LA MORT DE SOCRATE
POÈMB PHILOSOPHIQUE
Le soleil^ se levant aux sommets de THymêtte^
Du temple de Thésée illuminait le faîte.
Et, frappant de ses feux les murs du Parthénon,
Comme un furtif adieu glissait dans la prison.
On voyait sur les mers une poupe dorée.
Au bruit des hymnes saints, voguer vers le Pirée,
Et c'était ce vaisseau dont le fatal retour
Devait aux condamnés marquer leur dernier jour.
Mais la loi défendait qu^on leur ôtât la vie -
Tant que le doux soleil éclaiiait rionie.
De peur que ses rayons, aux vivants destinés,
Par des yeux sans regai'ds ne fussent profanés^
Ou que le malheureux, en fermant sa paupière,
N*eût à pleurer deux fois la vie et la lumière.
Ainsi rhomme, exilé du champ de ses aïeux.
Part avant que Faurore ait éclairé les cieux.
Attendant le réveil du fils de Sophronique, Quelques amis en deuil erraient sous le portique ; Et sa femme, portant son fils sur ses genoux. Tendre enfant dont la main joue avec les verrous. Accusant la lenteur des geôliers insensibles. Frappait du fiont Tairain des portes inflexibles. La foule inattentive au cri de ses douleurs Demandait en passant le sujet de ses pleurs^
Et reprenant bientôt sa course suspendue^ Et dans les longs parvis par groupes répandue^ Recueillait ces vains bruits dans le peuple sèmés^ Parlait d^autels détruits et des dieux blasphémés^ Et d'un culte nouveau corrompant la jeunesse^ Et de ce Dieu sans nom^ étranger dans la Grèce. C'était quelque insensé^ quelque monstre odieux. Quelque nouvel Oreste aveuglé par les dieux.
Qu'atteignait à la fin la tardive justice Et que la terre au ciel devait en sacrifice.
Socrate ! et c'était toi qui, dans les fers jeté, Mourais pour la justice et pour la vérité !
Enfin de la prison les gonds bruyants roulèrent. A pas lents, Tœil baissé, les amis s'écoulèrent. Mais Socrate, jetant un regard sur les flots Et leur montrant du doigt la voile vers Délos : tt Regardez sur les mers cette poupe fleurie; C^est le vaisseau sacré, Fheureuse Théorie !
Saluons-la, dit-il : cette voile est la mort ! Mon àme, aussitôt qu'elle, entrera dans le port. Et cependant parlez; et que ce jour suprême.
Dans nos doux entreliens, s'écoule encor de même ! Ne jetons point aux vents les restes du festin : Des dons sacrés des dieux usons jusqu'à la fin. L'heureux vaisseau qui touche au terme du voyage Ne suspend pas sa course à l'aspect du rivage; Mais, couronné de fleurs, et les voiles aux vents. Dans le port qui l'appelle il entre avec dès chants.
c( Les poètes ont dit qu'avant sa dernière heure En sons harmonieux le doux cygne se pleure :
Amis, n'en croyez rien ! l'oiseau mélodieux D'un plus sublime instinct fut doué par les dieux. Du riant Euiotas près de quitter la rive, L^àme, d(i ce beau corps à demi fugitive.
S'avançanl pas à pas vers un monde enchanté^ Voit poindre le jour pur de rimmortalitë^ Et, dans la douce extase où ce regard la noie. Sur la terre en mourant elle exhale sa joie.
Vous qui près du tombeau venez pour m'écouter, Je suis un cygne aussi; je meurs, je puis chanter! »
Sous la voûte, à ces mots, des sanglots éclatèrent. D'un cercle plus étroit ses amis l'entourèi'ent : (( Puisque tu vas mourir, ami trop tôt quitté. Parle-nous d'espérance et d'immortalité !
— Je le veux bien, dit-il; mais éloignons les femmes. Leurs soupirs étouffés amolliraient nos âmes. Or il faut, dédaignant les terreurs du tombeau. Entrer d'un pas hardi dans un monde nouveau !
a Vous le savez, amis : souvent, dès ma jeunesse. Un génie inconnu m'inspira la sagesse Et du monde futur me découvrit les lois.
Était-ce quelque dieu caché dans une voix?
Une ombre m'embrassant d'une amitié secrète?
L'écho de l'avenir? la muse du poëte?
Je ne sais ; mais Tesprit qui me parlait tout bas. Depuis que de ma fin je m'approche à grands pas. En accents mieux compris me pai^le, me console; Je reconnais plus tôt sa divine parole, Soit qu'un cœiu* affranchi du tumulte des sens Avec plus de silence écoute ses accents.; Soit que, comme l'oiseau, l'invisible génie Redouble vers le soir sa touchante harmonie; Soit plutôt qu'oubliant le jour qui va finir. Mon âme, suspendue aux bords de l'avenir.
Distingue mieux le son qui part d'un autre monde. Gomme le nautonnier, le soir, errant sur l'onde, A mesure qu'il vogue et s'approche du bord.
Distingue mieux la voix qui s'élève du port.
Cet invisible ami jamais ne m'abandonne^ Toujours de son accent mon oreille résonne, Et sa Yoix dans ma voix parle seule ai^ourdliui. Amis^ écoutez donc ! ce n'est plus moi; c'est lui!.«. x
Le front calme et serein^ l'œfl rayonnant d'espoir^ Socrate à ses amis fit signe de s'asseoir.
A ce signe muet soudain ils obéirent.
Et sur les bords du lit en silence ils s^assirent. Symmias abaissait son manteau sur ses yeux ; Griton d'un œil pensif interrogeait les cieux| Cébès penchait à terre un front mélancolique; Anaxagore, armé d'un rire sardonique.
Semblait^ du philosophe enviant l'heureux sort. Rire de la fortune et déûer la mort; Et, le dos appuyé sur la porte de bronze.
Les bras entrelacés, le serviteur des Onze, De doute et do pitié tour à tour combattu, Murmurait sourdement : a Que lui sert sa vertu ? » Mais Phédon, regrettant l'ami plus que le sage. Sous ses cheveux épars voilant son beau visage^ Plus près du lit funèbre aux pieds du maître asBis, Sur ses genoux plies se penchait comme un fili^ Levait ses yeux voilés sur l'ami qu'il adore, Rougissait de pleurer, et le pleurait encore.
Du sage, cependant, la terrestre douleur N'osait point altérer les traits ni la coulem*; Son regard élevé loin de nous semblait lire ; Sa bouche, oii reposait son gracieux sourire. Toute prête à parler s'entr'ouvrait à demi ; Son oreille écoutait son invisible ami ; Ses cheveux, effleurés du souffle de l'automne. Dessinaient sui* sa tête une pâle couronne, Et, de l'air matinal par moments agités.
Répandaient sur son front des reflets argentés.
Mais, à travers ce front où son âme est tracée. On voyait rayonner sa sublime pensée.
Comme à travers l'albâtre et l^airain transparents La lampe, sur l'autel jetant ses feux mourants. Par son éclat voilé se trahissant encore.
D'un reflet lumineux les frappe et les colore. Comme Toeil sur les mers suit la voile qui part. Sur ce front solennel attachant leur regard, A ses yeux suspendus, ne respirant qu'à peine. Ses amis attentifs retenaient leur haleine : * Leurs yeux le contemplaient pour la dernière fois, Ils allaient pour jamais emporter cette voix I Comme la vague s'ouvre au souffle errant d'Ëole, Leur âme impatiente attendait sa parole.
Enfin du ciel sur eux son regard s'abaissa.
Et lui, comme auti*efois, sourit, et commença :
« Quoi ! vous pleurea, amis ! vous pleurez quand mon âme.
Semblable au pur encens que la prêtresse enflamme,
Aflianchie à jamais du vil poids de son corps.
Va s'envoler aux dieux, et, dans de saintii transporta,
Saluant ce jour pur qu'elle entrevit peut-être,
Chercher la vélité, la voir, et la connaître!
Pourquoi donc vivons-nous, si ce n'est pour moiu'ir?
Pourquoi pour la justice ai-je voulu souffrir?
Pourquoi dans celte mort qu'on appelle la vie.
Contre ses vils penchants luttant, quoique asservie.
Mon âme avec mes sens a-t-elle combattu?
Sans la mort, mes amis, que serait la vertu?
C'est le prix du combat, la céleste couronne
Qu'aux bornes de la course un saint juge nous donne,
La'voix même de Dieu qui nous rappelle à lui.
Amis, bénissons-la! je l'entends aujourd'hui.
Je pouvais, de mes jours disputant quelque reste.
Me faire répéter deux fols l'ordre céleste :
Me préservent les dieux d'en prolonger le cours !
En esclave attentif, ils m'appellent, j'y cours!
Et vous, si vous m^aimez^ comme aux plus belles fêtes^ Amis, faites couler des parfums sur vos têtes! Suspendez une offrande aux murs de la prison! Et, le front couronné d'un verdoyant feston^ Ainsi qu'un jeune époux qu'une foule empressée. Semant de chastes fleurs le seuil du gynécée. Vers le lit nuptial conduit après le bain.
Dans les bras de la mort menez-moi par la main !
» Qu'est-ce' donc que mourir? Briser ce nœud infâme. Cet adultère hymen de la terre avec Tàme, D'un vil poids, à la tombe, enfin se décharger. Mourir n'est pas mourir; mes amis, c'est changer. Tant qu'il vit, accablé sous le corps qui l'enchaîne. L'homme vers le vrai bien languissamment se traîne. Et, par ses vils besoins dans sa course arrêté. Suit d'un pas chancelant ou perd la vérité. Mais celui qui, touchant au terme qu'il implore. Voit du jour étemel étinceler l'aurore, Comme un rayon du soir remontant dans les cieux, Exilé de leur sein, remonte au sein des dieux; Et, buvant à longs traits le nectar qui l'enivre. Du joiu* de son trépas il commence de vivre ! »
« — Mais moiuir c'est souffrir ; et souffrir est un mal. » —Amis, qu'en savons-nous? Et quand l'instant fatal. Consacré par le sang comme un grand sacrifice. Pour ce corps immolé serait un court supplice. N'est-ce pas par un mal que tout bien est produit? L'été sort de l'hiver, le jour sort de la nuit. Dieu lui-même a noué celle étemelle chaîne; Nous fûmes à la vie enfantés avec peine.
Et cet heureux trépas, des faibles redouté.
N'est qu'un enfantement à l'immortalité.
» Cependant de la mort qui peut sonder Tabime? Les dieux ont mis leur doigt ser sa lèvre sublime : Qui sait si dans ses mains^ prêtes à la saisir^ L'âme, incertaine, tombe avec peine ou plaisir ? Pour moi qui vis encor, je ne sais, mais je pense Quil est quelque mystère au fond de ce silence ; Que des dieux indulgents la sévère bonté A jusque dans la mort caché la volupté.
Comme, en blessant nos cœurs de ses divines armes, L'Amour cache souvent un plaisir sous des larmes. »
L^incrédule Cébès à ce discours sourit ;
« — Je le saurai bientôt, » dit Socrate. Il reprit :
« Oui, le premier salut de l'homme à la lumière. Quand le rayon doré vient baiser sa paupière. L'accent de ce qu'on aime à la lyre mêlé.
Le parfmn fugitif de la coupe exhalé, La saveur du baiser quand de sa lèvre errante L'amant cherche, la nuit, la lèvre de l'amante. Sont moins doux à nos sens que le premier transport De l'homme vertueux affranchi parla mort; Et pendant qu'iei-bas sa cendre est recueillie, Emporté par sa course, en fuyant il oublie De dire même au monde un éternel adieu : .
Ce monde évanoui disparaît devant Dieu !... »
Il se tut, et Cébès rompit seul le silence :
a Me préservent les dieux d'offenser l'Espérance,
Cette divinité qui, semblable à l'Amour,
Un bandeau sur les yeux, nous conduit au vrai joui'!
Mais puisque de ces borda comme elle tu t'envoles,
Hélas ! et que voilà tes suprêmes paroles,
Pour m'instruire^ 6 mon maître et non pour f affliger ^ Permets-moi de répondre et de t'interroger. n Socrate avec douceur inclina son Tieage^ Et Gébès en ces mots interrogea le sage :
« L'âme^ dis-tu, doit vivre au delà du tombeau* Mais si Tâme est pour nous la lueur d'un flambeau, Quatid la flamme a des sens consumé la matière^ Quand le flambeau s'éteint, que devient la lumière? La clarté, le flambeau, tout ensemble est détruit. Et tout rentre à la fois dans une même nuit.
Ou si Tàme est aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire.
Quand le temps ou les vers en ont usé le bois. Quand la corde rompue a crié sous nos doigts^ • Et quand les nerfs brisés de la lyre expirante Sont foulés sous les pieds de la jeune bacchante. Qu'est devenu le bruit de ces divins accords? Meurt-il avec la lyre? et Tâme avec le corps?...» Les sages à ces mots, pour sonder ce mystère. Baissant leurs fronts pçnsifs et regardant la terre. Cherchaient une réponse et ne la trouvaient pas, Se parlant Tun à Fautre, ils murmuraient tout basî « Quand la lyre n'est plus, oii donc est Tharmonie? » Et Socrate semblait attendre son génie.
Sur Tune de ses mains appuyant son menton, L'autre se promenait sur le front de Phédon, Et, sur son cou d'ivoire errant à Taventure, Caressait, en passant, sa blonde chevelure ; Puis, détachant du doigt un de ses longs rameaux Qui pendaient jusqu'à terre en flexibles anneaux, Faisait sur ses genoux flotter leurs molles ondes. Ou dans ses doigts distraits roulait leurs tresses blondes. 11 parlait en jouant comme un vieillard divin Qui mêle la sagesse aux coupes d'un festin.
SOCRATE. 9i
« Amis, l'âme n'est pas rincertaine lumière Dont le flambeau des sens ici-bas nous éclaire. Elle est Toeil Immortel qui voit ce faible joui* ' Naître, grandir, baisser, renaître tour à tour. Et qui sent hors de soi, sans en ôtre affaiblie. Pâlir et s'cclipser ce flambeau de la vie :
Pareille à l'œil mortel qui dans l'obscurité Conserve le regard en perdant la clarté.
)) L'âme n'est pas aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire :
Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir. L'oreille qui l'entenjd ou chanter ou gémir.
L'auditeur attentif, Tinvisible génie Qui juge, enchaîne^ ordonne et règle Tharmonie^ Et qui des sons discords que rendent tous les sens Forme au plaisir des dieux des concerts ravissants! En vain la lyre meurt et le son s'évapore :
Sur ces débris muets l'oreille écoute encore. Es-tu content, Cébès? — Oui, j'en crois tes adieux, Socrate est immortel l — Eh bien ! parlons des dieux ! »
Et déjà le soleil était sur les montagnes,
Et, rasant d'un rayon les flots et les campagnes,
Semblait, faisant au monde un magniûque adieu.
Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu.
Les troupeaux descendaient des sommets du Taygète ;
L'ombre dormait déjà sur les flancs de l'Hymette;
Le Cithéron nageait dans un océan d'or;
Le pêcheur matinal, sur l'onde errant encor,
Modérant près du bord sa course suspendue>
Hepliait, en chantant, sa voile détendue;
La flûte dans les bois, et ces chants sur les mers>
Arrivaient jusqu'à tious sur les sout)irs des airs.
Et venaient se mêler à nos sanglots funèbres,
Gomme un rayon du soir se fond dans les ténèbres;
« Hâtons-noiis^ mes amisl ypici l'heure du bain ! Esclaves^ versez Teau dans le vase d'airain!
Je veux QiTrir aux dieux une victime pure. »
Il dit ; et se plongeant dans l'urne qui murmure^ Comme fait à l'autel le sacrificateur^ Il puisa dans ses mains le flot libérateur^ Et, le versant trois fois sur son front qu'il inonde. Trois fois sur sa poitrine en fit ruisseler Tonde ; Puis, d'un voile de pourpre en essuyant les flots. Parfuma ses cheveux et reprit en ces mots :
« Nous oublions le dieu pour adorer ses traces! Me préserve Apollon de blasphémer les Grâces, Hébé versant la vie aux célestes lambris.
Le carquois de TAmour, ni l'écharpe d'Iris, Ni surtout de Vénus la brillante ceinture Qui d^un nœud sympathique enchaîne la nature,
• Ni l'éternel Saturne ou le grand Jupiter,
Ni tous ces dieux du ciel, de la terre et de l'air! Tous ces êtres peuplant l'Olympe ou l'Elysée Sont l'image de Dieu par nous divinisée, Des lettres de son nom sur la nature écrit.
Une ombre que ce Dieu jette sur notre esprit! A ce titre divin ma raison les adore.
Comme nous saluons le soleil dans l'aurore.
Et peut-être qu'enfin tous ces dieux inventés. Cet enfer et ce ciel par la lyre chantés.
Ne sont pas seulement un songe du génie.
Mais les brillants degrés de Péchelle infinie Qui, des êtres semés dans ce vaste univers.
Sépare et réunit tous les astres divers.
» Peut-être qu^en eff*et, dans Fimmense étendue. Dans tout ce qui se meut une âme est répandue ; Que ces astres brillants sur nos têtes semés Sont des soleils brillants et des feux animés ; Que l'Océan frappant sa rive épouvantée,
* Avec ses flots grondants roule une ame irritée;
SOCKAÏE. 93
Que noti'e air embaumé, volant dans un ciel pur. Est un esprit flottant sur des ailes d'azur; Que le jour est un œil qui répand la lumière ; La nuit, une beauté qui voile sa paupière; Et qu'enfin dans le ciel, sur la terre, en tout lieu. Tout est intelligent, tout vit, tout est un dieu !
» Mais, croyez-en, amis, ma voix prête à s'éteindre.
Par delà tous ces dieux que notre œil peut atteindra.
Il est sous la nature, il est au fond des deux
Quelque chose d'obscur et de mystérieux
Que la nécessité, que la raison proclame.
Et que voit seulement la foi, cet œil de l'âme !
Contemporain des jours et de Fétemité !
Grand comme Tinfini, seul comme Tunité !
Impossible à nonuner, à nos sens impalpable !
Son premier attribut, c'est d'être inconcevable!
Dans les lieux, dans les temps, hier, demain, aujourd'hui ,
Descendons, remontons, nous arrivons à lui !
Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance.
Tout ce que nous pensons est sa sublime essence!
Force, amour, vérité, créateur de tout bien,
C'est le dieu de vos dieux ! c'est le seul ! c'est le mien ! ... »
Il parlait; mais un bruit retentit sous la voûte. Le sdge interrompu tranquillement écoute.
Et nous vers l'occident nous tournons tous les yeux ; Hélas! c'était le jour qui s'enfuyait des cieux !
En détournant les yeux, le serviteur des Onze Lui tendait le poison dans la coupe de bronze. Socrate la reçut d'un front toujoui*S serein. Et, comme un don sacré, l'élevant dans sa main.
Saiis suspendre un moment la phrase commencée^ Avant de la vider acheva sa pensée.
Sur les flancs arrondis du vase au large hofd^ Qui jamais de son sein ne versait que la mort^ L'artiste avait fondu sous un souffle de flamme L'histoire de Psyché, ce symbole de Tâme; Et, symbole plus doux de l'immortalité^ Un léger papillon en ivohe sculpté, Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles. Formait Tanse du vase en déployant ses ailes. Psyché, par ses parents dévouée à TAmour, Quittant avant l'aurore un superbe séjour.
D'une pompe funèbre allait environnée Tenter comme la mort ce divin hyménée; Puis, seule, assise, en pleurs^ le front sur ses genoux^ Dans un désert affreux attendait son époux.
Mais, sensible à ses maux, le volage Zéphire, Comme un désir divin que le ciel nous inspire, Essuyant d'im soupir les larmes de ses yeux.
Dormante, siu- son sein l'enlevait dans les cieux. On voyait son beau front penché sur son épaule Livrer ses longs cheveux aux doux baisers d'Éole, Et Zéphyr, succombant sous son charmant fardeau. Lui former de ses bras un amoureux berceau.
Effleurer ses longs cils de sa brûlante haleine Et, jaloux de l'Amour, la lui rendre avec peine.
Ici, le tendre Amour, sur des roses couché.
Pressait entre ses bras la tremblante Psyché, Qui, d'un secret effroi ne pouvant se défendre, Recevait ses baisers sans oser les lui rendi'e; Car le céleste époux, trompant son tendre amour. Toujours du lit sacré fuyait aveô le jour.
Plus loin, par le désir en secret éveillée^ Et du voile nocturne à demi dépouillée^ Sa lampe d'une main et de Tauf re un poignard^ Psyché, risquant l^amour, hélas I contre un i*egard. De son époux qui dort tremblant d'être entendue, Se penchait vers le lit^ sur un pied suspendue^ Reconnaissait TAmour^ jetait un cri soudain.
Et Ton voyait trembler la lampe dans sa main.
Mais de Thuile brûlante une goutte épanchée^ S'échappant par malheur de la lampe penchée^ Tombait sur le sein nu de l'amant endormi* L^ Amour impatient, s^éveillant à demi, Contemplait tour à tour ce poignard, cette goutte. Et fuyait mdigné vers la céleste voûte :
Emblème menaçant des désirs indiscrets Qui profanent les dieux, pour les voir de trop près !
La vierge cette fois errante sur la terre Pleurait son jeune amant, et non plus sa misère. Mais l'Amour à la fin, de ses lat'mes touché. Pardonnait à sa faute, et Theureuse Psyché Par son céleste époux dans TOlympe ravie.
Sur les lèvres du dieu buvant des flots de vie. S'avançait dans le ciel avec timidité; Et Ton voyait Vénus sourire à sa beauté.
Ainsi par la vertu Tâme divinisée Revient, égale aux dieux, régner dans l'Elysée I
Mais Socrate élevant sa coupe dans ses mains : (( Offrons, offrons d'abord aux maîtres des humains De l'immortalité cette heureuse jprémice I »
Il dit; et vers la terre inclinant le calice. Comme pour épai*gner un nectar précieux, En versa seulement deux gouttes pour les dieux.
