‹ Vies des peintres, sculpteurs et architectes. TrChapitre 10 sur 72 · DE LA SERÉNISSIME RÉPUBLIQUE VÉNITIENNE · texte numérisé non relu

DE LA SERÉNISSIME RÉPUBLIQUE VÉNITIENNE

Le nom de* Tatti se trouve mentionné dans les registres de la commune de Florence, dès l'an i3oo. Cette famille originaire de la noble ville de Lucques fut toujours riche en hommes de talent , que les Médicis se plurent à protéger.

Jacopo Tatti, duquel nous écrivons à présent la vie, naquit au mois de janvier de fan 1477 (»)• Son père se nommait Antonio , et sa mère Francesca. Dans son enfance, on lui enseigna les premiers éléments des lettres , et il déploya dans cet exercice une remarquable intelligence. Bientôt il se mit à dessiner de lui-inéine, et montra que l'art était sa véritable vocation. Ce n'était plus qu'à contre-coeur qu'il allait à l'école , et qu'il se livrait à l'aride et ennuyeuse étude de la grammaire. Francesca, empressée de seconder les dispositions de son fils, lui donna secrètement un maître de dessin. Elle désirait qu'il fût sculpteur, et peut-être, tirant un heureux augure du hasard qui avait fait naître Jacopo et

JÀCOPO SANSOVINO. 263

Michel-Ange dans la "Via Santa-Maria, près de la Via Ghibellina, révait-elle déjà pour notre jeune artiste une gloire égale à celle que commençait à acquérir le Buonarroti.

Peu de temps après, Jacopo fut mis chez un marchand pour apprendre le commerce, mais il manifesta pour ce métier encore plus de répugnance que pour la grammaire, et il se remua si bien, qu'il obtint de son père la permission de suivre librement ses inclinations. Il entra aussitôt dans l'atelier d'Andréa Contucci de Monte-Sansovino, qui était alors occupé à Florence à sculpter en marbre deux figures. Andréa était regardé en Italie et en Espagne comme le statuaire et l'architecte le plus habile qu'il y eût après le Buonarroti. Convaincu que Jacopo serait un jour un homme d'un talent éminent, il n'épargna aucun soin pour en faire un disciple digne de lui. De son côté, Jacopo profita si bien des bonnes leçons d'Andréa, que l'on devina qu'il ne tarderait pas à l'égaler, et même à le surpasser de beaucoup. Il existait entre le maître et l'élève un attachement tellement semblable à celui qu'une puissance secrète forme entre le père et le fils, que le public sembla oublier le nom de famille de Jacopo pour ne plus l'appeler que le Sansovino.

Jacopo était aidé par la nature au point que, tout en apportant parfois peu d'application à ses ou* vrages, ils se distinguaient toujours néanmoins par une facilité, une grâce et une élégance ravissantes. Ses moindres croquis, ses moindres ébauches avaient un mouvement et une fierté rares.

2tifc JA(XU>0 SANSOVINO.

Une étroite amitié avait uni dès leur enfance Andréa del Sarto et notre Jacopo. Cette intimité fut très-utile à l'un et à l'autre. La conformité de manière, qu'une étude commune du dessin avait mise dans leurs productions, leur permettait de résoudre ensemble les difficultés de l'art, et d'établir entre eux un utile échange de talent. Ainsi, le saint Jean Évangéliste (a) qui est dans le tableau de saint François, peint par Andréa del Sarto pour les religieuses de la Via-Pentolini, fut copié d'après un beau modèle en terre, que Jacopo Sansovino avait exécuté en concurrence de Baccio da Montelupo , pour la confrérie de la porte Santa-Maria, qui voulait orner d'une statue en bronze, haute de quatre brasses, une niche pratiquée à l'encoignure d'Orsanmichele. Bien que le modèle de Jacopo fut plus beau que celui de Baccio, ce dernier maître, grâce à son âge, sortit victorieux du concours , et obtint la commande. J^e saint Jean Évangéliste de Jacopo appartient aujourd'hui aux héritiers de Nanni Unghero(3). Jacopo, étant ami de ce Nanni, lui modela en terre quelques enfants et un saint Nicolas de Tolentino, qui furent ensuite sculptés en bois, et placés dans la chapelle dédiée à ce bienheureux, à Santo- Spirito.

Ces divers ouvrages rendirent Jacopo célèbre parmi les artistes de Florence, et furent cause que Giuliano da San-Gailo, architecte du pape Jules II, le conduisit à Rome où il étudia avec ardeur les antiques du Belvédère. Bramante, qui habitait ce palais, ayant vu les dessins de Jacopo, et une sta-

luette nue tenant un vase destiné à servir d'encrier, qu'il avait exécutée en terre, le prit tellement en amitié, qu'il le chargea, ainsi que l'espagnol Àlonzo Beruguetta (4), Zaccheria Zachi de Volterra, et le Vecchio de Bologne, de modeler en cire le groupe de Laocoon pour le jeter en bronze. Lorsque les modèles furent achevés, Bramante les montra à Kaphaël Sanzio d'Urbin, en le priant de décider quel était le meilleur des quatre. Raphaël jugea que le Sansovino, malgré sa jeunesse, avait de beaucoup surpassé tous ses rivaux. Le cardinal Domenico Grimani ordonna alors à Bramante de faire jeter en bronze le Laocoon de Jacopo. Ce groupe réussit parfaitement à la fonte, et dès qu'il fut réparé, on le remit au cardinal Grimani. Ce seigneur le conserva aussi précieusement que s'il eût été antique, et le légua, en mourant, à la sérénissime république de Venise, qui, après l'avoir gardé durant plusieurs années dans la salle du conseil des Dix, le donna au cardinal de Lorraine qui le transporta en France.

Tandis que Sansovino augmentait chaque jour sa réputation à Rome, Giuliano da San-Gallo, chez lequel il demeurait à Borgo- Vecchio, tomba malade et partit pour Florence. Notre artiste obtint alors, par le crédit de Bramante, un logement dans le palais du cardinal de San-Clemente où habitait déjà Pietro de Pérouse , qui était occupé à décorer une voûte de la Torre-Borgia par l'ordre du pape Jules. Pietro tira parti pour son propre compte du talent de Sansovino, on lui faisant modeler en cire plu**

sieurs sujets , et entre autres une magnifique Descente de croii. Tous ces morceaux furent recueillis plus tard par Messer Giovanni Gaddi, dans la maison duquel on les voit aujourd'hui , à Florence, sur la place di Madonna. Ces travaux mirent Sansovino en rapport avec Maestro Luca Signorelli de Cortona, firamantino de Milan , Bernardino Pinturicchio (5), Cesare Cesariano, célèbre commentateur de Vitruve, et une foule d'autres personnages de distinction.

Bramante, pour arriver à ce que Jacopo fut connu du pape Jules II, lui fit confier la restauration de quelques antiques. Jacopo s'acquitta de cette tâche avec tant d application et d'adresse, que Sa Sainteté et tous les artistes s'accordèrent à dire que Ton ne pouvait désirer rien de mieux.

Vivement aiguillonné par ces éloges, Sansovino se livra à l'étude avec une ardeur qui, jointe à certains excès de jeunesse, lui occasionna une grave maladie, qui le força de retourner à Florence, où 1 air natal et les soins des médecins lui rendirent bientôt la santé.

A cette époque, Messer Pietro Pitti fut chargé de faire sculpter en marbre une Madone destinée à orner la façade de Mercato * Nuovo où est l'horloge. Cet honorable citoyen pensa que les vaillants maîtres , jeunes et vieux , qui se trouvaient à Florence, devaient être appelés à concourir pour ce travail. Quatre modèles furent présentés par Baccio da Montelupo, Zaccheria Zachi de Volterra, Baccio Bandinelli , et notre Sansovino. Lorenzo di Credi, peintre excellent et homme judicieux, proclama

Sansovino vainqueur. Cette déeision fut ratifiée par tous les autres juges , et par les artistes et les connaisseurs. L'entreprise fut donc allouée à Jacopo; mais Averardo da Fiticaia, qui était son ennemi et en même temps l'ami intime du Bandinelli l'un de ses rivaux, n'épargna rien pour traîner en longueur la livraison du bloc de marbre qui lui était nécessaire. Indignés de ce procédé , quelques citoyens confièrent à Jacopo l'exécution de l'un des grands apôtres de marbre de l'église de Santa-Maria-del- Fiore. Jacopo fit aussitôt un modèle qu'il céda à Messer Bindo Altoviti, et d'après lequel il sculpta un saint Jacques merveilleusement beau. Les vêtements , les bras et les mains sont traités avec tant de soin et d'habileté, que Ton ne saurait exiger rien de plus. Les draperies surtout sont d'une légèreté, d'une souplesse et d'un naturel que l'on peut pro« poser pour exemple. Ce saint Jacques resta dans l'œuvre de Santa»Maria-del-Fiore depuis te moment où il fut achevé jusqu'au mois de décembre de l'année §565, époque à laquelle il fut placé dans l'église en l'honneur de la venue de la reine Jeanne d'Autriche, femme de Don François de Médicis, prince de Florence et de Sienne.

Vers le même temps Jacopo conduisit à fin, pour Messer Giovanni Gaddi, une Vénus en marbre d'après un superbe modèle qui appartenait à Messer Francesco Montevarchi, lorsqu'il fut détruit, l'an i558, par le débordement de l'Arno. Messer Giovanni Gaddi possède encore un cigne en marbre, un enfant et plusieurs autres productions de Jacopo.

Notre artiste 6t sculpter par Benedetto da Rovezzano, dans la maison de Messer Bindo Altoviti, une magnifique cheminée en pierre de macigno, qu'il enrichit lui-même d'un précieux bas-relief représentant Vulcain et différentes divinités. Mais on admire bien davantage les deux enfants en marbre qui tenaient, au-dessus de la cheminée , les armes des Altoviti. Ces figures ont été enlevées par Don Luis de Tolède, qui habite la maison de Messer Bindo, et qui les a transportées dans son jardin situé derrière le couvent des Servites de Florence. Deux autres enfants en marbre, d'une beauté extraordinaire, servant de support à des armoiries dans la maison de Giovan-Francesco Ridolfi , sont également dus au ciseau deSansovino.

Ces ouvrages ayant valu à Jacopo une haute réputation à Florence, Giovanni Bartolini lui demanda un jeune Bacchus en marbre, et grand comme nature, qu'il destinait à orner une maison qu'il avait bâtie dans son jardin de Gualfonda. Le modèle de Sansovino plut tellement à Giovanni, que celui-ci s'empressa de lui envoyer un bloc de marbre. De son côté Jacopo se mit au travail avec une telle ardeur, que sa main semblait aller aussi vite que son esprit. Déterminé à créer un chef-d'œuvre parfait , il exécuta son Bacchus entièrement d'après nature. Malgré la rigueur de l'hiver, il faisait poser nu, dans son atelier, une bonne partie de la journée, un de ses apprentis nommé Pippo del Fabbro. Sa statue, une fois achevée, fut regardée comme le plus beau morceau qui eût jamais été produit par un maître

moderne. Bacchtis est représenté tenant une coupe entre ses doigts. Cette figure dans son ensemble est si vraie et si savamment entendue , les bras et les jambes sont si bien proportionnés et si bien attachés au torse, qu'on est tenté de la prendre pour la nature même (6). Tant que Giovanni vécut, elle resta à Gualfonda où elle fut visitée et admirée par tous les Florentins et par les étrangers : mais après la mort de Giovanni, elle fut donnée par son frère Gherardo au duc Cosme, qui la conserve précieusement dans ses appartements avec une foule d'autres belles statues de marbre. Sansovino fit en outre, pour Giovanni , un magnifique Christ en bois qui est aujourd'hui dans la maison des Bartolini en compagnie de plusieurs antiques et de divers ouvrages de Michel-Ange.

