‹ Vies des peintres, sculpteurs et architectesChapitre 25 sur 35 · PEINTRES FERRARAIS · texte numérisé non relu

PEINTRES FERRARAIS

Dans sa jeunesse, Alfonso Lombardi modelait en stuc et en cire. Il fit ainsi un grand nombre de médaillons renfermant les portraits des plus célèbres personnages de son temps, tels que le prince Doria, le duc de Ferrare, Clément VII, l’empereur Charles- Quint, le cardinal Hippolyte de Médicis, le Bembo et l’Ariosto.

Alfonso, se trouvant à Cologne lors du couronnement de l’empereur Charles-Quint , fut chargé , à l’occasion de cette cérémonie , d’exécuter les ornements de la porte de San-Petronio. Ses médaillons le mirent tellement en vogue, que tous les seigneurs de la cour s’empressèrent de lui commander quelque travail. Sa gloire et ses intérêts s’en trouvèrent bien. Cependant il voulut entrer dans une nouvelle voie , et attaqua le marbre , avec un tel succès du

ALFONSO LOMBARDI DE FERRARE, ETC. 199 .reste que l’on confia à son ciseau le mausolée de Ramazotto, à San-Michele-in-Bosco (i).

Dans la même ville, il orna de bas-reliefs en marbre le gradin de l’autel du tombeau de saint Dominique, et il représenta la Résurrection du Christ sur la porte de San-Petronio , à main gauche en entrant dans l’église. Dans une galerie de l’hôpital délia Yita , il modela en stuc la Mort de la Yier^e. Dans cette composition , qui est fort estimée des Bolonais , on admire surtout la figure d’un juif appuyé sur la bière qui renferme le corps de la Vierge. Alfonso fit aussi en stuc, pour l’Hôtel-de-Ville , en concurrence de Zaccheria de Vol terre (2) qu’il laissa bien loin derrière lui, un Hercule plus grand que nature terrassant l’hydre de Lerne. A la Madonna-del-Baracane, il plaça deux anges, également en stuc, soutenant un pavillon ; à San-Giuseppe , dans la nef principale , les douze Apôtres en terre cuite ; et à la Madonria-del-Popolo , les statues colossales de saint Petrone, de saint Procule, de saint François et de saint Dominique. Il y a encore de sa main divers ouvrages en stuc à Gastel-Bolognese , et à Cesena, dans l’oratoire de San-Giovanni. Si nous ne parlons pas davantage des sculptures en marbre d’ Alfonso , c’est qu’il eut toujours une préférence marquée pour la terre, le stuc et la cire. Ajoutons encore qu’il travaillait plutôt pour son plaisir et par vanité que par amour de l’art. Alfonso était fort beau de sa personne et avait conservé, malgré son âge, un air de jeunesse; son cou, ses bras et ses vêtements étaient toujours ornés de bijoux qui le faisaient

200 ALFONSO LOMBAKlii DE FERRARE, ETC. ressembler à un courtisan frivole plutôt qu’à un homme avide de gloire. Lorsque les artistes veulent lutter de parure avec les riches et les nobles , ils arrivent à un but tout opposé à celui qu’ils cherchent; de semblables folies , au lieu de leur donner plus de relief, ne servent qu’à leur attirer le mépris des gens sensés. Ainsi Alfonso , aveuglé par la fatuité , tenait parfois une conduite qui forçait à oublier la considération qu’il avait acquise par son talent. Se trouvant un soir à une noce chez un comte bolonais, i! se montra fort empressé auprès d’une dame de qualité à laquelle il finit par dire d’une voix tremblante , en tournant vers elle des yeux pleins de langueur et en poussant un long soupir : a Oh ! Ksignora, si ce n’est l’amour, qu’est-ce donc que je « sens (3) ?— Sans doute quelque puce qui vous pique, « lui répliqua froidement la dame. » Cette riposte , lancée de manière que plusieurs personnes l’entendissent, ne tomba pas à terre et circula dans toute la ville à la honte du galant Alfonso.

Si notre artiste avait donné moins d’importance aux vanités du monde pour songer un peu plus au travail , sans nul doute il se serait rangé parmi les plus grands maîtres ; car, s’il a dû de magnifiques résultats à sa facilité seulement, que n’aurait-il pas olitenu en se livrant à des études consciencieuses ? Cliarles-Quint, pendant son séjour à Bologne, avait chargé l’illustre Titien , de Cadore , de faire son portrait. Alfonso briguait secrètement le meme honneur. Il pria le Titien , sans toutefois lui découvrir son projet, de lui permettre de remplacer un des

ALFONSO LOMBAKÜÎ DE FERRARE, ETC. 201 gens qui portaient ses couleurs lorsqu’il allait chez l’empereur. Titien l’emmena donc un jour avec lui. Dès qu’Alfonso le vit absorbé dans son travail, il se plaça derrière un fauteuil, tira une boîte en forme de médaille, et modela en stuc les traits de Charles- Quint. Lorsque la séance fut achevée, il s’apprêtait à glisser sa boîte dans sa poche, pour que le Titien ne se doutât de rien ; mais l’empereur l’arrêta en lui disant : « Laisse-nous voir ce que tu as fait. » Alfonso fut forcé de remettre humblement son portrait entre les mains de Sa Majesté, qui, après l’avoir comblé d’éloges, lui demanda s’il se sentait le courage de l’entreprendre en marbre ? « Oui , Sire ! » s’écria Alfonso. « Eh bien ! mets- toi à l’oeuvre , et viens « nous trouver à Gênes, » lui dit Charles-Quint. Chacun peut imaginer combien la conduite d’Alfonso dut paraître étrange au Titien , qui fut bien plus surpris encore lorsque l’empereur lui envoya mille écus, avec l’ordre d’en donner la moitié à Alfonso. Du reste , le buste qu’exécuta Alfonso est un chef-d’œuvre, et lui valut de nouveau trois cents écus de la générosité de Sa Majesté. Son crédit s’en accrut , et le cardinal Hippolyte de Médicis le conduisit à Rome , où il le chargea de faire en marbre une copie d’un buste antique de Vitellius. Ce travail ayant justifié la bonne opinion que tout le monde avait conçue de notre artiste, son protecteur lui confia l’exécution du portrait de son père, Julien de Médicis, et de celui du pape Clément VIL Le magnifique Octavien de Médicis m’ordonna d’acheter ces bustes , que l’on voit aujourd’hui dans le

