur donna un magnifique festin; mais le duc d'Orléans prétexta une partie de chasse pour ne pas se mettre à table ; il passa

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La profonde dissimulation de Jean sans Peur n'em» péchait pas qu'il ne trahit maintes fois les secrets sentiments de son âme : ses discours respiraient Tai^ greur et le dépit; les flatteurs qui Tentouraient réchauffaient encore plus par des paroles envenimées^ Le duc de Bourbon , craignant une seconde rupture redoubla de soins pour qu'elle n'eût point lieu; 1^ duc de Berri le seconda : ces orages panirent se dii^ siper. Le i3 novembre 1407 le duc de Berri engage

dans les offices, salua les cuisiniers, parce qu'il était très-poli, ^^

leur demanda où était le plat du roi : on le lui montra on nommaS/

plat du roi un meth très-recherché dont le roi faisait les honneniv/

le duc mania les mets. Le poète dit qu*on ne sait pas ce qu'il y fit,

mais il ajoute qu*aussitôt que les plats furent sur la table un cuisinier

vint trouver la reine :

£t li adit , Madame , par Dien de Paradis :

LonU duc d'Orelieot a une pourra mil

Dcdnnt le plat du roi, ne lals pour quel avifl;

Ore le niante, mais bien Mi que Je vis

Blanque pourre blanche poudre Kieter dont il itoit aaliis :

Quant Ia Royne l'ot , len cuerfl fut ébahie ;

Klle dit an variât : Sur lee yeu de ton tIi (visage), ^

N'en parolle Jnmais, si ce n'est mes otris (avec ma permission).

Dame, dit le wriet, n'en il par Jbesos Cris.

Le roi fit si{;ne à son érnyer de lui trancher un morceau du roeti qui était dans ce plat; miiis la reine lui dit : Rinux fieux, de ces meM chi ne gouttez nullement t v\ lui conseilla de le faire porter à !*aumônrrie , vv. (|ui fut cxéruté. Kri m^me temps la reine huqua un valet ( fil venir ntiprr.s dVlle un vnlel ), et lui ordonna d'aller prévenir TaumÂnier de ne point manger du mets (fu'on venait de lui apporter; mah l'avis vint trop tard : l'aumonier, qui était fort gourmand, avait déjà fait le maniement du plat; et quoiqu'il n'y eût touché que des doigts, une croi^te de pain qu'il porta à la hourhe suffit pour lui donner la mort : tout aussitôt le chapelain se sentit empoisonné; il expira aprèi avoir l.'ingiii quelques jours.

('oliign^; raconte ensuite que le roi alla passer une semaine à Beauvais, et qu'il y fut attaqué d'un tel mal, qu'il criait: Hélas! je suis occis, otcz-moi cette épéc qtte mon frère m'a mis trettoat parmi le eorpt.

LOUIS DE CLBftMOJNT. I99

le duc d'Orléans à venir avec lui faire une visite au duc de Bourgogne , qui se disait incommodé , et leur proposa ensuite de communier ensemble. Le 20 novembre l'oncle les mena tous deux entendre la messQ à l'église des Augustins ; ils y reçurent la sainte hostie , à côté l'un de l'autre, en présence du duc de Bour* bon, du duc de Berri, de beaucoup die barons, et allèrent ensuite à l'hôtel de Nesle, où i|s sç jurèrent une amitié éternelle en se donnant la ipain : Ijouis d'Orléans agissait certainement de bonne foi. Us se séparèrent en s'embrassant ; deux jours après ils se virent au conseil, se prodiguèrent les mêmes témoignages d'affection, et prirent ensemble le clairet ^t les épices. Le Bourguignon promit à son parent d'aller dîner chez lui le dimanche suivant.

Le lendemain de cette entrevue, a3 novembre i4o7> Louis d'Orléans se rendit, vers la tombée de la nuit, auprès delà reine, qu'une indisposition assez grave empêchait de sortir. D'après sa coutume, le jeune prince traînait à sa suite une escorte de six cents chevaliers, écuyersou varlets , autant par faste que pour sa propre sûreté; il les renvoyait tous les soirs, avec ordre de venir le reprendre à onze heures. La reine logeait alors à l'hôtel Barbette (i), attenant à une des portes de la ville, qui n'était pas fort étendue de ce coté. Des torts réciproques avaient rompu depuis longtemps la liaison