L'an i5i5, la venue du pape Léon X à Florence fut le sujet de riches travaux de décoration. Sa Seigneurie et Julien de Médicis ordonnèrent que l'on construisit en bois des arcs de triomphe en différents endroits de la ville. Non-seulement Sansovino fournit les dessins de plusieurs de ces monuments , mais encore il entreprit avec Andréa del Sarto d'exécuter en bois, pour Santa-Maria-del-Fiore, une façade temporaire ornée de statues et de bas-reliefs. Comme nous avons suffisamment parlé ailleurs (7) des toiles dont on couvrait, à l'occasion de la Saint- Jean et d'autres fêtes solennelles, la place de Santa* Mar ia-del-Fiore et celle de San-Giovanni, nous nous contenterons de dire que, sous ces tentes, Jacopo disposa une façade d'ordre corinthien en guise d'arc

aro jacopo sansovino.

de triomphe. Sur un immense soubassement il éleva plusieurs rangs de colonnes , deux par deux. Les intervalles étaient occupés par des niches qui renfermaient les statues des apôtres. Au-dessus des niches étaient des sujets de l'Ancien Testament peints en bronze, dont quelques-uns se voient encore aujourd'hui dans la maison Lanfredini. Les colonnes supportaient un entablement soumis à des ressauts multipliés, et surmonté d'un superbe fronton. Dans les tympans et sous les arcades, Andréa del Sarto peignit de beaux sujets en clair-obscur. L'aspect de cette façade était si majestueux, que lAou X s'écria en la voyant : « Quel dommage que « ce ne soit pas la véritable façade ! >» Sansovino fit encore, en l'honneur de l'entrée du pape à Florence, un cheval sautant par-dessus une figure couchée, de neuf brasses de dimension (8). Ce groupe, placé sur un piédestal de maçonnerie , fut très-admiré par le souverain pontife: aussi Sansovino en reçut-il l'accueil le plus gracieux lorsque Jacopo Salviati le mena baiser les pieds de Sa Sainteté.

Léon X, après son entrevue à Bologne avec le roi François Ier, étant revenu à Florence , Sansovino éleva, du côté de la porte San-Gallo, un nouvel arc de triomphe qu'il orna de statues et de peintures, et où il déploya son habileté accoutumée.

Le pape ayant ensuite résolu d'enrichir d'une façade en marbre l'église de San-Lorenzo, notre artiste, pendant que l'on attendait de Rome Raphaël et Michel-Ange , fit un dessin qui fut universellement approuvé, et d'après lequel Baccio d'Agnolo

exécuta un magnifique modèle en bois* Michel- Ange ayant présenté de son côté un modèle , les deux rivaux eurent ordre de se rendre à Pietrasanta pour exploiter des marbres. Ils en trouvèrent une grande quantité, mais d'un transport extrêmement difficile. Ils perdirent un temps énorme à cette recherche, si bien que, lorsqu'ils regagnèrent Florence, le pape était parti pour Rome. Ils s'empressèrent tous deux de rejoindre Sa Sainteté. Sânsovino n'étant arrivé qu'au moment où le Buonarroti était occupé à montrer son modèle à Léon X, dans la Torre-Borgia, fut complètement frustré de ses espérances. 11 comptait au moins être chargé d'une partie des statues, car il avait la parole du pape; mais il ne tarda pas à s'apercevoir que le Buonarroti voulait être seul.

Afin de ne pas avoir fait un voyage inutile, le Sânsovino se fixa à Rome pour se fortifier dans la sculpture et l'architecture. Il acheva alors, pour le Florentin Giovan-Francesco Martelli, une belle Madone en marbre , plus grande que nature , qui fut placée sur un autel de l'église de Sant'-Agostino. U donna le modèle en terre de cette statue au prieur Salviati, qui le mit dans une chapelle de son palais, situé à l'encoignure de la place de San-Pietro , à l'entrée du Borgo-Nuovo.

Peu de temps après, il fit pour l'autel de la chapelle construite dans l'église des Espagnols, à Rome, par le cardinal Alborense, un saint Jacques en marbre, qui fut très-admiré et lui valut une grande réputation.

272 JACOPO SÀNSOVINO.

Tout en s'occupant de ces statues, Sansovino exécuta les dessins et le modèle de San -Marcello , des Servites. Il entreprit même la bâtisse de cette église ; mais on renonça à cet ouvrage. Il construisit ensuite, pour Messer Marco Coscia, une superbe loggia sur la voie Flaminienne ; puis il sculpta un Crucifix en bois pour la confrérie del Crocefisso de l'église de San-Marcello , et commença , hors àe Rome, l'édification de la villa du cardinal di Monte, sur l'Acqua-Vergine. Le beau buste en marbre de ce cardinal, qui est aujourd'hui au-dessus de la porte principale du palais du signor Fabiano , à * Monte-Sansovino, est peut-être une production de notre artiste. Parmi ses premiers essais en architecture, nous citerons encore l'heureuse distribution de la maison de Messer Luigi Leoni, et le palais des Gaddi,dans la rue des Banchi. Ce palais, aussi noble que bien disposé dans son intérieur , fut acheté aux Gaddi par Filippo Strozzi.

A cette époque, les Allemands, les Espagnols et les Français avaient déjà construit à Rome, ou étaient en train d'y construire des églises nationales. Les Florentins , secondés par Léon X , résolurent de rivaliser avec les autres puissances. Le pape donna ses pouvoirs à Lodovico Capponi, alors consul de la nation florentine, lequel décida que l'on élèverait à l'entrée de la Strada Giulia, sur le bord du Tibre, une immense église dédiée à saint Jean Baptiste, et qui surpasserait en magnificence et en grandeur les temples de toutes les autres nations. Raphaël d'Urbin, Antonio da San-Gallo, Baldassare

Peruzzi et le Sansovino présentèrent des dessins. Le pape préféra celui de Sansovino cjui , conformément au plan que Ton voit dans le second livre d architecture de Sebastiano Serlio, avait projeté de placer une tribune à chacun des quatre angles . de son édifice, et une plus grande au milieu. Tous les chefs de la nation florentine s'étant rangés à lavis du pape, on commença à jeter les fondations de l'église, qui devait avoir vingt-deux cannes de longueur. Comme on voulait que la façade fut en harmonie avec l'alignement des maisons de la Strada Giulia , le terrain se trouva insuffisant et Ton fut forcé d'empiéter de quinze cannes sur le lit du Tibre , et d'établir une partie de la construction dans l'eau. Cet expédient , à cause de sa difficulté même, plut à beaucoup de gens; mais il nécessita une dépense de plus de quarante mille écus , qui aurait payé largement la moitié de la construction des murs de l'église. Sur ces entrefaites, le Sansovino, en surveillant ses travaux , fit une chute et se blessa grièvement. Obligé de retourner à Florence pour se guérir, il laissa à Antonio da San-Gallo le soin de le suppléer. Malheureusement , la mort, en frappant Léon X, enleva à la nation florentine son principal appui, et l'exécution de l'église resta suspendue durant le règne entier d'Adrien VI. Enfin, Clément VII étant monté sur le trône pontifical, le Sansovino fut rappelé pour donner suite à la réalisation de son plan. IL se remit donc à l'œuvre , et entreprit en même temps le tombeau du cardinal d'Aragon et celui du cardinal Aginense. Sansovino ix. 18

m jacopo sànsovino.

était alors, pour ainsi dire, maître à Rome; les seigneurs lui confiaient les travaux les plus importants ; trois papes l'avaient honoré de leur faveur, et Léon X, entre autres, lui avait accordé un cavaliérat de San-Pietro, qu'il vendit pendant sa maladie. Déjà, il avait commencé à sculpter les ornements et achevé les modèles des figures des tombeaux des cardinaux d'Aragon et Aginense, lorsque Dieu, pour châtier l'orgueil de Rome, permit que le connétable de Bourbon livrât cette ville au pillage, le 6 mai 1527. Ce désastre contraignit Jacopo à s'enfuir de Rome. Il se réfugia à Venise, pour de là passer en France, où, depuis longtemps, le roi l'avait invité à se rendre ; mais le prince Andréa Gritti le détermina à se fixer à Venise. Peu de jours avant l'arrivée de Jacopo, le cardinal Doraenico Grimani avait justement parlé, au prince Andréa, de notre artiste, comme du seul homme capable de restaurer les coupoles de l'église de San-Marco, que leur vétusté , la faiblesse de leurs fondations et le vice de leur construction avaient amenées à un tel état dë détérioration , que l'on craignait de les voir s'écrouler. Aussi, dès qu'Andréa Gritti eut appris que Jacopo était à Venise, il l'accueillit de la manière la plus gracieuse , et le pria d'empêcher la ruine des coupoles. Sansovino s'engagea sans hésiter à remédier au mal. Il garnit d'abord l'intérieur des coupoles de solides armatures en bois, puis il les en* toura, en dehors, d'un cercle en fer, et leur assura une solidité à toute épreuve en renouvelant les fondations des pilastres qui leur servaient de support

Ce travail excita l'admiration de Venise et contenta au plus haut point le prince Gritti. Le sérénissime sénat récompensa Sansovino en l'appelant à succéder à l'architecte des procurateurs de San-Marco , qui venait de mourir, et en lui donnant une maison pour son habitation et un traitement honorable.

Sansovino remplit les devoirs que lui imposait son emploi avec une attention scrupuleuse, aussi bien pour ce qui avait rapport à la tenue des livres, dont il était chargé , que pour ce qui concernait la surintendance de l'église de San-Marco et des bâtiments adjacents , et tant d'autres affaires qui dépendaient de la procuratie. Il s'appliqua à agrandir et à enrichir l'église , la place publique et la ville ; cbose que n'avait faite aucun de ses prédécesseurs. Grâce à son esprit fertile en expédients , il sut accroître les revenus de la procuratie, et toujours par des moyens peu ou nullement coûteux. Ainsi, l'an c5a9, après en avoir conféré avec le prince Gritti, il déblaya les échoppes des bouchers et les taudis en bois qui encombraient les deux colonnes de la place et offraient un spectacle ignoble; puis il transporta les échoppes à l'endroit où elles sont aujourd'hui , et il construisit quelques boutiques d'herboristes , ce qui, tout en contribuant à l'ornement de la ville, augmenta de sept cents ducats les rentes de la procuratie. A peu de temps de là, Sansovino jeta à bas, dans la Merceria, près de l'horloge, une maison qui produisait annuellement vingt-six ducats; mais, sa démolition ayant ouvert une rue qui conduisait à la Sparadia , donna une

nouvelle valeur aux maisons et aux boutiques d'alentour, dont le loyer fut élevé de cent cinquante ducats. A cette somme Sansovino ajouta encore quatre cents ducats, en bâtissant dans le même endroit l'hôtellerie del Pellegrino et en en établissant une seconde dans le Caropo-Rusolo. Enfin, il apporta de semblables améliorations dans d'autres maisons et boutiques à Pescaria et ailleurs, si bien que la procuratie gagna, par ses soins, plus de deux mille ducats de revenu.