Et^ de sa lèvre avide approchant le breuvage^ Le vida lentement sans changer de visage^ Comme un convive avant de sortir d'un festin Qui de sa coupe d'or verse un reste de vin^ Et, pour mieux savourer le dernier jus qu'il goûte^ L'incline lentement et le boit goutte à goutte. Puis, sur son lit de mort doucement étendu.
Il reprit aussitôt son discours suspendu :
(( Espérons dans les dieux, et croyons-en notre âme ! De Tamour dans nos cœurs alimentons la flamme ! L'amour est le lien des dieux et des mortels; ' La crainte ou la douleur profane leurs autels. ' Quand vient l'heureux signal de notre délivrance. Amis, prenons vers eux le vol de l'espérance ! Point de funèbre adieu ! point de cris ! point de pleurs ! On couronne ici-bas la victime de fleurs :
Que de joie et d'amour notre âme couronnée S'avance au-devant d^eux, comme à son hyménée ! Ce sont là les festons, les parfums précieux. Les voix, les instiuments, les chants mélodieux. Dont l'âme, convoquée à ce banquet suprême.
Avant d^aller aux dieux, doit s'enchanter soi-même î
fi Relevez donc ces fronts que l'effroi fait pâlir !
Ne me demandez plus s'il faut m'ensevelir;
Sur ce corps, qui fut moi, quelle huile on doit répandre;
Dans quel lieu, dans quelle urne il faut garder ma cendre.
Qu'importe à vous, à moi, que ce vil vêtement
De la flamme ou des vers devienne l'aliment ?
Qu'une froide poussière à moi jadis unie
Soit balayée aux flots ou bien aux gémonies ?
Ce corps \il, composé des éléments divers.
Ne sera pas plus moi qu'une vague des mers.
Qu'une feuille des bois que l'aquilon promène.
Qu'un atome flottant qui fut argile humaine.
Que le feu du bûcher dans les airs exhalé^ Ou le sable mouvant de vos chemins foulé !
» Mais je laisse en partant à cette terre ingrate Un plus noble débris de ce que fut Socrate :
Mon génie à Platon ! à vous tous mes vertus ! Mon âme aux justes dieux ! ma vie à Mélitus^ Gomme au chien dévorant qui sur le seuil aboie> En quittant le festin, on jette aussi sa proie!... »
Tel qu^uu triste soupir de la rame et des flots Se mêle sur les mers aux chants des matelots^ Pendant cet entretien une funèbre plainte Accompagnait sa voix sur le seuil de Tenceinte. Hélas ! c'était Myrto demandant son époux^ Que rhem^e des adieux ramenait parmi nous!
L^égaremcnt troublait sa démarche incertaine , Et, suspendus aux plis de sa robe qui traîne^ Deux enfants, les pieds nus, marchant à ses côtés. Suivaient en chancelant ses pas précipités.
Avec ses longs cheveux elle essuyait ses larmes ; Mais leur trace profonde avait flétri ses chaimes. Et la mort sur ses traits répandait sa pâleur. On eût dit qu'en passant l'impuissante douleur, Ne pouvant de Socrate atteindre la grande âme. Avait respecté Thonmie et profané la femme.
De terreur et d^amour saisie à son aspect.
Elle pleurait sm^ lui dans un tendre respect. Telle, aux fêtes du dieu pleuré par Cythérée, Sur le corps d^Adonis la bacchante éplorée.
Partageant de Vénus les divines douleurs.
Réchauffe tendrement le marbre de ses pleurs. De sa bouche muette avec respect l'effleure, Et paraît adorer le beau dieu qu^elle pleure. Socrate, en recevant ses enfants dans ses iHras, Baisa sa joue humide et lui parla tout bas.
m VIE DES (;rands hommes.
Nous vîmes une larme^ et ce fut la dernière^ Sous ses cils abaissés rouler dans sa paupière. Puis^ d'un bras défaillant offrant ses fils aux dieux : « Je fus leur pèi*e ici^ vous Tètes dans les cieux ! Je meiu-s^ mais tous vivez! Veillez sur leur enfance! Je les lègiie^ à dieux bons^ à votre providence!... i*
Mais déjà le poison dans ses veines versé
Enchaînait dans son cours le flot du sang glacé*
On voyait vers le cœur^ comme une onde tarie^
Remonter pas à pas la chaleur et la vie,
Et ses membres roidls, sans force et sans couleur^
Du marbre de Paros imitaient la pâleur.
En vain Phédon^ penché sur ses pieds qu^il embrasse^
Sous sa brûlante haleine en réchauflklt la glace;
Son fronts ses mains^ ses pieds se glaçaient sous nos doigts
11 ne nous restait plus que son âme et sa voix :
Semblable au bloc divin d^où sortit Galatée
Quand une âme immortelle à l'Olympe empruntée^
Descendant dans le marbre à la voix d'un amant^
Fait palpiter son cœur d^un premier sentiment^
Et qu^ouvrant sa paupière au jour qui vient d'éclore.
Elle n'est plus un marbre^ et n'est pas femme encore.
Etait-ce de la mort la pâle majesté
Ou le premier rayon de l'immortalité?
Mais son front rayonnant d'une beauté sublime
Brillait comme Vaurore aux sommets de Didymej
Et nos yeux qui cherchaient à saisir son adieu^
Se détournaient de crainte et croyaient voir un dieu!
Quelquefois^ l'œil au ciel^ il rêvait en silence;
Puis^ déroulant les flots de sa sainte éloquence^
Gomme un homme enivré du doux jus du raisin
Brisant cent fois le ûl de ses discours sans ûn^
Ou comme Oipbée errant dans les demeures sombres>
En mots entrecoupés il parlait à des ombres.
« Courbez-vous, disait-il, cyprès d'Académus !
Courbez-vous, et pleurez; vous ne le verrez plus!
Que la vague, en frappant le marbre du Pirëe,
Jette avec son écume une voix éplorëe!
Les dieux l'ont rappelé! ne le savez-vous pas?
Mais ses amis en deuil, où portent-ils leurs pas?
Voilà Platon, Cébès^ ses enfants et sa femme!
Voilà son cher Phédon, cet enfant de son âme !
Ils vont d'un pas fuilif, aux lueurs de Phoebé,
Pleurer sui* un cercueil aux regards dérobé.
Et, penchés sur mon urne, ils paraissent attendre
Que la voix qu^ils aimaient sorte encor de ma cendre.
Oui, je vais vous parler, amis, comme autrefois.
Quand, penchés sur mon lit, vous aspiriez ma voix!
Mais que ce temps est loin! et qu'une courte absence
Entre eux et moi, grands dieux, a jeté de distance !
Vous qui cherchez si loin la trace de mes pas.
Levez les yeux, voyez!... Ils ne m'entendent pas!
Pourquoi ce deuil? pourquoi ces pleurs dont tu t'inondes?
Épargne au moins, Myrto, tes longues tresses blondes * ;
Tourne vers moi tes yeux de larmes essuyés !
Myrto, Platon, Cébès, amis !... si vous saviez !
a Oracles, taisez-vous! tombez, voix du Portique! Fuyez, vaines lueurs de la sagesse antique!
Nuages colorés d'une vaine clarté.
Évanouissez-vous devant la vérité !
D'un ineffable hymen je la vois près d'éclore; Attendez... un, deux, trois..., quatre siècles encore, . Et ses rayons divins qm partent des déserts D'un éclat immortel rempliront Funivers !
Et vous, ombres de Dieu qui nous voilez sa face. Fantômes imposteurs qu'on adore à sa place, Dieux de chair et de sang, dieux vivants^ dieux mortels. Vices déifiés sur d'immondes autels,
* Socrale eut deux femmes, Xantippe et Myrto. *
Mercure aux ailes d'or^ dt^sse de Cythère^ Qu'adorent impunis le vol et l'adultère ; Vous tous^ grands et petits^ race de Jupiter, Qui peuplez^ qui souillez les eaux^ la terre et l'air^ Encore un peu de temps^ et votre auguste foule^ Roulant avec l'erreur de FOlympe qui croule^ Fera place au Dieu saint^ unique^ u^^versel^ Le seul Dieu que j'adore, et qui n'a point d'autel!..
a Quels secrets dévoilés! quelle vaste harmonie!...
Mais qui donc étais-tu, mystérieux génie f
Toi qui, voilant toujours ton visage à mes yeux.
M'as conduit par la voix jusqu'aux portes des cieiLX ^
Toi qui, m'accompagnant comme un oiseau fidèle.
Caresse encor mon front du doux vent de ton aile.
Es-tu quelque Apollon de ce divin séjoiu*
Ou quelque beau Mercure envoyé par l'Amour ?
Tiens-tu Farc, ou la lyre, ou l'heureux caducée ?
Ou n'es-tu, répond&-moi, qu'une simple pensée? »
Cependant dans son sein son haleine oppressée. Trop faible pour prêter des sons à sa pensée, ' Sur sa lèvre entr'ouverte, hélas! venait mourir. Puis semblait tout à coup palpiter et courir : Comme, prêt à s'abattre aux rives paternelles. D'un cygne qui se pose on voit battre les ailes. Entre les bras d'un songe il semblait endormi. L'intrépide Cébès penché sur notre ami, Rappelant dans ses yeux l'âme qui s'évapore.
Jusqu'au bord du trépas l'interrogeait encore : « Dors-tu ? lui disait-il. La mort, est-ce im sommeil ? » 11 recueillit sa. force, et dit : « C'est un réveil!
SOCRATK. iOI
— Ton œil est-il voilé par des oipbres funèbres?
— Non; je vois uii jouç pur poindre dans les ténèbres !
— N'entends-lu pas des cris, des gémissements? — Non; J^en tends des astres d'or qui murmurent un nom !
— Que sens-tu? — Ce que sent la jeune chrysalide Quand, livrant à la terre ime dépouille aride.
Aux rayons de l'aurore ouvrant ses faibles yeux. Le souffle du matin la roule dans les deux.
— Ne nous trompais-tu pas? réponds : î/àme étaitrelle...?
— Croyez-en ce sourire, elle était immortelle!...
— De œ monde imparfait qu'attends-tu pour sortir?
— J'attends, comme la nef, un souffle pour partir.
— D'où viendra-t-il? — Du ciel! — Encore une parole!
— Non; laisse en paix mon âme, afin qu'elle s'envole I » Il dit, ferma les yeux pour la dernière fois.
Il resta quelque temps sans haleine et sans voix.
Un faii!x rayon de vie, errant par intervalle,
D une pourpre mourante éclairait son front pâle.
Ainsi, dans un soir pur de l'arrière-saison.
Quand déjà le soleil a quitté l'horizon^
Un rayon oublié des ombres se dégage
Et colore en passant les flancs d'or d'un nuage.
Enfin plus librement il semble respirer.
Et, laissant siu: ses traits son doux sourir eri*er,
« Aux dieux libérateurs, dit-il, qu'on sacrifie !
Us m'ont guéri ! — De quoi? dit Cébès. — De la vie!.,. »
Puis un léger soupir de ses lèvres coula,
Aussi doux que le vol d'une abeille d'Hybla.
Était-ce...? Je ne sais; mais, pleins d'un saint dictame.
Nous sentîmes en nous comme une seconde âme !..,
Comme un lis sur les eaux et que la rame incline. Sa tête mollement penchait sur sa poitrine; Ses longs cils que la mort n'a fermés qu'à demi. Retombant en repos sur son œil endormi,
Semblaient comme autrefois, smis leur ombre abaissée^
Recudllir le silence ou voiler la pensée;
La parole surfn'ise en son dernier essor
Sur sa lèvre entr'ouverte, hélas! errait encor>
Et ses traits, où la vie a perdu son empire.
Étaient comme frappés d'un éternel sourire t
Sa main, qui conservait son geste habituel.
De son doigi étendu montrait encore le ciel;
Et quand le doux regard de la naissante aurore^
Dissipant par degrés les ombres qu^il colore.
Gomme un phare allumé sur un sommet lointain.
Vint dorer son front mort des ombres du matin ,
On eût dit que Vénus, d'un deuil divin suivie^
Venait pleurer encor sur son amant sans vie;
Que la triste Phœbé de son pâle rayon
Caressait, dans la nuit, le sein d'Endymion ;
Ou que du haut du ciel l'âme heui'euse du sage
Revenait contempler le terrestre rivage,
Et, visitant de loin le corps qu'elle a quitté.
Réfléchissait sur lui l'éclat de sa beauté.
Gomme un astre bei*cé dans un ciel sans nuage
Aime à voir dans les flots briller sa chaste image.
On n'entendait autour ni plainte ni soupir... G^est ainsi qu'il mourut, si c'était là mourir !
Ainsi, en effet ^ mourut Socrate.
« Tous ceux, dit Xénophon, qui ont connu So- » crate le regrettent encore, parce qu'ils trouvaient » en lui les plus grands secours pour la techerche de » la vertu. Je l*ai bien connu, je l'ai dépeint tel que »je l'ai vu: si pieux, qu'il n'osait rien entreprendre
SOCRATE. i03
» sans avoir interrogé dans sa conscience, qu'il ap* » pelait son génie, l'avis du ciel ; si juste, qu'il ne » s'est jamais permis de faire le moindre tort à » personne, et qu'il faisait du bien à tous ceux qui » allaient à lui ; si tempérant, qu'il préférait tou* » jours ce qui était le plus honnête à ce qui était » le plus agréable ; si infaillible en prudence qu'il » ne se trompait jamais entre le bon et le mauvais » parti. Tel en vérité m'a paru Socrate , c'est-à* » dire le meilleur et par là même le plus heufeux » des mortels. »
Quant à nous, tout en admirant avec XénophOii la sagesse du philosophe de la Grèce , nou» û& pouvons nous empêcher de lui préférer mille foie les sagesses plus divines de l'Inde^ de la Chine^ et surtout de la révélation chrétienne. La sagesse dir Socrate n'est qu'intelUgence, elle n'est pas assesi amour. Elle pense bien, elle ne se dévoue pas a»-» sez. Le sacrifice, ce complément de toute vertu et ce prix de toute vérité, lui manque, malgré le supplice tout politique et nullement religieux de 8o* crate. Il est sage, il n'est pas martyr ; il a'accoiïH mode avec les mœurs, les croyances, les vice» même décents de son époque et de son pByHé II donne des conseils très^spirituels et très-habile» de vertu à ceux qui lui en demandent ^ mais il en
donne de vices aussi aux jeunes gens et aux courtisaneô. Il croit en un Dieu umque, intelligence et providence des mondes , et il adore en public des divinités charnelles et multiples formées à l'image de l'homme. Il meurt bien, mais il meurt pour lui-même autant que pour la vérité. Sa mort même est une bonne fortune de sa destinée, qu'il saisit en homme de souveraine intelligence. « Je suis » vieux, dit-il à Xénophon, je n'aurais plus qu'à » déchoir dans mes sens et dans mon esprit, c'est » l'heure de mourir à propos. »
Socrate témoigne peu de tendresse pour le genre humain , même pour sa femme et pour ses enfants ; toujours homme d'esprit plus qu'homme de dévouement à ses semblables. Ses entretiens, quelque subUmes qu'ils soient par moments, attestent ce défaut de divine charité dans sa nature et dans sa sagesse. Il raille quelquefois, il se moque souvent, il plaisante toujours. L'ironie, qui rend la vérité même offensante , est la forme perpétuelle de ses dialogues ; il procède par interrogations captieuses, comme pour forcer son interlocuteur à se couper ; il le mène de détour en détour en lui cachant avec art le but où il veut le conduire. Il prend à la fin ^on antagoniste par ses propres aveux, comme on prendrait une vérité au piège. Il est constamment épilogueur, presque jamais lyrique. Platon, son divin disciple, lui a mis des ailes ; sans cela il ramperait souvent terre à terre.
SOCKATK. lOo
De tout ceci nous concluons que Socrate ne fut ni le plus sage, ni le plus \ertueux, ni le plus religieux surtout des philosophes de Tantiquité, mais qu'il fut le plus spirituel et le plus aimable des honnêtes gens d'Athènes ; qu'il sut bien penser, bien parler, bien mourir, mais qu'il sut aussi bien vivre, et qu'en un mot, il y eut, selon nous, trop de prudence dans sa sagesse et trop d'habileté dans sa vertu.
La Charité n'était pas née dans le monde.
(105-43 AVANT JKSUS-CHRIST)
Ce n'est pas le nom d'un orateur, c'est le nom de l'éloquence.
L'éloquence telle que nous l'entendons, et telle que Cicéron l'entendait lui-même, n'est pas seulement l'art de parler aux hommes sur la place pu* blique; c'est le don de sentir fort, de penser juste, de savoir tout, d'imaginer avec splendeur, d'exprimer avec puissance, et de communiquer par la parole écrite ou parlée, aux autres hommes, l'idée, le sentiment, la conviction de la vérité, l'admiration du beau, le goût de l'honnête, l'enthousiasme de la vertu, le dévouement au devoir, l'héroïsme de la patrie, la foi dans l'immortalité, qui rendent l'âme honnête, le cœur sensible, l'esprit juste, la raison saine, la science populaire, l'imagination artiste, le
i08 VIE DES GRANDS HOMMES.
patriotisme ardent, le courage viril, la liberté chère, la philosophie pieuse, la reUgion conforme à l'idée la plus haute de la Divinité, en un mot, qui font l'individu bon, le peuple grand, Thumanité sainte. Voilà ce que nous entendons par Tidéal de l'éloquence. Elle suppose pour nous la possession et l'exercice de toutes les facultés intellectuelles et morales de Thomme résumées dans la parole : la puissance du verbe humain.
Aucun homme peut-être ne les réunit autant en lui que Cicéron, dont nous entreprenons de raconter rhistoire. Poëte, philosophe, citoyen, magistrat, consul, administrateur de provinces, modérateur de la république , idole et victime du peuple , théologien, jurisconsulte , orateur suprême, honnête homme surtout, il eut de plus le rare bonheur d'employer tous ces dons divers tantôt à l'amé^ lioration, au délassement et aux délices de son âme dans la solitude , tantôt au perfectionnement des arts de la parole par l'étude, tantôt au maniement du peuple, tantôt aux affaires publiques de sa patrie qui étaient alors les affaires de l'univers, et d'appliquer ainsi ses dons, ses talents, son courage et ses vertus au bien de son pays, de l'humanité, et au culte de la Divinité, à mesure qu'il les perfectionnait pour lui-même !
On ne put lui reprocher que deux fautes : la >aine gloire dans la contemplation de lui-même, et (les faiblesses réelles ou plutôt des indécisions regrettables à la fin de sa vie envers les tyrans de sa patrie. Mais ces deux fautes, si on étudie bien son histoire, ne sont pas les fautes de son caractère, elles sont surtout les fautes de son temps.
La \aine gloire était la vertu des grands hommes à ces époques où la religion, plus magnanime et phis dégagée des vanités humaines, n'avait pas encore enseigné aux hommes l'abnégation, la modestie, l'humilité, qui déplacent pour nous la gloire do la terre, et qui la .reportent dans la satisfaction muette de la conscience ou dans la seule approbation de Dieu.
Et quant aux compositions avec les événements et avec les tyrannies qu'on reproche de loin à Cicéron, il faut se reporter à l'état de la république romaine, à la corruption des mœurs, à la lâcheté du peuple, à l'énervation des caractères de son temps, pour être juste envers ce grand homme. A aucune époque de sa carrière civile il n'a montré devant son devoir une hésitation. S'il faibht devant César, il ne faiblit pas devant la mort ; mais pour appuyer le levier de cette force d'âme qu'on lui demande, et pour soutenir seul la répubhque contre
4fO VlË DES GRANDS HOMMES.
César, il lui fallait un point d'appui dans la république. Il n*y en avait plus. Ce n'était pas le levier qui manqua à Cicéron, ce fut le point d'appui. On peut plaindre le temps, mais non accuser le citoyen.
Aucune forme de gouvernement autant que la république romaine ne fut propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces divisions de facultés et ces spécialités de professions, qui décomposent un homme entier en fractions d'honmie et qui le rapetissent en le décomposant.» On ne disait pas : Celui-ci est un citoyen civil, celui-là est un citoyen mihtaire, celui-ci poète, celui-là orateur, celui-ci un avocat, celui-là consul ; on était tout cela à la fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, comme nous le faisons si malheureusement aujourd'hui, au grand détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On n'imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de dépasser quand il créait une intelligence plus universelle ou une âme plus grande que les autres. César plaidait, faisait (ks -vers, écrivait VAnti-Caton^ conauérait les Gaules.
ClCÉROf^. lit
Cicéron écrirait des poëmes, faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au barreau, haran* guait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement au sénat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armées en Syrie, philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de littérature à Tuscuhim. Ce n'était pas la profession, c'était le génie qui faisait l'homme ^ et l'homme alors était d'autant plus homme qu'il était plus universel. De là, lagrandeur de ces hommes multiplet de l'antiquité. Quand , mieux inspirés , nous voudrons grandir comme elle, nous eiXacerons ces barrières jalouses et arl)itraires que notre civilisation moderne place entre les facultés de la nature et les services qu'un même citoyen peut rendre sous diverses formes à sa patrie. Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, h usx magistrat d'être un héros, à un orateur d'être un soldat, à un poëte d'être im sage ou un citoyen. Noos ferons des hommes, et non plus des rouages humains. Le monde moderne en sera plus £ort et plus beau, et plus conforme au plan de Dien, qui n'a pas fait de l'homme un fragment, mais un ensemble.
