‹ Vies des grands hommesChapitre 12 sur 12 · CCXXXVIII · texte numérisé non relu

CCXXXVIII

Certes, César avait trop bien mérité les vingttrois coups de poignard qui retendirent sans vie aux pieds de la statue de Pompée et du sénat asservi par lui.

11 l'avait mérité en soulevant la démagogie romaine pendant ses premières années contre la liberté régulière pour la jeter sciemment dans la licence qui appelle toujours l'épée du dictateur, ce niveau de fer sous lequel tout est petit.

Il l'avait mérité en se faisant, dans les Gaules, une milice personnelle et soldatesque des légions que la république lui avait confiées pour agrandir et préserver Rome.

11 l'avait mérité en ne voulant souffrir aucun égal dans le pouvoir et dans la gloire, en insurgeant l'opinion et bientôt les armées contre son bienfaiteur et son gendre, le -grand Pompée, qui n'était grand que par la légitimité de sa grandeur.

Il l'avait mérité en faisant passer le Rubicon non-

seulement aux légions romaines, mais aux légions de barbares Gaulois et Espagnols auxquels il apprenait le premier le chemin de Rome.

II l'avait mérité en traitant sa patrie en pays conquis, en violant le sénat, le peuple, le trésor, les temples, en forçant les consuls et les citoyens èune immense proscription en masse qui ne laissait en Italie que la populace, les Gaulois, les prétoriens espagnols et lui I

Il l'avait mérité en poursuivant de continent en continent, de champ de bataille en champ de bataille, cette république errante; en contraignant Pompée à la mort, Caton au suicide, Gicéron à la bassesse, Brutus même, son fils, à la dissimulation et à l'assassinat.

Il l'avait mérité en couvrant Corfinium en Italie, Pharsale en Grèce, Alexandrie en Egypte, Thapsus en Afrique, Munda en Espagne de sept cent mille cadavres de Romains immolés par des Romains à sa voix.

Il l'avait mérité en corrompant Rome jusqu'à la i

moelle pour l'assouplir à la servitude , en ne lui donnant pour institutions que des jeux, des triomphes, des gladiateurs, des orgies, mœurs des peuples qu'on veut désarmer.

Il l'avait mérité, enfin, en n'osant pas même accomplir ce qu'il avait rêvé pendant tant de crimes : saisir la monarchie héréditaire, servitude au moins paisible des citoyens dégradés par lui.

Il l'avait mérité en ramenant tout à lui-même, à lui seul ; en prenant runiyers romain en viager sur sa tête et en ne se préparant d'autre héritier possible que l'anarchie.

Était-ce assez de crimes pour mériter les vingttrois coups de poignard des conjurés républicains? Il n'y a pas une conscience, républicaine ou monarchique, peu importe, mais seulement honnête, qui ne condamne à mort le meurtrier de sa patrie ; qu'est-ce donc quand cette patrie c'est l'univers, et quand ce meurtrier c'est le favori de l'univers?

Mais ces considérations sont-elles de nature à légitimer l'acte de Brutus et à justifier l'assassinat même d'un tyran?

L'antiquité le croyait dans sa modalité imparfaite, qui jugeait les actes par le patriotisme, au lieu de les juger par la conscience. Nous ne le croyons plus, parce que l'intérêt de la patrie n'est pas pour nous le type de la justice. Le type de la justice moderne est plus haut et plus large que la patrie : c'est le devoir. Les règles du devoir ne sont pas écrites pour nous de mains de patriotes, mais des mains de Dieu. Ces règles ne remettent aucune vie, pas même celle de l'usurpateur, du tyran, du meurtrier, à l'arbitraire erroné ou fanatique de ce* lui qui croit venger la liberté, la patrie, l'espèce

humaine . Elles ne la remettent qu'auxlois, expression de la conscience souveraine et légitime de la patrie.

Rome avait le droit de révolution ; Brutus, isolé, n'avait pas le droit de meurtre. Il ne Tavait pas comme patriote, il l'avait moins encore comme fils, peut-être ne l'avait-il pas comme politique. Il n'avait reçu mandat que de son fanatisme pour la liberté de son pays ; mais le fanatisme n'est que le mandat d'une opinion, d'une haine, quelquefois d'une démence, et, si Brutus avait quelque doute sur la légitimité de son assassinat, il n^vait qu'à interroger sa conscience sur la moralité des moyens qu'il était forcé d'employer pour l'accomplir. Ces moyens étaient le mystère, qui, à lui seul, accuse l'acte qui a besoin de se cacher : on conspire à l'ombre, on sauve son pays et son opinion au grand jour ; c'était ensuite l'usurpation sur la volonté légale de son pays, il ne la savait pas, il ne pouvait que la présumer, on ne tue pas par présomption et par hypothèse; c'était enfin \b^ dissimulation de la perfidie, il endormait César, il lui dérobait l'embûche, et le jour il cachait son poignard sous sa robe, il souriait du visage en immolant du cœur, il envoyait Albinus, l'ami -de César, tirer César par des caresses de sa maison et le pousser au piège en le couvrant ^ de mensonges et d'adulations.

Si de tels moyens ne sont pas innocents, Tacte qui les nécessite est-il honorable? La vraie vertu emprunte-t-elle jamais ses moyens au crime ? Et la

même conscience peut-elle à la fois déshonorer la route et glorifier le but? Non, c'est une contradiction que riiomme invente par des sophismes politiques, mais que Dieu n'a pas faite et que la conscience n'absout jamais.