palais du duc Cosme, au-dessus des portes de la salle où j’ai peint l’histoire de Léon X. Alfonso fit ensuite, pour le même cardinal, divers ouvrages de peu d’importance, et qui, pour cette raison, se sont égarés.

Peu de temps après arriva la mort de Clément VIT. Il fallut songer à lui élever un tombeau , ainsi qu’à Léon X. Le cardinal de Médicis alloua cette entreprise à Alfonso , qui , d’après quelques croquis de Michel-Ange Buonarroti , exécuta un modèle orné de figures d’une rare perfection (4). Il partit aussitôt pour acheter des marbres à Carrare ; mais , sur ces entrefaites, son protecteur, le cardinal de Médicis, étant mort à Itri, les cardinaux Salviati, Pucci, Cibo et Gaddi lui enlevèrent sa commande pour la confier à Baccio Bandinelli, sculpteur florentin qui était en faveur auprès de Madonna Lucrezia Salviati, fille du grand Laurent et sœur de Léon X. Alfonso, outré de dépit, fut néanmoins obligé de se soumettre à cette décision. Tl résolut alors de retourner à Bologne. En passant à Florence, il donna au duc Alexandre un très-beau buste de l’empereur Charles-Quinl , que l’on trouve aujourd’hui à Carrare, où l’envoya le cardinal Cibo, qui l’avait pris dans la galerie du duc Alexandre après la mort de ce seigneur.

Lorsque Alfonso arriva à Florence, le duc Alexandre lui commanda de sculpter son buste en marbre, quoiqu’il eût déjà fait faire maintes fois son portrait par Domenico di Polo (5), par Francesco di Girolamo, par Benvenuto Cellini, par Giorgio Vasari,

ALFONSO LOMBARDl DE FERRARE, ETC. 203 par Jacopo da Pontormo, et par le Danèse, de Carrare (6). Alfonso exécuta un magnifique modèle, qu’il promit de traduire en marbre aussitôt qu’il serait installé à Bologne, où il voulait aller à toutes forces. Il partit donc, comblé de présents par le duc, mais accablé par le chagrin que lui avait causé la mort du cardinal Hippolyte de Médicis, et aigri par le souvenir de l’outrage qu’il avait reçu à Rome. Une gale incurable couvrit son corps, et le mena au tombeau à l’âge de quarante-neuf ans. Il mourut l’an 1 536 , en accusant la fortune de lui avoir enlevé un protecteur dont il attendait tout son bonheur sur cette terre, « et avant lequel, ajoutait-il, « il aurait dû quitter ce monde de misères. » Michelagnolo, de Sienne, après avoir consumé ses plus belles années en Esclavonie (7) avec d’autres sculpteurs de mérite , fut appelé à Rome par Raldassare Peruzzi, son compatriote et son ami, qui le chargea d’exécuter le mausolée du pape Adrien d’après un modèle qu’il avait fait lui-méme pour le cardinal Hincfort , qui voulait élever ce monument à la mémoire du pontife dont il ne pouvait oublier les bienfaits. Michelagnolo sculpta de sa propre main la statue couchée d’Adrien qui couvre le tombeau, et plaça au-dessous un bas-relief représentant l’entrée de ce pape, à Rome, au milieu d’une foule innombrable qui se prosterne devant lui. Quatre niches renferment les statues de la Justice, de la Force, de la Paix et de la Prudence, qui prouvent le talent de notre artiste. 11 est vrai que quelques parties estimées de cet ouvrage sont dues au ciseau

du Tribolo, sculpteur florentin. Mais toujours estil certain que Michelagnolo donna ses soins aux petites figures, qui méritent plus d’éloges que tout le reste. Ces travaux lui valurent, à juste titre, une récompense honorable et la protection du cardinal Hincfort, dont la reconnaissance se trouvait ainsi immortalisée. Peu de temps après, Michelagnolo mourut, âgé de cinquante ans environ.

Girolamo Santacroce, de Naples, fut enlevé par la mort à la fleur de son âge, au moment où il faisait concevoir les plus brillantes espérances. Il laissa néanmoins à Naples la preuve du talent qu’il aurait acquis s’il eût vécu plus long-temps. Ses ouvrages portent l’empreinte de cet amour profond de l’art qui distingue les jeunes artistes, ambitieux de surpasser leurs devanciers. A San-Giovanni- Carbonaro, dans la chapelle du marquis di Vico , où l’on voit une Adoration des Mages d’un Espagnol nommé Juan de Nola, Girolamo fit une statue de saint Jean qui lui acquit une grande réputation, et lui permit d’entrer en concurrence avec le sculpteur espagnol, qui jusqu’alors n’avait compté aucun rival à Naples. Encouragé par cet essai , Santacroce entreprit une statue de la Vierge grande comme nature, qu’il plaça dans une chapelle de Monte-Oliveto, entre un saint Jean et un saint Pierre, au-dessus desquels sont quelques petits enfants d’un travail parfait. Il exécuta en outre , pour l’église de Capella , qui appartient aux moines de Monte-Oliveto, deux grandes figures d’une beauté remarquable. Il commença ensuite une statue de Charles-Quint ; mais à