CUcéron^tel que nous le retrouvons dans les portraits et dans les lettres de ses contemporains ou de lui-même^ était de taille hante, telle qu'elle est
i12. VIE DES GRANDS HOMMES.
nécessaire à un orateur qui parle dcTant le peuple et qui a besoin de dominer de la tète ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par l'intelligeuce intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés îi son image ; le front élevé, et poli comme une table de marbre destinée à recevoir et à effacer les mille impressions qui le traversaient ; le nez aquilin, très-resserré entre les yeux ; le regard à la fois recueilli en lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se répandait sur la foule ; la bouche fine, bien fendue des lèvres, sonore, passant aisément de la mélancolie des grandes préoccupations à la gruce d'étendue du sourire ; les joues creuses, pâles, amaigries par les contentions . de l'étude et par les fatigues de la tribune aux haran- - gués. Son attitude avait le calme du philosophe' plutôt que l'agitation du tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée qui se posait et qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On voyait qu'il aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute l'autorité de la vertu publique, toute la majesté du peuple romain, se levaient avec lui quand il se levait pour prendre la parole. Un nombreux et grave cortège de rhéteurs grecs, d'afiranchis, de cUents, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait quand il traversait la place pour monter aux rostres. Il tenait à la main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses
exordes, ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inspirées de ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique, n'avait rien de la négligence du cynique ou de la mollesse de Tépicurien. Il n'attirait pas les yeux par la recherche et ne les offensait pas par la sordidité. Il était vêtu, non paré de sa robe à plis perpendiculaires serrée au corps. Il ne voulait pas que les couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions aux oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intéressait à cette langueur du corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice , toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence, qui n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour se rendre visible à l'humanité.
Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé par la fréquentation du forum à juger ses orateurs en artiste, appréciait dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa majesté.
Il était né dans une petite ville municipale des environs de Rome, nommée Arpinum, patrie de
Marias. Sa mère Helvia^ femme supérieure par k courage et la vertu comme toutes les mères où se moulent les grauds hommes^ l'enfanta, sans douleur. Un génie apparut à sa nourrice, dit la rumeur antique, et lui annonça qu'elle allaitait dans cet enfant le salut de Rome : ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet enfant répandaient dans le cœur de sa mère et de sa nourrice on ne sait quel pressentiment de grandeur et de vertu innées. Hehia était d'un sang illustre. Sa famille patemeUe cultivait obscurément ses domaines modiques dans les environs d'Arpinura, sans rechercher les charges publiques et sans venir à Rome, contente d'une fortune modique et d'une considération locale dans sa pro\ince. Malgré la nouveauté de son nom, que Cicéron fit b premier éclater daiïs Rome, cette famille remontait, dit-on, pai» filiation jusqu'aux anciens rois déchus du Latîum. Le grand-père et les oncles de Cicéron s'étaient distingués déjà par l'aptitude aux affidires et par quelques symptômes inattendus d'éloquence dans des députations que leur ville avait envoyées à Rome pour y soutenir de graves intérêts. Il est rare que le génie soit isolé dans une famille ; il y montre presque toujours des germes avant d'y faire éclore un fruit consommé. En remontant de quelques générations dans une race, on reconnaît à des symptômes précurseurs le grand homme que la nature semble y préparer par degrés. Cela fut ainsi dans
la famille poétique du Tasse ^ dont le père était déjà u» poëte de seconde inspiration ; ainsi dans la far mille de Mirabeau, dont le père et surtout les ondes étaient des orateurs naturels et sauvages, ploa frustes^ mais peut-être plua natifs que le neveu ; ainsi de Cicéron et de beaucoup d'autres. La nature élabore longtemps et sourdement ses chefs-d'œuvre dans riiumanilé, comme dans les minéraux et les végétaux. L'homme est un être successif qui retrace et contient peut-être dans une seule âme les vertus des 4mes.de cent générations.
Ces aptitudes et ces goûts oratoires et littéraires de la famille de Cicéron, et la tendresse qui se change en anabition pour son fils dans le cosxœ d'une noble mère, firent élever dans les lettres grecques et romaines l'enfant qui promettait de bonne heure tant de gloire à sa maison. La littérature grecque était alors pour les jeunes Romains ce que la littérature latine a été depuis pour nous : la tradition de l'esprit humain, le modèle de la langue, le grand ancêtre de nos idées. La rapide et universelle intelligence de l'enfant fil une explosion plutôt que des progrès aux premières leçons qu'il reçut en soilant du berceau, sons les yeux de sa mère. Sa vocation pour les choses intelloctuelles fut si prompte, si merveilleuse et si unanimement reconnue autour
de lui dans les écoles d'Arpinum, qu'il goûta la jçloire dont il devait épuiser l'ivresse, presque en goûtant la vie. Les petits enfants, ses compagnons d'école, le proclamèrent d'eux-mêmes roi des écoliers ; ils racontaient à leurs parents, en rentrant des leçons, les prodiges de compréhension et de mémoire du fils d'Helvia, et ils lui faisaient d'euxmêmes cortège jusqu'à la porté de sa maison, comme à un patron de leur enfance. Quand la supériorité est démesurée parmi les enfants et parmi les hommes, elle ne suscite plus l'envie ; on la subit et on l'acclame comme un phénomène, et, comme les phénomènes sont isolés et ne se renouvellent pas, ils n'humihent pas la jalousie, ils l'étonnent. Tel était le sentiment qu'inspirait le jeune Cicéron aux enfants d'Arpinum. Que n'en inspira-t-il un aussi noble et aussi honorable plus tard à Clodius, à Octave et à Antoine !
La poésie, cette fleur de l'âme, l'enivra la première. Elle est le songe du matin des grandes vies ; elle contient en ombres toutes les réalités futures de l'existence ; elle remue les fantômes de toutes choses avant de remuer les choses elles-mêmes ; elle est le prélude des pensées et le pressentiment de l'action. Les riches natures, comme César, Cicéron, Brutus, Solon, Platon, commencent par
rimagination et la poésie : c'est le luxe des sèves surabondantes dans les héros, les hommes d'État, les orateurs, les philosophes. Malheur à qui n'a pas été poëte une fois en sa \ie !
Cicéron le fut de bonne heure, longtemps et toujours. Il ne fut si souverain orateur que parce qu'il était poëte. La poésie est l'arsenal de l'orateur. Ouvrez Démosthène, Cicéron, Chatam, Mirabeau, Vergniaud : partout où ces orateurs sont sublimes, ils sont poètes. Ce qu'on retient à jamais de leur éloquence , ce sont des images et des passions dignes d'être chantées et perpétuées par des vers.
En sortant de l'adolescence, Cicéron publia plusieurs poëmes qui le placèrent, disent les histoires, parmi les poètes renommés de son temps. Plutarque affirme que sa poésie égala son éloquence.
11 étudiait en même temps la philosophie sous les maîtres grecs de cette science qui les contient toutes. Il suivait surtout les leçons de Philon, sectateur de Platon. Il ouvrait ainsi son âme par tous les pores à la science, à la sagesse, à l'inspiration, à l'éloquence. Recueillant tout ce qui avait été pensé, chanté ou dit de plus beau avant lui sur la terre, pour se former à lui-même dans son âme un trésor intarissable de vérités, d'exemples.
d'images, d'élocntion, de beauté morale et csviqpie, il se proposait d'accroiire et d'émiser ensuite ee trésor pendant sa \ie, pour la ^ive de sa patrie et pour sa propre gloire, immortalité teirestre dont les hommes d'alors faisaient un des* buts et un des prix de la vertu.
Il suivait aussi assidûment à la même époque les séances des tribunaux et les séaDces du Forum, ce ti*ibunal des délibérations politiques devant le peuple, écoutant, regardant agir les grands maîtres de la tribune de son temps, Scévola, Hertensius, Cotta, Crassus, et surtout Antoine, dont il a depuis immortalisé lui-même l'éloquence dans ses traités sur cet art. 11 s'honorait d'être leur disciple, et il s'étudiait en rentrant chez lui à rejunsduire de mémoire sous sa plume les traits de leurs harangues qui avaient ému la multitude ou charmé son esprit. Ignoré encore lui-même comme orateur, sa renommée comme poëte s'étendait à Rome par la publication d'un poëme épique sur les guerres et Les destixiées de Mari us, sou grand conapatriote.
Rome était alors à une de ces crises tragiques et supr^es qui agitent les empires ou les républiques au moment où leurs institutions les ont élevés au sonunet de vertu, de gloire et de liberté auquel la Providence permet à un peuple deparve-
GlCfiRON. 119
nir. Arrivées à ce point culminant de leur existence et de leur principe^ les nations commencent à chanceler sur elles-mêmes avant de se précipiter dans la décadence, comme par un vertige de la prospérité ou par une loi de notre imparfaite nature. C'est \e moment où les peuples enfantent les plus grands hommes et les plus scélérats, comme pour préparer des acteurs plus sublimes et plus atroces à ces drames tragiques qu'ils donnent à l'histoire. Cicéron apparaissait dans la vie précisément à ce moment de l'achèvement et de la décomposition de la république romaine ; en sorte que son histoire, mêlée à celle de sa patrie depuis sa naiséance jusqu'à son supphce, est à la fois celle des hommes les plus mémorables ou les plus exécrables de l'univers, celle des plus grandes vertus et des plus grands crimes, des plus éclatants triomphes et des plus sinistres catastrophes de Rome. La hberté, la servitude de l'univers se conquièrent, se perdent, se jouent pendant un demi-siècle en lui, autour de lui ou avec lui. L'âme d'un seul homme est le foyer du monde et sa parole est l'écho de l'univers.
Le principe de la république romaine était l'adjonction successive d'abord de l'Italie, puis de l'Europe, puis enfin du monde alors connu, à la domination des Romains. Grandir était leur loi. On ne
grandit en territoire que par la guerre : la guerre était donc la fatalité de ce peuple. Défensi\e dans ses commencements, la guerre romaine était devenue offensive, puis universelle. La guerre altère de gloire, la gloire donne la popularité, la popularité donne aux ambitieux la puissance politique. Le triomphe à Rome était devenu une institution; cette institution donnait pour ainsi dire un corps à la renommée, et faisait des triomphateurs des candidats à la tyrannie.
Pour entretenir cette concurrence de triomphes et cette guerre universelle et perpétuelle, de grandes armées, presque permanentes aussi, étaient devenues nécessaires. De grandes armées permanentes sont l'institution la plus fatale à la liberté et au pouvoir tout moral des lois. Celles qui restaient rassemblées en légions dans les pro\inces conquises ou en Italie commençaient à élever leurs généraux au-dessus du sénat et du peuple, et à former pour ou contre ces généraux de grandes factions militaires, armées bien autrement dangereuses que les factions civiles. Celles qui étaient licenciées après qu'on leur avait partagé des terres formaient dans l'Italie même et dans les campagnes de Rome des noyaux de mécontents prêts à recourir aux annes, leur seul métier, et à donner des
bandes ou des légions aux séditions politiques, aux tribuns démagogues ou aux généraux ambitieux. Le sénat et le peuple étaient donc tout prêts à être dominés et subjugués dans Rome même par la guerre et par la gloire qu'ils a\arent destinées à subjuguer le monde. Ils avaient envoyé des tyrans au monde, et le monde vaincu leur renvoyait des tyrans domestiques. Déjà Tépée se jouait des lois ; déjà, sous un respect apparent pour l'autorité no- ^linale du sénat, les généraux et les triomphateurs se marchandaient entre eux les charges, les consulats ; les gouvernants de provinces troquaient leurs légions ou se prêtaient leurs armées, pour se les rendre après le temps voulu par les lois. Rome n'était plus qu'une grande anarchie dominatrice du monde au dehors, mais où les citoyens avaient cédé la réaUté de la souveraineté aux légions, où la constitution ne conservait plus que ses formes, où les généraux étaient des tribuns, où les factions étaient des camps.
Tel était l'état de la république romaine quand le jeune Cicéron prit la robe virile, pour prendre son rôle de citoyen, d'orateur, de magistrat dans la scène du temps.
Marins, plébéien d'Arpinum, après s'être illustré dans les camps et avoir sauvé l'Italie de la première I. 11
i22 VIE DES GRANDS HOMMKS.
invasion des barbares du Nord, avait pris parti à Rome pour le peuple contre les patridens et «ontre le sénat. Démagogue armé et Céroee, il a>'ait pr6€é ses légions à la démocratie pour immoler Faristocratie. Ses proscriptions et ses assassinats aTaient décimé Rome et inondé de sang l'Italie. SjUa, patricien de Rome, d'abord lieutenant, puis rival de Marins, lui avait à son tour enlevé sa gloire et ses légions, les avait ramenées contre sa patrie , avait proscrit les prescripteurs, égorgé les égoi^eurs, assassiné en niasse le peuple, asservi le sénat en le rétablissant, élevé les esclaves au rang de citoyens romains, parlagé les terres des proscrits entre ses cent vingt mille légionnaires, puis abdiqué sous le prestige de la terreur qu'il avait inspirée au peuple, et remis en jeu les ressorts de l'antique constitution, faussés, subjugués, ensanglantés par lui. Une guerre qu'on appelait la guerre sociale^ guerre des auxiliaires delà république contre Rome elle-même, avait compliqué encore, par l'insurrection de l'Italie, cette mêlée d'événements, de passions, de proscriptions, de sang et de crimes. Sylla en triomptia. Les bons citoyens de Rome s'enrôlèrent, pour défendre la patrie, même sous la dictature d'un tyran. Cicéron y suivit son modèle et son maître, l'orateur Hortensius. Il en revint avec les légions victorieuses <le Sylla, pour assister avec borreur à l'éclipsé de toute liberté, aux dictatures, aux proscriptions, aux égorgements de Rome. Son extrême jeunesse et sa
Cl€BIVOIi. 423
vie fiiudieu&B à Arpinum le dérobèrent non au malheur, mais au danger du temp&. il reparai à Rome après le réUblissement TÎoleot mais régulier des choses et du sénat par Sylla. Il se prépara à la tribune politique et aux chaînes de la répul)lique par l'esBrcice du barreau^ noviciat des jeunes Romains qui aspiraient ainsi à Testin^ et à la reconnaissance du peuple^ avant de briguer ses suffrages pour les magistratures. U publia em même temps des livres sur la langue^ sur la riiétorique^ sur Tari oratoire^ qui déeelaientla profondeur et l'unirersaUté de ses études. Ses premiers plaidoyers poor ses clients étonnèrent les orateurs les plus eonsonunés de Rome. Sa parole éclata comme un prodige de perfection inconnu jusqu'à ce jeune homme dans la discussion des causes privées. Invention des arguments, enchaînenseni des faits, conclusion des témoignais, élévation des pensées, puissance des raisonneanents, harmonie des paroles, nouveauté et spkndeurd^ images^ conviction de l'esprit, patbétiqm du ccrar, grâce ai insinuation des exordes, fonce et loodre des péroraisons^ beauté ée la diction, majesté de la personne, dignité du geste, tout porta^ e& peu d'années, le je«»e orateur a«i sommet de l'art et de la renommée. Ses discours préparés dans lo silence de ses veilles, notés, émts à loisir, effaçât, écrits de nouveau, corrigés encore, comparés stadieosianent par lui aux modèles de l'éloqoenee grecque, appris fragments par fragments,
tantôt aux bains, tantôt dans ses jardins, tantôt dans ses promenades autour de Rome, récités devant ses amis, soumis à la critique de ses émules ou de ses maîtres, prononcés en public sur le ton donné par des diapasons apostés dans la foule, enrichis de ces inspirations soudaines qui ajoutent la merveille de Timprévu et le feu de l'improvisation à la sûreté et à la solidité de la parole réfléchie, étaient des événements dans Rome. Us existent revus- et publiés par l'orateur lui-même, ils sont encore des événements pour la postérité. Nous n'en parlerons pas ; ils forment des volumes. Ils sont restés monuments de l'esprit humain.
Ces discours furent la base de la renommée et de la vie publique du jeune Cicéron. Mais il fut consumé par sa propre flamme : son corps fragile ne put supporter cet excès d'études, de parole publique, de clientèle et de gloire dont il était submergé. Sa maigreur, sa pâleur, ses évanouissements fréquents, l'insomnie, la voix brisée par r^efiFort pour répondre à l'avidité et aux applaudissements de la foule, son exténuation précoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop tôt cueillie, menaçait une vie avide d'une plus haute et plus longue gloire, peut-être aussi les conseils que lui donnèrent ses amis d'échapper à l'attention de
Sylla, qu'une si puissante renommée pouvait offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicéron avait légèrement blessé en défendant un de ses proscrits que personne n'avait osé défendre ; toutes ces causes, et plus encore la passion d'étudier la Grèce dans la Grèce même, décidèrent Cicéron à quitter Rome et le barreau, et à visiter Athènes.
11 s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus reûommés, à l'étude de la philosophie. Sous le charme de ces études qui dépaysent l'âme des choses terrestres pour l'élever aux choses immatérielles , il avait pour un temps renoncé à Rome, à l'ambition et à la gloire. Lié avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui n'estimait les choses que par le plaisir qu'elles donnent, Cicéron se proposait de recueillir son modique patrimoine en Grèce, et de s'étabHr à Athènes pour y passer obscurément sa vie dans l'étude du beau , dans la recherche du vrai, dans la jouissance de l'art. Mais sa santé se rétablissait ; les maîtres des écoles d'éloquence les plus célèbres d'Athènes, de Rhodes, de l'Ionie, accouraient pour l'entendre discourir dans les académies de l'Attique, et, pénétrés d'admiration pour ce jeune barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les
avait vaincus par les armes et qu'un Romain les
126 VIE DES GRAItOS HOMMES,
dépa&saît par l'éloquence . 11 leur doBoait dea leçoas de pensée, et ils lui en donnaient de diction, d'barmotte, d'inton^on, de geste. La nouvelle de la mort de SyUa^ qui arri\a en ce moment à Athè* nés et qui présageait de nouvelles destinées à la liberté de Rome, enleva Cicéron à lui-même. Il ae sentit appelé par des événements inconnus et il partit pour Rome en passant par l'Asie, pour visiter toutes les grandes écoles de littérature et d'éloquence, et pour s'assurer aussi si ces temples fameux, d'où le paganisme avait envoyé ses superstitions et ses fables à Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité, objet suprême de ses études. 11 consulta les oracles. Celui du temple de Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien, destinés à prendre part aux événements de leur pays dans les temps de révolution.
« Par quel moyen, lui demanda Cicéron, atteindrai-je la plus grande gloire et la plus honnête? — En suivant toujours tes propres inspirations, et non l'opinion de la multitude. »
Cet oracle le frappa, et c'est en y conformant sa vie qu*il mérita en effet sa réputation d'honotme de bien, sa gloire et sa mort.
Rentré à Rome, il y vécut quelques années dans Fomhre, ne s'attaçhant à aucune des factions qui
CIOÈROR m
divisaient la république, ne faisattt eortôge à aucua des ckefs de parti d<Mii la faveur poussait les jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple. On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des hommes et des richesses, et pour cette èsUme qu'il gardait aux choses immatérielles. On l'appelait poëte^ lettré, homme grécisé^ philosophe spéculatif, noyé daris la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire méprise dans tous les siècles ce qui n'est pas vulgaire domme lui. Gicéron ne s'émut pas de ces railleries, ilcontinuaàse perfectionner en silence, pour le seul amour du beau et du bien. 11 vivait alors familièrement avec le plus grand acteur de la scène romaine, Roseius. Us s'étudiatent ensemble : l'acteur^ à imiter les intonations, les attitudes et les gestes que la nature inspirait d'ellemême à Cieéron ; l'orateur, à imiter l'action que l'art enseignsût à Roseius . Et de cette 1 utte entre la nature gui inspire et l'art qui achève résultait pour l'acteur et pour l'orateur la perfection, qui consiste pour l'acteur à ne rien feindre au théâtre qui ne jaillisse de la natumetpourl'orateurànerienprofesseràla tribune qui ne soit av<Mié par l'art et conforme à cette suprême coQTenanœ des choses qu'on nonunclebeau.
Cei^ndaxit le père, la mère, les oncles de Cieéron ^t 9&sb amis le eofijùraient de faire violence à son
goût pour la retraite, et de ne pas priver la république, dans des temps difficiles, des dons que les dieux, Tétude, les lettres, les voyages avaient accumulés en lui. • La vertu et l'éloquence ne lui » avaient été données, lui disaient-ils, que comme » deux armes divines pour la grande lutte qui se » balançait entre les hommes de bien et les scélé- » rats, entre la république et la tyrannie, entre » l'anarchie des démagogues et la liberté des bons » citoyens. » Il céda à leurs instances et sollicita la questure la même année où les deux plus grands orateurs du temps, ses maîtres et ses modèles, Hortensius et Cotta, sollicitèrent le consulat, première magistrature de Rome, qui durait un an. Le peuple, las des hommes de guerre qui avaient ensanglanté assez longtemps Rome, voulut relever la liberté et la tribune en les nommant tous les trois. La questure était une magistrature secondaire qui donnait entrée dans le sénat. Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et d'approvisionner Rome. Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la Sicile à Cicéron. Tout en prévenant par ses mesures la disette qui menaçait le peuple romain, il ménagea la Sicile et s'y fit adorer ; il la parcourut tout entière , moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. Il y découvrit le tombeau d'Archimède, un des plus grands génies que la mécanique ait jamais»
CICÉROiN. 129
donnés aux hommes, et fit restaurer à ses frais le monument de cet homme presque divin.
Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse faisaient en Sicile , il s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce nom et ce bruit étouffés par le tumulte tous les jours nouveau d'une immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions, dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un jour de ses yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que sa maison patenielle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette maison à toute heure à la foule des cUents ou des plaideurs qui assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque dans la foule, et de les saluer tous par leur nom quand ils l'abordaient dans la place publique. Ainsi, il n'eut plus besoin d'un affranchi qu'on appelait le nomenclateur et qui suivait toujours les candidats aux charges ou les magistrats pour leur souffler à voix basse le nom des citoyens.