(i) Cet hôtel avait été bâti par Etienne Barbette, en lagS; le sire de Montagu, qui l'avait acquis, le vendit à la reine Isabeau. La rue Sarbette d'aujourd'hui fut percée et bâtie au milieu de i'emplaqement de l'hôtel» qui fut démoli sous le règne d'Henri IV : il en reste encore une tour.

aOO LOUIS DE CLERMOITT.

qui existait entre Isabeau et Louis d'Orléans, mais celui-ci n'avait pu briser entièrement ses chaînes; Isabeau exerçait encore sur son âme un ascendant fort dangereux. La reine, de son côté, n'aspirant plus qu'à consolider son influence politique, redoublait de soins pour retenir dans sa dépendance le régent , ^ qui pouvait si bien servir ses désirs : le duc d'Orléans m lui faisait de fréquentes visites. Le souper de ce jour ^ (mercredi) venait de finir; l'horloge de Notre-Dame^ achevait de frapper huit heures, lorsque Scas de^ Courteuse, premier valet de l'hôtel Saint-Paul, se fitouvrir les portes, parvint jusqu'au duc d'Orléans^ en disant que le roi le demandait sur-le-champ pour lui communiquer une affaire très-pressée. Le duc était accoutumé à ces sortes de messages ; son escorte n'étant pas arrivée, puisqu'elle ne devait se rendre à l'hôtel Barbette que vers onze heures du soir, il ordonna de seller une mule, l'enfourcha, et sortit accompagné de deux écuyers placés sur un même cheval, et précédés de quatre laquais tenant des flambeaux, tous sans armes. Le duc n'avait point de chaperon, mais seulement une calotte de drap; il portait par-dessus ses habits de ville une robe noire doublée de martre. Le prince, engagé dans la Vieille rue du Temple, chantait en marchant et en jouant avec ses gants. Après avoir fait cinquante pas il se trouva vis*à* vis l'hôtel du maréchal de Rieux , et devant l'aubei^ dite rimage de Notre-Dame; là il aperçut , rangés le long du mur de chaque côté de la rue, seize à dix -huit hommes armés de toutes pièces. Cette vue effaroucha le cheval que montaient les deux écuyers ,

il s'enfuit jusque dans la rue Saint- Antoine : le duc pressa sa marche, afin de passer outre; mais ces inconnus coururent vers lui, arrêtèrent samule, et l'entourèrent de toutes parts, en criant ; A mort! amorti « Je suis le duc d'Orléans , leur dit le prince en cherchant à se dégager. — Tant mieux ^ c est lui que nous cherchons l » répondit le chef de ces assassins; et en même temps il lui lança un coup de hache qui abattît la main gauche, dont le duc tenait le pommeau de la selle : ce fut pour les autres sicaires le signal du carnage; ils firent main-basse sur les écuyers; ceux-ci, épouvantés, prirent la fiiite; un seul, Jacob de Merre, âgé de dix-huit ans, resta auprès de son maître, et le défendit autant que ses forces le lui permirent. Le duc, atteint de plusieurs coups de massue et d'épée, .tomba de sa mule; il se releva néanmoins sur ses genoux, et para avec le bras droit les atteintes dirigées contre sa tête, en ne cessant de crier : Qu'est-ce donc? qiCest ceci? Dans cette situation, un nouveau choc lui brisa le crâne : la cervelle s'épancha sur le pavé : au même instant un coup d'épée fracassa le bras droit. Le jeune Jacob s'efforçait de faire à son maître un rempart de son corps, et, le voyant renversé , il Fembrassa, se tenant collé après lui. Les assassins, qui voulaient achever le duc d'Orléans, essayèrent vainement à l'en détacher : irrités de cette résistance, ils le hachèrent sur le cadavre. Un nommé Roland, officier de la fruiterie, qui portait un flambeau et que la peur avait d'abord éloigné, revint sur ses pas et voulut seconder Jacob dans ses efforts héroïques; mais, ayant reçu à la tête deux larges blessures d'une

aoa LOUIS DE GLERMOJfT.

arme tranchante, il se i*etira en chancelant, et n'eut que le temps de se jeter dans la boutique d'une chapelière nommée Amelotte Laveile, qui, entendant du bruit, avait ouvert sa porte.