Vers cette époque, Sansovino commença la belle et riche bibliothèque de San-Marco qu'il décora de deux ordres, l'un dorique, l'autre ionique. Les corniches, les colonnes, les chapiteaux, les bas-reliefs, les stucs, les peintures, et en un mot les ornements de tout genre que l'on admire dans cet édifice, lui donnent un aspect imposant de majesté et de grandeur, et témoignent hautement du talent de notre artiste. Jusqu'alors on n'avait obéi à Venise, pour la construction des maisons et des palais, qu'à une vieille et vicieuse routine; mais bientôt, à l'exemple de Sansovino, on entra dans une meilleure voie, et Ton suivit les règles tracées par Vitruve. Des connaisseurs, qui ont visité bien des pays, prétendent que la bibliothèque de San-Marco n'a pas sa pareille au monde (9).

Sansovino bâtit ensuite au-delà du Rialto, sûr le Canal-Grande, le palais de Messer Giovanni Delfino, qui coûta trente mille ducats , et à San-Girolamo celui de Messer Lionardo Moro qui ressemble à un château fort. Le palais de Messer Luigi de' Garzoni,

situé à Ponte-Casale, et dont chacune des faces est de treize pas plus large que le fondaco de' Tedescbi, a été aussi construit par Jacopo qui Tornade quatre superbes statues sculptées par lui-même. On lui doit également le palais de Messer Giorgio Cornaro, sur le Canal-Grande, qui, par son heureuse distribution, sa majesté et sa dimension, surpasse tous les précédents et est regardé comme le plus beau peut-être qu'il y ait en Italie.

Le bâtiment de l'école ou confrérie de la Misericordia qui déjà a coûté cent trente mille écus et qui, s'il s'achève, sera le plus magnifique édifice de l'Italie, est encore l'ouvrage de Jacopo, ainsi que l'église de San-Francesco-della-Vigna dont la façade seule appartient à un autre maître (10).

La Loggia d'ordre corinthien qui occupe l'un des côtés du campanile de San-Marco a été construite sur les dessins de Sansovino. Elle est ornée de colonnes, de bas-reliefs, et de quatre niches qui renferment quatre belles statues en bronze exécutées par notre artiste. Cette loggia a trente-un pieds de largeur comme l'une des faces du campanile, lequel a en hauteur cent soixante pieds depuis le sol jusqu'à l'entablement des fenêtres du clocher. Les deux étages supérieurs ont, le premier vingt-cinq pieds, et le second vingt-huit pieds et demi. Us sont surmontés d'une pyramide de soixante pieds , terminée par un dé sur lequel s'appuie un ange, haut de dix pieds, qui sert de girouette : le campanile a donc en tout deux cent quatre-vingt-neuf pieds et demi de haut.

La Monnaie de Venise est un des plus beaux , des plus riches et en même temps des plus solides édifices du Sansovino, car il n'entra pas un seul morceau de bois dans sa construction, qui est toute en pierre et en fer. Elle est si bien appropriée à sa destination, que je ne crois pas qu'il y en ait une autre dans le monde entier qui soit aussi savamment distribuée. Jacopo I orna de bossages qui causèrent beaucoup d'étonnement à Venise où jusqu'alors ils n'avaient point été employés.

Au nombre des productions remarquables de Sansovino, il faut mettre l'église du Santo-Spirito, la façade de San-Gimignano, celle de San-Giuliano, et le splendide monument sépulcral du prince Francesco Veniero qui est à San-Salvador.

Le bâtiment connu sous le nom des Fabbriche- Noove, que Jacopo construisit à Bialto sur le Canal-Grande, est si commode, que presque chaque jour il s'y tient un marché où accourent les gens du pays et des environs.

Sansovino donna une preuve d'une merveilleuse habileté en restaurant le palais des Tiepoli, situé sur le canal à la Misericordia. Après l'avoir solidement étayé, il refit complètement sous l'eau les fondations qui avaient été si mal établies que l'on devait s'attendre à voir l'édifice s'écrouler avant peu d'années.

Notre artiste se délassait de ses nombreux travaux d'architecture en produisant d'importants et admirables ouvrages de sculpture en marbre et en bronze. Au-dessus du bénitier des religieux délia Cà-Grande,

on trouve de lui un saint Jean-Baptiste en inarbre d'une rare beauté; et à Padoue, dans la chapelle du Santo, un magnifique bas-relief où il figura un miracle de saint Antoine de Padoue.

Au bas des escaliers du palais de San-Marco il laissa un Neptune et un Mars gigantesques; em» blêmes de la puissance dont la sérénissime république jouissait alors sur terre et sur tuer*

Pour le duc de Ferrare il fit un Hercule» et pour la chaire de l'église de San-Marco il jeta en bronze six bas-reliefs d'une brasse de hauteur sur une brasse et demie de largeur, contenant des sujets tirés de la vie de saint Marc l'Èvangéliste. La même église lui dpitles portes en bronze de la sacristie, couvertes de sujets empruntés à la vie du Christ, et la Madone en marbre qui orne la porte d'entrée. Il est aussi l'auteur de la belle Madone en marbre portant l'Enfant Jésus que l'on voit au-dessus de la porte de l'arsenal.

Tous ces travaux illustrèrent la république et valurent au Sansovino uue immense réputation, l'amitié des seigneurs vénitiens et le respect des autres artistes. On n'entreprenait aucun ouvrage de sculpture et d'architecture sans le consulter. Et, certes, il avait bien mérité d'occuper le premier rang parmi les maîtres de Venise, et d être aimé et vénéré par les nobles et par les plébéiens; car Venise lui doit sa rénovation presque complète et la connaissance de la vraie et bonne architecture.

Citons encore, parmi les productions deSansovino, un Laocoon, une Vénus, et une Madone entourée

d enfants, modelés en stuc. Ces figures, si précieuses qu'on ne pourrait trouver leurs pareilles à Venise, sont aujourd'hui entre les mains de Francesco, fils de notre artiste. Francesco possède, en outre, soixante plans de temples et d'églises de l'invention de son père, qui égalent tout ce que l'on a vu de mieux en ce genre depuis les anciens. J'ai appris que Francesco avait l'intention de' publier ces plans , et que même il en avait fait graver quelques-uns, en y joignant les dessins des plus célèbres monuments élevés par Sansovino en différents endroits de l'Italie.

Malgré les innombrables entreprises dont Jacopo fut chargé à Venise par l'état et par les particuliers, il sut contenter tous les étrangers, et, entre autres, le duc de Ferrare, le duc de Mautoue, et le duc d'Urbin, qui lui demandèrent soit des modèles et des dessins d'édifices , soit des statues, soit des conseils. De plus, il consentit toujours à prêter ses services aux procurateurs, qui l'employèrent continuellement à Venise et ailleurs, sans aucune rémunération, non-seulement pour leur propre compte, mais encore pour celui de leurs parents et de leurs amis. Il fut aimé et estimé au-delà de toute expression par le prince Gritti, par Messer Vettorio Grimani, frère du cardinal, par le cavalier Giovanni da Legge, tous trois procurateurs, et par Messer Marcantonio Giustiniano, qui l'avait connu à Rome. Ces hommes illustres et éclairés, doués d'un esprit vraiment royal, et apte à comprendre la noblesse et l'excellence de l'art, ne tardèrent pas à apprécier la valeur de

Jacopo. Ils disaient (et en cela ils s'accordaient avec Venise entière) que la procuratie de San-Marco n'avait jamais eu, et n'aurait pas de longtemps, un architecte semblable à Sansovino. Ils savaient combien son nom était célèbre à Florence, à Rome, et, en un mot, dans toute l'Italie, et ils pensaient que, par son mérite singulier, il avait acquis pour lui, et même pour ses descendants, de justes droits à l'éternelle reconnaissance des Vénitiens.

Jacopo avait la taille moyenne, droite et élancée. Dans sa jeunesse son teint était blanc, sa barbe rousse, et son visage d'une beauté et d'une distinction rares : aussi fut-il aimé tendrement par plusieurs dames de haute volée. En vieillissant, il prit un air vénérable, et conserva néanmoins une démarche toute juvénile. A l'âge de quatre-vingt-treize ans, il était encore sain et vigoureux, écrivait la tête levée, et distinguait, sans lunettes, les plus petits objets, si éloignés qu'ils fussent. Toujours vétu avec richesse et élégance, il se montra, jusque dans ses dernières années, empressé auprès des femmes. Lorsqu'il était jeune, il éprouva quelques maladies occasionnées par des désordres, mais qui, plus tard, n'eurent aucune suite. Pendant cinquante ans, il n'eut jamais recours à un médecin, même pour les cas les plus graves : ainsi, à l'âge de quatre-vingtquatre ans, ayant été frappé, pour la quatrième fois, d'une attaque d'apoplexie, il se guérit tout seul, en restant simplement deux mois au lit dans une chambre chaude et obscure. Il avait un si solide estomac, que tous les aliments lui étaient bons.

282 JACOPO SANSOV1NO.

L'été, il ne vivait guère que de fruits, et souvent, dans ses vieux jours, il allait jusqu'à manger d'une seule fois trois concombres et la moitié d'un limon.

Aux qualités corporelles il joignait les dons de l'esprit. Sa prudence était extrême. Il calculait à l'avance les conséquences de ses actions, et il avait soin de les régler sur le passé. La plus rude besogne ne l'effrayait point, et jamais il ne négligea le travail pour les plaisirs. I) parlait avec facilité et abondance sur n'importe quel sujet. Dans sa vieillesse, sa mémoire était si verte, qu'il se souvenait parfaitement de son enfance, du sac de Rome, et des moindres événements heureux ou malheureux qui avaient marqué sa jeunesse. Il préférait avoir affaire à de plus puissants qu'à de plus faibles que lui ; car, disait-il, avec les grands on grandit, et avec les petits on se rapetisse. Sansovino mettait l'honneur et la loyauté au-dessus de tout. Pour rien au monde il n'aurait manqué à sa parole, et il le prouva plus d'une fois aux procurateurs, qui le regardaient non comme un de leurs subordonnés, mais comme un père et comme uu frère. Sa générosité était sans bornes, et pour aider sa famille il se priva de beaucoup de choses, tout en vivant constamment d'une manière digne de sa haute position. Il se laissait parfois em* porter à d'épouvantables colères; mais il s'apaisait promptement, et souvent quatre paroles humbles suffisaient pour lui amener les larmes aux yeux.

Il aimait avec passion la sculpture. Afin de propager autant que possible cet art en Italie , il forma de nombreux disciples, parmi lesquels se disttn-

JACOPO 8AN90VIWX 283

guèrent principalement Niccolô Tribolo et le So* losmeo, de Florence ; Danese Cattaneo, de Carrare; Girolamo, de Ferra re; Jacopo Colonna, de Venise; Luca Lancia, de Naples;Tiziano,de Padoue; Pietro, de Salô; Alessandro Vittoria, deTrento; Jacopo de' Medici, de Brescia; et Bartolommeo Ammannati, de Florence, aujourd'hui sculpteur et architecte du grand-duc de Toscane. Tous ces artistes firent rejaillir sur leur maître une partie de la gloire qu'ils acquirent par leurs ouvrages.