•Parvenu à l'âge de quarante et un ans, posses-
i30 VIE DES GRANDS HOMMES,
seur pai* ses héritages persooneis et par la dot de Térentia, sa femme, d'une fortutte qui ne fut jamais splendide, car il ne plaida jamais que gratuitemeiit, pour la justice ou pour la gloire, jugeant que la parole était de trop haut prix pour être vendue ; lié d'amitié avec les plus grands, les plus lettrés et les plus \ertueux citoyens de là république, Hortensius, Caton, Brutus, Atticus, Pompée, père d'un fils dans lequel il espérait re^i^re, d'une fille qu'il adorait comme la divinité de son avenir; n'employant son superflu qu'à l'acquisition des livres rares qu'un ami, le riche et savant Âlticus, lui envoyait d'Athènes ; distribuant son temps entre les affaires pubUques de Rome et ses loisirs d'été dans ses maisons de campagne, à Arpinum, dans les montagnes de ses pères, à Gumes, sur le bord de la mer de Naples , à Tusculum , au pied des collines d'Albe , séjours cachés et délieieux ; mesurant ses heures dans ces retraites comme un avare mesure son or ; donnant les unes à l'éloquence, les autres à la poésie, celles-ci à la philosophie, celles-là à l'entretien avec ses amis ou à ses correspoodances, quelques-unes à la promenade sous les arbres qu'il avait plantés et parmi les statues qu'il avait recueillies, d'autres aux repas, peu au sommeil; n'en perdant aucune pour le travail,. le plaisir de l'esprit, la santé ; se couchant avec le soleil, se levant avant l'aurore pour recueillir sa pensée avant le bruit du jour dans toute sa force, sa
santé se rétablissait, son corps reprenait lapparence de la vigueur, sa voix ces accents mâles et cette vibration nerveuse que Démosthène faisait lutter avec le bruit des vagues de la mer, et plus nécessaires aux hommes qui doivent lutter avec les tumultes des multitudes. Il était sage, honoré, aimé, heureux, 'pas encore envié. La destinée semblait lui donner à la fois , au commencement de sa vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure à chacun dans sa carrière, comme pour lui faire mieux savourer, par la comparaison et par le ' regret, les années de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de mort dans lesquelles il allait bientôt entrer.
Six ans après sa questure en Sicile, Cicéron fut élu édile , à l'unanimité, par le peuple rassemblé en tribus. L'édile était chargé des embellissements de Rome et des spectacles à donner au peuple. Le peuple, avide de spectacles, pensa que la Sicile, dont Cicéron avait conquis l'affection et la reconnaissance, lui enverrait des gladiateurs, des comédiens et des bêtes féroœs qui illustreraient son édilité. Cette magistrature donnait aux édiles le droit d'étaler dans le vestibule de leur maison les images ci les statues de leurs ancêtres. Cicéron, qui n'avait pas d'ancêtres, n'étala point d'images. 11 accepta,
sans s'humilier, le nom d'homme nouveau qu'on donnait à Rome à ceux qui faisaient leur propre nom au lieu d'en hériter. Il se trouvait placé entre l'aristocratie et la démocratie, dans ce miUeu favorable à l'équité, entre les deux factions qui se disputaient Rome : plébéien par la naissance , patricien par les charges et par les sentiments. Ce fut l'époque où il écrivit, à l'instigation des Siciliens, ses harangues mémorables contre Verres qui avait spolié la Sicile de ses objets d'art et de ses monuments nationaux. Ces harangues, qui ne furent jamais prononcées, firent à jamais du nom de Verres le nom des illustres concussionnaires de nation. Plus tard, Cicéron, se repentant sans doute d'avoir infligé au delà du Juste une si flétrissante immortalité au préteur de Sicile, le secourut de sa bourse dans l'indigence où ce proconsul était tombé.
Deux ans après son édilité, il brigua la préture, magistrature qui n'avait au-dessus d'elle que la première, c'est-à-dire le consulat. Il soutenait alors dans le sénat Pompée, l'idole de l'aristocratie romaine, qui demandait un pouvoir illimité pour purger la mer des pirates de Cilicie, qui assiégeaient les côtes d'Italie. L'éloquence de Cicéron l'emporta sur la résistance des démagogues : Pompée fut dictateur, et Cicéron préteur.
Sa renommée d'incorruptibilité était telle, qu'un accusé de concussion, nommé Macer, ami et protégé de Crassus, le plus riche des Romains, ayant appris que Cicéron était décidé à \oter sa condamnation, lui fit dire qu'il se sentait jugé d'avance, puisque Cicéron était contre lui ; et, rentrant dans sa maison, sans permettre à ses avocats de plaider sa cause, il se coucha et mom'ut d'une mort volontaire, estimant que la condamnation de Cicéron était la condamnation des dieux.
Jusque-là cependant, et malgré la maturité de son âge et l'obstination de ses études pour perfectionner en lui le don de la parole, il n'avait plaidé que devant les tribunaux ou devant le sénat ; il ne s'était pas cru capable encore d'aborder la tribune aux harangues et de plaider des causes publiques devant le peuple. Le peuple lui semblait le plus redoutable et le plus délicat des auditoires. Il lui fallait, disait-il, une éloquence aussi-intrépide, aussi diverse, aussi soudaine et aussi toute-puissante que lui. Ce n'était pas trop de la moitié d'une vie pour s'y préparer.
Il s'y hasarda, la première fois, pour soutenir l'espèce de dictatm'e navale et militaire qu'on avait donnée à Pompée et qu'on proposait de restreindre. Il triompha. Ce triomphe lui valut, deux ans api'ès,
ie consulat, objet de son ambition et fondement de sa gloire. Peu a^éable à la multitude, dont il combattait les désordres, sans racines dans l'aristocratie, à laquelle il n'appartenait point par la naissaxioe, il ne pouvait s'élever que sur ses talents et sur ses sers ices à cette suprême magistrature décemée ptr l'élection. Deux hommes funestes, qui tenaient à la fois aux grandes familles par le sang, à la multitude par les lâches adulations et par leur complaisance pour ses crimes, Antonius et CatiUna, étaient ses coiicun^eiits. Il commença par détacher Antonius, le moins dangereux de ses deux rivaux, homme sans caractère, en lui promettant de servir son ambition qui n'était que de la vanité, de l'accepter pour collègue au consulat, et de lui laisser les grands gouvernements de l'Italie hors de Rome. Ayant décomposé ainsi la brigue de ses adversaires, il combattit si vivement la politique plébéienne et turbulente de Catilina devant le sénat, que l'aristocratie, flattée de rencontrer un tel soutien, et le peuple, jaloux de s'assurer une telle éloquence, le nommèrent, non au scrutin, mais d'acclamation, consul avec Antonius. Il tint parole à son ccdlègue et lui fit donner ce qu'il désirait,, le gouvernement de l'Italie. Quant à lui, il resta à Rome pour préserver la république des agitations et des subversions qui la menaçaient tous les jours pendant l'absence de Pompée, alors en Asie.
€1€ÉR0N. m
Les circonstancefi auprèDoe» ne tardèrent pas à éclater. liidépeodamizieiiA des ^rsmdes factioBs mi* IMaires^ dont nous avons parlé, faeticms représentées dans Marms, dans Sylla, daas Pompée, et bientôt après dans Gésar ; indépendamment aussi des factions permanentes des patricien» et des piébéiess qui déchiraient la république depuis quelques années, il y avait à Rome une faetioD de ranarchîe, de la démagogie et du crime, qui couvait sous toutes les autres et qui n'attendait, pour les reafvers^ et les submerger toutes dans kur propre sang, que L'occasion d'un trouble civil ou d'une faiblesse du gouvernement. Les éléments de cette factiosimpie, qui bouillonne toujours dans h lie des sociétés vieillies et malades, étaient d'abord la populace, écume du peuple qui s'imprègne et se corrompt de tous les vices du temps, et qui flotte à la surface des grandes villes au vent de toutes les séditions. C'étaient ensuite les affranchis, les prolétaires et ]es eaelaves, rejeiés par des lois jabuses en dehors des droits (les>eitoyens et toi^ours prêts à briser le eadre des lois cpii ne s'élargissaient pas pour leur faire une juste place ; c'était encore cette multitude de soldats licenciés de Sylla, de Marias, de Pompée hû-méme, à qui on avait distribué des terres dans certaines parties de l'Italie, mais qui, bientôt lassés
(Ir leur médiocrité et de leur oisiveté dans ces colonies militaires ou ayant épuisé promptemenl avec la prodigalité de nouveaux enrichis leur fortune, demandaient à s'en faire une autre en prêtant leurs armes aux séditions de la patrie. Enfin, c'était un petit nombre de jeunes gens des premières maisons de Rome, tels que Clodius, César, Catilina, Crassus, Céthégus, qui, ayant gardé le crédit en perdant les vertus de leurs ancêtres, corrompus de mœurs, pervertis de débauche, ruinés de prodigalités, signalés de scandales, indifférents d'opinion, a>i(le8 de fortune, trahissant leur sang, leur caste, leurs traditions, la gloire de leur nom, se faisaient les flatteurs, les instigateurs, les tribuns, les coml)liees masqués ou démasqués de la populace, et cherchaient leur richesse perdue et leur grandeur fuUire dans Tabîme de leur patrie ! .
V oilà quels étaient à Rome, au moment où Cicéron atteignait au pouvoir, les ferments et les fauteurs de bouleversement. Le chef momentanément reconnu de toutes ces factions Uguécs pour la ruine de la répubhque, si toutefois l'anarchie peut avoir un chef, était Catilina.
Catilina, homme d'un sang illustre, d'une trempe virile, d'une audace effrontée que le peuple prend souvent pour la grandeur d'âme, d'une renommée
militaire, seule qualité qu'on ne pût lui contester, d'une de ces éloquences dépravées qui savent faire bouillonner les vices dans les parties honteuses du cœur humain, soupçonné sinon convaincu du meurtre d'un frère, d'assassinats sur la voie Appienne, d'empoisonnements secrets, de débauches presque aussi infâmes que des crimes, mais assez insolent de sa naissance, assez fort de sa popularité, assez prêt à la vengeance, et enfin assez prémuni de Haisons secrètes avec César, Clodius, Crassus et d'autres sénateurs, sénateur lui-même, pour qu'un certain crédit couvrît sa douteuse renommée, pour que nul n'osât lui reprocher tout haut les forfaits dont beaucoup l'accusaient tout bas ; Catilina était en core préteur, et il avait élevé son ambition jusqu'au consulat. A peine eut-il été précipité de son espérance par le triomphe du grand orateur, qu'il médita de renverser ce qu'il n'avait pu conquérir, d'égorger le consul, de proscrire une partie du sénat, d'appeler les soldats licenciés, les prolétaires, les esclaves à l'assaut de Rome, et de faire naître dans cette conflagration de toutes choses une occasion de revanche et une dictature de crime pour lui et pour ses complices. Si César lui-niême n'était pas un compUce, il était au moins un confident muet et peut-être impatient du succès de la conspiration.
t38 VIE DES GRANM HOMMES.
XXIft
A l'immense rameur d'ime m TMie cenflfMratMB dont \e^ tète» seules étaient cachées, mais dont les membres révélaient partout Fexîstence, CicéroB rassemble le sénat et somme Catilina d'aveuer ou de désavouer son crime. « Mon crime 1 répond infioleili^ » ment le factieux. Est-ce done un crime de voukiir » donner une tête à la puissance décapitée de la » multitude, quand le sénat, qui est la tète du gou- ■ vernement, n'a plus de coi^s et ne peut rien pour » la patrie ?» A ces mots, Catilina sort, et le sénat, épouvanté de tant d'audace, donne la dictature temporaire à Cicéron pour sauver Rome.
Catilina ne s'endort pas après une si frandie déclaration de guerre à sa patrie. 11 envoie à M«alius, un de ses complices, qui commandait un corpa de vétérans en Toscane, le signal de soulever ses soldats et de marcher sur Rome. Chaque quartier de la ville est donné par lui à un des conjurée, qui doit à heure fixe en rassembler le peuple et en diriger les mouvements. Les armes, les torches soni prêtes ; les édifices sont marqués^ les victimes comptées, Cicéron est la première. C'est dans le sang de son premier citoyen que les scélérats doWent éteindre les lois antiques de Rome. Une femme illustre , maîtresse d'un des jeunes patriciens associés au complot, court dans la nuit avertir Cicéron
CICJSRON. 4a9
de fermer le lendemain sa maison aux sicaires. Ils se présentent en effet en armes au point du jour à la porte du consul, dont ils ont promis la tête ; ils bi trouvent gardée par une poignée de l>ons eitoyens . Ckéron vivant, la ville a un centre, les lois «me main, la patrie une voix, le sénat im guide. L'exécution du complot est ajeumée. Cîeérou n'ajonme pas la vigilance : il convoque le sénat à la première heure du jour dan» le temple fortifié de Jupiter Stator^ ou conservateur de Rome. Catilina ose s'y présenter, convaincu que Tabsenee de preuves contre lui attestera son innocence ou que Taudace intimidera le consul. A son entrée dans le sénat, tous les sénateurs s'écartent de Catilina, comme pour se préserver de la contagion ou même du soupçon du crime . L'horreur, avant la loi , fait le vide autour du conspirateur. Cicéron indigné, mais lion mtknidé, se lève et adresse à l'ennemi public la terrible et éloquente apostrophe qui a laissé sur le stem de Catilina la même trace que le feu du ciel laisse sur un monument foudroyé. La pensée s'y précipite sans haleine, en paroles courtes, comme si l'impatience et l'indignation essoufiflaient le gé* nie. En voici quelques mots qui feront juger l'orateur et le mminel :
« Jusque» à quand, Gatilina, abuseras-tu de notre » patience ? Combien de temps ta rage éludera-t-elle » nos lois? A quel terme s'arrêtera ton audace? » Quoi ! ni la garde qui veille la nuit sur le mont » Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, » ni la consternation du peuple, ni ce concours de » tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi » pour cette assemblée, ni les regards indignés de » tous les sénateurs, rien n'a pu t'ébranler! Tu ne » \ois pas que tes projets sont découverts? que ta » conjuration est ici environnée de témoins, enchaî- » née de toutes parts ? Penses-tu qu'aucun de nous » ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle » qui l'a précédée, dans quelle maison tu t'es rendu, M quels complices tu as réunis, quelles résolutions » tu as prises? temps! ô mœurs! Tous ces com- » plots, le sénat les connaît, le consul les voit, et » Catilina vit encore ! 11 vit, que dis-je ? il vient au » sénat ; il est admis aux conseils de la république ; » il choisit parmi nous et marque de l'œil ceux » qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de » courage, nous croyons assez faire pour la patrie » si nous évitons sa fureur et ses poignards! De- » puis longtemps, Catilina, le consul aurait dû u t 'envoyer à la mort, et faire tomber ta tête sous » le glaive dont tu veux tous nous frapper. Le pre-
CICÉRON. Ul
» mier des Gracques essayait contre Tordre établi » des innovations dangereuses ; un illustre citoyen, » le grand pontife P. Scipion, qui cependant n'était » pas magistrat, l'en punit par la mort. Et lorsque » Catilina s'apprête à faire de l'univers un théâtre » de carnage et d'incendies, les consuls ne l'en pu- » niraient pas ! Je ne rappellerai point que Servilius » Ahala, pour sauver la république des change- » ments que méditait Spurius Mélius, le tua de sa » propre main : de tels exemples sont trop anciens. » Il n'est plus, non, il n'est plus ce temps où de » grands hommes mettaient leur gloire à frapper » avec plus de rigueur un citoyen pernicieux que » l'ennemi le plus acharné. Aujourd'hui, un séna- » tus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d'un » pouvoir terrible. Ni la sagesse des consuls ni n l'autorité de cet ordre ne manquent à la répu- » blique ; nous seuls, je le dis ouvertement, nous » seuls, consuls sans vertu, nous manquons à nos
» devoirs
» Rappelle à ta mémoire l'avant-demière nuit, et » tu comprendras que je veille encore avec plus » d'activité pour le salut de la répuWique que toi » pour sa perte. Je te dis que Tavant-dernière nuit » tu te rendis (je parlerai sans déguisement ) dans » la maison du sénateur Léca. Là se réunirent en » grand nombre les complices de tes criminelles » fureurs. Oses-tu le nier? Tu gardes le silence? Je » t'en convaincrai si tu le nies ; car je vois ici dans
» le sénat des hommes qui étaient sveo t<H. Dieux » immortels 1 où sommes-nous? dans qnettn viUe^ » Ô ciel! \ivons-nou8? quel goniremament est le » nôtre? Ici, pères conscrits, iei même, parmi les » membres de cette assemblée, dans ce c^iMseil » auguste où se pèsent les destinées de l'univers, » des traîtres conspirent ma perte, la vôtre, celle » de Rome, celle du monde entier. Et ces triatres, » le consul les voit et prend leur avis sur les grands » intérêts de TÉtat; quand leitr sang devrait déjà » couler, il ne les blesse paâ même d'une parole » offensante. Oui, Catilina, tu as été chez Léca » l'avant-dernière nuit ; tu as partagé l'Italie enire A tes complices ; tu as marqué les lieux où ils de- » vaient se rendre ; tu as choisi ceux ^e tu lais- » serais à Rome, ceux que tu emmènerais avec » toi; tu as désigné l'endroit de la ville où chacun » allumerait rincendie ; tu as décflaré que k moa ment de ton départ était arrivé ; que, si tu retar-- » dais de quelques instants, c'était parce que je » viviais encore. Alors il s'est treuvé deux chevalisrs » rcmiaios qui, pour te délivrer de cette inquiétude, » t'ont promis de venir dbez moi ettte nnit-là même, B un peu avant le jour, et de m'égorger dans mon » Ik. A peine étiez-vous séparés, que j'ai tout su. f Je me suis entouré d'une garde plus nombreuse » et plus forte. J'ai fermé ma maison à ceux qui, » sous prétexte de me rendre leurs devoirs, venaient » de ta part pour m 'arracher la vie. le les ai nom-
CICÉKON. M3
mes d'avance à ptasienrs de nos premiers citoyens, et j'a\ais annoncé Theure où ils se présenteraient. . .Peux-tu, Catilina, jouir en paix de la lumière qui nous éclaire, de Tair que nous respirons, lorsque tu sais qu'il n'est personne ici qui ignore que la veille des calendes de janvier, le dernier jour du consulat.de Lépidus et de TuUus, tu te trouvas sur la place des comices armé d'un poignard ? que tu avais aposté une troupe d'assassins pour tuer les consuls et les principaux citoyens ? que ce ne fut ni le repentir ni la crainte, mais la fortune du peuple romain, qui arrêta ton bras et suspendit ta fureur? Je n'insiste point sur ces premiers crimes ; ils sont connus de tout le nwnde, et bientôt d'autres les ont suivis. Combien de fois, et depuis mon élection, et depuis que je suis consul, n'as-tu pas attenté à ma vie? Combien de fois n'ai-je pas eu besoin de toutes les ruses de la défense pour parer des coups que ton adresse semblait rendre inévitables? 11 n'est pas un de tes desseins, pas un de tes succès, pas une de tes intrigues dont je ne sois instruit à point nonuné. Et cependant, rien ne peut lasser ta volonté, décourager tes efforts I Combien de fois ce poignard dont tu nous menaces a-t-il été arraché de tes mains? Combien de fois un hasard imprévu Ten a-t-il fait tomber? Et cependant il faut que ta main le relève aussitôt ! Dîs-nous donc sur quel affreux autel tu l'as consacré , et quel
» \œu sacrilège l'oblige à le plonger dans le sein » d'un consul 1
» A quelle vie , Catilina , es-tu désonnais con- I» damné ? Car je veux te parler en ce moment, non » plus avec Tindignation que lu mérites, mais avec » la pitié que tu mérites si peu. Tu viens d'entrer » dans le sénat : eh bien 1 dans une assemblée si » nombreuse, où tu as tant d'amis et de proches, » quel est celui qui a daigné te saluer ? Si personne » avant toi n'essuya jamais un tel affront, pourquoi » attendre que la voix du sénat prononce le flétris- » sant arrêt si fortement exprimé par son silence ? » jN 'as-tu pas vu à ton arrivée tous les sièges rester » vides autour de toi ? N 'as-tu pas vu tous ces con- » salaires, dont tu as si souvent résolu la mort, » quitter leur place quand tu t'es assis, et laisser » désert tout ce côté de l'enceinte? Comment peux- » tu supporter tant d'humiliation? Oui, je te le » jure, si mes esclaves me redoutaient comme tous » les citoyens te redoutent, je me croirais forcé » d'abandonner ma maison, et tu ne (Jrois pas de- » voir abandonner la ville I Si mes concitoyens, pré- » venus d'injustes soupçons, me haïssaient comme » ils te haïssent, j'aimerais mieux me priver de leur » vue que d'avoir à soutenir leurs regards irrités ; » et toi, quand une conscience criminelle t'avertit » que depuis longtemps ils ne te doivent que de » l'horreur, tu balances à fuir la présence de ceux » pour qui ton aspect est un cruel suppUce ! Si les
CIGÉRON. U5
» auteurs de tes jours tremblaient devant toi, s'ils ti te poursuivaient d'une haine irréconciliable, sans B doute tu n'hésiterais pas à t'éloigner de leurs » yeux. La patrie, qui est notre mère commune, » te hait ; elle te craint ; depuis longtemps elle a » jugé les desseins parricides qui t'occupent tout » entier. Eh quoi 1 tu mépriseras son autorité sa- » crée ! tu te révolteras contre, son jugement 1 tu » braveras sa puissance 1 Je crois l'entendre en ce » moment t'adresser la parole : « Gatilina, semble- » t-elle te dire, depuis quelques années il ne s'est » pas commis yn forfait dont tu ne sois l'auteur, » pas un scandale où tu n'aies pris part. Toi seul » as eu le privilège d'égorger impunément les ci- » toyens, de tyranniser et de piller les alliés. Contré » toi les lois sont muettes et les tribunaux impuis- » sants, ou plutôt tu les as renversés, anéantis. H Tant d'outrages méritaient toute ma colère, je les » ai dévorés en silence. Mais être condamnée à de » perpétuelles alarmes à cause de toi seul ; ne voir » jamais mon repos menacé que ce ne soit par » Catilina ; ne redouter aucun complot qui ne soit » lié à ta détestable conspiration : c'est un sort » auquel je ne peux me soumettre. Pars donc, et » délivre-moi des terreurs qui m'obsèdent : si elles » sont fondées, afin que je ne périsse point ; si » elles sont chimériques, afin que je cesse de crain- » dre »
L éloquence humaine s'éleva rarement plus haut qae dans cette lutte corps à corps entre Cicéron et les complices de Catilina. Quant à la conspiration en elle-même, elle présentait sans doute plus de surface que de profondeur, et plus d'occasion à l'éloquence que de danger réel à Théroïsme du consul. Catilina était au fond un de ces aventuriers que parfois des politiques pervers encouragent de leurs connivences secrètes, comme on en a revu dans nos révolutions modernes, mais que tout le monde exècre et désavoue quand ils se montrent, parce qu'ils font scandale même dans le crime. Personne à Rome n'osa défendre Catilina. La patrie fut sauvée d'un fantôme plutôt que d'un oppresseur par Cicéron. Il montra peu de jours après une résolution plus ferme, mais ce fut une résolution contre des vaincus. Quelques complices attardés 'de Catilina, restés à Rome après son départ, et convaincus de correspondance avec lui, sont saisis et emprisonnés parle consul. Les immoler sans jugement, et malgré les lois protectrices de la vie des citoyens, c'était assumer la responsabilité la plus terrible ; les relâcher, c'était proclamer l'impunité des complots. Cicéron soumet le problème au sénat. César les défend avec le dédain et la protection du mépris, mais avec l'habileté d'un complice. Le sénat hésite ;
Cicéron s'obstine, s'indigne, relève la colère abattue des sénateurs, demande la mort et l'obtient au nom du péril puldic. En sortant du sénat, il fait exécuter, de sa seule autorité, Lentulus, Céthégus, tous les grands suspects du parti de Gatilina ; puis, se retirant intrépidement de la prison où ils viennent d'expirer sous ses licteurs, et passant devant les groupes de leurs partisans qui attendaient leur sort : « Ils ont vécu ! » dit-il en les défiant du regard, et il alla rendre grâces aux dieux du salut de Rome. La faction de Gatilina, tellement réprouvé qu'il n'avait pu emmener de Rome avec lui que trois cents scélérats perdus d'opinion et de renommée, fut abattue en un jour à Florence comme elle l'avait été en une nuit à Rome.