Pendant que ces deux généreux serviteurs cherchaient à défendre les jours du prince, une femme, logée dans une chambre des dépendances de la maison de Rieux , se mit à la fenêtre , et cria à plusienn reprises : Au meurtre ! au meurtre ! Un des assassins lui dit : (c Taisez-vous, mauvaise femme! taiseivous(i)!»

(i) Voici le procès-verbal de la déposition de ce témoin, femme de Jean Griflart, cordonnier :

« Entre sept et huit heures du soir, étant à sa fenestre hante sw la rue, regardant si son mari ne venoit point et aussi en prenant à une perche un drapeau pour son enfant, lequel drapeau elle y aToit mis sécher, veid et aperçut un grand seigneur qui estoit à cheval» accompagné de cinq ou six hommes à cheval et de trois on quatre à pied, et de deux ou trois torches qu'on portoit devant, lesquels venoient de devers Thostel de la reine, c*est à sçavoir de deven la porte Barbette; et estoit ledit grand seigneur sans chaperon, et s'eabaltoit d'un gand ou d'une moufle , et chantoit comme il lui semble; et dist quant elle l'eut un peu regardé, elle s'en alla de sa dite fenestre pour coucher son enfant, et incontinent après ouït crier teb mots : ^ mort! à mort! et sur l'heure, elle tenant sondit enfant, retourna à II fenestre, et veid lors et aperçut ledit grand seigneur qui estoit à genouils, emmi la rue, devant l'huis de Thostel du maréchal de Rieux, et n'avoit point de chaperon sur la tête, et si veid que antour de lui estoient sept ou huit compagnons embruncbés par kl visages, garnis (tepees et de haches, sans ce qu'elle y veid, ne aperça! aulcuns chevaux, lesquels compagnons frappoient sur le dit srîgnsTi et en ce faisant elle lui veid mettre une ou deux fois son hns sa devant des coups, en disant par lui tels mots : Qu'est eed? /si vient ceci? à quoi aulcun ne répondit rien, et veid que sur l'heure 3 chent tout étendu emmi la dite rue, et frappoient sur lui leadîta oo^ pagnoDs d'estoc et de taille qu'ils pouvoient; et dist qu'en œ faillit

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Les conj nrés, se souvenant que Clisson, attaqué dix ans auparavant , dans le même quartier, par Pierre de Craon, avait survécu à une pareille tentative, traînèrent le duc près de la muraille dans un tas de boue, et puis, à la lueur d*un flambeau de paille, regardèrent avidement s'il respirait encore. A l'instant même un homme fort grand , le visage enseveli dans un large chaperon rouge, sortit de l'hôtellerie de Notre-Dame, tenant une massue hérissée de pointes de fer ; il en déchargea un rude coup au cadavre : // est bien mort^ dit-il, éteignez tout^ et allons-nous-en. Etait-ce le d uc de Bourgognelui-même? La désignation de sa haute taille ferait croire le contraire, car Jean de Ne vers n'était point d'une stature élevée : on doit regarder ce personnage comme le chef supérieur de ces stipendiés, chargé de veiller à l'entière exécution de Tentreprise.

Pendant cette scène d'horreur, qui dura plus d\in quart d'heure, plusieurs de ces bandits n'étaient occupés qu'à lancer des flèches aux portes et aux fenê-

sUe cria tant qu'elle put , au meurtre! à quoi un homme qui estoit emmi la rue, lui dist ces mois : « Taisez-vous; mauvaise femme! taisezrous !» Et si dist qu'il y avoit deux ou trois torches qu'on tenoit et lllumoit à ceux qui baltoient ledit seigneur; et dist quant ils l'eurent ihiâ battu, elle aperçut un grand homme qui avoit un grand chaperon vermeil embrunché de sa cornelte par le visage, lequel s'approcha les compagnons batteurs et leur dit tels mots : « Éteignez tout , allons- }ons-en,.iI est mort. » Et incontinent laissèrent ledit seigneur, qui ne remuoit plus; et dist que quant lesdits malfaiteurs s'en fiirent allés, ille aperçut qu'auprès dudit seigneur estoit par terre un compagnon, }ui après le parlement des malfaiteurs leva la tête en criant : « Haro, nODseigneur mon maître;» et assez tôt après le dit seigneur et son rarlet furent portés audit hôtel de M. le maréchal de Rieux. »

ao/| IjbVl» DK CLERBIONT.