ALFONSO LOMBARDl DE FERRARE, ETC. 205 peine Favait-il ébauchée que le destin envieux le retira de ce monde, à Fâge de trente-cinq ans. Certes, si Girolamo n’eût pas été ainsi arreté par une mort prématurée , il aurait été plus loin que tous les sculpteurs de son temps. Sa perte affligea vivement ses concitoyens, qui le regrettèrent d’autant plus qu’au talent il joignait toute la bonté, toute l’affabilité et toute la modestie que l’on saurait désirer. Aussi n’est-il pas étonnant que ceux qui l’ont connu ne puissent retenir leurs larmes quand ils parlent de lui. Ses dernières sculptures datent de i537, époque à laquelle on lui fit, à Naples, d’honorables funérailles.

Son rival, Juan de Nola, lui survécut. C’était un praticien habile , mais un médiocre dessinateur, comme l’on peut s’en convaincre par les ouvrages qu’il laissa à Naples. ‘Don Pedro de Toledo, marquis de Villa-Franca et vice-roi de Naples, lui fit faire son tombeau. Ce monument , orné de nombreuses statues, et représentant toutes les victoires que don Pedro remporta sur les Turcs, resta à Naples, quoiqu’il fût destiné à être envoyé en Espagne.

Juan de Nola mourut à l’âge de soixante-dix ans, et fut enterré à Naples l’an i558.

Dosso naquit à Ferrare(8), à peu près à l’époque oû le ciel donna à cette ville , ou pour mieux dire au monde, l’illustre Ariosto. S’il ne put occuper parmi les peintres le même rang que le chantre de Roland parmi les poètes, il s’éleva du moins assez haut pour que cet homme divin daignât consacrer son nom dans ses vers immortels (9). La plume de

FAriosto contribua plus à la gloire du Dosso que toutes les couleurs et tous les pinceaux usés par cet artiste pendant sa longue existence. Aussi je confesse que c’est un immense bonheur d’être célébré par un grand homme, dont l’autorité suffit pour sanctionner des éloges même immérités.

Le Dosso, favori d’Alphonse , duc de Ferrare , qui aimait son talent et son caractère, passa en Lombardie pour le premier paysagiste à fresque , à l’huile ou à la détrempe, surtout depuis que l’on connut la manière allemande. Il fit un très-beau tableau à l’huile dans la cathédrale de Ferrare , et décora plusieurs salles du palais ducal en compagnie de son frère Battista avec lequel il vivait dans une guerre perpétuelle , quoique le prince l’obligeât à peindre toujours avec lui. Les deux frères peignirent dans une cour du même palais l’histoire d’Hercule et une multitude de figures nues. Ils laissèrent de nombreux ouvrages à fresque et à l’huile dans la ville de Ferrare, et à Trente, dans le palais du cardinal Madruzzi, où ils travaillèrent concurremment avec plusieurs autres artistes. La cathédrale de Modène possède un de leurs tableaux.

A la même époque , Girolamo Genga fut chargé par François-Marie, duc d’Urbin, de décorer le palais de rimperiale (lo). Dosso et Battista furent appelés pour y peindre des paysages; aussitôt leur arrivée , ils se mirent à critiquer amèrement les ouvrages de Francesco di Mirozzo de Forli, de Baffaello dal Colle et des autres peintres qui avaient déjà travaillé dans le palais. Ils promirent monts et

ALFONSO LOMBARDI DE FERRARE, ETC. 207 merveilles , et Genga, tout en voyant bien comment cela tournerait , leur confia une salle. Il est juste de dire qu’ils n’épargnèrent ni la peine ni la fatigue pour montrer leur savoir; mais, quelle qu’en soit la raison , ils ne produisirent en toute leur vie rien de plus pitoyable. Souvent dans les moments décisifs, lorsque l’on est dans quelque solennelle attente, on se laisse troubler et aveugler au point de faire pis que jamais. Gela vient sans doute de cette mauvaise nature qui porte à mépriser les autres, ou de ce que l’on veut forcer son talent en prenant une allure inusitée, qui ne peut conduire qu'à l’exagération. Enfin, lorsque les Dossi eurent terminé leur ouvrage , on le trouva si ridicule qu’ils furent obligés de quitter honteusement le duc d’Urbin, qui fit jeter à terre tout leur travail pour le faire recommencer sur les dessins du Genga. Ils peignirent ensuite pour Messer Gio.Battista de’ Buosi la Dispute de Jésus avec les docteurs. Ce tableau, digne des plus grands éloges, fut placé, l’an i536, dans la cathédrale de Faenza. Le Dosso se reposa pendant les dernières années de sa vie , grâce aux bienfaits du duc Alphonse , qui le mirent à l’abri du besoin ; il fut enterré à Ferrare, sa patrie (ii). Après lui resta Battista, dont les nombreuses productions obtinrent du succès.

Dans ce temps vivait Bernazzano de Milan, qui excellait à imiter les campagnes, les fruits, les fleurs, les animaux, les oiseaux et les poissons. Comme il connaissait sa faiblesse dans Fart de la figure , il s’associa Cesare da Sesto qui ajoutait à ses paysages

des sujets historiques ou fabuleux. On raconte que Bernazzano ayant peint à fresque un fraisier dans une cour, des paons y furent trompés et becquetèrent si obstinément le mur qu’ils le gâtèrent.