Le consulat de Cicéron finit dans la terreur des factieux et dans la reconnaissance des bons ci<toyens. César et son parti alors naissant, plus redoutable que celui de Catilina, s'opposèrent seub à ce que Cicéron rendît compte au peuple des mesures qu'il avait prises et du sang qu'il avait versé. « Eh bien ! dit Cicéron en paraissant à la tribune, où César, préteur, lui refusa la parole, je ne ferai point de harangues, mais je ferai un serment. » Le peuple, étonné, attendit le serment du consul. « Je jure, s'écria Cicéron en attestant sa con-
science, sa patrie et les dieux, je jure que j'ai sauvé la république! » César et ses. complices protestèrent en \ain par leur silence contre le meurtre de leurs amis ; le peuple tout entier applaudit au témoignage du sauveur de Rome, et l'accompagna respectueusement jusqu'au seuil de sa maison. On lui décerna, quelques joiu-s après, le titre de Pire de la patrie. Les empereurs s'arrogèrent plus tard ce titre. Rome libre le donna d'elle^nême et pour la première fois à Cicéron. Les villes de l'Italie lui dressèrent des statues comme à un dieu. On l'appelait le second fondateur de Rome.
Ce fui le sommet de sa gloire et de sa fortune : l'envie Vy attendait. La république était dans un tel état, qu'elle n'avait plus de place pour un si honnête et si glorieux citoyen. Elle tolérait les grands talents et les grandes renommées, mais à condition qu'ils fussent alliés à de grands vices. Tous les partis avaient intérêt à écarter Cicéron, car tous avaient quelque complaisance ou lâche ou criminelle à lui demander. Quand les nations sont décidées à se perdre ou à se souiller, elles écartent les grands témoins qui les feraient rougir de leur bassesse. Telle était Rome dans ces années qui précédèrent l'usurpation de César et l'anéantissement de la république.
Depuis que Pompée, tant de fois consul et triomphateur, était rentré à Rome, et que César a\ait grandi en ambition, en intrigue, en popularité et en gloire , Rome était di\isée en trois partis qui marchaient d'un pas presque égal à la ruine de la liberté.
Le premier et le plus puissant était celui de Pompée, idole du sénat, cher aux soldats, modérateur et soutien tout à la fois de la noblesse, n'aspirant pas à détruire, mais à dominer les institutions, n'ayant de l'ambition que ce qu'elle a d'honnête et de patriotique, heureux de conserver la république pourvu qu'il en fût le patron et le grand citoyen, et cherchant à tenir entre tous les excès une. balance où son nom et son épée fissent toujours pencher le pouvoir. On voit, par les noms des hommes qui suivirent plus tard sa fortune, que ce qui restait à Rome dé vertu et de liberté était alors, avec Caton et Cicéron, de ce parti.
Le second était celui des démagogues, qui adulaient par ambition les plus sordides et les plus sanguinaires instincts de la multitude, qui ne cessaient de l'animer contre le sénat et contre les patriciens, qui déclaraient la guerre à toutes les lois, qui ne voulaient de lois que les séditions et les meurtres soufflés par leurs tribuns , et qui , par l'effroi de leur anarchie et de leurs crimes, repoussaient les meilleurs citoyens dans les dictatures. Le chef le plus redoutable de ce parti populaire était Clodius.
Enfin il y avait le parti de César, parti d'un homme qui avait été doué par la nature et par la fortune de tous les dons de la naissance , du rang, de h richesse, de l'éducation, de l'éloquence, du courage et du génie, et qui les prostituait tous, jeune à ses vices, mûr à sa gloire et à son ambition. César, né du sang le plus illustre de Rome , avait pris de bonne heure le parti des démagogues, comme on l'a vu à Toccasion de Catilina, afin d'avoir deux instruments de son élévation : auprès du sénat , son aristocratie; auprès de la multitude, sa popularité. Il avait besoin aussi , pour couvrir sa mauvaise renommée de jeunesse, de cette faveur passionnée de la plèbe qui n'exige pas l'estime , pourvu qu'on caresse ses caprices et ses anarchies. Enfin il s'était déjà signalé dans la guerre, et particulièrement dans la guerre contre les pirates de Cilicie. Il aspirait à égaler les exploits de Pompée par la conquête des Gaules, afin de fonder sa vie sur quelque grande gloire conquise au peuple romain, de s'attacher une armée personnelle, et de revenir ensuite indter Marius, Sylla, Pompée à Rome : caria liberté n'était déjà plus la perspective de personne , et la suprématie sur la république était le rêve et l'ambition de tous.
Pour parvenir au gouvernement des Gaules, objet actuel de ses desseins, César, qui savait flatter l'aristocratie aussi bien que complaire à la multitude, caressait en ce moment Pompée et Clodius.
CfCÉRON. 451
Il demandait à l'un les suffrages du sénat et des légions; il demandait à l'autre les voix du peuple. Pour complaire à Clodius, il fallait lui livrer Cicéron, ce père de la patrie^ qui avait sauvé la république des démagogues , que Clodius, leur chef, voulait venger. L'instant était bien choisi pour cette vengeance. Pompée et Crassus, autres hommes puissants sur le sénat, avaient intérêt à éloigner César, dont les intrigues et la popularité les gênaient à Rome. Ils lui concédaient les Gaules pour Técarter des yeux et de l'oreille du peuple, qui commençait à trop le regarder et à trop l'écouter. Bien que Cicéron fût des amis de Pompée, Pompée, ami froid et négligent, un peu fatigué aussi de la trop éclatante renommée du sauveur de Borne, sacrifiait, momentanément au moins, Cicéron à César qui le redoutait, à Crassus qui le haïssait, à Clodius qui avait juré sa perte. Le grand intérêt que Pompée avait de complaire à César prévalait sur l'amitié.
La haine de Clodius contre Cicéron avait été en-
^'^^imée récemment encore par un de ces hasards
• îa vie |»ri 4e qui deviennent des causes de cata-
rplie piibh . le. Clodius, d'une race aussi illustre
- céile dt' 4 • sar, et aussi débordé que lui dans
- amours, «< * tait épris d'une passion effrénée pour • une femuje de César, nommée Pompéia. Soit I cette jtMie femme, complice de cette passion,
= assigna une rencontre à son amant dans sa ;iuiisoi\, soit que Clodius eût affronté, sans l'aveu
Iu2 VIE DES GRANDS HOMMES,
(le Ponipéia, le seuil de César, il a\ait été surpris par une esclave la nuit , déguisé en femme , dans le vestibule de César. C'était un jour de sacrifices et de mystères que les fenunes accomplissaient seules, et pendant lequel il n'était permis à aucun homme de rester sous . . ~ *nit. César, sans se plaindre de sa fenmier : . . ^ T'-^dius, qu'il mé-
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GIGÉRON. i53
se faire élire à Marseille par le peuple contre Taristocratie.
Le sénat, Içs consuls, Crassus, César, Pompée lui-même, ayant abandonné, ceux-ci par impuissance, ceux-là par négligence, les autres par complaisance, tout le pouvoir dans Rome à Clodius, agitateur et flatteur du peuple, dont il était en même temps tribun, celui-ci remplit la \ille de sa haine et de sa vengeance contre Cicéron. Il fit voter un plébiscite qui condamnait à Texil quiconque aurait fait mourir un citoyen romain non condamné par le peuple. C'était la proscription anonyme de Cicéron; il le comprit, il essaya en vain de soulever en sa faveur l'indignation et l'énergie des bons citoyens, il ne souleva que leur pitié et leur douleur. Rome était dans un de ces moments où chacun, pensant à sa propre sûreté, n'a ni le temps ni la Hberté de s'intéresser au malheur d'autrui. L'ambition miUtaire de Pompée, de César et de Crassus, liguée avec l'anarchie populaire, livrait Rome à l'agitation, à la turbulence et aux crimes de Clodius. Peut-être même ces trois chefs de l'armée, tour à tour investis de la dictature ou aspirant à en être revêtus, se réjouissaient-ils en secret d'une licence et d'une démagogie de la multitude, qui, en attestant dans Rome l'insuffisance des lois et la décadence de l'esprit civique , ferait sentir plus fortement aux citoyens la nécessité d'un pouvoir arbitraire et servirait d'avance d'excuse à la tyrannie.
Quoi qu'il en soit, ils fermaient volontairement les yeux sur les attentats de Clodius contre Cicéron. Crassus et César favorisaient ourertement le tribun. Pompée lui-même, qui venait d'épouser dans un âge déjà avancé la belle-fille de César et qui était épris jusqu'à l'adoration de sa jeune épouse, ne pouvait décemment, disait-il, se déclarer pour celui que César condamnait. Pompée s'était retiré dans une de ses maisons de campagne pour y jouir en paix de son loisir et de son amour, il y fermait son âme aux bruits de Rome. Cicéron étant venu le voir pour réclamer l'appui qu'il devait à son ancienne amitié, Pompée, embarrassé de la présence d'un ami malheureux , dont le malheur seul était pour lui un reproche d'ingratitude, s'évada par la porte de ses jardins pendant que Cicéron entrait par celle de son vestibule, et ordonna à ses aCEranchis de le chercher partout où l'on serait sûr de ne pas le découvrir.
Cicéron, plus consterné de la faiblesse de Pom* pée que de sa propre ruine, retint à Rome, et, prenant des habits de deuil, il alla de porte en porte, suivi d'un cortège de parents, de cUents et d'amis également vêtus de deuil , provoquer par toutes ces marques d'abattement la compassion de la ville qu'il avait sauvée, et solUciter à la manière antique les voix des citoyens pour sa cause. Le peuple le voyait passer avec émotion, plus éloquent dans son silence qu'il ne le fut jamais à la tribune.
CIGÉRON. 155
Clodius, redoutant l'effet de la pitié du peuple, ameuta contre le suppliant cette plèbe sans pitié et sans pudeur, qui regarde la dégradation du talent et de la vertu comme une victoire de la bassesse et de l'envie, et qui se réjouit de fouler aux pieds tout ce qui tombe. Suivi de cette tourbe armée et insolente, Clodius se trouvait partout sur les pas de Cicéron, attaquait son cortège, faisait déchirer les habits de ses cUents, remplissait les rues de tumulte, de rixes, de meurtres, et, encourageant ses vils licteurs à martyriser le grand citoyen, le faisait assaillir d'injures, de sarcasmes, de boue et de pierres, et le forçait à rentrer souillé et sanglant dans sa maison. Les consuls, impuissants, lui conseillaient, au lieu de le défendre, de céder au temps et de laisser paisser l'orage en s'éloignant d'une patrie où son ennemi régnait seul. Le sénat, dont la cause de Cicéron était la cause, s'assemblait en vain pour le protéger. Les sénateurs, abandonnés à euxmêmes par Pompée, Crassus et César, et assiégés dans le sénat par les satellites de Clodius, déchiraient leurs toges d'indignation, et attestaient, en se dispersant, l'impuissance des lois, la lâcheté des généraux, l'oppression des citoyens, la ruine de la répubUque..
i56 VIE DES GRANDS HOMMES.
Il céda enfin au sort, et succomba avec sa patrie. S'attendant bien, après son départ, à la dévastation ou à l'incendie de sa maison, il en voulut préserver au moins les choses vénérées ; et, prenant dans ses divinités domestiques une petite statue en ivoire de Minerve, gardienne et protectrice de Rome, symbole de cette sagesse divine qui inspire et qui conserve les empires, il la porta au Capitole, forteresse, temple et palais de Rome, et l'y consacra pour la rendre inviolable aux spoliateurs. Puis, suivi d'un petit nombre d'amis et de serviteurs armés pour le protéger contre le poignard, il sortit la nuit de Rome, et prit par des sentiers infréquentés le chemin de la mer de Sicile.
A peine Glodius eut-il connaissance de son départ, qu'arrachant plus facilement au peuple un vain décret d'exil contre celui qui semblait s'exiler luimême, il fît porter un plébiscite qui bannissait à jamais Gicéron à cinq cents milles de distance de la ville, et qui ordonnait, sous peine de mort, à tous les citoyens de refuser le feu et l'eau à celui que la reconnaissance publique avait proclamé le second fondateur de Rome.
CICEKON. 157
Jl arriva à Cicéron, dans sa fuite, ce qui arrive à tous les hommes puissants tombés dans la disgrâce de la fortune et dans Tinimitié du peuple. Ceux qui ne le connaissaient que par sa renommée et qui ne lui devaient rien l'accueillirent avec une généreuse hospitalité, et s'honorèrent d'offrir l'abri de leur toit à une grande infortune poursuivie par une grande injustice. Ceux qu'il avait élevés aux honneurs et comblés de biens pendant son consulat se détournèrent, de peur d'être contaminés aux yeux des puissants du jour par son contact, ou se hâtèrent de l'accuser et de l'insutter, de peur qu'on ne les crût reconnaissants. Le préteur de Sicile, qui lui devait tout, le fit prier de ne pas espérer un asile dans son gouvernement. Une de ses créatures, à qui il demanda l'abri de sa maison quand il fut arrivé à une petite ville au bord de la mer pour y attendre une barque, lui refusa sa porte et lui offrit, par grâce, un abri honteux dans une de ses métairies. Cicéron, indigné, s'éloigna de ce seuil inhospitalier à qui son ombre portait malheur, et alla à Brindes, où il s'embarqua seul et presque nu pour la Grèce, patrie de ses pensées. Pendant qu'il saluait, à travers ses larmes, les rivages fuyants de l'Italie pleine de son nom, Clodius, armant de torches la populace, incendiait à Rome sa maison, la
rasait jusqu'aux fondements, et faisait construire à la place un temple de l'Anarchie. Puis, lançant ses sicaires dans toutes les provinces où Cicérôn possédait des malsons de campagne on des jardins, il faisait mettre à l'encan ses demeures, ses livres, ses forêts , pour le dépouiller même des traces de ses pas, du charme de ses études, de l'ombre de ses arbres, pour lui enlever jusqu'aux souvenirs de son bonheur danâ tout ce qui fut sa patrie. Mais le respect pour Cicéron et l'horreur de s'investir des dépouilles de celui à qui chaque Romain devait son propre foyer, étaient tels, dit Plutarque, que personne ne se présentait pour acheter. Sa correspondance, que nous avons eu le bonheur de conserver tout entière, va nous faire lire, jusque dans le fond de Tâme d'un grand homme, les abattements de Texilé, les tendresses du père, les faiblesses de Tépoux, les résignations du philosophe et les tristesses du citoyen.
Cicéron proscrit, en arrivant en Gfèce, se proposait de séjourner dans sa chère Athènes, que l'exemple et les lettres de son ami Atticus lui avaient appris à tant aimer. Mais l'ombre de leur vie passée suit les hommes publics jusque sur la t€rre étnuigère ; la mer, qui les sépare de leur patrie, ne les sépare pas de leur nom. Celui de Cicéron le précé-
GIGËRON. 159
dait et le dénonçait partout. Il apprit que les restes du parti de Catilina et les complices de Clodius l'attendaient à Athènes pour lui demander compte, le poignard à la main, de la vie de Catilina, de Lentulus et de Céthégus. Il se détourna prudemment de cette trace de sang qui semblait le devancer et le poursuivre, et il se réfugia à Thessalonique , colonie romaine au fond de la Méditerranée, au pied des montagnes de la Macédoine.
« Que je me repens, écrit-il en route, que je me » repens, mon cher Atticus, de n'avoir pas prévenu » par ma mort volontaire l'excès de mes malheurs 1 » En me suppliant de vivre, vous ne pouvez qu'une » chose : arrêter ma main prête à me frapper moi- » même ; mais, hélas I je ne m'en repens pas moins » tous les jours de ne pas avoir sacrifié cette vie » pour sauver mon héritage à ma famille : car » qu'est-ce qui peut maintenant m'attacher à Texis- » tence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous » énumérer ces malheurs, dans lesquels j'ai été » précipité bien moins par le crime de ines enne- » mis que parla lâcheté de mes envieux. » (Allusion poignante à Pompée, à Crassus, à César.) « Mais j'atteste les dieux que jamais homme ne fut » écrasé sous une telle masse de calamités, et » qu'aucun n'eut jamais occasion de souhaiter da- » vantage la mort I... Ce qui me reste de temps à » vivre n'est pas destiné à guérir mes maux, mais » à les finir!... Vous me reprochez le sentiment et
» la plainte de mes maux. Mais y a-t-il une seule » des adversités humaines qui ne soit accumulée » dans la mienne? Qui donc tomba de plus haut, » d'un sort plus assuré en apparence, doué de telles » puissances de génie, de sagesse, de faveur pu- » blique, d'estime et d'appui d'une telle masse de » grands et bons citoyens?... Puis-je oublier en un » jour ce que j'étais hier, ce que je suis encore au- » jourd'hui? A quelles dignités, à quelle gloire, à » quels enfants, à quels honneurs, quelles richesses » d'âme et de biens, à quel frère enfin (un frère » que j'aime à cet excès, qu'il m'a fallu, par un » genre inouï de supplice, me séparer sans l'em- » brasser de peur qu'il ne vît mes larmes et que je » ne pusse moi-même supporter sa pâleur et son » deuil) je suis arraché ! ... Ah I j'énumérerais encore » bien d'autres causes de désespoir, si mes larmes » elles-mêmes ne me coupaient la voix 1... Je sais, » et c'est la plus amère de mes peines, que c'est » par mes fautes que j'ai été abîmé dans une telle » ruine !... Vous me parlez, dans votre dernière » lettre, de l'image que l'affranchi de Crassus vous » a faite de mon désespoir et de ma maigreur!... » Hélas ! chaque jour qui se lève accroît ces maux, » au lieu de les soulager. Le temps diminue le sen- » timent des autres malheurs, mais les miens sont » de telle nature qu'ils s'aggravent continuellement » par le sentiment de la misère présente comparée » à la féUeité perdue ! . . . Pourquoi un seul de mes
» amis ne m'a-t-il pas mieux conseillé? Pourquoi » me suis-je laissé glacer le cœur par cette froi- » deur de Pompée? Pourquoi ai-je pris une réso- » lution et une attitude de coupable suppliant, in- » dignes de moi? Pourquoi n'ai-je pas affronté ma » fortune ? Si je Tavais fait, ou je serais mort glo- » rieusement à Rome ou je jouirais maintenant du » fruit de ma victoire I . . . Mais pardonnez-moi ces » reproches, ils doivent tomber sur moi plus que » sur vous ; et si je parais vous accuser avec moi, » c'est moins pour m'excuser moi-même que pour » me rendre ces fautes plus pardonnables en y as- » sociant un autre moi-même 1 . . .
» ...Non, je n'irai point en Asie, parce que je » fuis les lieux où je puis rencontrer des Romains » et où ma célébrité, autrefois ma gloire, me pour- » suit maintenant comme une honte ! . . . Puis je ne » voudrais pas m'éloigner davantage, de peur que, » si par hasard il arrivait quelque changement » inespéré à ma fortune du côté de Rome, je ne » fusse trop longtemps à l'ignorer. J'ai donc résolu » d'aller me réfugier dans votre maison en Épire, » non à cause de l'agrément du séjour, bien indiflfé- » rent à un malheureux qui fuit même la lumière » du jour, mais pour être, dans ce port que vous » m'offrez , plus prompt à repartir pour ma patrie » si jamais elle m'était rouverte, pour y recueillir B ma misérable existence dans une soHtude qui me » la fera supporter plus tolérablement, ou, ce qui
• vaudrait mieiUL encore, qni m'aidera à dépouiller » plus courageusement la vie. Oni, je dois écouter » encore les supplications de la phis tendre et de la t phis adorée des filles!... Mais, ayant peu, ou t rÉpire m'ouvrira le chemin du retour dans ma t patrie, ou je m'ouvrirai à moî-mème le chemin de t la vraie délivranoel... levons recommande mon
• frère, ma femme, ma fille, mon fils; mon fils, à t qui je ne laisserai pour héritage qu'un nom flétri » et ignominieux ! ... »
Mais au moment où Cicéron se préparait à mourir poiîr se punir lui-même du crime de ses ennemis, de la lâcheté de ses amis et de sa propre infortune, l'excès de la tyrannie populaire rappelait la pensée de Rome vers celui qui l'avait sauvée par son éloquence et par son courage de la nécessité des dictateurs ou de la honte des anarchies. Clodius, sans contre-poids, obligé d'enchérir chaque jour sur les démences et sur les excès de la veille afin de rester à la tête de la populace à laquelle on ne peut complaire qu'en lui cédant, commençait à fatiguer la licence elle-même et à inquiéter Pompée, nonseulement sur sa puissance, mais sur sa vie. 11 menaçait également César jusqu'au sein de son armée des Gaules. César, Pompée, le sénat, les patriciens opprimés, les plébéiens vertueux, se
CÎCÉRON. !63
liguèrent Bourdement pour inspirer au peuple rhorreur de Clodius et le rappel de Cicéron, le seul homme qu'ils pussent opposer, à la tribune aux harangues, à la popularité perverse du tribun.
