LIVRE PREMIER
Naissance de Duguesclin. — Son enfance. — Sa jeunesse.
La Bretagne est une péninsule dont les côtes ont à peu près trois cents lieues de contour; sa position topographique empêcha qu'il se fît une fusion complète de ses habitants avec les Romains conquérants du pays : cette population, isolée en quelque sorte, conserva sa langue, ses mœurs, son génie particulier. Le pays offrait un aspect très- varié : on y rencontrait des villes florissantes et des solitudes désolées; sur
T. ir.
-2 BERTAAIfp pUGliKSCLIN.
les côtes ^ des terres dûnê fertilité surprenante; dans l'intérieur, des cantons entiers frappés de stérilité, de hautes montagnes granitiques et de vastes plainesy c)es rivières paisibles et des torrents impétueux, et au tnllieu âe kdk vârtëtés de la i^alufe^ deA piferf*es brutes plantées symétriquement, restes mystérieux d'une croyance ineonndé. Ou cbiiçoit qu'entourés de la mer et de ses fureurs, les gens de ces contrées montrassent une âme pliis fortement trempée que ceux de la tranquille Beaucè ou ae la riante Touraine.
Le caractère des hommes était aussi diversifié que le sol: d'abord, la basse Bretagne, c'est-à-dire la moitié du promontoire, parlait un lapgage inintelligible potir toUs ôeui qui Àe lé savaient pbiilt eh hisiissàiit ; cet idion^e très-âpre se subdivisait en quatre dialectes : de Vannes, de Quimper, de Léon et de Tréguier. Le vulgaire attribuait uH vice distinctif aux habitants de chacun de ces quatre évéchés (i).
La population de la basse Bretagne se composait d'hommes courageux, qui, dès leur enfance, s'accoutumaient à braver les périls au milieu des écueilsdont ces rivages étaient semés : ils méprisaient les dangers
(i) Oo trouve le proverbe suivant dans le Dictionnaire firançais et breton du père Grégoire de Rostremen , imprimé à Rennes en xySs , article Faunes :
Diocèses de Vanïiés, Sodt\*èl ur tiwenàèi^fat.,.. Sot coihmé un T^tlnétals. Qoimper, Brusà ex*el ur Cheraevat, Grossier comme un Comouaillais.
Léon, Laer evelur Léonard.. Voleur comme un Léonard.
Tréguier, Traitour evél ur Tregheriad.. Traître comme un Tréghérois.
Ce dicton k souvent occasionné des rixes dàh^ le^ fbiirès et dans les narchés.
BBUTRàKP PUGliSBCUtf. 5
et prenaient de bonne heure des h^bi(Md^$ m»i*'(Mleii; la vue d'une arme 1q^ faif^ait tressaillir- Piig^o^cUa^ Glisson, Arthur d^ P-ichecnont, les plus grande capitaines du moyen âge 9 sortirent du duché; et cette particularité n'a rien de surprenant:, car les Bretons semblaient être nés pour la guerre : robustes ^ patients , sobres, quand la nécessité le commandait, ils supportaient sans murmurer les fatigues le$«plus durç^; ils cachaient sous de$ formes apathique^ pn esprit aussi 6n que délié ^ et surtout une impétuosité de ca-^ ractère dont Texplosiop amenait des résultaf^ ^froyablés. Les revers , loin de les décourager, leur donnaient de la ténacité, et les succès exaltaient leur imagination à un degré extrême. Ils avaient . les goùt^ des peuples sauvages ) aimant passionnément le jeu, la danse et les liqueurs fortes; ces gens eu avaient également les mœurs cruelles : mais la religion en corrigea la rudesse, sans l'effacer entièrement; et si les Bretons n'eussent pas été chrétiens , ils ne seraient jamais devenus sociables.
Chacun les taxait d'entêtement, parce qu'on los voyait rarement varier dans leurs affections ou dans leurs déterminations : une pareille opiniâtreté tenait sans doute à cet esprit national dont les Armoricains se montrèrent animés. Aujourd'hui encore l'hermine bretonne apparaît en tous lieux comme l'emblème d'une même famille; sa vue inspire l'enthousiasme; les siècles, les malheurs et les changements de domination n'ont pu altérer ce sentiment : exemple unique en France!