Sansovino fut très-recherché par les princes de son temps , et entre autres par le duc Alexandre de Médicis , qui lui demanda son avis sur la construction de la citadelle de Florence. L'an i54o, Jacopo ayant été appelé par ses affaires dans sa patrie, le duc Cosine, non-seulement le consulta de nouveau sur la forteresse, mais encore essaya de le fixer à son service en lui offrant de riches appointements. Ercole, duc de Ferrare,ne négligea rien non plus pour l'attirer à sa cour; mais Sansovino, accou» tumé à Venise , et par attachement pour les procurateurs, repoussa toutes ces propositions. Le pape Paul III, de son côté, voulut le donner pour suc* cesseur à Antonio da San-Gallo, dans la surintendance des travaux de Saint-Pierre. Monsignor délia Casa, qui était alors légat à Venise, s'employa en vain dans cette négociation. A toutes ces instances Sansovino répondait que, après avoir vécu dans une république, ce serait folie d'aller vivre chez un prince absolu. Lorsque Philippe, roi d'Espagne , se rendit en Allemagne , il passa par Peschiera , où il

m JACOPO SANSOVINO.

fit le plus gracieux accueil à notre artiste. Jacopo fut très-sensible à cette marque de distinction , car son amour de la gloire était si violent qu'il le poussait, parfois, à dépenser, au grand détriment de ses héritiers, une partie de sa fortune dans les entreprises dont il était chargé.

Les connaisseurs disent que Sansovino était , en général, inférieur à Michel-Ange, mais qu'il le surpassait en certaines choses. En effet, la beauté des draperies des têtes de femmes et des enfants sculptés par Jacopo n'a jamais été égalée par personne. Ses draperies sont si légères, si souples, qu'elles laissent deviner le nu ; ses enfants ont une vérité de formes qui approche de celle de la nature; ses têtes de femmes ont une douceur, une grâce, une élégance auxquelles rien ne saurait se comparer, ainsi que le témoignent clairement plusieurs de ses Madones, de ses Vénus et de ses bas-reliefe.

Sansovino était âgé de quatre-vingt-treize ans, lorsqu'un jour il ressentit une lassitude qui le força de s'aliter. U resta un mois et demi dans cet état , sans éprouver aucune douleur, bien qu'il essayât de se lever et de s'habiller comme s'il eût été en bonne santé. Enfin ses forces diminuèrent peu à peu, et il demanda les sacrements de l'église. Quand il les eut reçus, il recouvra l'espoir de vivre encore quelques années, mais il mourut le a novembre 1570. Bien que prévue depuis longtemps, et arrivée dans l'âge le plus avancé, la mort de Jacopo fut pour Venise un sujet de deuil et de vifs regrets.

Sansovino laissa un fils appelé Francesco, homme

aussi versé dans les lettres que dans les lois. Francesco naquit à Rome en 1 5a i . II eut un 61s nommé Jacopo, et deux Biles, Aurora et Fiorenza. Cette dernière mourut prématurément, au profond chagrin de son aïeul.

Sansovino fut enseveli avec pompe dans sa chapelle, à San-Gimignano. Sa statue, sculptée en marbre par lui-même , fut placée par son fils sur son tombeau au-dessus de l'épi ta phe suivante :

JACOBO fANSOVlNO FLORENTINO P. QVI ROM.E IVLIO II. LEONl X. CL EUE NT I VII. PONT. MAX. MAXIME GRATTS VENBT11S ARCHITECTVfi S. SCVLPTVRifiQTB INTERMOR— TVVM DECTS PRIMV8 1XCITAV1T QYIQVB A SENATV OB EX1M1AM V1RTVTEM L1BERALITER HO N ESTAT V S SVMMO CIV1TATIS MŒRORE DECESS1T, FRANC1SCVS F. HOC MON.

p. vixrr an if. xcui. ob. t. cal. dec. mdlxx.

La nation florentine célébra aussi avec éclat les funérailles de Sansovino dans l'église des Frari, où son éloge fut prononcé par l'excellent Messer Camillo Buonpigli.

Vasari a laissé deux biographies de Jacopo Sansovino. L'une fut insérée dans les Vile dé pittori, qui sortirent des presses des Giunti, à Florence, en 1 568; l'autre fut publiée quelques années plus tard en un volume in-4°, sans indication de date ni de lieu. La seconde a sur la première l'avantage de

286 JACOPO SÀNSOV1TSO.

nous mener jusqu'à la mort du Sansovino, après laquelle elle a été composée, et de renfermer une foule de particularités et de faits nouveaux ; mais, d'un autre côté, on nvy rencontre pas, sur les nombreux élèves du Sansovino, les notices qui se trouvent dans l'édition des Giunti.

Forcés de choisir entre les deux versions, nous avons nécessairement adopté celle qui offrait les renseignements les plus complets et les plus exacts sur le Sansovino. Puis, afin que personne ne put songer à nous accuser d'avoir mutilé le livre de notre auteur, nous avons pensé que l'espace qui nous était accordé pour commenter la vie de l'illustre Vénitien devait être cédé aux lignes Consacrées à ses disciples par Vasari. Nous sommes convaincus, du reste, que nos lecteurs nous suppléeront aisément. Après avoir lu la biographie que notre historien a tracée avec un soin tout particulier, il leur sera facile de se rendre compte de l'éclat que jeta sur l'école vénitienne, et de l'énorme et heureuse influence que dut exercer sur l'art en général, un homme aussi puissamment organisé que l'était le Sansovino.

Maintenant donc nous allons laisser parler Vasari.

« Le Sansovino, dit-il, a eu de nombreux disciples, parmi lesquels il compte à Florence Niccolô, dit le Tribolo, et le Solosmeo de Settignano. Ce dernier acheva, à l'exception des grandes figures, le tombeau de marbre où est renfermée, à Monte-Casino, la dépouille mortelle de Pierre de Médicis qui se noya dans le Garigliano.

c U eut également pour élève Girolamo de Ferrare, surDommé le Lombardo, dont nous avons parlé dans la vie du Ferrarais Benvenuto Garofalo. Girolamo se perfectionna sous la direction d'Andréa Gontucci et de notre Sansovino, au point qu'il eut à exécuter à Venise maints ouvrages en marbre et en bronze , sans compter ceux dont il enrichit la Madonna-di-Loreto, et que nous avons mentionnés ailleurs. Lorsqu'il entra dans l'atelier de Jacopo, il était âgé de trente ans et ne possédait que médiocrement la science du dessin, bien qu'il eût déjà fait quelques travaux de sculpture ; mais jusqu'alors il s'était moins occupé de cet art que de littérature. Néanmoins peu d'années lui suffirent pour acquérir l'habileté que l'on remarque dans les bas-reliefs dont il orna la bibliothèque et la loggia de San-Marco,et pour le mettre en état d'exécuter seul les statues de marbre et les Prophètes de la Madonna-di-Loreto.

« Jacopo Colonna fut aussi disciple du Sansovino. U mourut, il y a trente ans, à Bologne, en travaillant à un ouvrage de haute importance. On voit de lui à San-Salvadore de Venise, dans une niche, près de l'orgue, un saint Jérôme nu, en marbre, qui lui valut de justes éloges. A Santa-Croce-della-Giudecca il laissa un beau Christ nu et en marbre. A San-Giovanni-Nuovo, une sainte Dorothée, une sainte Lucie et une sainte Catherine; et à Santa-Marina, la statue équestre d'un capitaine. Ces divers morceaux ne sont inférieurs à aucun de ceux du même genre que l'on rencontre à Venise. L'église de Sant'-Antonio de Padoue possède un saint Antoine et un

saint Bernardin , modelés en stuc par Jacopo Colonna. Il fit, avec la même matière, une Minerve, une Vénus et une Diane plus grandes que nature, pour Messer Luigi Cornaro. Ce gentilhomme lui doit en outre un Mercure en marbre et une terre cuite qui représente le jeune Martius se tenant le pied d une main, et de l'autre essuyant avec un linge une blessure de laquelle il vient d'arracher une épine. Comme cette figure est la meilleure qu'ait produite Colonna, Messer Luigi a l'intention de la faire jeter en bronze. Il avait encore de notre artiste un Mercure en pierre, mais il l'a donné à Frédéric, duc de Mantoue.

« Le sculpteur Tiziano de Padoue, autre disciple du Sansovino, fit, dans la loggia du campanile de San -Marco de Venise, quelques figurines en marbre, et dans l'église dédiée au même saint, le grand et beau couvercle en bronze du baptistère de la chapelle de San-Giovanni. Tiziano avait modelé une statue de saint Jean qu'il se préparait à jeter en bronze, lorsque la mort l'enleva prématurément de ce monde, à l'âge de trente-cinq ans. Il est l'auteur de la voûte de la chapelle deSant'-Antonio de Padoue, si remarquable par la richesse de ses stucs. Il avait commencé pour la même chapelle une grille composée de cinq arceaux de bronze ornés de sujets tirés de l'histoire de saint Antoine de Padoue, et entremêlés de, diverses figures en demi-relief et en bas-relief. Malheureusement sa mort et les dissensions qui s'élevèrent entre les personnes chargées de présider à cette entreprise en arrêtèrent l'achèvement. Lorsque

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JÀCOPO SANSOVINO. 289

Vasari exécuta les décorations de la fête que donna la confrérie délia Calza in Canareio, il confia le soin de modeler en terre quelques statues et plusieurs termes à Tiziano que la fécondité de son imagination, sa facilité et sa célérité firent souvent employer à décorer des théâtres et des arcs de triomphe.

« Pietro da Salô fut pareillement élève du Sanso vino. Jusqu'à l'âge de trente ans , il n'avait sculpté que des feuillages, quand, grâce aux leçons de Jacopo, il arriva en deux années à être en état d'aborder la figure, comme le témoignent quelques bons ouvrages de sa main que l'on voit dans la tribune de San-Marco , et une statue colossale de Mars qui orne la façade du palais public. Pour une cheminée d'une des salles du Conseil des Dix, Pietro fit deux figures, une d'homme et une de femme, qui se trouvent en compagnie de deux autres dues au ciseau de l'habile Danese Cataneo de Carrare. Pietro conduisit encore à bonne fin, pour Sant'-Antonio, trois statues plus grandes que nature, représentant la Justice, le Courage et un capitaine général de la flotte vénitienne. On lui doit en outre la Justice, dont est surmontée une des colonnes de la place de Murano ; et cette autre statue de la Justice qui, sur la place du Rialto, soutient la pierre où l'on fait les bans publics, et que l'on appelle il Gobbo di Rialto. Ces différents ouvrages ont valu à Pietro da Salô une grande réputation. À Padoue, notre artiste a sculpté une Thétis d'une rare beauté pour le Santo, et un Bacchus exprimant le jus d'une grappe de raisin dans une coupe. Cette dernière figure est la ». 19

290 JÀCOPO SÀNSOVINO.

meilleure que Pietro ait jamais produite. 11 la laissa en mourant à ses enfants qui sont disposés à la vendre à celui qui saura le mieux apprécier le talent de leur père.