très que Ton voulait ouvrir. Au moment où ils aban« donnaient le corps de leur victime, les deux écuycrs emportés par le cheval revinrent en ramen^^iiit la mule du prince, qu'ils croyaient être seulement tombé; mais ces hommes leur crièrent de se retirer s'ils ne voulaient pas éprouver le sort de leur maître : les la* quais s'enfuirent en criant au meurtre! Quelques-uns de ces conjurés rentrèrent dans la maison de t Image de Notre-Dame f incendièrent plusieurs chambres aa moyen de matières très-combustibles, et se sauvèrent ensuite à la lueur des flammes, les uns à cheval, les autres à pied, en criant tous ensemble : au feu ! au feu ! Ils eurent la précaution de jeter derrière eux des chausse-trappes , afin de retarder la marche de ceux qui les poursuivraient. Ainsi , tout avait été prévu et préparé avec la plus lâche dissimulation. Les meurtriers longèrent les rues des Blancs-Manteaux, Simoale^Franc, M aubuée, Saint-Martin, aux-Ours, Saint-] )enis et Mauconseil; ils se réfugièrent dans Thôtel d'Artois, habité par le duc de Bourgogne (i), ayant eu soin, tout en courant, d'éteindre avec de longs bâtons les lumières des boutiques qu'ils trouvaient encore ouvertes.

Cependant les crisau meurtre! à F incendie ! avaient attiré beaucoup de monde : les gens de l'hôtel Bar* bette accoururent ; ils découvrirent le corps du prince, enfoncé dans la boue, et, à quelques pas plus loin, Jacob , qui respirait encore et disait : UarOj monseU

(i) La rue Française occupe aujourd'hui remplacemeot de lliôlcl d*Artois f dont la Halle aux Cuirs était une des court.

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gneurmon maître; Tinfortuné expira en prononçant ces mots.

Plusieurs personnes arrivées de différents points rdevèrent le duc d'Orléans, et recueillirent sa cervelle éparse ; on ne retrouva que le lendemain sa main gauche qu'un coup de hache avait tranchée (i). Le prince (ut porté d'abord chez le maréchal de Rieux , et puis déposé à l'église des Blancs-Manteaux. Ainsi mourat, à l'âge de trente-six ans, Louis d'Orléans. Il expia par une fin cruelle des fautes qu'on doit imputer à la î^èreté de son caractère plutôt qu'aux vices de sou cœur; déjà même il mettait plus de mesure dans sa conduite, on avait lieu d'espérer un heureux changement. Ce prince, dominé depuis quelque temps par des idées sinistres, avait fait son testament, et y demandait son pardon à Dieu et aux hommes de tout le mal dont il se reconnaissait coupable. Cette pièce était rédigée en termes on ne peut plus touchants.

La nouvelle de cet assassinat se répandit en peu de temps dans Paris : le peuple ne fit paraître que de Tétonnement. Louis de Clermont témoignait le plus amer désespoir. Chacun se montrait d'autant plus effrayé, que nul indice ne pouvait faire connaître le véritable auteur de ce crime. Guillaume de Tignonville,

(i) Le duc d'Orléans fut relevé parle sire de Garencière, Jean du Châtelier et Drouet, écuyer; tous les trois avaient vu la scène entière par une des fenêtres de Thôlel de Rienx : les deux premiers refusèrent de faille leur déposition; ils firent déposer Drouet; peut-être , ayant reconnu les gens du duc de Bourgogne, ne voulurent-ils point comparaître en qualité de témoins, dans la crainte d'encourir le ressentiment de ce prince.

ào6 LOUIS DE GLERBIONT.

prévôl de Paris, fit sur-le-champ fermer les portes delà capitale, et ordonna de retenir prisonnier Aubert de Cany, dont le duc d'Orléans n avait que trop jus- . tement excité la jalousie. Personne n'ignorait Toutrage dont le mari se plaignait : Cany pouvait s'être vengé; ainsi les premiers soupçons tombèrent sur ce banne^ ret. Dès le lendemain matin , tous les princes s'as^ semblèrent à l'hôtel d'Anjou, chez le roi titulaire de Sicile, et allèrent ensemble visiter le corps du défunt. Après le duc de Bourbon , le Bourguigon se montrait le plus affligé de tous : a Jamais meurtre ne fut commis, disait-il, avec une aussi lâche trahison. »