T^s femmes , qui dans bien des sociétés sont dissem-
4 BKATHAJVD^ DUGUESCLIJV.
blables des hommes, en Bretagne conservaient avec eux une similitude parfaite ; on les voyait déployer dans les occasions difficiles le même courage et la même énergie : ces qualités s'alliaient parfaitement anx grâces de leur sexe.
Les habitants des territoires de Rennes et de Nantes participaient davantage , quant aux mœurs et aux coutumes, ^e la France, dont la langue leurétait propre; aussi différaient-ils, au moral comme au physi- ^que, des Bretons du promontoire : ils avaient une , taille moins élevée, une humeur plus paisible. Malgré cet esprit national qui animait toute la Bretagne , il n'exista cependant en aucun lieu autant de rivalités particulières que dans celui-ci : sept à huit familles, véritable tribus, couvraient le duché de leurs immenses rameaux, et enfantaient des intérêts qui se choquaient violemment.
Ces Bretons, si divisés par les usagés, par les costumes, par le langage et même par les institutions politiques, se rapprochaient par deux points de conformité qui paraissaient frappants , depuis Ingrande jusqu'à la pointe du Finistère, et depuis le Croisic jusqu'au cap Sainte-Anne : c'était la ferveur religieuse, et une loyale franchise qui ne permettait pas que la bouche avouât ce que le cœur désapprouvait. Cette loyauté, qu'ils portaient dans tous les actes de la vie privée, jointe à un courage indomptable, suffisait, nous le croyons, pour les distinguer des autres peuples; aussi 4a nation armçricaine s'environna-t-elle, dans le moyen âge, d'un éclat qui ne fut jamais obscurci. Dugnesclin , dont la Bretagne fait son orgueil ,
BEKTllAND DUGUESGLUT. 5
à qui les principales villes au pays ont étevé des statues j fut celui qui contribua le plus à fonder sa renommée. ?
Les historiens ne s'accordent pas sur l'époque de sa naissance; l'opinion la mieux établie est celle qui le fait naître en i320, au château de la Mothe-Broon, à dix lieues de Rennes, dix de Ijamballe et six de Dinan. On conserva longtemps la chambre où sa mère lui donna le jour; ce monument historique a subi, le sort de bien d'autres que la reconnaissance publique avait consacrés : il a disparu, et maintenant à peitié peut-on reconnaître la place que le château de la Mothe-Broon occupait dans le quatorzième siècle (i).
Il est certain qu'avant les croisades, les ancêtj'es de Bertrand ne tenaient point un rang très-distingué parmi la chevalerie bretonne; diverses expéditions d'outre-mer les illustrèrent en les ruinant. Cette famille supporta sa mauvaise fortune avec dignité. Quelques alliances l'avaient sensiblement relevée, lorsque Renaud, père de Bertrand, répara les pertes de sa maison, et lui procura un nouveau lustre par . son mérite personnel : il épousa Jeanne de Mallemains, châtelaine d'une beauté remarquable; il eut de ce mariage trois garçons et six filles. Vers la fin de iSao, la dame de Mallemains mit au monde son aine, le héros dont nous écrivons la vie : Bertrand de Saint-Pern
(i) Ce châteaa s'élevait hors de la ville de la Mothe-Broon, à droite sur la route de Lamballe; la petite rivière d'Arguenon remplissait de ses eaux les fossés : od ne voit aujourd'hui que les restes des fondations; une allée d'arbres dessine le carré des remparts. On . a quelquefois confondu mal à propos c:e la Mothe-tfroon avec le bourg 4|iii porte le mém<* nom* et que Ton trouve sur la route de Vitré.