« Au nombre des élèves du Sansovino , il faut encore ranger Alessandro Vittoria de Trente. Cet habile et studieux artiste a déployé, dans une foule d'ouvrages en stuc et en marbre, un talent vraiment distingué. On voit de lui, à Venise, devant la porte principale de la bibliothèque de San-Marco, deux grandes femmes en pierre, hautes de dix palmes, d'une beauté et d une élégance admirables. Dans le Santo de Padoue il sculpta en pierre deux esclaves, une Renommée et une Thétis pour le tombeau des Contarini, et de plus un Ange de dix pieds de dimension que Ton plaça sur le campanile delà cathédrale de Vérone. A la même époque il envoya en Dalmatie, pour la cathédrale de Trau, quatre apôtres en pierre, hauts de cinq pieds, et pour la confrérie de San-Giovanni-Evangelista de Venise , il fit quelques gracieuses figures en argent et en ronde bosse, et un Saint Théodore pareillement en arjgent et haut de deux pieds. A San-Sebastiano, il laissa dans la chapelle Grimana deux statues en marbre hautes de trois pieds, puis il exécuta une Piété et deux figures en pierre pour San-Salvadore de Venise. Le palais de San-Marco lui doit un beau Mercure, et l'église de San-Francesco-della-Vigna , un saint Antoine , un saint Sébastien et un saint Roch en pierre, plus grands que nature. Pour le maître-autel de l'église de' Crocicchieri, il modela en stuc deux figures

JACOPO SANSOV1NO. 291

hautes de dix pieds. Il est également Fauteur de tous les compartiments en stuc qui ornent les voûtes des escaliers neufs du palais de San-Marco, et dans lesquels Battista Franco peignit divers sujets et des grotesques. Alessandro fit en outre les stucs des escaliers de la bibliothèque de San-Marco. Dans une chapelle des Frati-Minori, il sculpta en demi-relief, et en marbre, une Assomption au bas de laquelle il plaça cinq magnifiques statues hautes de six pieds, représentant saint Jérôme, saint Jean - Baptiste, saint Pierre, saint André et saint Léonard. Il orna le fronton de la même chapelle de deux belles statues en marbre qui n'ont pas moins de huit pieds de dimension. Vittoria a exécuté en marbre une foule de portraits très - ressemblants parmi lesquels nous citerons celui du signor Giovan-Battista Feredo qui se trouve dans l'église de Santo-Stefano , celui de l'orateur Cammillo Trevisano que l'on voit dans l'église de San-Giovanni-e-Polo, celui de l'illustre Marc' Antonio Grimani qui est dans l'église de San- Sebastiano, celui du curé de San-Gimignano qui orne cette église, et enfin ceux de Messer Andréa Loredano, de Messer Priano da Lagie, et des deux frères Vincenzio et Gio.-Battista Pellegrini. Comme Vittoria est jeune, studieux et désireux d'acquérir de la gloire, on peut espérer qu'il produira des chefs-d'œuvre et qu'un jour il l'emportera sur tous les sculpteurs de son pays.

« Tommaso de Lugano travailla maintes années dans l'atelier du Sansovino et sculpta, sous sa direction, plusieurs figures dans la bibliothèque de San-

Marco. 11 se sépara ensuite de son maître et fit, seul, pour l'église de San-Bastiano , un groupe que Ton peut compter au rang des meilleurs morceaux modernes que possède Venise. Ce groupe représente la Vierge portant l'Enfant Jésus, que contemple le petit saint Jean , placé à ses pieds. Tommaso exécuta , en marbre , un buste de l'empereur Charles- Quint, que l'on admira beaucoup et qui plut singulièrement à Sa Majesté. Tommaso aimait mieux travailler le stuc que le marbre ou le bronze. Aussi rencontre-t-on , chez divers gentilshommes de Venise , une multitude de belles figures modelées par lui en stuc.

« Des élèves lombards du Sansovino, il nous reste à mentionner Jacopo de Brescia. Ce jeune artiste, âgé de vingt-quatre ans seulement, n'a quitté le Sansovino que depuis peu de temps. Il séjourna à Venise plusieurs années, pendant lesquelles il annonça qu'il arriverait à un haut degré d'habileté, comme l'ont, plus tard, prouvé les sculptures dont il a enrichi sa patrie , et particulièrement le palais public. S'il continue d'étudier avec la même ardeur qu'il a déjà montrée , on le verra certainement produire des œuvres plus importantes ; car il est vraiment doué d'un rare et précieux génie.

« Parmi les Toscans , le Sansovino eut pour disciple Bartolommeo Ammannato, de Florence, dont nous avons parlé en maints endroits de ce livre. Bartolommeo travailla sous la direction du Sansovino à Venise , puis à Padoue , où il tailla un colosse en pierre dans la cour de la maison de l'excellent

JÀCOPO SANSOVINO. 293

médecin Marco de Mantoue , pour lequel il fit en outre un tombeau orné de plusiers statues. L'an i55o , il se rendit à Rome , où Giorgio Vasari lui confia le soin d'exécuter quatre statues de marbre , pour le tombeau du cardinal de' Monti, que Jules 111 avait ordonné d'élever dans l'église de San-Pietroin-Montorio. L'Ammannato s'acquitta parfaitement de cette tâche, et gagna l'amitié de Vasari. Celui-ci le présenta alors à Jules III, qui les employa l'un et l'autre dans sa Vigna. Vasari alla ensuite auprès du duc Cosme, à Florence. Il y était depuis peu de temps, lorsque Jules III, en mourant, laissa sans ouvrage l'Amman nato qui déjà avait peu à se louer de la manière dont le pape l'avait récompensé de ses travaux. L'Ammannato écrivit aussitôt à Vasari pour le prier de lui être aussi utile à Florence qu'il le lui avait été à Rome. Vasari réussit à le faire entrer au service de Son Excellence , qui lui commanda plusieurs statues de marbre et de bronze. Ainsi, l'Ammannato a jeté en bronze, pour le jardin de Castello, deux figures plus grandes que nature, représentant Hercule étouffant Antée. Tout récemment , il a terminé un Neptune de marbre haut de dix brasses et demie; mais, comme la fontaine au milieu de laquelle ce colosse doit être placé n'est point encore achevée , nous n'en parlerons pas davantage. L'Ammannato joint au talent de sculpteur celui d'architecte. La construction du palais Pitti , dont il s'occupe en ce moment , lui a offert une heureuse occasion de mettre en relief la grandeur de son génie et la magnificence du duc Cosme.

294 JÀCOPO SANSOV1NO.

Nous pourrions donner de nombreux détails sur les travaux de cet artiste; mais nous les passons sous silence , tant parce qu il est notre ami , que pour ne point empiéter sur le terrain d'un autre historien, qui a entrepris de les décrire, et qui s'acquittera de cette tâche mieux, peut-être, que nous ne saurions le faire.

« Il nous reste encore à mentionner, parmi les élèves du Sansovino , le sculpteur Danese Cataneo de Carrare, qui demeura avec lui à Venise jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. Le Danese , ayant ensuite quitté son maître, fit seul, pour San-Marco, un enfant de marbre; pour l'église des Mineurs, un saint Laurent; pour San-Salvadore, un autre enfant de marbre ; et à San-Giovanni-e-Polo, un Bacchus nu, tenant une grappe de raisin attachée à un cep de vigne enroulé autour d'un tronc d'arbre placé derrière lui. Cette statue est aujourd'hui dans la maison des Mozzanighi de San-Barnaba. Le Danese a exécuté plusieurs figures pour la bibliothèque de San- Marco et la loggia du campanile , sans compter les deux statues dont il orna la salle du Conseil des Dix, comme nous l'avons dit ailleurs. Il sculpta en marbre le portrait du cardinal Bembo, et celui du Contarino, capitaine général de la flotte vénitienne, que Ton voit à San t'- Antonio de Padoue. Dans la même ville, il laissa à San -Giovanni -di-Verdara le portrait du savant jurisconsulte Girolamo Gigante; puis, à Sant'-Antonio-della-Giudecca de Venise, celui du général Tiepolo et celui du Giustiniano, lieutenant du grand-maitre de Malte; mais ces

deux derniers n'ont pas encore été mis en place.

« L'entreprise la plus importante et la plus remarquable que le Danese ait jamais conduite à fin , est sans contredit la chapelle de marbre, enrichie de statues colossales, que le signor Ercole Fregoso lui fit élever à Sant '-Anastasia de Vérone , en mémoire de Giano , seigneur de Gênes et capitaine général des Vénitiens. Ce monument a la forme d'un arc de triomphe d ordre corinthien, divisé par quatre colonnes rondes, cannelées, ornées de chapiteaux à feuilles d'olivier et posées sur un soubassement d'une hauteur convenable. L are du milieu est une fois plus large que chacune des deux niches collatérales. Il est orné de pilastres portant une corniche et un fronton, et renferme un beau Christ nu, se détachant sur un fond de pierre de touche noire. Aux angles de l'arc sont les instruments de la passion. Entre les deux colonnes qui sont à droite de l'arc, on voit sur un piédestal Giano Fregoso, armé à l'antique, la main gauche appuyée sur le pommeau de son épée , et tenant de la droite le bâton de général. Derrière cette statue est une Minerve en demi- relief qui, d'une main, tient une bannière , décorée de la devise de Saint-Marc, et, de l'autre main, un bâton ducal, semblable à celui des doges de Venise. Entre les deux colonnes qui sont à gauche de l'arc, on reconnaît la Vertu militaire , coiffée d'un casque orné d'im* mortelles et revêtue d'une cuirasse sur laquelle, à côté d'une hermine placée sur un rocher environné de fange, on lit ces mots : Potiùs mon quant

fœdari. Derrière cette statue, on aperçoit une Victoire, tenant une palme et une guirlande de laurier. Au-dessus de l'entablement des colonnes règne un ordre de pilastres, surmontés de deux trophées et de deux statues de marbre, dont Tune représente la Renommée sonnant de la trompette , et l'autre l'Éternité, tenant de la main gauche un cercle, et de la droite , une draperie contenant des boules , emblème des siècles, et une sphère céleste entourée d'un serpent qui se mord la queue. Au-dessus de l'arc du milieu, trois degrés servent de siège à deux enfants nus , qui supportent un immense écu surmonté d'un heaume et renfermant la devise Fregosa. Au-dessous des degrés , on lit une épitaphe tracée en lettres dorées sur une pierre de touche. La beauté et l'élégance qu'offre l'ensemble de cette vaste composition , et le soin avec lequel sont étudiées les figures, méritent au Danese les plus grands éloges.

« Le Danese ne fut pas seulement un habile sculpteur, mais encore un poète très-distingué, comme le témoignent ses écrits: aussi a-t-il toujours été étroitement lié avec les hommes les plus éclairés de notre temps.

« Nous citerons encore parmi les ouvrages du Danese la statue que l'on voit au-dessus du puits de la cour de la Monnaie à Venise, et qui représente le Soleil, la téte couronnée de rayons, tenant de la main gauche une verge d'or et de la droite un sceptre. Cette statue est placée sur un globe couvert de petites collines d'or, par allusion à l'or que le soleil engendre, et entouré d'un serpent qui se mord la

queue. Le Danese aurait voulu faire en outre la statue de la lune pour rappeler l'argent, et une autre pour symboliser le cuivre ; mais on se contenta de celle du soleil, emblème du métal le plus précieux.

« Le Danese a commencé, en l'honneur du prince Loredano, doge de Venise, un monument que Ton destine à l'église de San-Giovanni-e-Polo, de Venise, et qui, on l'espère, sera supérieur à tout ce qu'il a fait jusqu'à ce jour.

« Nous passerons sous silence les autres élèves du Sansovino, et nous terminerons la biographie de cet illustre maître, en consacrant quelques lignes à différents peintres et sculpteurs de mérite qui, comme lui, appartiennent à Venise.