Sauf quelques éclaircissements qu’il nous paraît indispensable de consigner ici touchant Michel- Ange de Sienne, nous n’ajouterons rien à ce que notre auteur nous rapporte des différents artistes dont il vient de grouper les sommaires biographies.

Le Vasari, à notre grand regret, consacre seulement quelques lignes au souvenir de l’habile, du spirituel et aventureux Siennois. Mais les documents qui ont été recueillis, les ouvrages subsistants à Rome, à Florence, et ailleurs encore, ainsi que les témoignages qu’ont laissés plusieurs de ses plus illustres contemporains , suffisent pour établir son mérite éminent. Michel- Ange de Sienne, orfèvre et sculpteur, est un des artistes les plus forts de cette génération vigoureuse qui suivit immédiatement celle qui fournit à tous nos arts leurs plus grands maîtres. Ces deux générations d’artistes , en beaucoup d’occasions, s’exercèrent concurremment, et dans cette concurrence on peut trouver à chacune d’elles son plus beau titre d’honneur. En effet, si l’effort des élèves ne put empêcher que la production des maîtres ne les dominât toujours , il n’en atteignit pas moins à ce degré si difficile de ne point

ALFONSO LOMBARD! DE FERRARE, ETC. 209 en être écrasé. Les Jules Romain, les Geilini , les Bandinelli, les Jean de Bologne , les Sebastiano de! Piombo, les Tin tore t, les Paul Véronèse, les Sangallo, les Parmesan, les Daniel de Volterre, et bien d’autres encore , s’ils ne peuvent précisément se mettre au rang de leurs devanciers, n’en sont pas moins des hommes du premier ordre, et que personne ne peut accuser d’avoir dégénéré. Michel- Ange de Sienne est avec ces liommes-là. Ce n’était point sans doute une raison pour le confondre , comme on l’a fait plusieurs fois, avec son formidable homonyme de Florence. Cependant, si, dans ces derniers temps et en bon lieu, on s’était simplement trompé en attribuant au grand Buonarroti quelques précieuses hgurines de l’intelligent Siennois, nous aurions trouvé cette confusion assez naturelle , et nous n’aurions pas attaché grande importance à la relever; mais la confusion qu’on a faite des deux Michel-Ange a eu sa racine dans une étourderie plus blâmable et de pire conséquence ; car, de cette légèreté, il n’en résulte pas moins de deux inconvénients fort graves : d’abord les bons et loyaux témoignages donnés par Gellini dans ses mémoires en faveur de Michel -Ange de Sienne sont mis à néant et ne profitent pas au souvenir que l’on doit garder le plus religieusement qu’on peut d’un homme de talent, surtout quand les traverses de la vie ont nui à sa célébrité ; et ensuite ces confidences de Gellini , dans leurs parties scabreuses et indiscrètes, pour n’avoir pas été comprises, viennent indûment jeter un doute injurieux sur la gloire

la plus belle et la plus haute moralité dont puisse s’honorer notre art, sur celles de Michel-Ange de Florence, son maître. Expliquons-nous. Cellini raconte son intimité avec un certain Michel- Ange, grand ami comme lui du licencieux Jules Piomain. Cynique comme on le connaît, il ne craint pas de nous faire assister à leurs débauches nocturnes. Impossible, pour peu qu’on y regarde, de confondre , dans ces récits effrontés , le jeune orfèvre de Sienne avec le vieux et austère sculpteur de Florence. Et d’abord, la rigidité des mœurs et les allures solitaires du Buonarroti, de ce chaste amant de la divine Vittoria Coîonna, de ce sobre époux, comme il s’est proclamé lui-méme, de ces deux femmes altières, à savoir la peinture et la sculpture, ne sont-elles pas proverbiales? Et puis, ne le seraient-elles pas , que de raisons pour ne pas supposer si précipitamment que Michel-Ange le sourcilleux avait pu se vautrer dans l’orgie avec l’élève et le fils d’adoption de son antagoniste de Rome, de ce Raphaël dont la gloire facile était venue troubler sa laborieuse sérénité ! Et puis , en lisant les mémoires de Renvenuto Cellini , comment expliquait-on les hyperboliques élans de sa vénération? Et l’âge des convives? Et l’indication de la patrie du Siennois partout accompagnant son nom ? En vérité , cette erreur n’a rien qui l’excuse , et dépasse le droit que prennent parfois les gens de talent d’arranger et de mutiler l’histoire. Ils devraient cependant réfléchir que l’autorité dont ils jouissent leur impose une consciencieuse étude

* ALFONSO LOMBAKDI DE FERRAKE, ETC. 2îl et une attention constante. Parce qu’il vous a plu , après trois cents ans écoulés sur la mémoire vénérée d’un homme dont la moralité complète l’imposante physionomie, d’écrire on ne sait quelles puériles et paresseuses imaginations , et parce que, les écrivant , vous prenez on ne sait quelles affectations de discrétion magistrale , on croira à votre singulière compétence plus que vous n’y croyez vous-même. C’est alors qu’on nous en conte de belles! Une revue apprend aux deux mondes que Michel-Ange a pu fort bien être , suivant le témoignage constant de Cellini , un homme de mœurs honteuses , et , dans des publications d’un autre ordre, on explique déjà certaines affections dans le talent et dans la forme de ce demi-dieu de la peinture par ses mœurs spéciales et ses goûts exceptionnels. Arrêtons-nous là. Il suffit d’avoir signalé cette absurdité dégoûtante et gratuite aux bénévoles lecteurs qui pourraient se laisser facilement prendre à cette fantasmagorie si ordinaire dans nos temps oû tout s’explique et oû peu de choses s’étudient.