6 BtATRAND OUGUEÀCLIUr.
en fut le pi^rrain. La naissance d'un fils dans unefa<^ mille féodale causait une extrême joie : c'était rhéri*tier du nom et de la gloire de ses aïeux : on cherchait à lire d'avance sur ses traits les indices de sa grandeur future. On peut juger du désespoir des parents de Bertrand qcTand ils le virent d'une laideur si repoussante, que l'amour maternel lui-même ne pouvait se iSnire illusion. Le temps ^ loin de diminuer cette lai*deqr, semblait Taugmenter encore, La chronique de Mqsnard le dépeint de la manière suivante : oc II était laid enfançon et et mal gracieux, n'était plaisant ni de visage ni de corsage, car il avait le visage moult brun et le nez camus, et, avec ce, était rude de taille d^ corps, rude aussi en maintieng et en paroles; et pour ee^ son dit père et sa dite mère desii*aient sa mort.t^
Nous ajouterons à ce portrait que Bertrand avait les yeux vairons et à fleur de tête, le front renversé en arrière, ce qui rendait son nez saillant quoiqu'il fat assez court; son eou^ très^gros, penchait à gau*che, et donnait à son buste une raideur désagréable : il avait les bras fort longs, les mains petites et blanches, les épaules très-*larges, i^a taille dépassait la moyenne; l'ensemble de sa personne, quoique désa^ gréable au premier aspect, annonçait une vigueur extraordinaire.
Dès leÀ premiers jours de sa naissance, Bertrand df'Vint Tobjet de l'aversion générale daps la maison de son père , dont la famille s'augmenta bientôt de lieux autres fils, aussi beaux que leur frère était laid : QU éloigna donc l'aîné, en l'abandonnant aux soins des domestiques, qui, réglant leurs sentiments sur ceuac
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des maîtres 9 ne se piquèrent pas de respect pour un enfant qu'on semblait rejeter. Les mauvais traitements irritèrent le jeune Bertrand^ son caractère s'aigrit: il deidnty dit la chronique, méchant ^ ruàf^y malotru et de mauwiise jeunesse ; touj ours r ef rogné , tapi dans on coin j il se vit obligé de se garantir des attaques continuelles des gens du logis. Mais Tenfant ne tarda pas à se sentir capable de repousser les outrages; et bientôt il en vint à punir les domestiques de leur insolence; ceux-ci , se voyant soutenus, ripostèrent: il s'ensuivit une sorte de lutte perpétuelle; tous leshistants se passaient pour Bertrand à battre et à être battu. Telles furent les premières années de celui qui, par son courage , devait être un jour le vengeur et le soutien de la France.
Tout paratt précieux dans l'histoire d'un person* nage comme Duguesclin , les moindres détails ont un intérêt puissant; c'est ce qui nous fera pardonner de nous appesantir sur les premiers temps de sa vie. Ayant atteint l'âge où l'on reçoit les leçons élémentaires, il passa sous la conduite d'un précepteur; mais, an bout d'une semaine, l'élève força le maître à s'enfuir (1). Cette indocilité«ttira sur le coupable la juste sévérité de sa mère , qui le bannit de sa table, et le fit loger au fond d'une chambre séparée, comme un sujet incorrigible, dont on n'espérait plus rien.
Bertrand entrait dans sa onzième année; le croyant amendé, sa mère lui permit un jour deféte (l'Assomp-
(i) (/uillaume de Saint-André, romancier du qu^itorxiqmc siècle , dit :
Qae le beini Bertrand ne sç laissait ductrinrr ;
Ao^oifl Yoolait Hon maître et fcrir cl frapper. •
JS BERTRAJVD DIJGUJiSCLIW.