Brutus était donc vertueux d'intention, criminel de fait; il risquait de plus d'être parricide. Que le fanatisme loue 1 la conscience réprouve et la nature frémit. Brutus s'est trompé en droit, il s'est trompé en moyens, il s'est trompé en meurtre.

Mais, disions-nous tout à l'heure, il s'est trompé peut-être en politique? Expliquons ici ce mot pour qu'on saisisse bien Aotre pensée en résumant cette vie et cette mort de César.

On a beaucoup innocenté César dans la première moitié de ce siècle et beaucoup calomnié la liberté régulière parce que la liberté avait succombé et que les théoriciens politiques ont des sophismes, des doctrines et des adulations au service de tous les succès. On a beaucoup agité si la république romaine aurait vécu, même dans le cas où César ne L'aurait pas tuée. « 11 était légitime de la tuer, diton, parce qu'elle ne pouvait plus vivre longtemps. »

C'est comme si l'on disait qu'il est innocent de tuer une chose ou un homme mortel parce que cette chose ou cet homme mortels sont condamnés

par la nature à mourir un jour I Sophisme et ini^ quité I Ce n'est pas celui qui veut sauver, c'est cdui qui tue qui est le meurtrier. César était d'autant plus criminel de porter le dernier coup aux institutions de son pays, que la république était plus chance^ lante et qu'elle a\ait moins de force et moins de vertu publique pour se défendre. La lâcheté se trouvait en cela réunie à l'attentat.

Mais est-il bien \rai qu'il n'y eût plus ni vertu, ni énergie , ni répubhcains dans la république romaine, quand César, tournant contre elle les légipns, les Barbares, les Espagnols et les Gaulois, vint l'égorger dans son berceau, à Rome?

Que sont donc ces sept cent mille citoyens ro» mains, et ces quatorze légions de Pharsale, et ces quatre légions d'Egypte, et ces douze légions d'Afrique, et ces douze légions d'Espagne, qui combattent jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour elle ? Que sont donc les Pompée, les Bibulus, les Scipion, les Cassius, les Brutus, les Caton, la bourgeoisie et la noblesse tout entière de Rome, qui désertent l'Italie, leurs foyers, leurs biens, leurs temples, leurs fortunes, plutôt que de consentir à l'asservissement de la république, et qui combattent et meurent pendant sept ans pour aller partout où une plage d'Europe, d'Afrique et d'Asie leur laisse assez de place pour combattre et pour mourir ? Une république qui se défend ainsi et qui, à l'exception de Cicéron , ne rend la hberté qu'avec

le dernier soupir, après une si héroïque agonie et après de si solennels suieides, était*elleune république déjà morte, une république sans volonté de vivre, sans énergie et sans vertu? Les casuistes de la tyrannie le disent, mais le sang de ces millions de citoyens de Rome, et des premiers et des meilleurs citoyens, proteste. Fouillez Pharsale, Thapsus, Munda: vous y trouverez, dans les ossements de ces millions de républicains romains, l'histoire vraie de la vitalité obstinée de la république. César ne Ta pas ensevelie seulement, il Ta égorgée : voilà la vérité. Sans doute elle était en décadence, mais qui peut dire ce que des hommes tels que César, Labiénus, Pompée, Caton, Brutus, Scipion, Cicéron, s'ils s'étaient ligués pour la réformer, la relever, la soutenir, auraient pu pour le salut de la liberté ? Qui peut le dire si César, au lieu de dévouer son génie à la détruire, avait consacré son ambition à la diriger ? Des hommes tels que César sont plus puissants qu'on ne le croit sur la destinée de leur pays : il y a des temps où un pays vit dans un homme. Que serait devenue TAmérique si Washington avait manqué à sa vertu? Il était plus aisé de ne pas opprimer Rome que de fonder TAmérique libre.

Il y avait donc plus de vertu, de vitalité et d'énergie dans la république romaine quand César

Zm VIE ftBS GRÀNÛS HOMMES,

la corrompît et la tua qa'il n'en fallait à un homme de bien pour régénérc^ria liberté. Rome s'humiliait et se dégoûtait rapidement de César, quand Brutus raviva. malheureusement sa popularité posthume par rimmense horreur de l'assassinat et par l'immense pitié d'un cadavre. Mort dans son lit et dans sa décadence, César eût été peut-être moins funeste au peuple romain. C'est son ombre longtemps que le peuple attendit et que les légions irritées voulurent surtout venger par Octave , son neveu : l'empire sortit des funérailles de César , cet empire se ressentit toujours de son origine. Né d'une hgue entra la populace et la soldatesgue, il avilit et il opprima jusqu'à sa fin.

Tel fut l'héritage de César, immense génie employé à agiter, à corrompre, à enchaîner son pays, grand général^ habile démagogue, exécrable citoyen, brillant fléau de toute moralité et de toute liberté sur la terre, illusion de l'histoire, exemple des ambitieux, nom d'autant plus funeste au monde que les tyrans s'en font une excuse, les soldats une idole, les peuples un éblouissement qui ëous la gloire leur cache la servitude et sous le triomphe leur fait oublier la vertu 1

Paris.— > Imprimerie Morris et comp., rue Amelot, 64.

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