NOTES

(1) Ramazzotto, chef de parti, est mentionné dans Thistoire de Benedetto Varchi, lib. X, p. 271 , et dans la vie d’Andrea del Sarto par Vasarî.

(2) Vasari parle de ce maître à la fin de la vie de Baccio da Montelupo.

(3) Petrarca , part. I , sonn. 101.

(4) Le Masini, dans sa Bologna perliistrata, p. 237, prétend , mais à tort , qu’Alfonso fut associé au Buonarroti pour jeter en bronze la statue de Jules II.

(5) Vasari parle de Domenico di Polo à la fin de la vie de Valerio de Vicence , que Ton trouvera dans le tome VIII.

(6) Danese de Carrare , élève du Sansovino , était à la fois poète et sculpteur. On a de lui un poème intitulé : Gli Amori di Marfisa.

(7) Le Baldinucci, dec. IV, sec. 4, p. 307, prétend que Michelagnolo de Sienne naquit en Esclavonie.

(8) Le Scannelli, dans son Microcosmo, lib. II, p. 24, affirme que ce peintre naquit à Dosso , près de Ferrare.

(9) Ariosto, cant. XXIII, st. 2.

(10) On trouvera , dans l’un des volumes suivants, la vie de Girolamo Genga.

(1 1 ) Le musée du Louvre possède trois tableaux de l’un des Dossi : une Circoncision et deux Saintes Familles. — Le meme musée lui doit un dessin représentant Lucrèce Borgia accompagnée d’une dame et d’une suivante.

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GIOVANNI D’ÜDINE,

PEINTRE

Un citoyen d’üdine, nommé Giovanni de’ Nanni, fut le premier de sa famille qui embrassa la profession de brodeur. Ses descendants exercèrent ensuite ce métier avec tant de succès, que l’on changea leur nom de Nanni en celui de Ricamatori [brodeurs'). De cette maison sortit un Francesco qui vécut toujours honorablement , et dont la principale occupation était la chasse. L’an i494 ? eut un fils qu’il appela Giovanni , et qui montra dès son enfance un génie merveilleux pour le dessin. Giovanni suivait son père à la chasse , et profitait des moindres instants pour dessiner, avec une habileté étonnante, des chiens, des lièvres, des chevreuils, et en un mot les animaux et les oiseaux de tout genre qui lui tombaient sous la main. Afin de seconder ces dispositions naturelles, Francesco le conduisit à Venise et le mit dans l’atelier du Giorgione. Les louanges que Giovanni entendit prodiguer à Michel- Ange et à Raphaël l’engagèrent bientôt à se rendre à Rome. Il partit avec une lettre de recommandation de Domenico Grimano, adressée à Baldassare Casti-

2ik GIOVANNI D’UDINE.

glioni, qui le plaça parmi les élèves de Raphaël d’Urbin, son intime ami. Giovanni puisa à cette école d’excellents principes, ce qui fut très-heureux pour lui; car, une fois que l’on a pris une mauvaise méthode, rien n’est plus difficile que de s’en débarrasser. Giovanni , étant donc resté fort peu de temps à Venise sous la direction du Giorgione, résolut de suivre la belle et gracieuse manière de Raphaël. Les résultats qu’il obtint répondirent à ses désirs. Il parvint promptement à dessiner et à peindre avec tant de facilité, qu’aucun de ses condisciples ne réussit mieux que lui à retracer les animaux, les draperies, les instruments, les vases, les paysages, les fabriques et les végétaux. 11 se plaisait surtout à représenter des oiseaux de toutes les espèces, à ce point qu’il en remplit un livre qui était pour Raphaël un véritable délassement. 11 y avait alors auprès du Sanzio un Flamand nommé Jean, qui excellait à peindre d’après nature les fruits, les feuillages et les fleurs, bien qu’on pût lui reprocher un peu de sécheresse et de raideur. Il enseigna ce qu’il savait à notre artiste , qui ne tarda pas à le surpasser par l’harmonie et la suavité de son coloris. Giovanni apprit en outre à faire des ruines et des paysages dans la manière qui a été usitée après lui, non-seulement par les Flamands, mais encore par les Italiens.

Raphaël aimait beaucoup le talent de Giovanni. Il le chargea d’exécuter, dans son tableau de sainte Cécile qui est à Bologne, un orgue que l’on croirait en relief et tous les instruments de musique qui sont aux pieds de la sainte. Giovanni traita ces accès-

soires avec une telle perfection, que le tableau entier semble du à une seule main.-

A peu de temps de là, on trouva, en pratiquant des fouilles dans le palais de Titus, quelques salles souterraines couvertes de grotesques, de figurines et d’ornements en stucs (i). La beauté et la fraîcheur de ces ravissantes compositions remplirent d’étonnement Giovanni et Raphaël, qui étaient allés les visiter. Ils ne pouvaient comprendre quelles se fussent conservées à travers tant de siècles : rien de plus simple , cependant , puisqu’elles avaient été à l’abri des intempéries de fair, auxquelles rien ne saurait résister. Ces grotesques (ainsi appelés du nom des grottes où on les découvrit), ces grotesques, dis-je, avec leurs caprices si fantastiques, avec leurs délicieux motifs, avec leurs stucs si délicats jetés sur des fonds diversement coloriés, frappèrent de telle sorte Giovanni qu’il se mit à les étudier avec une ardeur incroyable, et bientôt il ne lüi manqua plus que de connaitre le procédé employé par les anciens pour former le stuc. Avant lui, bien des artistes avaient déjà cherché les moyens de produire un stuc semblable à celui que renfermaient les grottes antiques ; mais ils n’avaient trouvé qu’un enduit cuit au feu , et composé de plâtre, de chaux, de poix résine, de cire et de brique pilée, qu’ils doraient ensuite. Du temps de Giovanni , comme nous l’avons dit dans la vie de Bramante, on établissait les ornements et les caissons de la voûte et des quatre arcs de Saint-Pierre de Rome en coulant dans des moules en bois un stuc fait avec de la chaux