tion ) de reparaître au dîner de famille. 11 était d'usage, dans les intérieurs bien réglés, de mettre les enfants à une petite table, joignant celle des parents; on plaçait les fils du châtelain par rang d'âge, de manière à ce que les aînés touchassent la grande table. Bertand vit avec dépit qu'on n'avait pas observé à son égard l'usage établi : en effet, il se trouvait relégué à l'autre extrémité , tandis que ses frères et ses sœurs se serraient auprès de leur mère, qui les servait les premiers. Bertrand resta quelque temps immobile sur soif* siège; mais enfin, ne pouvant plus se contenir, il se leva furieux, et courut déclarer à ses frères que sa qualité d'aîné lui donnait le droit d'être servi avant eux. Les autres enfants, qui le redoutaient, lui cé^Jèrent la place au plus vite, et le vainqueur vint hardiment s'asseoir non loin de sa mère, qui n'avait pu s'empêcher de sourire en le voyant revendiquer aussi énergiquement son droit d'aînesse. Bertrand ne tarda pas de porter la main aux différents plats, et mit le service en une telle confusion , que la châtelaine dut le renvoyer sans pitié. Le fils obéit d'abord ; mais, revenant en courroux peu d'instants après, il saisit la petite table et la renversaj^violemment sur ses frères et^ soeurs. Une pareille conduite allait recevoir sa punition : déjà les gens avaient voulu se saisir du coupable, qui se débattait entre leurs bras, lorsqu'on annonça une abbesse, parente de la dame de Mallemains. La religieuse , étonnée du désordre qui régnait en ce lieu, aperçut dans un coin Bertrand, encore très-ému âe la terrible scène qui venait de se passer. Elle n'eut pas de peine à deviner que le jeune gar-
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çon produisait cette agitation; la religieuse l'attira à elle en le flattant. Duguesclin se laissa amener, traî<nant derrière lui la gaule dont il ne se dessaisissait jamais : une de ses chaussures s'était perdue lors de la lutte soutenue contre les domestiques. L'abbesse le considéra longtemps , et parut frappée de sa tournure vigoureuse autant que de l'air énergique qui dominait dans toute sa personne. Comprenant qu'on l'avait aigri mal à propos, elle essaya de le gagner par des procédés plus bienveillants; mais la dame Duguesclin l'en détourna, en pleurant : <c Vos soins sont inutiles, dit-elle, c'est le plus méchant enfant du pays; il fait ma désolation, s'échappe de la inaison, et attaque les passants; chaque jour il est bat^ tant ou battu : son père, aussi bien que moi, vou« drait le voir mort. » La douleur de cette pauvre mère toucha l'abbesse , qui la consola de son mieux ; c'est sans doute par ces motifs qu'elle dit : «Je veux tirer rhoroscope de mon petit parent. » Elle prit la main de Bertrand, que la curiosité rendit attentif; et, après en avoir considéré les linéaments , la religieuse s'écria : « Je vois que cet enfant deviendra un homme trèsremarquable, et que pir ses hauts faits il sera l'honneur de sa race et de sa patrie! — Je n'en crois rien, dit alors le maître d'hôtel , car c'est le plus mauvais garnement de la contrée; certainement il restera tel. » Cette phrase indiscrète prouva à l'abbesse, d'une manière évidente, que toute la maison se plaisait à maltraiter cet enfant. «Je ne m'en dédis point, répliquat-elle; il fera l'orgueil de son pays. » La religieuse avait jugé qu'il fallait piquer l'aniour-propre de ce
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jeune garçon , et consoler en même temps une mère désolée. La fortune voulut qu'elle ne se trompât point : il n'est pas étonnant que l'opinion populaire ait regardé comme l'effet du merveilleux ce qui n'était que le jeu du hasard. Quoi qu'il en soit, les paroles de la nécromancienne émurent Bertrand^ et son cœur ^'ouvrit dès ce jour à d'autres sentiments.
Une amélioration assez marquée apparut le lendemain : on le mit à table en compagnie de la vénérable parente; il y conserva une tenue décente; et lor^uè, vers le milieu du repas, on apporta, accompagné des cérémonies d'usage, le paon rôti , Bertrand alla le prendre des mains du maître d'hôtel, et vint en faire hommage très-gracieusement à celle qui lui avait prédit un si bel avenir. U promit de se conduire dorénavant de manière à contenter ses parents^ versant ensuite du vin dans une coupe, et la {)résetitant ài'abbesse, il la pria d'en boire pour l'a- Itoour dflf 'Bertrand. La prédiction de la bonne reli» gi(|(use ne s'effaça jamais de son souvenir ; elle contribua à lui inspirer, lors de ses premières armes, une confiance aveugle en sa destinée.