« Déjà nous nous sommes occupé, dans la vie de Vittore Scarpaccia, d'une partie des peintres, des sculpteurs et des architectes queVicence a produits à diverses époques, et surtout de ceux qui fleurirent du temps du Mantegna, et qui apprirent de lui à dessiner. Parmi ces derniers, on doit ranger Bartolommeo Montagna, Francesco Veruzio, et Giovanni Speranza, desquels on trouve quantité de peintures à Vicence. Aujourd'hui on rencontre dans la même ville une foule de sculptures d'un certain Giovanni, qui excelle principalement à représenter des feuillages et des animaux. Girolamo Pironi, de Vicence, a aussi enrichi sa patrie de quantité de peintures et de sculptures fort estimables.

a Mais, de tous les Vicentins, aucun ne mérite plus d'éloges que Andréa Palladio, architecte d'un génie singulier, comme le témoignent les nombreux

édifices qu'il a élevés, et, entre autres, le palais de la commune de Vicence, qu'il orna de superbes portiques d'ordre dorique. Pour le comte Ottavio de' Vieri, il construisit un palais d'une beauté et d'une grandeur inimaginables, et pour le comte Giuseppo di Porto un autre palais qui ne saurait être plus splendide ni plus digne d'un prince. En ce moment il est en train d'en bâtir, pour le comte Valerio Coricatto, un troisième, qui, par sa majesté et sa dimension, pourra lutter avec les monuments de l'antiquité. Les comtes de Valmurana lui doivent aussi un palais qui bientôt sera acbevé, et qui ne le cédera à aucun de ceux que nous venons de citer. Palladio est également Fauteur de la magnifique habitation du signor Valerio Chireggiolo, située sur la place de l'Isola, à Vicence, et de la belle maison que le cavalier Bonifazio Pugliana possède à Pugliano, dans la Vicentin. Sur le même territoire, Palladio a construit deux superbes fabriques, l'une à Finale, pour Messer Biagio Saraceni; l'autre, avec une vaste cour ornée de colonnes, à Bagnolo, pour le signor Vittore Pisani. Près de Vicence, il a enrichi la villa di Lisiera d'un somptueux édifice flanqué de quatre tours, par l'ordre du signor Giovan-Francesco Valmorana. A Meledo, il a commencé, pour le comte Francesco Trissino et pour son frère Lodovico, un admirable palais, situé sur une colline, et à Campiglia, pour le signor Mario Ropetta, un autre palais qui, par sa commodité et la richesse de ses distributions, conviendrait mieux à un roi qu'à un simple seigneur. 11 bâtit aussi, avec une rare uiagni-

licence, la maison de campagne du signor Girolamo de Godi, à Lunede; celle du comte Jacopo Angarano, à Ugurano; et le palais du comte Marcantonio Tiene, à Quinto, près de Vicence. En somme, Palladio a élevé une telle quantité d'édifices à Vicence et dans les environs, qu'ils suffiraient pour constituer une ville importante. A Venise, Palladio a laissé de nombreuses fabriques, dont la plus remarquable est le monastère délia Cari ta, où il prit à tâche de se modeler sur les anciens. A l'entrée, il plaça un atrium de quarante pieds de largeur sur cinquantequatre de longueur, orné de colonnes corinthiennes de trente-cinq pieds de hauteur. Cet atrium conduit à un cloître décoré de trois ordres, dont le premier est dorique, le second ionique, et le troisième corinthien. En face de l'atrium est le réfectoire, accompagné des cuisines et des autres salles nécessaires au service. I^es escaliers sont en limaçon, de forme ovale, et larges de treize pieds. L'édifice entier est en briques, à l'exception des bases des colonnes, des chapiteaux, des impostes, des arcades, des escaliers, des superficies, des corniches, des fenêtres et des portes. Dans le monastère de San- Giorgio-Maggiore, de Venise, Palladio a construit un superbe réfectoire, et a jeté les fondements d'une nouvelle église, qui, si l'on en juge d'après le modèle, sera un chef-d'œuvre. Il a, en outre, commencé la façade de l'église de San-Francesco-della-Vigna, que le révérendissime Grimani, patriarche d'Aquilée, fait édifier à grands frais, en pierre distrie. Les colonnes sont d'ordre corinthien, et ont quatre

300 JÀCOPO SANSOVINO.

palmes de largeur sur quarante de hauteur. Déjà le soubassement est complètement achevé.

« Parmi les innombrables palais bâtis par Palladio, nous citerons celui desFoscari, situé à sept milles de Venise, sur les bords de la Brenta; celui du cavalier Mozzenigo , situé à Marocco; celui de Messer Giorgio Cornaro, situé à Piombino; celui de Messer Francesco Pisani, situé à Montagnama; celui du comte Adovardo da Tiene , situé à Zigogiari, sur le territoire padouan ; celui du signor Floriano Antimini, situé à Udine, en Frioul; celui de Messer Marco Zeno, situé à la Mot ta, égalemeut en Frioul; celui du signor Francesco Badoaro, situé à la F rat ta, dans la Polésine; et celui que le révérendissime signor Daniello Barbaro, patriarche d'Aquilée et commentateur de Vitruve , et le clarissime Messer Marcantonio, son frère, possèdent près d'Asolo, dans le Trévisan. Ce dernier palais ne saurait être ni plus beau ni plus commode. Palladio l'enrichit , entre autres choses , d'une fontaine qui ressemble beaucoup à celle dont le pape Jules III orna sa vigna , hors de la porte del Popolo , non loin de Rome. A Gènes, Luca Giustiniano a fait élever, d a près les dessins de notre architecte , un palais qui est très-admiré. Palladio doit bientôt publier un livre divisé en deux parties , dont Tune sera consacrée aux édifices antiques , et Fautre à ceux dont il est lui-même Fauteur. Nous ne parlerons donc pas de lui plus longtemps, cette courte notice suffisant pour montrer combien il est tenu en haute estime par quiconque a vu ses ouvrages. Comme

il est encore jeune et infatigable travailleur, on peut espérer qu'il ira toujours en se distinguant davantage. Nous ajouterons qu'au talent il joint le caractère le plus affable et le plus aimable. Aussi a-t-il bien mérité d'être admis dans le sein de l'Académie florentine avec le Danese, Giuseppe Salviati, le Tintoretto , et Battista Farinato, de Vérone , ainsi que dous le dirons lorsque nous nous occuperons des Académiciens.

a Bonifazio, peintre vénitien, sur lequel nous n'avions pu précédemment nous procurer de renseignements, est digne d'être compté parmi les plus habiles coloristes. Outre une foule de tableaux et de portraits, il a fait, à Venise, sur un autel de l'église des Servîtes , un superbe tableau renfermant le Christ entouré des apôtres, et à qui Philippe semble dire : « Domine, os tende nobis Patrem;» et dans l'église des religieuses dello Spirito-Santo , sur l'autel de la Madonna, un tableau contenant une multitude d'hommes , de femmes et d'enfants, qui adorent la Vierge et le Père Éternel environnés d'Anges.

•< Jacopo Fallaro jouit aussi d'une bonne réputation à Venise. Il a peint dans l'église des Jésuites, sur les volets de l'orgue , le bienheureux Giovanni- Colombini, recevant l'habit des mains du pape, accompagné d'une foule de cardinaux.

« Un autre Jacopo , surnommé Pisbolica , a exécuté à Santa-Maria-Maggiore, de Venise, un tableau représentant le Christ, et des Anges planant dans les airs au-dessus de la Vierge et des Apôtres.

« Enfin un certain Fabrizio , de Venise , a peint sur la façade d'une chapelle de Santa-Maria-Sebenico, la Bénédiction d'un baptistère. On admire dans cette composition quantité de portraits d'une rare beauté. »

NOTES

(1) Jacopo Tatti naquit , non en 1477, mais en 1479 , comme le témoigne le Necrologio de Venise, où on lit qu'il mourut le 27 novembre 1570, à Tâge de quatre-vingt-onze ans.

(2) Ce saint Jean Évangéliste est minutieusement décrit par le Bocchi , p. 347 des BelUzze di Firenze.

(3) Yasari parle de Nanni Ungbero en différents endroits de son livre. On trouvera quelques lettres de Nanni dans le tom. III des Lettere Pittoriche.

(4) Alonso Berruguete , peintre, sculpteur et architecte , né à Paredes de Nava, vers Tan 1480, mort en 1545, suivant Palomino, ou en 1561, suivant Conca.

(5) Voyez les biographies de Luca Signorelli et de Pinturicehio , dans le tome III.

(6) Cette précieuse statue périt dans Pincendie qui détruisit, le 12 août 1762, l'aile de la galerie Médicis qui donne sur la Monnaie. Elle se trouve gravée dans le tome III , p. 54, du Museo fiorenttno.

(7) Voyez la vie du Cecca, t. m.

(8) Ce cheval fut élevé sur la place de Santa-Maria-Novella.

(9) Vers Pan 1545, Sansovino s'occupait de terminer les grands travaux de la bibliothèque , et il ne s'agissait plus que de voûter la partie occupée par les bureaux des trois procuraties ; mais la voûte,

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à peine terminée, s'écroula. On attribua cet accident à diverses causes. Selon les uns, c'était incurie et mal-façon de la part des ouvriers ; c'était, selon d'autres, l'effet d'une gelée extraordinaire. On prétendait ailleurs que l'ébranlement avait été causé par des décharges d'artillerie. Le plus probable est que l'architecte avait trop compté sur ses armatures en fer. Ce malheur eut les suites les plus fâcheuses pour Sansovino. Il fut mis en prison , destitué de son emploi d'architecte en chef, et condamné à payer mille écus d'or, en dédommagement de la perte occasionnée par sa faute, ainsi qu'on le crut alors. Il paraît toutefois que Sansovino parvint à se justiBer. Ses nombreux amis, et l'Arétin à leur téte, écrivirent en sa faveur. Mendoza , ambassadeur de Charles-Quint auprès de la république de Venise, sollicita son élargissement. L'affaire enfin s'arrangea ; Sansovino sortit de prison ; et ce qui fait croire que ce ne fut pas à titre de grâce, c'est que l'amende à laquelle on l'avait condamné lui fut remboursée , qu'il fut réintégré dans son emploi, et payé de nouveau pour le rétablissement de la voûte , qui ne fat plus faite en pierre, mais en charpente, avec un lattis de roseaux , sur lesquels fat appliqué l'enduit qui en forme la décoration.

(10) La façade de San-Francesco-della-Vigna fat construite par Palladio.

LIONE LIONl D'ÀREZZO,

Plusieurs fois déjà, mais seulement par incident, nous avons consacré quelques lignes au cavalier Lione, sculpteur arétin. Il nous semble bon maintenant de parler avec ordre de ses productions, qui sont vraiment dignes de mémoire.

Dans sa jeunesse, Lione s'appliqua à l'orfèvrerie, et fit de beaux ouvrages, et particulièrement des médailles. En peu d'années il devint si habile, qu'il obtint l'estime d'une foule de princes et de hauts personnages, entre autres de Charles-Quint, qui lui confia des travaux importants.