216 GIOVANNI D’ÜDINE.

et de la pouzzolane. Giovanni essaya de cette méthode pour obtenir des figures en bas-relief ; mais ses épreuves n’avaient ni cette finesse ni cette blancheur qui distinguaient les stucs antiques. 11 pensa alors qu’il était nécessaire de mêler quelque matière blanche avec de la chaux de travertin au lieu de pouzzolane. Après diverses expériences, il se servit donc de travertin pilé, qui lui donna un résultat qui l’aurait complètement satisfait, si le grain n’eût point présenté encore une teinte jaunâtre et trop d’inégalités. Enfin, la poussière du marbre le plus blanc qu’il put rencontrer, broyée, passée au tamis et mélangée avec de la chaux de travertin blanche, lui fournit le véritable stuc antique. Transporté de joie, Giovanni communiqua sa découverte à Raphaël , qui construisait alors les loges du Vatican par Tordre du pape Léon X. Raphaël chargea aussitôt notre artiste d’enrichir toutes les voûtes de ces loges de magnifiques ornements en stuc , entourés des grotesques les plus beaux, les plus capricieux, les plus variés, les plus fantastiques que l’on puisse imaginer. Giovanni exécuta ses stucs en demi-relief et en bas-relief, et les entremêla de figures, de paysages, de fleurs et de fruits, oû il déploya presque toute la magie dont l’art est capable. Dans cet ouvrage, non-seulement il égala les anciens, mais il les surpassa , autant qu’il est permis d’en juger par les monuments qu’ils nous ont légués : la beauté de son dessin , la richesse de son invention et de son coloris, aussi bien dans ses stucs que dans ses peintures, laissent incontestablement bien loin en arrière

GIOVANNI DTDINE. 217

les antiques que l’on voit dans le Golysée, dans les Thermes de Dioclétien et dans d’autres endroits (2). Où trouver des oiseaux plus vivants que ceux qui fourmillent dans ces loges ? Et les oiseaux de toutes les espèces n’y sont-ils pas réunis, les uns perchés sur des fleurs, les autres sur des épis de blé, de millet, de maïs, et en un mot sur toutes les sortes d’herbes , de plantes et de fruits que la nature a produites de tout temps pour leur nourriture et pour leurs besoins ? Comment énumérer les poissons, les animaux aquatiques et les monstres marins que Giovanni a rassemblés dans le même lieu ? Il vaut mieux les passer sous silence que de tenter l’impossible. Que dire de ces fruits et de ces fleurs de tous les genres, de toutes les qualités, de toutes les couleurs, de toutes les saisons, de toutes les contrées? Gomment décrire tous ces instruments de musique , qui sont aussi vrais que la réalité même ? Qui ne sait que Giovanni ayant peint au bout de la loge des tapis sur des balustres, un palefrenier, cédant à l’illusion, courut un jour à la hâte pour les prendre, afin de les étendre sous les pieds du pape, qui se rendait au Belvédère ? En somme , on peut dire, sans offenser aucun artiste, que ces peintures sont, dans leur genre, les plus belles, les meilleures, les plus précieuses qui aient jamais été contemplées par un œil mortel; et, déplus, j’oserai affirmer quelles ont été cause que cette branche de l’art a été cultivée non-seulement à Borne , mais encore dans tous les pays du monde. Giovanni est donc le rénovateur et presque l’inventeur des stucs et des

grotesques, et tous ceux qui ont voulu en exécuter après lui ont pris pour modèle le chef-d’œuvre dont nous venons de parler. Ajoutons que Giovanni forma lui-méme une foule innombrables d’élèves qui l’aidèrent dans ses travaux, et qui remplirent toutes les provinces de semblables ouvrages.

Giovanni orna ensuite de stucs et de peintures, dans un mode entièrement différent , les voûtes et les parois d’une autre partie des loges vaticanes. Il y représenta des treilles de cannes entrelacées de ceps de vignes , de brioines, de jasmins, de rosiers, et couvertes d’oiseaux et d’animaux de diverses espèces.

Léon X ayant ordonné de décorer la salle où se tient la garde des lanciers , Giovanni, sans compter les enfants , les lions , les armoiries pontificales et les grotesques qu’il y peignit tout à l’entour, figura sur les parois quelques compartiments de marbres variés semblables aux incrustations antiques, dont les Romains avaient coutume de revêtir leurs thermes, leurs temples et d’autres édifices, comme l’attestent la Ritonda et le portique de Saint-Pierre.

Au-dessus des corniches de la salie des camériers, oii Raphaël plaça dans des tabernacles plusieurs apôtres en clair-obscur, Giovanni fit d’après nature une multitude de perroquets de diverses couleurs que Sa Sainteté possédait alors, et quantité de singes, de guenons, de civettes et d’autres animaux bizarres. Mais cette belle décoration ne subsista pas longtemps ; le pape Paul III la détruisit et gâta la salle des camériers pour bâtir de mauvais petits cabinets ;

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ce que ce saint homme se serait bien gardé de faire s’il eût eu le moindre goût pour les arts.