Le prévôt de Paris fit remettre aux princes réunis le procès-verbal de l'assassinat , écrit quelques heures après l'attentat : cette pièce indique d'une manière précise le lieu où le crime fut commis (i). Les termes ; de la rédaction de ce procès-verbal prouvent que Von \ ignorait le nom de lauteur du meurtre au moment | où il fut dressé. On ensevelit le duc aux Célestins, le . ] soir, à la lueur des flambeaux; les quatre coins du > drap mortuaire furent portés par les ducs d'Anjou, \ de Berri, de Bourbon, et par Jean de Nevers. Durant \ la cérémonie , le corps ayant été transporté d'une place à l'autre, il en coula beaucoup de sang; ce qui fit dire parmi le peuple que le sang avait rejailli lorsque le duc de Bourgogne s'approcha. Monstrelet accrédita cette fable en la répétant. Fenin, dans ses mémoires , dit simplement ce que nous avons rap* porté.

(i) Histoire de Paris par Dom Felibien , t. U, p. 549-

Inouïs DE CLSRMOJfT. il07

Ce cruel événement causait à LouU de Clermont lUie douleur difficile à dépeindre : depuis quelque temps le duc d'Orléans paraissait sensible à ses sages remontrances; sa conduite devenait plus régulière; oq pouvait espérer qu'à Tâge de trente-six ans ce prince aurait assez de temps pour faire oublier ses travers par de belles actions. C'est au moment où le duc de Bourbon concevait de si flatteuses espérances, qu'il se voyait enlever son neveu de la manière la plus affreuse : il redoublait ses soins pour découvrir les auteurs de ce forfait, ne cessant d'exciter le zèle du prévôt de Paris. Pendant deux jours les recherches de Tignonville demeurèrent infructueuses; enfin, le troisième jour, ce magistrat se présenta de grand matin au conseil assemblé : tous les princes et le duc de Boui^ogne s'y trouvaient réunis ; il venait faire son rapport et demander un ordre du roi pour qu'on lui permît de fouiller dans les hôtels des princes : «J'ai appris, dit-il, qu'un des meurtriers s'est réfugié dans l'hôtel du duc de Bourgogne. » Le conseil donna l'ordre demandé : le vrai coupable pâlit. Le duc d'Anjou Payant remarqué, lui en fit l'obsei^vatiou : alors Fâme perverse de Jean deNevers ne put soutenir l'aspect du prévôt, et l'idée des recherches le fit frémir : il tira à part les ducs de Berri et d'Anjou, et leur dit que le diable [avait surpris et lui avait j ait commet'- (pe ce meurtre. Au moment de cet aveu le conseil se séparait; le duc de Berri se contenta de dire : Je perds aujourd'hui mes deux neveux. Le lendemain, Jean de Nevers ayant osé se présenter au conseil , le duc de Berri lui en interdit l'entrée; le criminel, con-

2oB LOUIS DE GLERHONT.

fus, se retira, et en descendant Tescalier il rencontra le duc de Bourbon , qui montait péniblement et venait prendre part aux délibérations. Louis de Giermont lui demanda où il allait : « Je vais en bas un moment, » réponditle Bourguignon. (Alain Chartier.)

En entrant dans la salle, Louis de Clermont fut abordé vivement par le duc de Berri, qui Tinstruisit de Taveu que le duc de Bourgogne lui avait fait la veille :(cll vient de venir, dit-il, mais je lui ai ordonné de se retirer sur-le-champ, d— <x Ah! s'écria le duc de Bourbon, vous auriez dû le faire arrêter.» Il n'en était plus temps : le duc de Bourgogne, craignant qu'on ne s'emparât de sa personne, partit subitement, suivi de six cavaliers; des relais l'attendaient sur la route» Arrivé à Sainte-Maxence, il fit rompre le pont, afin i de retarder la marche de ceux qui le poursuivaient^ et ne s'arrêta qu'à Bapaume, à trente-sept lieues de Paris : c'était la première ville de ses États de Flandre; l'horloge sonnait à l'instant même une heure après midi. On assure que le prince fit cette course en sept heures; ce qui suppose qu'il serait parti de Paris à six heures , et qu'il se serait présenté au conseil assemblé à cinq. Ce prince, jusqu'alors irréligieux, se fit dire V Angélus en arrivant à Bapaurae, et depuis lors on continua dans cette ville à sonner l'^/igelus une heure plus tard qu'à l'ordinaire. .