Un homme intrépide, client de Cicéron, tribun lui-même, nommé Fabricius, osa proposer ce rappel au peuple du haut de la tribune. Clodius, qui s'attendait à cette tentative des amis de Cicéron et qui avait rempli le Forum de ses partisans, de ses gladiateurs et de ses sicaires, craignant l'estime et l'amour du peuple pour le grand proscrit, donna le signal du meurtre à ses assassins, précipita Fabricius de la tribune, dispersa le cortège des amis de Cicéron et couvrit de cadavres la place publique. Le frère de Cicéron, blessé lui-même par le fer des gladiateurs de Clodius, n'échappa à la mort qu'en se cachant sous les corps amoncelés sur les marches de la tribune. Sextius, un des tribuns, fut immolé en résistant aux fureurs de son collègue. Clodius, vainqueur, ou plutôt assassin de Rome, courut, la torche à la main, brûler le temple des Nymphes, dépôt des registres publics, afin d'anéantir jusqu'aux rouages mêmes du gouvernement. A la lueur de l'incendie, il alla attaquer la maison du tribun Milon et du préteur Cécilius. Mîlon repoussa avec ses amis les satelUtes du démagogue, et convaincu
qu'il n'y avait plus de justice dans Rome que celle qu'on se ferait désormais à soi-même, il enrôla une troupe de gladiateurs pour l'opposer aux sicaires de Clodius. Le sénat, abrité enfin par cette poignée de satellites deMilon, et encouragé à l'audace par l'indignation du peuple qui commençait à rougir de lui-même, porta le décret de rappel de Cicéron. Le même décret ordonnait que ses maisons seraient rebâties aux frais du trésor public, et convoquait à Rome tous les citoyens qui s'intéressaient à la. justiice et à la vertu, pour y appuyer contre les séditieux de Clodius le rappel du proscrit. Pompée lui-même, alors à Capoue, présida les comices immenses des citoyens de la Campanie, qui se levaient à la voix du sénat pour délivrer Rome. Clodius, vaincu et hué dans les comices par la majorité presque unanime du peuple, se retira dans la popularité des mercenaires et des scélérats, son cortège ordinaire. Cicéron, averti par ses amis de ce retour de justice de sa patrie, débarqua à Brindes, port de la Grande- Grèce, où il s'était embarqué quelques mois auparavant pour l'exil. Sa fille TuUia l'attendait sur la plage, image la plus belle et la plus chère pour lui de la patrie.
« Et il se trouva, écrit-il lui-même de Brindes à » son ami Atticus, que c'était le jour de la naissance » de cette fille chérie, le jour de la fondation de » Brindes, et le jour de la dédicace à Rome du » temple du Salut pubUc... J'y reçus, écrit-il en-
CICËRON. «65
» core, une lettre de mon frère, qui m'apprenait que » mon bannissement avait été révoqué ce jour-là » par le scrutin du peuple de toute la république. Je fus accueilli à Brindes par un concours immense » des provinces voisines. J'en sortis pour me rendre » à Rome, entouré d'un cortège de députés de toutes » les villes envoyés pour m'apporter les félicitations » de toute l'Italie. Je m'avançai vers la capitale à » travers une telle haie de citoyens, qu'il n'y man- » quait pas un seul deô hommes connus dans la » république aux nomenclateurs. Quand j'approchai » de la porte de Rome qui mène en Campanie, je » trouvai les degrés de tous les temples inondés, par » étages, d'une innombrable multitude dont la pré- » sence, les applaudissements, l'ivresse, m'accom- » pagnèrent, en se renouvelant, jusqu'au Capitole, » à travers les rues, les places, le Forum et les ave- » nues de ce temple lui-même, où l'Italie entière » semblait me rapporter dans ses bras ! . . . »
Le sénat, les chevaliers romains, les citoyens romains, étaient sortis des murs pour le recevoir, et l'escortèrent jusqu'à la maison de son frère, ne pouvant rebâtir en un jour celle que Clodius avait brûlée. Triomphe spontané, au-dessus de tous les triomphes, puisqu'il était décerné par le cœur seul de sa patrie, et qui lui fit dire à lui-même « qu'on .pouvait le soupçonner d'avoir souhaité son exil pour obtenir un tel retour I n
im VIE DES GRANDS HOMMES.
Mais à peiœ avait-ii passé nne nuit sous le toit de ses pères, que déjà runauimité de ce triomphe iv^eiilait l'envie de ceux-là mêmes qui rayaient escorté, et qu'ouvrant son ânie à Atticus absent il lui écrit :
« Voici letat où je me trouve maintenant : mal- » heureux, si je considère mes félicités passées ; r heureux, si je me compare à mes adversités ré- ,» centes. Mes affaires privées, comme vous le savez, » sont déplorables. J'ai, de plus, des soucis et des » tribulations domestiques que je ne puis confier à » des lettres. » (Il voulait parier de Térentia, sa femme, dont les querelles avec son frère l'affligeaient.) « J'aime mon frère, se hâtait-il d'agouter, »» avec toute l'affection que méritent sa tendresse sans » exemple, sa courageuse fidélité, son inaltérable » dévouement. Accourez, j'ai besoin de vos con- » seils ; il faut que nous concertions ensemUe pour » moi le commencement d'une nouvelle vie !.. . Déjà » quelques-uns de ceux qui me défendaient absent » commencent à s'irriter secrètement contre moi B depuis que je suis à Rome, et à témoigner ou- » vertement l'envie qu'ils me portent... Les consuls » ne m'ont adjugé que -2 milUons de sesterces pom^ » ma maison de Rome (200,000 fr.), 500 mille ses- » terces pour ma maison de Tusculum (40,000 fr.),
250 mille sesterces pour ma maison de Formies (25,000 fr.). D'où \ient cette estimation inique qui indigne non-seulement les honnêtes gens, mais même la multitude?... Ceux qui m'ont coupé les ailes ne veulent pas qu'elles repoussent... Mes affaires domestiques sont ruinées. On rebâtit ma maison de Rome ; tous jugez à quels frais pour un proscrit ! Quant à ma maison de Formies, que je sm's tenu de reconstruire aussi, je ne puis ni la revoir dans sa ruine ni m'en défaire. Je cherche vainement à vendre ma retraite de Tusculum. D'autres chagrins intérieurs m'assiègent, que je vous dévoilerai plus clairement ailleurs... Mais, je suis adoré de ma fille Tullia et de mon frère I... »
Et quelques jours après :
« Clodius et ses bandes sont venus en armes attaquer et disperser hier les ouvriers qui rebâtissent ma maison ; ils ont mis le feu à celle de mon frère, que j'habite... Mes maisons pillées, abattues, incendiées, déposent maintenant, par leurs débris, contre lui!... Gomme je descendais moimême la rue Sacrée, Clodius et ses sicaires m'ont rencontré et poursuivi, avec de grandes clameurs, d'épées nues, de bâtons levés, de pierres lancées sur moi et ma suite ; nous nous sommes réfugiés avec peine dans le vestibule de la maison de Tertius. Le scélérat, se sentant désavoué par le peuple même, se jette tout entier aux violences et aux
» crimes de Gatilina. 11 a marché ces jours-ci, à » la tète d'mie troupe armée de boucliers, de glaives » et de torches, contre la maison de Milon, mon » ami et mon appui. Il menace Rome des dernières » catastrophes, s'il ne parvient pas à se faire nom- » mer édile. Milonest résolu à tuer ce monstre s'il » le rencontre ; il ne s'en rapporte pas, comme j'ai » eu la simplicité de le faire, à des amis puissants » ettièdes. C'est un héros, mon exemple ne l'inti- » mide pas, il est décidé à toutes les conséquences » de son courage...
» Quant à moi, ce n'est pas le courage qui » me manque ; j'en ai même plus aujourd'hui » que dans le temps de ma plus florissante for- » tune ! ... »
Clodius triompha encore une fois du sénat, de Pompée, des bons citoyens, et fut nommé édile par la corruption et par la violence de la lie du peuple. Pompée, César et Crassus, qui formaient un triumvirat militaire au-dessus de ces orages passagers de Rome, se rapprochèrent de Cicéron. Ils gémissaient avec Porapée, trop endormi dans sa vaine gloire, des calamités de la patrie. Cicéron en détournait les yeux et n'allait plus au sénat, pour s'occuper ev clusivement de l'éloquence du barreau, des lettres et de la poésie. Il écrivit, dans sa retraite champêtre
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d'Antium, un poëme héroïque sur les victoires de César, pour s'acquérir l'amitié de ce héros, dont il entrevoyait la fortune sans prévoir encore qu'il renverserait la république. Il chanta dans un autre poëme ses propres malheurs. Il écrivit plusieurs livres d'histoire. Il soignait l'éducation de son fils ; il jouissait de la beauté, de la tendresse et du génie littéraire de sa fille Tullia; il enrichissait ses maisons de campagne de nouvelles bibUothèques, achetées à grands frais en Grèce par les soins de son ami Atticus, pour remplacer celles que Clodius avait brûlées pendant sa proscription. Il défendait César dans le sénat contre ceux qui, le trouvant déjà trop puissant, voulaient lui retirer l'armée des Gaules. Enfin, il écrivit un poëme en quatre chants sur les événements de son consulat. Il était aussi heureux que peut l'être un homme qui sent périr sa patrie.
Les événements se pressaient, et les ruines contre lesquelles il était abrité un moment ne pouvaient pas tarder à l'atteindre. Les brigues et les violences infestaient Rome . Le triumvirat militaire de Crassus, Pompée et César, seul élément de sécurité pour l'ombre de république qui existait encore, se décomposait. Crassus, qui avait pris le gouvernement de l'Asie, venait de perdre ses légions et d'être tué dans la guerre contre les Parthes. Julia, fille de César, que Pompée avait épousée et qui était le gage de l'union entre ces deux rivaux, venait de mourir, en emportant leur concorde dans la tombe.
Milon ayant rencontré Clodîas sur la route de sa maison de campagne, les deux cortèges de serviteurs qui accompagnaient les deux adversaires s'étaient injuriés , puis attaqués. Wiaa , s'élaiiçant de sa litière, où il était sans armes et sans préméditation avec sa femme, avait saisi une arane pour sa défense et avait tué Glodius dans la mêlée. Lie corps sanglant du favori de la multitude, rapporté à Rome et étendu sur la tribune aux harangues, avait été brûlé par ses partisans sur un bâcher dont les flammes, attisées par ses vengeurs, s'étaient communiquées au temple voisin et au palais du sénat, et les avaient réduits en .cendres : funérailles dignes d'un tribun incendiaire de sa patrie ! Pompée , nommé consul, avait rempU de soldats en armes la place publique, et le peuple allait juger Milon. Cicéron le défendit dans une harangue souvent interrompue par le bruit des armes, mais qu'il rétablit après la séance dans toute la force et dans toute la splendeur de son improvisation.
« J'ai justifié complètement Milon du meurtre » prémédité dont on l'accuse, dit-il en finissant. » Mais si je ne l'avais pas justifié, ne pourrait-il pas » se justifier également du meurtre qu'il aurait » commis, se lever et vous dire : Romains, j'ai tuél » j'ai tué non pas Mélius, qui fut soupçonné d'as- » pîrer à la royauté, parce qu'il semblait, en abais- » sant le prix du blé aux dépens de sa fortune, » rechercher avec trop de soin la faveur de la mul-
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titude ; non pas Tibérius Gracchus, qui excita une sédition pour destituer son collègue. Ceux qui leur ont donné la mort ont rempli le monde entier de la ^oire de leur noïn. Mais j'ai tué l'homme que nos Romains les plus illustres ont surpris en adultère sur les autels les plus sacrés ; l'homme dont le supplice pouTait seul, au jugement du sénat, expier nos mystères profanés; l'honune que Lucullus a déclaré^ sous la foi du serment, coupable d'inceste avec sa propre sœur. J'ai tué le factieux qui, secondé par des esclaves armés, chassa de Rome un citoyen que le sénat, que le peuple romain, queloutes les nations regardaient comme le sauveur de Rome et de l'empire ; qui donnait et qui ravissait des royaumes ; qui distribuait l'univers au gré de ses caprices ; qui remplissait le Forum de meurtres et de sang ; qui contraignit par la violence et les armes le [dus grand des Romains à se renfermer dans sa maison ; qui ne c(Hmut jamais de frein ni dans le crime ni dans la débauche ; qui brûla le temple des Nymphes, afin d'anéantir les registres publics et de ne laisser aucune trace du dénombrement. Oui, RcHnains, celui que j'ai tué ne respectait plus ni les lois, ni les titres, ni les propriétés ; il s'emparait des possessicNis, non plus par des procès injustes et par des arrêts surpris ila religion des juges , mais par la force , marchant avec des soldats, enseignes déployées, à la tète de ses
» Mais niXB âme tfoi est en nous^ par qai nous • pensons et nous préToyans, q/à m'iospire ton oe » moment où jt parle devant tous, notre âme aas«i » n'est-elle pas invisible ? Qni sait quelle «st son » essence ? Qui peut dire où elle réside ? C'est donc » cette puissance étemelle, à qui notre empirea dû » tant de fois des succès et des prospérités incroya- » blés ; c'est elle qui 4t détruit et anéanti ce nuwiftre, » et lui a suggéré la pensée d'irriter par sa \ioieiice » et d'attaquer à main armée le plus csuragenxdes » hommes, afin qu'il fût vaincu par un citoyen dont » ia défaite lui aurait pour jamais assuré la licence » et l'impunité. Ce grand événement n'a pas été » conduit par un conseil humain ; il n'est pas mAme » un effet ordinaire de la protection des Immortels. » Les lieux sacrés eux-mêmes semblent s'ètic émus » en voyant tomber l'impie, et avoir ressaisi le droit » d'une juste vengeance. le voas atteste ici, coHines » sacrées des Albains, autels associés au même culte » que les nôtres et non moins anciens qne les autels » du peuple romain, vous qu'il avait renversés, » vous dont sa fureur sacrilège avait abattu et dé- » tniit les bois afin de vous écraser sous le poids » de ses folles constructions 1 Alors vos dieux ont » signalé leur pouvoir; alors votre majesté outragée » partons ses crimes s'est manifestée avec éclat. » Et toi, dieu tutétaire du Latium, grand lupiter, » toi dont il avait profané les lois, les bois et le ter- » ritoire par des abominations et des attentats de
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» toute espèce, ta patience g'est enfin iassée. Vous » êtes tous i^engés , ei en votre {Mrésence il a subi » la peine due à tant de forfaits.
» Romains, le hasard n'a rien fait ici. Voyes en » quels lieux Clodius a engagé le combat: c'est de- » vaut un temple de la Bonne Déesse, oui^ sous les » yeux de cette divinité même ^ dont le sanctuaire » s'élève dans le domaine du jeune et vertueux p Sextus Gallus, que le profanatmir a reçu cette » blessure qui devait être suivie d'une mort cruelle, M et nous avons reconnu que le jugement infâme » qui l'avait absous autrefois n^avait fait que le » réserver à cette éclatante punition.
» C'est encore cette colère des di^ix qui a frappé » ses satellites d'un tel vertige, que, traînant sur » une place son eoips souillé de sang et de boue, D ils l'ont brûlé sans porter à sa suite les images de » ses ancêtres, sans lamentations, ni jeux, nichant » funèbre, ni éloge , ni convoi , en un mot , sans » aucun de ces derniers devoirs que les ennemis » mêmes ne refusent pas à leurs ennemis. Sans » doute le ciel n'a pas permis que 1^ images des » citoyens les plus illustres honorassent cet exé- I) crable parricide, et son cadavre devait être dé- » chiré dans le lieu où sa vie avait été détestée.
» le déplorais le sort du peuple romain, conn damné depuis si longtemps à le voir impunément » fouler aux pieds la république. Il avait souillé » par un adultère les mystères les plus saints ; il
» avait abrogé les sénatus-consultes les plus respee » tables ; il s'était ouvertement racheté des mains » de ses juges. Tribun, il avait tourmenté le sénat, » annulé ce qu'il avait fait, du consentement de » tous les ordres', pour le salut de la république; » il m'avait banni de ma patrie, il avait pillé mes » biens, brûlé ma maison, persécuté ma femme et » mes enfants, déclaré une guerre impie à Pompée, » massacré des citoyens, des magistrats, réduit en » cendres la maison de mon frère, dévasté l'Étrurie, » dépossédé une foule de propriétaires. Infatigable » dans le crime, il poursuivait le cours de ses atten- » tats. Rome, l'Italie, les provinces, les royaumes » n'étaient plus un théâtre assez vaste pour ses
» projets extravagants
» Pour moi, mon cœur se déchire, mon âme est » pénétrée d'une douleur mortelle, lorsque j'entends » ces paroles que chaque jour Milon répète devant » moi : Adieu, mes chers concitoyens, adieu ; oui, » pour jamais adieu ! Qu'ils vivent en paix , qu'ils » soient heureux ; que tous leurs vœux soient rem- » plis; qu'elle se maintienne cette ville célèbre> » cette patrie qui me sera toujours chère, quelque » traitement que j'en éprouve; que mes concitoyens » jouissent sans moi, puisqu'il ne m'est pas permis » d'en jouir, avec eux, d'une tranquillité que ce- » pendant ils ne devront qu'à moi. Je partirai, je » m'éloignerai. Si je ne puis partager le bonheur » de Rome, je n'aurai pas du moins le spectacle
» de ses maux, et, dès que j'aurai trouvé une cité » où les lois et la liberté soient respectées, j'y » fixerai mon séjour. Vains travaux, ajoute-t-il, » espérances trompeuses, inutiles projets I Lorsque » pendant mon tribunat, voyant la république op- » primée, je me dévouais tout entier au sénat expi- » rant, aux chevaliers romains dénués de force et » de pouvoir, aux gens de bien découragés et acca- » blés par les armes de Clodius, pouvais-je penser » que je me verrais un jour abandonné par les bons » citoyens? Et toi, car il m'adresse souvent la pa- » rôle, après t'avoir rendu à la patrie, devais-je D m'attendre que la patrie serait un jour fermée » pour moi? Qu'est devenu ce sénat à qui nous » avons été constamment attachés, ces chevaliers, » oui, ces chevaliers dévoués à tes intérêts? le zèle » des villes municipales? ces acclamations una- » nimes de toute l'Italie? Et toi-même, Cicéron, » qu'est devenue cette voix, cette voix salutaire à » tant de citoyens ? Est-elle impuissante pour moi » seul, qui tant de fois ai bravé la mort pour toi ?
*» Je vous implore, Romains, qui avez tant de iy fois versé votre sang pour la patrie ; braves cen- » turions, intrépides soldats, c'est à vous que je » m'adresse dans les dangers d'un homme coura- » geux, d'un citoyen invincible. Vous êtes présents, » que dis-je ? vous êtes armés pour protéger ce tri- » bunal, et sous vos yeux on verrait un héros tel
» que lui repoussé, banni, rejeté loin de Rome ! » Malheureux que je suis 1 C'est par le secoars de tes » juges, ô Milon 1 que tu as pu me rétablir dsDB ma » patrie, et je ne pourrais par leur secours t'ymain- » tenir toi-même I Que répoodrai-je à mes enfants » qui te regardent ccrnime un second père ?
» Quintilius, é mon frère, absent aujourd'hui, alors R compagnon de mes infortunes, que te dirai-je ? que » je n'ai pu fléchir en faveur de Milon ceux qui » l'aidèrent à nous sauver l'un et l'autre ? Et dans » quelle cause ? dans une cause où nous avons tout » l'univers pour nous. Qui me l'aura refusé ? ceux à » qui la mort de Clodius a procuré la paix ou le » repos. A qui rauront>41s refusé? à moi. Quel » crime si grand ai-je donc commis? De quel forfait » si horrible me suis-je donc rendu coupaUe lors- » que j'ai pénétré, découvert, dévoilé, étouffé cette » conjuration qui menaçait l'État tout entier ? Telle » est la source des maux qui retombent sur moi » et sur tous les miens. Pourquoi vouloir mon » retour ? Était-ce pour exiler à mes yeux ceux qui » m'avaient ramené ? Ah I je vous en conjure, ne » souffrez pas que ce retour soit plus douloureux » pour moi cpe ne l'avait été ce triste dq>art« Puis- » je en effet me crok^ rétabli, si les citoyens qui » m'ont Rplacé au sein de Rome sont arradhés de » mes bras?