Giovanni peignit ensuite les cartons de ces magnifiques tapisseries tissues d’or et de soie , que l’on conserve encore aujourd’hui au Vatican, et oû folâtrent des enfants et des animaux au milieu de festons ornés des armoiries du pape Léon X. On lui doit également les cartons de ces tapisseries pleines de grotesques, qui sont dans les premières salles du consistoire.

Bientôt après, Giovanni enrichit de stucs la plus grande partie de la façade du palais que Messer Gio. Battista dell’ Aquila venait d’édifier au Borgo-Nuovo , près de la place de San-Pietro. Puis, il exécuta tous les stucs de la loge de la Vigna que le cardinal Jules de Médicis avait construite au bas du Monte- Mario. Les animaux, les grotesques, les festons , les ornements que notre artiste y laissa sont d’une telle perfection, qu’il semble avoir voulu se vaincre et se surpasser : aussi obtint-il facilement de la générosité du cardinal qui aimait beaucoup son talent, plusieurs bénéfices pour ses parents , et pour luimême un canonicat de Civitale en Frioul qu’il céda plus tard à l’un de ses frères (3).

Giovanni éleva encore, dans la Vigna du cardinal de Médicis , une fontaine qu’il imita entièrement du temple de Neptune récemment découvert paimi les ruines du grand palais , et orné de produits marins et de stucs admirables. Les animaux, les coquillages et tous les autres accessoires que Giovanni introduisit dans son ouvrage, sont infiniment plus beaux

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et mieux distribués que ceux du monument antique. Il fit ensuite au milieu d’un bosquet une fontaine rustique J composée de rochers habilement taillés en cascade, et surmontée d’une immense tête de lion autour de laquelle des abiantes et d’autres plantes formaient une guirlande qui produisait le plus ravissant effet.

Lorsque Giovanni eut achevé ces travaux, le cardinal Jules de Médicis le nomma chevalier de San- Pietro, et l’envoya à Florence pour décorer une salle du palais Médicis que Gosme le Vieux, selon la coutume des plus nobles familles de son temps , avait autrefois disposée en loge pour offrir un lieu commode de réunion aux citoyens. Michel-Ange Buonarroti ayant converti cette loge en une salle éclairée par deux fenêtres, Giovanni orna toute la voûte de stucs et de peintures. II y représenta les six boules, armes des Médicis, supportées par trois gracieux enfants en relief, et de plus divers animaux d’une rare beauté, et de nombreuses devises des seigneurs de cette illustre maison , accompagnées de quelques sujets en demi-relief et en stuc. Il peignit le fond en blanc et en noir dans le genre des camées, et si bien que l’on ne saurait imaginer rien de mieux. Sous la voûte restèrent quatre arcs de douze brasses de longueur sur six de hauteur, qui ne furent peints que long-temps après, en i535, par Giorgio Vasari à peine âgé de dix-huit ans , lorsqu’il était au service du duc Alexandre de Médicis, son premier patron. Giorgio y retraça plusieurs traits de l’histoire de Jules Gésar, par allusion au

cardinal Jules, qui avait ordonné l’entreprise. A côté de cette salle, Giovanni couvrit une petite voûte de stucs et de peintures qui , par la hardiesse de leur exécution, par la richesse et la variété de leurs motifs, plurent aux maîtres florentins d’alors sans cependant les satisfaire complètement , et cela se conçoit : rien n’était plus en opposition avec leur habitude de ne jamais procéder sans la nature. Aussi n’essayèrent-ils point d’imiter Giovanni ; mais peutêtre ne s’en sentaient-ils pas le courage.

De retour à Rome, Giovanni fit, le long des arêtes des pendentifs dans la loge d’Agostino Ghigi, peinte par Raphaël , des festons , assemblages de fleurs , de plantes et de fruits de toutes les saisons, et de tant d’espèces différentes , que, faute de pouvoir les énumérer un à un , je suis obligé de me borner à dire qu’on y voit tous ceux que la nature produit dans nos contrées. Au-dessus d’un Mercure s’élevant dans les airs, notre artiste , pour désigner Priape, imagina de représenter une courge , entortillée de liserons , armée de deux aubergines en guise de testicules, et pénétrant avec sa fleur dans une grosse figue fendue. Cette idée bizarre est exprimée avec une grâce qui ne laisse rien à désirer. J’ose affirmer que, de tous ceux qui ont le mieux réussi à contrefaire avec le pinceau les productions de la nature , aucun n’a surpassé Giovanni ; car il a rendu avec une vérité incroyable les moindres détails , jusqu’aux fleurs du sureau et du fenouil. Dans les champs des lunettes environnées par ces festons , Giovanni plaça plusieurs enfimts tenant les attributs des dieux. On y voit encore

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une multitude d’animaux, parmi lesquels nous citerons un lion et un cheval marin en raccourci , d’une beauté divine.

Après avoir terminé ce chef-d’œuvre , Giovanni décora une étuve du château de Sant’-Agnolo, et exécuta dans le Vatican quelques minces travaux que nous passerons sous silence.

A peu de temps de là , il eut à pleurer la mort de Raphaël et celle du pape Léon X. Les arts ayant alors déserté Rome, Giovanni se retira à la Vigna du cardinal Jules de Médicis où il s’occupa d’ouvrages peu importants.