Tandis que Jean de Nevers fuyait en toute h&te« r le duc de Bourbon proposait avec énergie de le dé- • clarer l'ennemi de la patrie et de le livrer à la rigueur ] des lois. Le conseil se rappelait sans aucun doute f. l'exemple des rois d'Angleterre Jean et Edouard lU,

cités devant les pairs , ainsi que celui , encore récent, de Charles le Mauvais. Malgré ces précédents, la proposition de Louis de Clermont fut écartée. Le caractère des hommes avait fléchi, la droiture avait fait place au calcul de la peur : le conseil de France n'osait citer un vassal de la couronne , dans la crainte d'encourir son ressentiment.

Chgnet de Brébant, devenu amiral de France par la protection de Louis d'Orléans , assembla cent vingt hommes d'armes , et poursuivit le duc de Bourgogne, tandis que le conseil délibérait et ne s'arrêtait à rien. Le duc d'Anjou lui envoya l'ordre exprès de revenir: le pont de Sainte-Maxence, que l'amiral trouva rompu , le détermina seul à obéir. Aucun des assassins n'étant connu, tous se procurèrent facilement les moyens de sortir de Paris, et rejoignirent leur protecteur naturel dans ses États. Un seul , appartenant à la classe la plus infime, fut arrêté; ses aveux et les informations recueillies par le prévôt instruisirent les ministres des détails suivants.

Depuislongtemps Jea n de Nevers avai t résolu la mort deson cousin germain, le seul concurrent qu'il croyait avoirà la régence; mais l'exécution deson projet présentait beaucoup de difficultés. En premier lieu, le duc d'Orléans ne sortait qu'accompagné d'une escorte de clients très-imposante; il fallait ensuite trouver des gens assez hardis pour ne pas être intimidés par le rang et le pouvoir du frère unique du roi, et assez obscurs pour qu'on ne les soupçonnât point d'intelligence avec le ducde Bourgogne : car en perdant son ennemi, il importait à ce prince de conserver sa réputation. T. iT. 14

aïO LOUIS DE CLFIIMONT.

(^'était entreprendre un crime avec le saog-froid du scélérat le plus déterminé. Après de mûres réflexions, il jeta les yeux sur Raoul d'Ocquetonville , pour lui confier la conduite de l'homicide expédition : ce Raoul, capitaine normand , créature de Philippe le Hardi» père de Jean de Nevers, avait été pourvu, sur la recommandation de ce dernier, de la charge d'écuyer de l'écurie du roi; mais^ ayant été convaincu de prévarication j il fut destitué sur-le-champ par le duc d'Orléans : on confisqua même ses meubles, composant toute sa fortune. Depuis lors d'Ocquetonville nourrissait contre le régent un ressentiment que le temps ne rendait que plus vif ; il reçut avec une sorte de joie les premières ouvertures du duc de Bourgogne , et alla même au delà de ses désirs, en se chargeant de trouver des hommes capables d'exécuter ce coup de main. Il s'adjoignit d'abord Guillaume de Courteuse et son frère Scas : l'un et l'autre se portaient pour héritiers du comté de Guines, confisqué depuis longtemps sur un de leurs parents; ils en demandèrent la restitution auconseilduroi. Leduc d'Orléans, en sa qualité de chef des finances, fit écarter leur réclamation , ne la jugeant pas assez fondée. Les deux frères ne pardonnèrent jamais au prince cette décision. D'Ocquetonville, qui connaissait la haine dont ils étaient animés, leur proposa de se venger en servant les intérêts du duc de I)ourgogne,au nom de qui il leur promit de brillantes récompenses : le plus jeune, Scas, remplissait les fonctions de premier valet de Charles VL D'Ocquetonville choisit treize autres personnes, la

plupart attachées à la maison de Jean de Ne vers, gens obscurs et prêts à sacri6er leurs jours dans Tespérance de se procurer quelque gain; on prit même un porteur d'eau de Thôtel. D'Ocquetonville n'instruisit que les deux Courteuse de ce dont il s'agissait , et garda le secret le plus profond envers tous les autres, en eur disant qu'on indiquerait au moment même à chacun d'eux ce qu'il aurait à faire. Pierre de Craon avait usé de la même réserve lors de l'assassinat du connétable de Clisson. Ainsi le complot se trouvait formé huit o u dix mois avant son exécution.