Peu de temps après s'être fait connaître à Charles- Quint, Lione jeta en bronze la statue de cet empereur, plus grande que nature; il exécuta ensuite une armure qui s'adapte à la statue, et s'enlève à volonté avec une facilité merveilleuse. Charles- Quint tient sous son talon la Fureur renversée et chargée de chaînes. Le piédestal porte l'inscription suivante : Cœsaris virtute Furor domitus. Après avoir achevé ce groupe, qui est aujourd'hui à Madrid, Lione grava une médaille qui représente d'un

côté Sa Majesté, et de l'autre côté les Géants foudroyés par Jupiter. Charles-Quint récompensa Lion e en lui donnant une pension de cent cinquante ducats sur la Monnaie de Milan, une maison dans la rue des Moroni, le titre de chevalier, et divers privilèges de noblesse pour ses descendants. Tout le temps que Lione passa à Bruxelles avec Sa Majesté, il habita le propre palais de l'empereur, qui parfois s amusait à le regarder travailler.

Lione fit encore, d après l'empereur, une statue en marbre et un buste destiné à être placé entre deux bas-reliefs de bronze. Il sculpta aussi la statue de l'impératrice et celle du roi Philippe. On lui doit également les portraits en bronze de la reine Marie, de Ferdinand, roi des Romains, de Maximilien, maintenant empereur, de la reine Éléonore,et beaucoup d'autres. Ces portraits, que la reine Marie avait commandés à Lione, allèrent d'abord orner la galerie du palais de Brindisi; mais ils n'y restèrent pas longtemps, parce que Henri, roi de France, mit le feu par représailles à ce palais, en y laissant cette inscription : Vela foie Maria (i). Aujourd'hui ces portraits sont partie dans le palais du roi catholique, à Madrid, partie à Alicante. Sa Majesté voulait les faire transporter de ce port de mer à Grenade, où se trouvent les sépultures de tous les rois d'Espagne.

Lione revint d'Espagne avec deux mille écus comptants, et une foule de présents qu'il avait reçus pendant son séjour à la cour.

Pour le duc d'Albe, il fit le portrait de ce seiix. ao

306 LIONE LIOM D'AREZZO,

gneur, et de plus celui de Charles-Quint et celui du roi Philippe.

Pour le cardinal de Grandvelle, il jeta en bronze trois ovales, chacun de la dimension de deux brasses, et dont l'un renferme Charles -Quint, l'autre le roi Philippe, et le troisième le cardinal luimême. Ces ovales. sont poses sur des socles couverts de figurines fort gracieuses.

Pour le signor Vespasiano Gonzaga, Lione exécuta en bronze le buste du duc d'Albe. Ce morceau est dans le palais du signor Gonzaga, à Sabbioneto.

Pour le signor Cesare Gonzaga, il coula également en bronze un groupe représentant don Ferrante armé moitié à l'antique, moitié à la moderne, et foulant aux pieds le Vice et l'Envie, par allusion aux ennemis qui avaient vainement essayé de lui nuire auprès de Charles-Quint au sujet du gouvernement de Milan. Ce groupe doit être porté à Guastalla.

Comme nous l'avons déjà dit ailleurs, Lione sculpta le tombeau du signor Giovan-Iacopo Medici, marquis de Marignano, et frère du pape Pie IV. Ce tombeau, entièrement en marbre de Carrare, est dans la cathédrale de Milan. Il a environ vingt-huit palmes de longueur et quarante de hauteur. Il est orné de quatre colonnes, réunies par un admirable entablement. Deux de ces colonnes sont d'une pierre semblable au jaspe; les deux autres, qui sont blanches et noires, furent envoyées, comme des morceaux précieux, de Rome à Milan par Sa Sainteté. Ce tombeau fut exécuté par Tordre de Pie IV,

d'après les dessins de Michel- Ange, à l'exception cependant des cinq figures de bronze, qui appartiennent à Lione. La première et la plus grande de ces statues est celle du marquis de Marignano, qui, de la main droite, tient un bâton de général, et dont la main gauche est appuyée sur un tronc d'arbre. Aux côtés du marquis sont assises la Paix et la Vertu militaire; au-dessus on voit, entre la statue de la Providence et celle de la Renommée, une magnifique Nativité du Christ, en bronze et en basrelief. Le couronnement du mausolée se compose de deux figures qui portent les armoiries du marquis. Ce monument fut payé sept mille huit cents écus, suivant l'accord conclu à Rome par l'illustrissime cardinal Moroni et le signor Agabrio Serbelloni.

Lione a encore fait, pour le signor Giovan-Battista Castaldo, une statue en bronze, qui doit être placée dans je ne sais quel monastère, avec divers ornements.

Pour le roi catholique il a sculpté en marbre un beau Christ, haut de plus de trois brasses. Enfin il travaille en ce moment à la statue du senor Alfonso Davalos, marquis del Vasto, qui lui a été commandée par le marquis de Pescara. Cette figure, haute de quatre brasses, destinée à être jetée en bronze, arrivera à bonne fin; car Lione y consacre un soin particulier, et il est à remarquer que ses fontes ont toujours très-bien réussi.

Lione, afin de laisser un éclatant témoignage de la grandeur de son génie et des faveurs dont la for-

308 LIONE LIOM D'ABEZZO,

tune Ta comblé , s'est construit à grands frais, dans la rue des Moroni, une vaste et magnifique maison, qu'il a enrichie de tant de capricieuses inventions, qu'il est peut-être impossible d'en trouver une autre semblable dans toute la ville de Milan. La façade est ornée de pilastres surmontés de six captifs en pierre de taille et hauts de six brasses. Entre ces captifs sont des niches dans le genre antique, occupées par de petits Termes et par des fenêtres d'une forme aussi originale que gracieuse. Tous les détails des divers étages s'accordent parfaitement. Les frises sont couvertes d'instruments de peinture, de sculpture et d'architecture. La porte principale conduit à une cour au milieu de laquelle s'élèvent quatre colonnes qui supportent la statue équestre de Marc- Aurèle, moulée en plâtre sur celle qui est au Capitole. A cause de cette statue, Lione a dédié sa maison à Marc-Aurèle. Quant aux effigies de captifs, elles ont donné lieu à différentes interprétations. Outre la statue équestre de Marc-Aurèle , Lione a rassemblé dans sa belle et commode habitation tous les plâtres moulés sur les meilleurs ouvrages de sculpture antique ou moderne qu'il a pu se procurer.

Notre artiste a un fils nommé Pompeo, qui est aujourd'hui au service de Philippe, roi d'Espagne. Poinpeo n'est point inférieur à son père dans la gravure des médailles, et dans l'art de jeter en bronze les figures. Il a pour concurrent, à la cour du roi Philippe, le Florentin Giovampaolo Poggini, auteur d'admirables médailles. Comme Pompeo est

depuis longtemps en Espagne, il a dessein de revenir à Milan jouir de sa maison aurélienne et des autres biens acquis par son excellent père.

Maintenant disons quelque chose des médailles. Nous croyons que Ton est en droit d'affirmer que les modernes ont traité les figures avec non moins de talent que les anciens Romains , et qu'ils les ont surpassés dans la gravure des lettres et des autres accessoires. 11 est facile du reste de s'en convaincre en examinant, par exemple, les douze revers que Pietro Paolo Galeotti a gravés, il y a peu de temps , pour les médailles du duc Cosme. Ces revers représentent : Pise restaurée par les soins du duc; les Eaux amenées à Florence de divers endroits; l'Embellissement du palais des Magistrats; l'Union des états de Florence et de Sienne; l'Édification d une ville et de deux forteresses dans l'île d'Elbe; la Colonne élevée à Florence sur la place de la Santa-Trinità; la Conservation , l'agrandissement et l'achèvement de la bibliothèque de San-Lorenzo ; la Fondation de l'ordre des chevaliers de Santo-Stefano; la Remise du gouvernement au prince ; la Fortification de l'état ; la Milice de l'état ; et le magnifique et royal Palais des Pitti, avec ses jardins et ses fontaines. Nous ne rapporterons ici ni les légendes ni les inscriptions de ces médailles, parce que nous aurons à nous en occuper ailleurs. Ces douze revers ne laissent rien à désirer, et sont gravés avec un soin et une facilité extraordinaires, ainsi que la tète du duc qui est de toute beauté.

Aujourd'hui on travaille également les stucs dans

310 LIONE UONI D'AREZZO,

la perfection. Dernièrement , Mario Capocaccia , d'Ancône, a modelé en stuc colorié de superbes portraits, parmi lesquels je citerai celui du pape Pie V que j'ai vu, et celui du cardinal Alessandrino. Je mentionnerai encore de magnifiques portraits exécutés dans le même genre, par les fils du peintre Pulidoro, de Pérouse.

Retournons à Milan. J'eus occasion d'y revoir, il y a un an, les productions du sculpteur Gobbo; mais, au milieu de tous ces ouvrages, je ne trouvai de remarquable qu'un Adam, une Eve, une Judith, une sainte Hélène, qui sont autour de la cathédrale, et les statues de Ludovic le More et de sa femme Béatrix, qui devaient être placées sur un tombeau dont l'auteur est Giovan-lacomo dalla Porta, sculpteur et architecte de la cathédrale de Milan. Dans sa jeunesse, Giovan-lacomo conduisit à fin de nombreux travaux sous la direction du Gobbo. A la Chartreuse de Pavie , il a laissé plusieurs beaux morceaux parmi lesquels on distingue ceux qui se trouvent sur le tombeau du comte di Virtù, et ceux qui embellissent la façade de l'église.

Giovan-lacomo enseigna son art à un de ses ne* veux nommé Guglielmo , qui , vers l'année t 53o , copia à Milan, avec application et à son grand profit, les chefs-d'œuvre du Vinci. Guglielmo suivit son oncle à Gênes, quand celui-ci fut appelé dans cette ville , Tan 1 53 1 , pour y construire la chapelle qui renferme les cendres de saint Jean- Baptiste. Guglielmo entra alors dans l'atelier de Perino del Vaga pour étudier le dessin. Néanmoins

il n'abandonna pas le ciseau : il sculpta un des seize piédestaux de la chapelle de saint Jean -Baptiste, et il s'en tira si bien qu'on lui confia le soin d'exécuter les quinze autres. Il fit ensuite, pour la confrérie de San-Giovanni , deux anges de marbre , et pour l'évëquede Servega, deux portraits en marbre et un Moïse plus grand que nature , lequel fut placé dans l'église de San-Lorenzo. Puis il orna d'une Cérès en marbre la porte de la maison d'Ansaldo Grimaldi , et d'une statue de sainte Catherine la porte de la ville, connue sous le nom délia Cazzuola. A peu de temps de là , il envoya en Flandre, au grand-écuyer de l'empereur Charles-Quint, une autre Cérès, grande comme nature, les trois Grâces et quatre enfants en marbre.

Après avoir acbevé ces travaux auxquels il employa six années, G uglielmo se rendit, Tannée i537, à Rome, où il fut vivement recommandé par son oncle à Fra Sebastiano del Piombo , afin que ce peintre le présentât à Michel-Ange. Par son assiduité et son ardeur, Guglielmo gagna l'amitié du fiuonarroti, qui le chargea d'abord de restaurer des antiques dans le palais Farnèse. Le talent avec lequel Guglielmo s'acquitta de cette tâche fut cause que le Buonarroti le fit entrer au service du pape. Notre artiste avait, du reste, déjà donné des preuves de son mérite en exécutant, pour l'évëque Sulisse, un tombeau enrichi de bas-reliefs, pour la plupart en bronze et où l'on remarquait les Vertus cardinales. Guglielmo fit également la statue de 1 evèque Sulisse qui alla ensuite à Sa la m an que, en Espagne.