Lorsque le pape Adrien vint à Rome, notre artiste ne fit que les petites bannières du château que, du temps de Léon X, il avait déjà renouvelées deux fois , ainsi que le grand étendard de la dernière tour. Il peignit , en outre , quatre bannières quand Antonin, archevêque de Florence, et Hubert, évéque de je ne sais quelle ville de Flandre, furent canonisés par le pape Adrien. Celui de ces étendards qui représente saint Antonin fut donné à l’église de San- Marco de Florence où repose la dépouille mortelle de ce bienheureux : celui de saint Hubert fut placé à Santa-Maria-Je-^/zï'ma, église des Allemands à Rome, et les deux autres furent envoyés en Flandre.

Clément VII ayant été créé pape, Giovanni quitta aussitôt üdine où il s’était réfugié pour fuir la peste, et regagna Rome, où il fut chargé d’établir une riche et belle décoration au-dessus des escaliers de Saint- Pierre pour le couronnement de Sa Sainteté. On lui ordonna ensuite d’exécuter avec Perino del Vaga

quelques peintures sur la voûte de la vieille salle du Vatican, vis-à-vis des stances du rez-de-chaussée, qui mettent les loges qu’il avait déjà peintes en communication avec les stances de la tour Borgia. Giovanni y fit un magnifique compartiment de stuc, accompagné de grotesques et d’animaux , et Perino les chars des sept planètes. Nos deux artistes avaient encore à couvrir les parois de cette meme salle, que l’on désignait jadis sous le nom de salle des martyrs, parce que Giotto , comme le raconte Platina , y avait peint plusieurs papes morts pour la défense de la religion du Christ. Malheureusement, à peine eurentils achevé la voûte, que le déplorable sac de Rome les empêcha de continuer. Giovanni, fort maltraité, retourna à Udine avec l’intention d’y séjourner longtemps ; mais il fut rappelé à Rome par Clément , lequel y était revenu après avoir couronné Charles- Quint à Bologne. Giovanni obéit à Sa Sainteté qui lui fit refaire les étendards du château de Sant’- Agnolo , et peindre le plafond de la principale chapelle de l’église de Saint-Pierre oû est l’autel dédié à ce saint (4).

Sur ces entrefaites, Fra Mariano, qui avait l’office du plomb, étant mort, sa place fut donnée à Sebastiano de Venise, peintre de grand renom, et Giovanni obtint sur la même charge une pension de quatre-vingts ducats.

Les troubles de Rome ayant cessé , Sa Sainteté envoya avecf force promesses Giovanni à Florence pour orner de rosaces , de fleurons et de stucs, les caissons de la coupole de la sacristie neuve de San-Lorenzo,

où se trouvent les divines sculptures de Michel-Ange. Giovanni se mit à l’oeuvre, et conduisit sa tâche à bonne fin avec l’aide de ses élèves; mais il commit une erreur que nous devons relever. Il parsema les côtés de la voûte de plantes, d’oiseaux, de mascarons et de figures que l’on ne peut apercevoir d’en bas, parce qu’il les jeta sur un fond de couleur qui les assombrit et les appauvrit (5). Il ne lui fallait guère plus de quinze jours de travail pour achever cet ouvrage, quand la nouvelle de la mort de Clément VII l’arrêta en lui enlevant tout espoir d’obtenir la récompense qu’il attendait de ce pontife. Ayant compris, quoique un peu tard, combien sont trompeuses les promesses des grands , et combien on a tort de compter sur la vie des princes, il revint à Rome. Il lui aurait été facile d’y vivre avec les produits de quelques offices, et d’entrer au service du cardinal Hippolyte de Médicis et du nouveau pontife Paul III , s’il n’eût préféré retourner dans sa patrie. Il alla, en effet, habiter à üdine avec son frère auquel il avait donné le canonicat de Civitale. Il avait juré de ne plus toucher un pinceau; mais, comme il avait femme et enfants, il fut presque forcé de se remettre au travail par l’instinct qui commande d’élever ses enfants et de les laisser dans l’aisance.

Il peignit donc , à la prière du père du chevalier Giovan Francesco di Spilimbergo, une frise pleine de festons , d’enfants , de fruits et d’autres fantaisies. Il orna ensuite de stucs et de peintures la chapelle de Santa-Maria de Civitale , et fit deux beaux étendards

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pour les chanoines de la cathédrale. Sur un riche gonfalon de la confrérie de Santa-Maria-di-Castello, à Udine, il figura un ange présentant à la Vierge, accompagnée de l’Enfant Jésus, le château qui est sur une montagne au milieu de la ville. A Venise, dans le palais de Grimani, patriarche d’Aquilée^ il enrichit de stucs et de peintures une magnifique chambre où sont quelques petits sujets exécutés par Francesco Salviati.

L’an i55o, Giovanni étant venu à Rome pour le jubilé, à pied, en costume de pauvre pèlerin et en compagnie de menu peuple, y demeura plusieurs jours sans être remarqué par personne. Mais un beau matin , comme il se rendait à San-Paolo , il fut reconnu par Giorgio Vasari qui allait en voiture à la même église avec Messer Bindo Altoviti, son intime ami. Giovanni commença par prétendre que Giorgio se trompait, mais il finit par se découvrir, et par dire qu’il avait grand besoin d’être appuyé par Vasari auprès du pape, pour qu’on lui payât la pension qu’il avait sur le plomb , et qui lui était refusée par un certain Fra Guglielmo, sculpteur génois auquel cet office était échu après la mort de Fra Sebastiano (6). Giorgio parla de cette affaire au pape, et fut cause que l’obligation fut renouvelée. Il fut même question de la permuter contre un canonicat d’Udine au profit de l’un des fils de Giovanni. Mais Fra Guglielmo ayant suscité de nouvelles chicanes , Giovanni accourut à Florence pour être recommandé par le duc au pape Pie III. Vasari présenta Giovanni à son excellence illustrissime qui l’em-

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