Le seigneur Duguescl in, ibsent depuis qpelquea mois, revint à son château. On s'empressa de l'instruire de l'heureux changement qui s'était opéré dans le caractère de son fils ; il voulut s'en assurer luimême, et en acquit la certitude 2 rempli de joie, )1 résolut de guider désormais les premiers pas de l'ainé de ^a race dans la nouvelle carrière qui s'ouvrait de- Tant lui. Tous se^ efforts pour le fiaire apprendre à tir^ den^eufèreât néanmpiiis impuissaiits; le jeune
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homme se' refusait à Tapplication; et comme personne ne se piquait alors de ce genre d'instruction, Renaud s'en consola, île s'attachant plus qu'à cultiver les vertus dont son fils paraissait avoir apporté les germes en naissant. En effet, Bertrand, rempli de caiideuretdesincérité,se montrait déjà libéral, compatissant, et d'un courage que rien n'étonnait. Privé de grâces personnelles , il rachetait ce défaut par une extrême vigueur et par une adresse surprenante. Re» oaud , ayant longtemps voyagé, avait vu l'Italie , et consulté les bons modèles en histoire; il conçut l'idée de donner à son fils une instruction orale , puisque toute antre devenait impossible. Son début fut le récit* de cette expédition de Flandre qui avait illustré les premières années du règne de Philippe de Valois. Bertrand était tout oreilles, chaque fait d'armes l'émouvait, chaque trait de générosité l'attendrissait; collé sur la table, le cou tendu, il ne perdait pas une seule parole, un seul mouvement de son père : malheur à ses frères si , dans leurs jeux bruyants , ils v^ naientle distraire! il les chassait rudement. A l'issue de ces narrations, l'élève sortait transporté d'ardeur, et aillait s'exercer contre les enfants du voisinage, mettant en pratique les leçons qu'on lui avait données au château. Ni le froid, ni la pluie, ni la chaleur, ne l'arrêtaient; il devint la terreur des lieux environnants. Le sire Duguesclin , désirant arrêter les courses vagabondes de son fils, tout en l'occupant suivant ses goûts, lui permit de lever et d'organiser une compagnie de deux cents petits soldats (i) : Bertrand, plein
'i) Lliutoire de Bretagne a conservé les noms de plasienrs de ces
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des récits de son père, retenait la description des évolutions et des marches, et les faisait exécuter à ses hommes d'armes avec une précision étonnante. Il fallut cependant mettre un terme à ces exercices, car ces combats simulés amenaient des accidents graves : les enfants, trop animés, se blessaient entre eux. Les parents portèrent des plaintes, qui firent réformer la compagnie. Bertrand, d'une pétulance extrême, ne pouvait se résoudre au repos; on le surveillait inutilement, il savait s'esquiver, et puis rentrait couvert de * sang et ses vêtements déchirés. Son père prit le parfi de l'enfermer dans un donjon , d'où Bertrand ne sortait qu'au moment des repas. Cette détention ne pou» ^. vait devenir un obstacle bien réel pour un caractère
aussi bouillant. Un soir l'homme qui remplissait les fonctions de geôlier vint le prendre afin de le conduire à l'oratoire, où la famille réunie faisait la prière accoutumée. Bertrand, voyant ouvrir le donjon, en * sort brusquement et ferme la porte sur son gardien; il s'échappe, s'introduit furtivement dans les écuries du château, détache un cheval, le monte à cru, et part au galop : favorisé par la clarté de la lune, il arrive à Rennes de grand matin, et va descendre chez un de ses oncles, qui l'aimait tendrement. Les domeai^ • tiques l'accueillirent assez mal ; la scène aljait devenir orageuse, quand son oncle descendit de l'appartement; il fut étonné de voir son jeune parent à cette heure et dans cet équipage. Bertrand avec sa candeur ordinaire lui conta l'aventure ;elle plut au vieillard, qui
enfants , qui bien pins tard se signalèrent à la guerre sous les ordres» de Bertrand, leur premier capitaine.
BERTRAND DUGUliSCLIJ!<î. l3
embrassa son neveu, et obtint le lendemain qu'on le laissât quelque temps chez lui. Bertrand atteignait alors sa quinzième année ; sa taille s'était développée, et sa force prenait un accroissement prodigieux.