Après avoir rassemblé le nombre d'hommes nécessaire à ce coup de main , on s'occupa de se procurer un lieu propice. Dès le milieu de juin 1407, un nommé François d'Assignac , courtier public pour la location des maisons, demeurant rue Saint-Martin, fut chargé par un jeune homme en habit d'écolier de chercher un logement dans la rue Saint-Antoine ou dans les environs de l'hôtel Saint-Paul. Le courtier n'en ayant point découvert de vide aux lieux indiqués reçut du même étudiant la commission de voir s'il y en aurait de libre dans la Vieille rue du Temple , autour de l'hôtel de la reine. Au bout de quelques jours on fit choix de la maison de F Image de Notre^Dame^ qui était à louer depuis la Saint-Jean : elle appartenait à Robert Fouchier, sergent d'armes et maître des œuvres de la charpenterie du roi. Le jeune homme, ayant visité les diverses pièces de ce logement, se rendit, accompagné du courtier, chez Fouchier, demeurant au Grand-Chartier, près les Béguines. En l'absence de celui-ci, sa femme traita du

a 121 LOUIS DE CLERMONT.

loyer de la maison à i6 livres parisis. L'émissaire paya d'avance un terme, moitié en écus, et le surplus en petite monnaie ; il prit quittance sous te nom de Jean Cordelant, clerc de l'université (i). Ce marché fut conclu le 1 7 novembre 1 407 : le clerc dit qu'il louait la maison a pour y loger avec un sien compagnon qu*il ne nomma point, et pour y mettre vins, blés et autres garnisons. »

Ocquetonville et sa bande viurent se cacher dans cette hôtellerie (2), et durant les six jours qu'ils y demeurèrent personne du voisinage ne sut qu'elle avait • été louée. TiCs conjurés y firent apporter cependant !

(i) On cessera d'être étonné de voir un membre de l'université \

tremper dans cet infâme complot, lorsqu'on saura que cette compa- 1

gnie nourrissait contre le duc d'Orléans une haine implacable. Ton» j

tes les fois que ce prince recevait une députation de ce corps, comiiw j

lieutenant général du royaume, il se faisait un malin plaisir d'embai^ j

rasser les docteurs qui en faisaient partie, soit en leur proposant à j

résoudre sur-le-champ une question difficile, soit en relevant à rios* i

tant même les fautes de langage ou de grammaire qui leur échap- A paient en parlant latin. L'université, connaissant la supériorité de

ce prince, choisissait pour ces messages les plus habiles professeurs; ~

mais cette précaution devenait inutile : l'érudition de Louis d'Orléans ',

était si vaste, qu'elle les embarrassait tous. Le frère du roi discréditait ^

ainsi auprès du public le savoir de l'université, et désespérait tout 4 ce qui appartenait à cette compagnie.

(a) Cette maison fut rebâtie plusieurs fois, et les propriétaires '\

eurent toujours soin^ de conserver V image de la Vierge, faite en plomli« ^

qui servait d'enseigne à cette hôtellerie, et la i*eplacèrent au-dessus :

de la porte. Il en arriva ainsi dans l'année 1780, où cette maison fat '

réédifiée pour la troisième fois. Maintenant le marché des Blancs* '^■ Manteaux occupe cet emplacement. Ainsi, l'on peut affirmei' que le duc d'Orléans fut assassiné entre le marché des Blancs-Manteaiui et l'hôtel de Soubise , aujourd'hui l'Imprimerie royale. L'hôtel de Rieiiz fut détruit sous le règne de Louis XIII, et la rue des Singes fut construite à sa place.

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des ustensiles de ménage, ainsi que des provisions peureux et pour leurs chevaux ; mais ils n'y entraient et n'eji sortaient que le soir, ou de très-graAd matin avant le jour : la porte restait constamment fermée. Le duc de Bourgogne vint les y visiter plusieurs fois pendant la nuit, et resta plusieurs heures parmi eux le ao novembre, le jour même qu'il avait communié avec son cousin. On avait épié depuis longtemps les démarches, les habitudes du duc d'Orléans; on savait qu'il se rendait chaque soir à six heures chez la reine , et qu'il en sortait vers les onze heures, accompa^é d'une suite nombreuse et très-bien armée. La difficulté la plus réelle consistait à écarter cette escorte , ou bien à faire sortir le duc de l'hôtel Barbette plus tôt que de coutume : nous avons vu comment Scas de Courteuse y parvint.

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