» Plutôt que d'en être témoin, puissé-je, par- »> donne, ô ma patrie I je crains que oe vœu de
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)) Famitié ne soit une horrible imprécation contre » toi, puissé-je voir Clodins vivant, le voir préteur, » consul, dictateur I... Dieux immortels, quel cou- » rage I et combien Milon est digne que vous le » conserviez! Non, me dit41^ non, rétracte ce vœu » impie. Le scélérat a subi la peine qu'il méritait ; » à ce prix subissons, s'il le faut, une peine que » nous ne méritons pas. Cet homme généreux, qui » n'a vécu que pour la patrie, mourra-t-il autre » part qu'au sein de la patrie? Ou, s'il meurt pour » elle, conserverez-vous le souvenir de son courage » en refusant à sa cendre un tombeau dans l'Italie ? » Quelqu'un de vous osera-t-il rejeter un citoyen » que toutes les cités appelleront quand vous l'aurez » banni? Heureux le pays qui recevra ce grand » homme ! O Rome ingrate si elle le bannit I Rome )) malheureuse si elle le perd ! Mais finissons : mes » larmes étouffent ma voix, et Milon ne veut pas » être défendu par des larmes. »
' Cicéron, après les fonctions de pontife qu'il avait exercées cinq ans, obtint le gouvernement de la CiUcie, en quahté de général, de proconsul et de purificateur de cette province d'Asie, quî* confinait d'un côté à la Grèce, de l'autre à la Syrie. Une armée de vingt mille hommes était sous ses ordres, indépendamment des corps auxiUaires empruntés
aux princes tributaires de Rome. Le géoie romaiD, comme nous Tavons vu plus haut, était de sa nature universel. Nulle armée n'aurait reproché à son chef d'être en même temps le premier orateur, le premier poëte, le premier magistrat de sa patrie ; nulle assemblée du peuple autour de la tribune aux harangues n'aurait reproché à un orateur d'avoir remporté des victoires. Tout ce qui amplifiait l'homme agrandissait les fonctions. Le nouveau général, conseillé par Pompée, dont il avait été prendre les avis à Tarente, comme ceux de l'oracle de la guerre, répondit dignement à la confiance de sa patrie. Il secourut les restes de l'armée de Crassus, qui luttaient à peine en Syrie contre les forces indomptées des Parthes, seuls rivaux du peuple romain en Asie. Descendant du mont Taurus, ces Alpes de la CiUcie, à la tète quarante mille hommes, il les combattit sous les murs d'Antioche, déUvra l'armée romaine de Syrie enveloppée par eux dans cette ville, et les refoula dans les déserts. Au retour de cette expédition, il soumit la Cappadoce, royaume voisin de la Cilicie, qui s'était dérobée au joug des Romains. Il y rétablit sur son trône le roi Ariobarzane, protégé de Rome ; et, quoique pauvre, il refusa généreusement le tribut, prix de cette restauration, que ce roi lui offrit. Fidèle aux principes de désintéressement et de vertu qu'il avait pris pour règle de sa vie et qu'il avait professés dans un de ses plus beaux livres sur la République^ il refusa jusqu'au logement
et à rhospitalité onéreuse que les villes alliées devaient aux proconsuls. Il y fit contraster le gouvernement d'un philosophe avec l'oppression d'un conquérant. Il y fit pardonner à la domination de Rome et bénir son propre nom. Les provinces le proclamèrent leur père, et son armée le proclama imperator^ titre suprême qui préludait ordinairement au triomphe. Les agitations croissantes de Rome l'arrachèrent à ces honneurs : il y rentra avec ses faisceaux entourés de lauriers, symbole des expéditions heureuses. A son arrivée, Rome, triomphante au dehors, périssait au dedans.
La rivalité entre César et Pompée, qui n'était plus contre-balancée par Crassus, s'était accrue et envenimée pendant l'absence de Cicéron. César demandait au sénat des prolongations de pouvoir, des extensions de provinces, des adjonctions de légions à son armée, et des honneurs qui l'auraient rendu maître de la répubhque. Pompée, appui de la répubhque, du sénat et des citoyens, les lui refusait. La guerre ouverte était prête à éclater entre deux hommes trop grands pour qu'une même patrie, presque un même univers, pût les contenir. Un troisième parti, formé à la fois des répubhcaina incorruptibles, tels que Caton, Rrutus et leurs amis, et des agitateurs du peuple, reste des factions popu-
laires de Clodius, menaçait la république de trouble sous prétexte de la défendre, pendant que César et Pompée la menaçaient de tyrannie sous prétexte de la sauver. Entre ces trois dangers, que la vive et pénétrante intelligence de Cicéron lui faisait voir de plus loin qu'au vulgaire, il n'examinait plus où était le plus grand bien, mais le moindre mal pour la république. La tyrannie démagogique du peuple, remué par ses tribuns, lui faisait horreur. L'ombre de Glodius, ses dangers courus, ses amis tués, ses honneurs perdus, sa proscription subie, ses maisons brûlées, le souvenir des insurrections des Gracques, des torches de Marins, des licteurs de Sylla, le faisaient frémir du retour des convulsions civiles. D'un autre côté, un choc des armées romaines, sur le sein même de l'Italie, entre Pomipée et César, ne lui montrait en perspective que la guerre de Romains contre Romains et la tyrannie absolue et sans contre-poids des vainqueurs. Là était la combustion^ ici la fin de la république. Dans cette perplexité, choisir était pour lui impossible et cependant nécesswre. Il préférait ajourner et donner du temps à la fortune de Rome et des tempéraments aux choses, qui suspendissent au moins sa patrie sur la pente des dernières calamités. Tous les partis, à Texceptioa du. parti des démagogues, ses éternels ennemis, se disputaient Cicéron, comme s'il eût été l'arbitre du destin. Il hésitait à se prononcer. César lui écrivait des lettres flatteuses, dans
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lesquelles il se disculpait de tout penchant à la tyrannie et le faisait juge entre Pompée et lui ; il lui donnait dans ces lettres ce même titre égal au sien d'imperator^ conmie pour l'élever au niveau de sa gloire militaire, en se subordonnant de bien loin à sa gloire civile. Pompée le suppliait de se réconcilier avec lui et de lui accorder une entrevue dans une de ses maisons de campagne avant de rentrer à Rome. Cicéron s'y rendit. Ces deux hommes, les plus grands et les plus patriotes de Rome après Caton, passèrent une journée tout entière en conférence secrète dans les jardins de Pompée et délibérèrent sur les intérêts de la république. Cicéron employa toute la chaleur de son patriotisme, toute la force de son éloquence, toutes les supplications de l'amitié, à convaincre Pompée de la nécessité de la concorde avec César, pour la gloire des deux et pour le salut de Rome. Pompée la déclara impossible. Irrité des exigences insatiable» d'un rival à qui la moitié de l'empire ne suffisait plus ; convaincu par l'ambition de César, par ses caresses au parti populaire, par sa soif d'honneurs, par l'ambiguïté de ses négociations, qu'aucune paix ne serait définitive avec cet homme; se sentant, de plus, entouré et soulevé en Italie par cette opinion presque unanime qui s'indignait des menaces de César et qui lui promettait en frappant la terre du pied d'en faire sortir des légions contre son rival,.Pompée était résolu à accepter enfin le jugement de la fortune
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par les annes. Sa vertu l'encourageait à ce parti extrême, autant que son ambition ; car son ambition était vaste, mais honnête. 11 adorait la république; et en se faisant le champion des lois, du sénat, du peuple, de la Uberté de l'Italie, ce n'était pas seulement sa propre gloire, c'étaient la patrie, les ancêtres et la postérité de Rome qu'il défendait en se défendant lui-même.
Cicéron, sans avoir rien obtenu, se rendit à Rome, où il fut reçu comme la dernière espérance des bons citoyens. Mais son triomphe lui sembla un deuil, et en entrant par la porte Triomphale il sentit, écrit-il, « qu'il tombait en pleine guerre ci- » vile. » Elle éclatait en effet peu de jours après, et elle jeta Cicéron dans des perplexités qui le firent accuser de faiblesse, mais qui étaient en réahté les angoisses de la république mourante plutôt que les angoisses d'un homme irrésolu.
César, las d'attendre de Pompée et du sénat des condescendances proportionnées à son ambition, s'était décidé enfin au sacrilège contre sa patrie. Descendu des Alpes dans la basse Italie, à la tête de quelques légions, il avait franchi le Rubicon^ petit ruisseau qui formait la limite légale de son gouvernement de la Gaule, et dont le passage à main armée le déclarait ennemi public. Le sort en est jeté!
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s'était écrié César en poussant, après une longue hésitation, son cheval dans les flots du Rubicon. Ce mot était la fin de la république. Du moment où le parricide ne paraissait plus à un citoyen puissant qu'un jeu du hasard, dont le monde était l'enjeu, et où les soldats n'étaient plus des Romains, mais des mercenaires, la hberté, qui ne subsiste que de vertus publiques, ne pouvait plus exister, et l'Italie n'était plus digne que de devenir la proie et le jouet des ambitieux.
Elle avait frémi tout entière cependant de l'attentat de César. Un immense cri d'horreur et d'indignation s'était élevé du Rubicon jusqu'à Rome et de Rome jusqu'aux provinces les plus reculées de la domination romaine. Bien qu'on ne se dissimulât pas l'ascendant irrésistible que les armées, leurs chefs, les possesseurs des grands gouvernements prolongés par le peuple et le sénat, les dictateurs enfin, exerçaient sur la république depuis la corruption des mœurs publiques, si l'on ne croyait plus à la vertu, on croyait encore à la pudeur. Le crime sans voile du Rubicon fit tressaiUir le sol de TltaUe. On crut un moment qu'il allait engloutir le téméraire qui tournait les armes de Rome contre Rome. César lui-même fut attéré^de cette émotion générale produite par son audace. Aussi s'efforça-t-il de l'at-
iénuer en se présentant aux populations sur sa route comme une \ictime de l'injustice et de l'ingratitude de Pompée et du sénat, qui venait, non asservir son pays, mais demander justice pour ses soldats et pour lui-même. Il affecta de négocier, d'offrir et de discuter des conditions modérées de concorde et de paix, pendant que ses lieutenants, ses émissaires et ses présents intimidaient, marchandaient, embau-^ chaient ou achetaient Rome elle-même dans les murs de Rome. Cicéron, plus caressé par lui qu'au* cun des hommes influents de la république, voyait de près les progrès de César, les illusions des honnêtes gens , la dépravation des méchants, la lenteur et la majesté inerte de Pompée. 11 aspirait plus que jamais à prévenir le choc par un accommodement pacifique entre les deux rivaux. César lui écrivait fréquemment, et, feignant de le choisir pour arbitre entre Pompée et lui, il remettait en apparence à Cicéron le sort et la responsabiUté de l'univers. Mais, en attendant le résultat de l'intervention de Cicéron, il marchait toujours, grossissant son parti dans sa route de toutes les provinces, de toutes le3 villes, de toutes les légions, dont l'inconr cevable indolence de Pompée le laissait successivement s'approcher et s'emparer parla terreur ou par la séduction. II embauchait Tltahe étape par ét£^, et, environné d'une armée de Gaulois qu'il avait façonnés à la guerre et envolés dans ses cohortes, il amenait le premier les barbares contre sa patrie.
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Coriolan, qui avait autrefois amené les Yoisques contre Rome, n'avait rien fait de plus monstrueux, et encore avait-il au moins pour excuse la vengeance contre ceux qui l'avaient proscrit. César n'avait à se venger que des honneurs et des commandements qu'il avait reçus de Rome ; et cependant l'histoire a flétri Coriolan et a déifié César. Voilà, la justice des hommes irréfléchis, qui prennent le succès pour juge de la morahté des événements.
Cependant tout était trouble et confusion dans Rome. Pompée, renonçant à défendre l'Italie, se retirait avec le sénat, les bons citoyens, les consuls, les pontifes, les tribuns, les lois et les dieux de la capitale, et, rassemblant le peu de légions qui lui étaient personnellement attachées, il formait au bord de la mer une armée tardive. Il rassemblait à Brindes toutes les forces navales de la république. Il paraissait incertain encore s'il attendrait là l'armée de César et s'il accepterait la bataille, ou s'il embarquerait ses troupes, abandonnant à César le sol, et transportant les pouvoirs pubUcs, les défenseurs de la liberté au delà de la mer, comme pour laisser le vide et l'horreur protester contre le sacrilège de César.
Cicéron gémissait de cette politique de résignatic»! et de désespoir, plus digne d'un philosophe découragé que d'un grand capitaine comme Pompée .
Bien qu'il fût indigné contre César et qu'il n'hésitât pas à se ranger avec les lois, les dieux, la justice, la liberté, la république, dans le parti de Pompée qui représentait à ce moment la conscience même du peuple romain, il ne pouvait consentir à cet abandon de l'Italie et de soi-même, qui lui semblait une désertion de la plus sainte des causes; il tremblait de faire une faute en suivant Pompée hors de l'Italie, ou de faire une lâcheté en ne suivant pas la république où Pompée l'emportait avec lui. Dans cette perplexité, il demeurait indécis et immobile dans sa maison de Formies, hors de Rome et à égale distance de César qui s'avançait et de Pompée qui s'enfuyait, suppliant l'un de se retourner pour combattre, l'autre de s'arrêter devant son attentat, et exprimant dans ses lettres à ses amis de Rome le désespoir de son incertitude et l'agonie mortelle de ses irrésolutions.
« Vous me dites de me souvenir de moi-même, » de mes maximes, de mes écrits, de mes discours, » de mes actions passées, et de les prendre pour » juges de ce que j'ai aujourd'hui à faire, écrit-il à » Atticus . Je vous remercie de ne me donner d'autre » conseil et d'autre exemple que moi-même; mais » considérez si, dans quelque république que ce soit, » un chef de parti commit jamais des fautes aussi
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honteuses que celles de notre ami Pompée, qui, en abandonnant Rome, déserte la patrie ellemême, pour laquelle et dans laquelle son devoir et sa gloire étaient de mourir!... Vous en parlez à votre aise, à l'abri des événements, tranquille dans votre maison; vous ignorez nos calamités, nos misères, nos hontes, à nous chassés de nos maisons, dépouillés de nos biens, errant au hasard avec nos femmes et nos enfants, entre deux armées prêtes à s'entre-choquer sur nos ruines!... Et ce n'est pas par la victoire que nous avons été contraints d'abandonner Rome ; non, c'est par la démence de notre chef Pompée, d'un homme sur qui reposent toutes nos destinées et que des maladies mortelles menacent presque chaque année de nous enlever! C'est pour lui que nous quittons notre patrie, non pour la reconquérir en y rentrant plus forts et plus invincibles, mais pour la livrer aux flammes et au pillage de nos ennemis ! . . . Voilà pourquoi nous sommes ici avec cette multitude de citoyens sortis avec nous de Rome ! Rome est déserte; il n'y a personne ni dans la ville, ni dans les faubourgs, ni dans les maisons de cam- • pagne, ni dans les jardins des environs de la ville ! et Pompée ne nous trouve pas même assez exilés sur ce rivage de la mer, il nous appelle auprès de lui dans la Pouillel... Que conclure de tout cela? J'aime Pompée, je suis prêt à me sacrifier pour lui; mais je dois songer à la patrie, et
» la patrie cependant n'est pas un homme ! .. . N'ai- » je pas de grands exemples pour ne pas aban- » donner la patrie , même assujettie à un tyran? » Socrate Tabandonnà-t-il pendant qu'Athènes gé- » missait sous les trente tyrans? Je vous ai dit, » en effet, que j'aimais mieux être yaincu a\ec » Pompée que \ainqueur avec César; oui, mais a\ec » Pompée digne de lui-4nême et semblable à lu>- » même , mais avec Pompée fuyant avant de savoir » même qu'il fuit et sans savoir où il fuitl avec » Pompée livrant sans combat la patrie, nos en- » fants, nos femnres, nos biens, nos lois, nos vies » à la tyrannie ! ... La supposition que je faisais est » déjà réalisée ! C'en est fait, si je suis vaincu avec » cet homme et par cet homme!... Souvenez-vous » que j'ai toujours été d'avis d'abord qu'il fallait à » tout prix éviter le choc et la guerre entre ces deux » chefs de parti, ensuite qu'il ne fallait à aucun » prix abandonner, non pas l'Italie seulement, mais » Rome elle-même I . . . Je porte le deuil-de la répu- » blique ! . . . Voyez à quel homme nous avons affaire » dans ce César I Quelle perspicacité I quelle promp- » titude! quelle vigilance I quel œil à tout! S'il ne » se permet ni meurtre, ni vengeance, ni proscrip- » tion, il va être tout à l'heure l'idole de ces mêmes » Romains dont il était hier l'effroi... J^entends » causer autour de moi une multitude de citoyens » des villes et des paysans des campagnes ; ils ne » pensent déjà plus qu'à leurs champs, qu'à leurs
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» maisons rustiques, qu'à leurs petits écus. Voyez » un peu la versatilité des âmes ! ils redoutent main- » tenant ce Pompée, qui était hier leur idole et leur » appui; ils commencent à adorer ce César, qu'ils » redoutaient hier comme leur fléau!... »
Puis, s 'emportant de vertueuse indignation contre ce même César, dont il vient tout à l'heure d'admirer le génie :
« le misérable! s'écrie-t-il; 6 le voleur de lois! » ô le brigand I ô le dévastateur de sa patrie ! ... Et » cependant tout le monde part autour de moi pour » rejoindre Pompée : aujourd'hui celui-ci, demain » celui-là! Et j'apprends que les bons ef grands » citoyens, qui ont été l'honneur et l'appui de » Rome, me blâment de ces lamentations, et d'hé- » siter encore à partir!... E|i bien! partons donc ; » et, pour prouver que je suis un bon et un grand » citoyen, allons aussi rapporter par terre et par » nier la guerre civile à notre infortunée patrie ! ... »
Mais il ne partait toujours pas, retenu par cette hésitation mortelle entre la honte de ne pas suivre son parti natui:el et le crime d'aller rapporter la guerre à son pays.
« Pour me distraire de la maladie de mes pensées, » écrit-il à son confident et son ami Atticus, je me » pose ces questions terribles , et je m'exerce «à
» les résoudre , parce que de leur solution dépen- » dra le parti que je prendrai : — Est-il convenable » à un citoyen vertueux de rester dans son pays » quand il est tombé sous la puissance d'un » tyran? — Doit-on employer tous les moyens de » soustraire son pays à la tyrannie , lors même » que ces moyens de délivrance exposeraient la » patrie à sa dernière ruine ? — Ne doit-on pas se » prémunir contre le danger d'élever trop haut et » de changer en oppresseur le chef qu'on oppose » au tyran de son pays ? — Ne vaut-il pas mieux » chercher le salut de son pays dans les conces- » sions et les accommodements pacifiques que dans » les armes ? — Est-il permis à un bon citoyen » de se retirer à l'écart pendant les agitations de » son pays ? — Peut-on en conscience incendier et » assiéger sa patrie pour la déUvrer du tyran ? — » Dans les dissensions civiles, est-on tenu de » suivre la cause et la fortune de son parti , lors » même que ce parti commet des fautes et des » crimes ? — Enfin un homme qui a subi l'envie , » l'iniquité , l'ingratitude et les persécutions pour » avoir une première fois sau\é son pays , doit-il M s'exposer volontairement une seconde fois au » même malheur ? Ou bien , après^ avoir tout fait » en vain pour sa patrie, ne lui est-il pas permis » de se désintéresser de la chose pubUque par ceux » qui gouvernent , et de songer à lui-même , à sa » famille et à son repos ? »
Pendant que Cicéron se posait ces questions, dont on voit assez clairement la solution secrète dans son âme par Tart avec lequel il incline l'esprit de son ami à les résoudre dans le sens de la neutralité. César et ses amis de Rome le suppliaient de rester neutre , et il s'excusait auprès de Pompée de ne l'avoir pas encore rejoint sur l'impossibilité de traverser une partie de l'Italie, déjà inondée des troupes de César. Enfin, Pompée ayant appelé et rassemblé à Brindes toutes ses légions et tous les républicains austères, tels que Cassius, Brutus, Labiénus , Caton , fit voile à l'approche de César pour la côte d'Épire , emmenant avec lui tout ce qui dans Rome était digne du nom de Romain.
Cicéron se trouva par ce fait, qu'il avait tant blâmé et qu'il répugnait tant à imiter, soulagé par l'événement du poids de ses incertitudes.
L'Italie entière, aussitôt après le départ de Pompée, se précipita aux pieds du vainqueur.
Rome ne se respectait plus elle-même et n'était plus digne que d'un maître. Cette abjection de sa patrie releva l'âme de Cicéron par l'indignation et par la honte. La victoire de César , au lieu de l'en rapprocher, l'en éloigna. Le succès , qui est la raison du vulgaire, est le scandale des grandes âmes. Il se renferma à Arpinum, séjour de ses
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pères , comme pour y chercher les souvenirs et les conseils de la vertu antique , et pour y porter dans la solitude le deuil de son pays.
« Jusqu'à présent , écrit-il à ses amis , je n'étais » que triste et perplexe. La fluctuation et l'incer- » titude des choses soulevaient mon âme et l'em- » péchaient de sentir la chute de ma patrie ; mais » depuis que Pompée , les consuls , la république » elle-même ont quitté Tltahe , ce n'est plus de la » douleur, c'est le supplice qui déchire mon âme. » 11 me semble que j'ai perdu non-seulement la » patrie, mais l'honneur. Ah! pourquoi ne suis-je » pas avec Pompée et avec tous les bons citoyens » de mon parti , puisque ceux-là mêmes en consi- » dération de qui je répugnais de partir, mes » amis , mes proches , ma femme , mon fils , ma » fille elle-même, trouvaient que ma place était » avec les derniers soutiens de la liberté de » Rome?... J'ai été trompé par deux pensées » honnêtes , mais aveugles : premièrement , par » l'espoir obstiné de négocier la paix entre ces ») deux hommes ; secondement , par. l'horreur de » susciter la guerre civile entre citoyens... Main- » tenant je vois qu'il fallait mille fois mieux mourir » que de vivre avec les oppresseurs de mon pays. »
Cependant César lui demandait une entrevue, il lui écrivait pour lui donner rendez-vous à Borne, où il le suppHait de venir au nom du salut public.