Bertrand habitait Rennes depuis six mois, quand on annonça pour le dimanche suivant une lutte sur la place des Lices, entre les jeunes gens de la ville et ceux des environs : on sait que les Bretons aimaient passionnément ce genre d'exercice, emprunté aux anciens. Bertrand sentit battre son cœur en apprenant que ce spectacle allait avoir lieu ; il se promit bien d'y figurer , mais sa tante, ayant deviné son intention, s'en alarma et lui enjoignit de l'accompagner à l'église pour entendre le sermon ; force fut d'obéir. Il sut néanmoins tromper la vigilance de la bonne femme : sortant de la cathédrale, il accourut sur les lieux, et se mêla aux lutteurs. L'un d'eux venait de vaincre tous ses rivaux : Duguesclin court à lui, et le provoque. D'abord le vainqueur le regarde en pitié ; sa position l'oblige cependant à ne décliner aucun défi : le combat s'engage donc, et au bout de quelques instants Bertrand terrasse son adversaire; en se re- "levant il se heurta le genou si violemment contre une pierre, que la douleur le fit tomber évanoui. On le rapporta blessé, suivi de la foule, qui lui témoignait le plus vif intérêt : il resta un mois malade. Au bout de ce temps son oncle le renvoya à la Mothe-Broon, en écrivant en sa faveur. Ce soin parut inutile : le bruit de la petite victoire du lutteur improvisé avait réjoui Renaud Duguesclin, qui, loin de se montrer sévère envers son fils , l'aGcaeillit au contraire avec
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tendresse, lui donna armes et chevaux, en y ajoutant; la permission d'assister aux joutes qui avaient )iei| chaque dimanche dans les châteaux voisina : la pèreeicigea du jeune homme la promesse de rester simple spectateur, sans chercher à prendre part aux tourqois. Bertrand y sousci*ivit. Il s'élança dès ce moment dans le monde militaire ^ et parvint à s'y faire aimer ( on publia sa laideur en raison de sa politesse, de $a douceur. Nonobstant la convention arrêtée entre Renaud Duguesclin et Bertrand» ce dernier viola la parolfs; ipais ce fut d'une manière si remarquable, qu'on nf ppt lui adresser uo seul reproche : voici en quelle circonstance.
Jean III, duc de Bretagne, maria en i3'i8 Jeanne de Penthièvre, sa nièce et son héritière, avec Charles, comte de Blois. Tout le duché s'empressa de célébrer cette union par des fêtes brillantes : le sire Renaud Puguesclin se joignit aux gens de haut lignage pour former un tournoi en l'honneur des dam^s ; des cartels invitèrent les preux de France, d'Angleterre et de Flandre à venir rompre des lances : on indiqua la ville de Rennes pour le rendea-vous. Le prix du tournoi était un diamant que la comtesse de Blois de**' vait remettre de sa main au triomphateur. Des hauts barons, des chevaliers , accoururent en foule pour répondre à l'appel de la chevalerie bretonne.
Renaud Duguesclin se rendit à Rennes, suivi de ses yassaux et dans l'équipage digne d'un homme de son rang ; il crut néanmoins devoir laisser à la Mothe- Broon son fils, âgé alors de dix-huit ans. Bertrand ne put supporter cette privation ; la vue d'un tournoi,
W ip^^Xaiçh qui «Uait s'y déjplôyer, et peul*éti^e mé ttit l'instinct «éc^et delà gloire^ l'entraînaient vers U lieu de cette solennité. Mais son père avait emoiené ton^ les chevaux y il ne restait qu'une seule Jument M hafas; Bertrand s'en empare, la monte, et accourt à Rennes, sans équipages et sans armure : aussi sa tenue grotesque fut-elle l'objet de la risée publiqu^> Honteux de sa piteuse apparence, Duguesclin aUa se eoilfondre parmi la foule du peuple : c'étdit avec une seerèteenvie qu'il regardait ces chevaliers couverts de brillantes armures, tnatiiant de magnifiques coursiers. Tout dans cette pompe guerrière devait exciter son enthousiasme : cette quantité de bannières et de pennons confondus au milieu delà lice; les jugesdu camp armés de la baguette blanche, courbés sous » le poids des ans, et qui venaient s'unir encore, par le souvenir, aux exploits des jeunes paladins ; les hérauts répétant, de distance en distance, ces paroles faites pour soutenir l'ardeur des poursuivants : Sous^iensr toi de qui ta es fils^ et ne forligne pas. Quelles sensations l'âme ardente de Bertrand n'éprouvait-elle pasi Chaque course que fournissait un tenant le met- X^xX, hors de lui; le cliquetis des armes augmentai): ses transports : il considérait ces femmes richement parées qui animaient de la voix et du gestç les chpvalie^s, en leur jetant des bracelets et des écharpes; mais il passait bientôt à l'abattement lorsque, rame?nant sa vue sur sa personne , il pensait à son état, auK dons que la nature avait prodigués aux autres et dont elle s'était montrée si avare envers lui. Le pauvre délaissé s'abandonnait aux plus amères réflexioijis
X6 BRRTliAMD DUGUESOLIN.
lorsqu'il vit passer un jouteur parent de sa famille, Guillaume de Bizien , qui , harassé de fatigue après avoir parcouru plusieurs fois la lice, se retirait pour prendre du repos : l'ayant reconnu , Bertrand le suivit jusqu'à la maison de son oncle, chez qui le chevalier logeait ; là il conta sa sortie de la Mothe-Broon, ainsi que son arrivée à Reniies , et finit par supplier Guillaume de Bizien de lui prêter un coursier pour qu'il eût l'honneur d'entrer dans la carrière. Charmé de Tardeur que montrait Bertrand , l'étranger combla ses vœux, l'arma et lui fit donner un cheval frais. Duguesclin , bondissant de joie, pique des deux, se présente à la barrière, la visière baissée et la lance haute. Au même instant paraît à l'autre extrémité de la lice un banneret; Bertrand pousse son cheval et agite son gantelet, en signe de combat. Les trompettes du camp sonnent, les deux champions partent comme un trait; du premier coup de lance, Dugues* clin enlève la visière de son adversaire : c'était certainement un effet du hasard , mais c'était aussi le chef-d'œuvre de l'adresse. Son coursier, abandonné, choqua si violemment celui de l'autre poursuivant, qu'il le renversa : le jouteur se releva en courroux, et voulut fournir une seconde course, qui ne fut pas plus heureuse ; on le mit de nouveau hors de combat. Renaud Duguesclin s'avança pour le venger : le fils , le reconnaissant à son écu , à son cimier, baissa sa lance en signe de respect, et passa sans férir. Cette action fixa l'attention des spectateurs; on pensa que l'inconnu rendait hommage à la réputation de Renaud, et cette modestie lui attira l'intérêt de tout le monde.
BERTRAND J)UGU£SCLil!î. l^
Les tenants se présentèrent pouf soutenir l'honneur du tournoi; plusieurs bannerets combattirent successivement, et furent vaincus les uns après les autres avec autant de promptitude que de dextérité.
Des applaudissements universels couvrirent bien-! tôt le jeune chevalier. Son écu tout uni et le soiû qu'il prenait de conserver la visière baissée excitaient vivement la curiosité générale ; chacun s'abandonnait aux conjectures sur son état; enfin im baron normand, qui se reposait après avoir rompu les premières lances 9 ne put entendre sans dépit les louanges que l'on prodiguait à l'inconnu : « Je vais, dit-il aux dames qui conversaient avec lui, vous apprendre le nom et le pays de ce poursuivant. » En disant ces mots il monte sur son coursier, et jette son gantelet, qui fut relevé par ordre de Bertrand. L'intérêt redouble; on se dresse pour mieux considérer cette joute singulière : « Qu'on les laisse aller, crièrent les juges du camp.» Aussitôt les deux adversaires se précipitent l'un sur l'autre : lé Normand, fort exercé dans ces sortes de jeux, f,^it sauter d'un coup de lance le casque du jeune Breton : celui-ci, resté ferme sur ses étriers sans être ébranlé, joint son ennemi corps à corps, le saisit, l'enlève de son cheval et le jette contre les palissades de l'arène. Les hérauts du camp publient sa victoire, en disant : Honneur au fils des preux !
Les acclamations sont unanimes ; on se presse ; chacun fixe ses regards sur les traits du vainqueur, et veut le reconnaître : vains efforts. Bertrand restait ignoré, quoiqu'à visage découvert, quand un cri, parti du