« Je suivrai vos conseils, écrivait-il à €icéron •
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» je me réconcilierai avec Pompée. Je suis de » moi-même enclin à la douceur et à la paix. Tâ- » chons de reconquérir tous les cœurs poui' jouir » longtemps de ma victoire. Tous ceux qui » m'ont devancé n'ont pu éviter la haine publique » qui s'attache à la cruauté, excepté Sylla, que » les dieux me préservent d'imiter! Je suivrai » d'autres maximes, et j'assurerai la durée de » mon triomphe par le pardon et par la magnani- » mité! tt
Non content de ces caresses , César , voyant que Cicéron refusait de se rendre à Rome, alla le voir , en revenant de Brindes , dans sa maison de Formies. L'entrevue était redoutable pour Cicéron, qui avait à défendre sa vertu ; pour César, qui avait à pallier son attentat.
« Que je voudrais avoir demain à mes côtés , » écrit Cicéron la veille de cette visite de César, » cette sagesse d'Homère , déguisée sous la figure » d'un ami , pour m'inspirer ce que j'aurai à dire ! » Mais je suis dans les ténèbres , il me semble » qu'il n'y a plus de soleil dans le monde I »
Enfin César arriva, entouré de cette foule d'hommes de guerre sans scrupule et d'hommes de désordre sans patrie qui n'ont de refuge que dans la tyrannie ou la licence.
« Quel cortège , grands dieux 1 écrit Cicéron le » lendemain dans toute l'émotion de son scandale ; » quelle tourbe! comme voua avez coutume d'ap-
» peler cet entourage de César. On y \oyait jus- » qu'à Éros, cet affranchi de Celer ! perte hon- » teuse de la république l troupes désespérées et » capables de toute infamie ! Que faisait, ô ciel! » parmi de telles gens un fils de Servius et de Lici- » nius?'Mais c'était bien pis dans son camp deyant » Brindes. Six légions étaient avec lui! »
César, dans cette entrevue, fut ce qu'il savait être quand, au lieu de s'abandonner à son ambition, il se livrait à son caractère : le plus aimable et le plus séduisant des Romains. Ayant pris dans sa longue résidence en Gaule quelque chose de la grâce, de l'insouciance et de la légèreté des Gaulois, traitant familièrement les choses graves, jouant avec sa fortune comme avec une de ses courtisanes, et perdant ou gagnant l'univers comme une poignée de sesterces au jeu sous sa tente ; aimant la vertu et le talent comme deux voluptés de l'âme , que sa nature originellement honnête et élégante lui faisait rechercher, il s'accommodait aussi bien des bassesses et des vices de son époque , par lesquels il triomphait de sa patrie et qui triomphaient avec lui. Il rougit sans doute devant Cicéron de son entourage, mais il ne négUgea aucune de ses séductions pour l'entraîner dans son parti ou du moins pour le retenir en Italie. Cicéron s'efforça en vain, dit-il dans la lettre où il rend compte de cet entretien, de démontrer à César que l'honneur, le devoir et la fidélité à
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Tâmitié lui faisaient une loi de se retirer avec ses amis de l'autre côté de la mer.
« Je n'obtins rien, dit-il; il s'obstina à me repré- » senter que ma retraite serait sa condamnation et » servirait d'exemple et d'autorité aux autres pour » s'écarter de lui. — Ne vaut-il pas mieux pour » vous, pour moi, pour Pompée, pour la patrie » elle-même, lui dit César, que vous me suiviez à » Rome pour y négocier la réconciliation et la paix » entre nous ? Serai-je donc libre à Rome, répondît » Cicéron, d'en régler les conditions? — Eh quoi I » répliqua César, pensez-vous que .je prétende dic- »> ter ses paroles à un homme tel que vous? — Eh » bien, reprit avec une fermeté souriante Cicéron, » j'irai ; mais ce sera pour persuader, contre vous, » au sénat de vous refuser les troupes que vous » voulez conduire en Espagne et en Épire contre » le parti de Pompée. — Gardez-vous-en ! s'écria » César; je n'entends pas qu'on donne de tels » conseils à Rome. — Je le savais d'avance, dit >» Cicéron, et voilà pourquoi je ne vous suivrai pas » à Rome, ou pour dire des choses contre mon » devoir, ou pour les entendre sans pouvoir libre- » ment y répondre.
» Enfin, ajoute Cicéron, après le récit de cette » longue conférence mêlée de familiarité, de plaisan- » terie et d'insinuations sinistres. César s'est retiré » mécontent. Cette épreuve ne m'a pas fait aimer » de lui, mais elle m'a fait estimer davantage de
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» moi-même. Au moment de remonter dans sa » litière pour aller à Rome, il a changé de ton : » Eh bien ! m'a*t-tl dit avec une intention presque » menaçante, puisque vous ne voulea pas m'assister » de vos conseils, je serai réduit à en suivre » d'autres, et je ne m'arrêtai devant rien. »
La dictature, la guerre civile, le carnage des citoyens par les citoyens, la mort dé Pompée, le suicide de Caton, le meurtre de Cicéron, son propre assassinat dans le sénat, étaient dana ce mot. Cicéron le comprit et resta inflexible, aimant mieux subir les conséquences de la tyrannie que de s'associer au tyran.
« — Vous avez donc vu I'Homme, et vous avex » gémi sur la patrie ? m'écriviez-vous il y a quel- » ques jours, disait-il à Atticus à la fin de ce récit. » — Oui, je l'ai vu, et j'ai gémi sur le sort de mon » pays!... — Et après, que s'est-il passé? — Eh » bien I après, il est allé à Rome, et moi je suis » retourné à Arpinum, où j'attendrai les hiron- » délies... ». *
C'est-à-dire la saison où la mer lui permettrait de s'embarquer pour aller rejoindre Pompée et son parti, qu'il se repentait déjà de n'avoir pas suivis assez vite.
César entra à Rome sans Gicéron, et il y suivit en effet les conseils de la violence et de la tyrannie, au lieu de ceux de la sagesse et de la paix. 11 enfonça les portes des temples, où la religion et la loi gardaient le trésor public accumulé depuis des siècles et confié aux dieux pour les extrémités de la république. Il fit frapper par ses sicaires le tribun courageux qui lui en disputait l'entrée, et il distribua à ses complices et à s€s soldats l'épargne destinée aux nécessités de la patrie . U viola toutes les lois, absorba tous les pouvoirs, s'empara de toutes les armées, et marcha sans s'arrêter en Espagne, gouvernement de Pompée, pour y combattre ou y embaucher les légions de la république. U laissa un moment Rome et l'ItaUe à Antoine et à Ciirion, ses Ueutenants les plus dépravés et ses satellites les plus audacieux. Ceux-ci, à l'instigation de César, continuèrent de tenter la vertu de Cicéron par les caresses, puis par les menaces.
« Vous pouvez compter, écrit Cicéron à son ami » après les avoir vus, qu'il n'y a pas en Italie un » homme décrié qui ne soit avec César. Partons donc, » allons trouver Pompée I Je n'espère plus rien pour » la république, que je crois abolie jusqu'aux fcm- » déments ; mais je pars pour ne pas voir ce qui se » fait sous mes yeux , et ce qui sera plus sinistre
» encore. César en est arrivé à cet excès de prendre n en gloire le nom de tyran, dont il rougissait jadis ; » et Pompée, ligué hier avec lui, prépare sur terre » et sur mer une guerre juste, il est vrai, et néces- » saire , mais ruineuse s'il est vaincu , et funeste » encore aux citoyens s'il est victorieux. Quels » hommes dont l'un a déserté et dont l'autre opprime » sa patrie I Suis-je donc, malgré mes infortunes et » mes revers, au-dessous de la gloire et de la for- » tune de ces prétendus grands hommes? Non, » rien de grand que ce qui est honnête. Je n'en M désavoue pas ma philosophie. J'ai agi en vue des » dieux dans tout ce que j'ai fait pour la répubU- » que, et j'ai prévu depuis quatorze ans cette tem- » pête où périt l'Italie. Je partirai avec ce témoi- » gnage de ma conscience.
» Je demandai hier à Curion (lieutenant de César) , » qui était venu à Arpinum pour me séduire ou pour » m'intimider, ce qu'il pensait de la république, et M s'il en resterait du moins quelque image. Aucune, » m'a-t-il répondu, et n'espérez plus rienl... C'en » est fait, il faut que César se perde ou par ses » ennemis ou par lui-même, car il est lui-même son » pire ennemi. J'espère vivre assez pour le voir. » Quant à moi , il est temps de penser à la vi© » immortelle, et de ne plus penser à cette vie courte » et périssable. »
César, informé en Espagne de la résolution de fuir manifestée de plus en plus par Cicéron, ne dédaignait pas de lui écrire :
« Tout me réussit, et tout est en ruine à mes » ennemis. Cédez à la fortune : votre départ au- » jourd'hui aurait Tair de m'accuser d'excès que je » n'ai pas commis. Quoi de plus convenable à un » bon et vertueux citoyen que de s'isoler des que- » relies civiles? »
Tullia, sa fille, tomba en vain à ses genoux pour le conjurer cette fois de ne pas se jeter dans la cause perdue; Antoine, qui le surveillait et qui rôdait autour de sa retraite avec ses bandes de licteurs, de gladiateurs, de comédiens et de courtisanes, lui fermait en vain la mer. 11 parvint à se rendre inaperçu dans une maison des champs qu'il possédait aux portes de Pompéia, dans le golfe de Naples.
« Voilà, » écrit-il à sa fille en parlant des embûches et des débauches d'Antoine, « par quelle main » il nous faut périr 1 » comme s'il eût eu le pressentiment de la main par laquelle il périrait un jour. « Non , si j'étais assez malheureux pour ne pas » trouver un vaisseau qui consentît à se charger » de moi, je me jetterais plutôt dans la première » barque pour m'éloigner de ces parricides I »
202 VIELDES GRANDS HOMMES.
II se déroba la nuit suivante aux cohortes d'Antoine qui surveillaient déjà sa maison, et s'embarqua sur un bâtiment léger qui faisait voile pour l'Épire, n'espérant rien de l'avenir, mais ne pouvant supporter le présent, et se précipitant, comme il le dit lui-même en quittant le rivage, les yeux ouvOTto et délibérément dans sa ruine.
Il emmenait avec lui son fils et son frère, l'un et l'autre dignes de lui par leur fidélité à ses malheurs, par leur patriotisme et leur courage. Quoique pauvre, il apportait à Pompée une somme considérable, épargnée sur ses biens, en tribut volontaire à la cause de la justice, de la liberté et de la patrie. L'armée et les citoyens le reçurent comme un gage de leur bon droit et de leur fortune : ils se glorifiaient d'avoir désormais avec eux la gloire de Rome. Caton seul, qui se croyait une vertu trop rigide pour avoir le droit de se plier aux circonstances et aux transactions , mais qui n'exigeait pas cette rigidité des autres, le blâma amicalement du parti irréconciliable qu'il prenait vis-àvis de César. « Peut-être, lui dit-il en confidence, » auriez-vous été plus utile à Rome en gardant la » neutralité que vous demandait César, et en vous » réservant pour servir dans l'occasion le parti de » la république, au lieu de venir partager ici d'iau-
» tiles périls. » Pompée le caressa et le négligea comme un homme qui ne s'était pas déclaré à la première heure, qui avait blâmé la retraite en Épire, qui avait conféré avec César, qui apportait des conseils de paix dans la guerre, et qui était trop grand dans la république pour être inférieur dans son camp. Cicéron se relégua lui-même à Dyrrachium avec Caton, malade de chagrin des lenteurs et des froideurs de Pompée.
Peu de temps après son arrivée en Épire, César, ayant triomphé en Espagne et traversé rapidement l'Italie en entraînant avec lui toutes les légions trouvées sous sa main , passa la mer et vint attaquer l'armée de Pompée avec des forces inférieures, mais avec cette promptitude qui est le génie du succès dans les révolutions. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Pharsale, bassin de la Thessalie. Les armes étaient égales par la valeur, les chefs égaux par la renommée et par le génie. Mais Pompée commandait à des citoyens déjà ébranlés par la faute qu'il avait commise de les dépayser, comme des vaincus avant la bataille ; César, à des troupes aguerries et déjà victorieuses par l'audace qu'il avait eue de les conduire, comme des vainqueurs, moins à la victoire qu'à la poursuite de leurs ennemis. Les lois, les consuls, le
sénat, les magistrats, les pontifes, les cheTaliers romains, les patriciens, la meilleure partie du peuple lui-même, la république enfin, étaient dans le camp de Pompée; les ambitieux, les factieux, les séditieux, les corrupteurs et les corrompus, la jeunesse, la populace et la soldatesque, les barbares mêmes enrôlés dans les Gaules, étaient avec César. Mais César commandait à des soldats qui avaient tout à gagner en donnant l'empire à César ; l'autre à des citoyens qui avaient peu à perdre en laissant succomber Pompée. Entre une cause servie par toutes les cupidités et par tous les vices héroïques, et une cause pour ainsi dire abstraite , défendue par des vertus amollies, la victoire étisdt peu douteuse. César fut vainqueur. Pharsale fut le tombeau de la liberté et de la république.
Bien que Pompée vieilli eût retrouvé en Épire toute l'ardeur et tout le génie militaire de sa jeunesse, et qu'il eût repris, avec le commandement des dernières forces de sa patrie, les rudes exercices du cavalier et du fantassin, l'activité, la sobriété, les veilles, les longues marches à pied, le maniement du bouclier et des armes, pour donner exemple à cette jeunesse efféminée de Rome ; découragé avant le combat, il y assista comme à ses propres funérailles plutôt que comme à une
bataille dont il était lui-même Tâme et le bras. 11 l'avait acceptée malgré lui, cédant à l'obsession des séaateurs et des jeunes nobles inexpérimentés dont il était entouré et dominé dans cette émigration de Rome. Il voulait user la fougue de César en lui refusant longtemps le combat; ils voulaient, eux, l'affronter dans son ardeur et avant de s'être rendus dignes de se mesurer avec lui ; ils furent victimes de leur impatience et de leur indiscipline.
Aussitôt que Pompée, immobile sur une éminence au milieu de son armée, aperçut la poussière qui s'élevait autour de sa cavalerie repoussée par les vétérans de César, poussière que la fuite de cette jeunesse ramenait de son côté, il comprit son sort, et il ne tenta pas de le vaincre par une obstination qu'il jugea apparemment sans espoir. Il resta un moment, disent les témoins oculaires, semblable à un homme foudroyé ; puis, sans dire un mot à ceux qui l'entouraient, et la tête baissée, il reprit au petit pas de son cheval la route de son camp , rentra dans sa tente, se fit dépouiller de ses armes et des insignes du commandement, et, revêtant des habits de deuil d'apparence vulgaire, il se déroba à son camp et prit presque seul et à pied les sentiers qui conduisent du fond de la Thessalie au bord de la mer. Accablé de fatigue et de soif, il se coucha à terre pour boire au courant de l'onde dans la rivière qui traverse le vallon de Tempe. Parvenu au bord de la mer, une cabane isolée de
pêcheur servit d'abri pendant la nuit à celui qui ayait conquis depuis quarante ans tant de villes de la Grèce, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Espagne, et qui personnifiait, quelques heures auparavant, nonseulement la répubUque et Rome, mais l'univers. Il ne gémit point en homme inégal à la grandeur de son infortune, et n'accusa point les dieux. 11 accepta le jugement du sort, pensant sains doute qu'il était assez beau de succomber avec les lois et la liberté de Rome, il renvoya à César tous ceux de sa suite de condition servile qui n'étaient pas assez engagés dans sa querelle pour ne point obtenir un facile pardon du vainqueur; il ne garda avec lui que les citoyens libres, et, s'étant embarqué dans la petite barque du pêcheur, il côtoya la plage , cherchant des yeux quelque navire sur la mer pour demander asile aux flots.
Au même moment, le pilote d'un navire qui trafiquait sur cette côte, oisif au milieu du jour sur le pont de son bâtiment, racontait à ses matelots un songe étrange de sa nuit. Bien qu'il n'eût jamais vu le grand Pompée, ce pilote avait cru le voir pendant son sommeil, non dans le costume splendide et majestueux sous lequel il se représentait un si auguste citoyen, mais sous des habits vulgaires, souillés de poussière et déchirés par l'indigence. La
barque de Pompée doublant alors un petit promontoire qui lui dérobait la \ue du navire à la \oile, les matelots aperçm^ent la frêle embarcation ; ils l'indiquèrent au pilote, en lui disant qu'elle semblait chargée d'un grand nombre d'hommes qui leur faisaient des signes de détresse en agitant leurs mains et leurs vêtements au-dessus de leurs têtes. Le pilote, qui se nommait Pépicius, se lève à ces mots, regarde la barque, reconnaît dans Pompée la figure qu'il avait vue en songe, et, se frappant le front de douleur avec ses deux mains, il ordonne à ses compagnons de descendre la chaloupe à la mer, y descend lui-même, s'approche de Pompée, pressent son désastre, lui tend avec respect la main pour passer dans sa chaloupe, et le fait monter avec sa suite dans son vaisseau.
Le pilote, attendri parle spectacle d'une si grande vicissitude du sort, et comme averti de son devoir parle songe que lui avaient envoyé les dieux, prépara de ses propres mains le frugal repas de ses hâtes. Favonius, un des citoyens les plus illustres de Rome, voyant Pompée dépourvu d'esclaves, le déshabilla lui-même pour se baigner, le frotta d^'huile avant le repas , honoré de rendre au plus ^nd et au plus malheureux des Romains les services d'un esclave, et ne se crut pashumiUé de lui
laver les pieds et de lui préparer tous les jours sa nourriture. Le cœur noble ennoblit tout, disaient les matelots témoins de cette domesticité volontaire, et tout sied aux grandes âmes, même la servitude de Tamitié.
Pompée se fit conduire à l'île de Mitylène , autrement Lesbos , sur la route de mer qui mène en Egypte. La plus pénétrante de ses infortunes et la plus héroïque de ses consolations, Comélie, était dans cette île.
Pompée, après la mort de Julia, fille de César, sa première femme, avait épousé, déjà vieux, mais toujours aimé, la belle Cornélie, fille de Scipion, veuve de Crassus, femme aussi illustre par sa beauté, par son génie , par ses vertus , que par son amour pour Pompée. Cornélie était poète, musicienne, lettrée, philosophe, et par-dessus tout Romaine. Ses vertus égalaient ses charmes, et la solidité de son jugement faisait oubUer sa jeunesse. Pompée, qui Tadorait comme sa fille autant que comme son épouse, l'avait déposée, en passant en Épire, dans l'île de Mitylène, pour qu'elle y fût à l'abri des insultes de César, et rapprochée de la scène de la guerre sans en courir les fatigues et les dangers. Ce qu'il y avait de plus cruel dans son infortune en ce moment n'était pas tant
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d'avouer sa défaite au monde que de l'apprendre à Comélie.
LU
En jetant l'ancre la nuit dans la rade de Lesbos , il n'osa pas descendre lui-même à terre et apparaître dans son abjection aux yeux de sa femme et de son fils. Un de ses compagnons de fuite descendit seul sur la plage , et se faisant conduire à la maison de Cornélie, qui, sur la foi d'une fausse rumeur de mer, croyait à une grande victoire de son mari, l'envoyé, forcé de changer une telle illusion en deuil, s'inclina muet devant elle, et ne lui apprit presque que par ses larmes que le maître d'une armée et d'une flotte de quinze cents voiles quelques jours auparavant attendait , pour fuir, sa femme et son fils dans le port de Mitylène, sur iln navire où la pitié d^un pauvre pilote lui avait donné le passage et l'hospitalité.
CornéUe, évanouie d'horreur et de tendresse à une telle nouvelle, se releva enfin de terre, et, courant les bras tendus vers le rivage , elle tomba sur le sein de son mari, qui était descendu pour la recevoir. « Hélas I » lui dit-elle à travers ses sanglots et en prenant sur elle seule, avec une admirable ruse de tendresse , tout le malheur et tout le tort de l'adversité de son mari; « hélas 1 que l'état » où je te revois est bien l'ouvrage de ma fortune
%iO VIE DES GRANDS HOMMES.
» et non de la tienne! Te voilà réduit à un seul » pauvre petit navire d'emprunt, toi, qui, avant » d'avoir épousé Cornélie, naviguais sur cette même » mer avec des milliers de voiles ! Ah ! pourquoi » es-tu venu me revoir? Pourquoi ne m'as-tu pas » abandonnée à mon malheureux destin, moi qui, » depuis que tu m'as épousée , ne t'ai apporté que y revers et désastres? Que j'aurais été heureuse » si j'étais morte avant d'apprendre la mort de » Grassus, mon premier mari, que les Parthes » m'ont tué, ou que j'aurais été sage si, après sa » mort, je l'avais suivi dans le tombeau, comme » j'en avais la pensée! Je n'ai donc vécu, je n'ai y donc aimé le grand Pompée que pour être la » cause de ses malheurs!... »
Mais Pompée , la consolant avec des caresses et la relevant à la hauteur de son impassibilité romaine :
« Cornélie, lui dit-il, tu t'afifliges parce que tu n'as » connu jusqu'ici avec moi que l'heureuse fortune, » et c'est cette heureuse fortune elle-même qui t'a » trompée et qui t'étonne aujourd'hui de nos revers, » parce qu'elle a été plus longtemps avec moi qu'elle » n'a continué d'être fidèle à aucun de ses favoris; » mais il faut supporter ses vicissitudes, puisque » nous sommes nés mortels, et la tenter encore avec 9 confiance, car, puisque de ma grandeur passée je » suis tombé dans l'humiliation où tu me vois, il n'est » pas impossible que de l'humiliation où tu me vois
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» je me relève à ma grandeur passée 1 » Un philosophe grec de Lesbos , ami de Cornélie , qui était présent, s'entretint un moment avec Pompée de la Providence, que le vaincu était tenté d'accuser d'injustice en livrant ainsi le bon droit à la force, a La Providence! dit Plutarque, c'étaient les vices » du peuple romain , incapables de soutenir plus » longtemps la république , et pressés de se punir » eux-mêmes en couronnant la tyrannie. »