312 L10NE LIONI DAREZZO,

L'an i547, il était occupé à restaurer les antiques qui sont aujourd'hui dans le palais Farnèse, lorsque la mort de Fra Sebastiano , de Venise , laissa vacant l'office del Piombo. Par la protection de Michel- Ange et de plusieurs autres personnages, Guglielmo obtint du pape cet office et la commission de faire le tombeau de Paul III. Il introduisit dans ce monument les Vertus théologales et les Vertus cardinales, qu'il avait préparées pour le mausolée de l'évéque Sulisse, et il accompagna de quatre figures d'enfants celle de Paul III, qu'il représenta assis. Cette statue est en bronze et haute de dix-sept palmes. Guglielmo craignait que la dimension de ce colosse ne s'opposât à la réussite de l'opération de la fonte. Il appréhendait le refroidissement du métal. Pour obvier à ce danger, il eut recours à un moyen inusité, grâce auquel sa statue sortit du moule si nette, qu'elle n'eut pas besoin d'être réparée, comme l'on peut s'en convaincre en allant la voir sous le premier arc de la coupole du nouveau Saint-Pierre. Guglielmo , sous la direction de Messer Annibale Caro, chargé des pouvoirs du pape, et du cardinal Farnèse (a), sculpta, pour ce tombeau qui devait être isolé, quatre belles figures représentant la Justice, la Prudence, l'Abondance et la Paix. — La Justice est nue et couchée sur une draperie. Le ceinturon de son épée pend sur sa poitrine. D'une main elle tient les faisceaux consulaires et de l'autre main une flamme. Son visage brille de jeunesse et d'intelligence. La Prudence, nue en partie, a l'aspect d'une jeune matronne. Elle tient un miroir et un livre fermé.

L'Abondance est une jeune femme couronnée d'épis, tenant d'une main la corne d'Amalthée, et de l'autre main une mesure antique. Ses vêtements sont disposés de façon qu'ils laissent deviner le nu. La Paix est une matrone armée d'un caducée et accompagnée d'un enfant. Guglielmo fit encore, par l'ordre d'Annibale Caro, un bas-relief eu bronze renfermant les effigies d'un lac et d'un fleuve des États des Farnèse; une montagne couverte de lis et surmontée d'un arc-en-ciel complétait la décoration du mausolée, qui malheureusement resta inachevé pour les raisons que nous avons exposées dans la vie de Michel-Ange. Il est à croire que la beauté de l'ensemble de ce monument aurait égalé celle de ses diverses parties; mais, pour juger sainement un semblable ouvrage, il est de toute nécessité de l'avoir vu terminé.

Dans l'espace de plusieurs années, Guglielmo modela quatorze bas-reliefs destinés à être jetés en bronze. Chacun de ces bas-reliefs a quatre brasses de largeur et six de hauteur , à l'exception d'un seul qui a douze palmes de hauteur et six de largeur, et qui contient la Nativité du Christ. Les autres bas-reliefs ont pour sujets l'Entrée de Marie et du Christ enfant à Jérusalem ; la Cène du Christ avec les apôtres; le Lavement des pieds; la Prière dans le Jardin des Oliviers; le Christ mené devant Anne; la Flagellation; le Couronnement d'épines; ÏEcce Homo ; Pilate se lavant les mains; le Portement de croix; le Crucifiement; la Descente de croix. Pie IV voulait faire jeter en

bronze ces bas-reliefs pour une des portes de l'église de Saint-Pierre, mais la mort l'empêcha de réaliser ce projet. Dernièrement Fra Guglielmo a modelé en cire, pour trois autels de Saint-Pierre, une Déposition de croix, un saint Pierre recevant les clefs de l'Église, et une Descente du Saint-Esprit sur les apôtres.

Fra Guglielmo a eu et a encore toutes les facilités imaginables pour exercer largement son talent ; car l'office del Piombo lui donne de si gros revenus, qu'il peut ne travailler que pour la gloire; néanmoins, depuis Tan 1 547 jusqu'à cette présente année 1567, il n'a conduit aucun ouvrage à 6n. Je crois vraiment que l'office del Piombo entraîne irrésistiblement à la paresse. En effet, avant de le posséder, Fra Guglielmo était un rude travailleur. Reconnaissons cependant qu'il a fait les quatre Prophètes en stuc (3) qui occupent les niches placées entre les pilastres du premier grand arc de l'église de Saint- Pierre, et qu'il a fourni des dessins pour la féte de Testaccio et pour d'autres mascarades qui eurent lieu à Rome.

Notre artiste a eu pour élève un certain Guglielmo Tedesco qui a magnifiquement orné de petites figurines en bronze, copiées d'après les meilleurs antiques, un étudiole en bois donné par le comte di Pitigliano au seigneur duc Cosme. Guglielmo introduisit dans cet étudiole les chevaux de Montecavallo, les Hercule Farnèse, l'Antinous, le cheval du Capitoie, l'Apollon du Belvédère, les têtes des douze empereurs, et d'autres morceaux qui sont autant

de belles et fidèles reproductions des originaux.

Milan a vu mourir cette année un de ses sculpteurs, nommé Tommaso Porta. Cet artiste travaillait le marbre avec une rare habileté, et réussissait à contrefaire les bustes antiques au point que les acheteurs s'y trompaient facilement. Il sculptait les mascarons avec une perfection que personne n'a jamais égalée : j'en ai un de sa main qui orne la cheminée de ma maison d'Arezzo , et que tout le monde croit antique. Tommaso exécuta en marbre, et de dimension naturelle, les tètes des douze empereurs. Le pape Jules III les lui prit, et lui donna en récompense un office qui rapportait cent écus par an. Mais Fra Guglielmo et d autres envieux intriguèrent de telle sorte, que Sa Sainteté, après avoir longtemps gardé ces têtes dans sa chambre, les renvoya à Tommasso qui, du reste, ne tarda pas à en trouver un meilleur prix. Il les vendit à des marchands qui les expédièrent en Espagne. Parmi tous les artistes qui se sont appliqués à contrefaire Tantique, aucun n'a surpassé Tommaso. Il m'a donc semblé juste de le mentionner ici d'autant plus qu'il a quitté ce monde en laissant une réputation grande et méritée.

Un autre Milanais, nommé Lionardo, a exécuté de nombreux travaux à Rome. Dernièrement il a terminé, pour la chapelle du cardinal Giovanni Riccio deMontepulciano, un saint Pierre et un saint Paul en marbre qui sont fort admirés.

Jacopo et Tommaso Casignuola, également sculpteurs , ont fait dans la chapelle des Caraffi, à la Mi-

nerva, le tombeau de Paul IV, surmonté d'une merveilleuse statue formée de différents marbres de rapport et représentant le pape revêtu d'un manteau en brocatelle1. A l'aide de ce nouveau procédé, la sculpture essaie de rivaliser avec la peinture. Le tombeau de Paul IV a été construit par Tordre du trèsheureux et très-saint pontife Pie V.

A ce que nous avons déjà dit en plusieurs endroits sur le Florentin Nanni di Baccio Bigio (4), nous ajouterons que dans sa jeunesse il produisit, sous la direction de Raffaello da Montelupo, de petits ouvrages en inarbre qui annonçaient un haut talent. De Florence il alla à Rome où Lorenzetto lui donna des leçons d'architecture. A cette époque, Nanni fit la statue du pape Clément VII qui est dans le chœur de la Minerva, et deux belles copies de la Piété de Michel- Ange, dont l'une fut placée à Santa-Mariade- Anima, et l'autre à Santo-Spirito de Florence, dans la chapelle de Luigi del Riccio qui la lui avait commandée. Nanni étudia ensuite l'architecture plus sérieusement à l'école d'Antonio da San-Gallo qui l'employa aux travaux de la basilique de Saint- Pierre. Un jour Nanni tomba dans cette église du haut d'un échafaudage qui était à soixante brasses de terre. Comme on le conçoit, il se fracassa le corps; mais, par un véritable miracle, il ne mourut pas de cette terrible chute. Nanni a bâti maints édifices à Rome et ailleurs, et n'a rien épargné pour obtenir les plus grandes entreprises, ainsi que nous

• Brocatelle f sorte de marbre dont les taches ressemblent aux études nommées brocarts.

lavons noté dans la vie de Michel-Ange. Il est l'auteur du palais du cardinal Montepulciano dans la strada Giulia, d'une porte du Monte-Sansovino et d'une loge et de quelques stanzes du palais construit jadis par le vieux cardinal di Monte. Le palais des Mattei (5) et plusieurs autres édifices de Rome sont pareillement son ouvrage.

Parmi les fameux architectes d'aujourd'hui il faut ranger Galeazzo Alessi, de Pérouse. Dans sa jeunesse, il fut camérier du cardinal de Bimini qui, entre autres entreprises , lui confia la réédification de la forteresse de Pérouse. Alessi s'acquitta de cette tâche avec un merveilleux succès. Les appartements qu'il pratiqua dans l'intérieur de la forteresse furent dignes de recevoir plus d'une fois le pape et toute sa cour. Par d'autres travaux encore , Galeazzo acquit une telle renommée, qu'il fut appelé au service des Génois , qui le chargèrent de restaurer et de fortifier le port et le mole de leur ville, et même d'y opérer d'immenses changements. Il prolongea le môle dans la mer, et il construisit une superbe en* trée qui se présente sous la forme d'une demi-lune, ornée de colonnes rustiques et de niches, et qui s'appuie à chaque extrémité sur un bastion. Du côté de la ville , il éleva ensuite un vaste portique, d'ordre dorique , derrière lequel il mit un corps-degarde ; puis il établit au-dessus de ce corps-de-garde, des deux bastions et de la porte d'entrée, une place avec embrasures pour l'artillerie , ce qui tient lieu de cavalier, et sert à la fois à la défense intérieure et extérieure du port. Outre ces ouvrages qui sont

318 LÏONE LIONl D'AREZZO,

maintenant achevés, Galeazzo a fait, pour L'agrandissement de Gènes, tin admirable plan que la Seigneurie a déjà approuvé. C'est à lui qu'on doit la strada Nuova , où l'on édifia , d'après ses dessins , tant de somptueux palais, que beaucoup de personnes affirment qu'aucune autre ville d'Italie ne possède une rue plus magnifique. Tout le monde, du reste , s'accorde pour lui payer un large tribut d'éloges comme au véritable moteur du renouvellement de Gènes. 11 ouvrit, hors de Gènes, entre autres routes, celle qui part de Ponte-Decimo pour aller en Lombardie. II restaura aussi les murs de Gènes du côté de la mer, et rebâtit la tribune et la coupole de la cathédrale. Parmi les palais dont il enrichit la ville, on remarque ceux de Luca Giustiniano, d'Ottaviano Grimaldi, de Battista Grima Idi, et une infinité d'autres que nous jugeons à propos de passer sous silence.

Galeazzo est l'auteur de la fontaine du capitaine Learco et des embellissements du lac et de 11!e du signor Àdamo Centurioni , où l'on admire l'habile parti qu'il a su tirer des eaux abondantes qu'il avait à sa disposition.

Mais de toutes les fontaines de notre artiste, la plus belle, sans contredit, est celle qu'il construisit dans le palais du signor Gio.-Battista Grimaldi , à Bisagno. Cette fontaine , ou pour parler plus exactement, cette salle de bains , est circulaire. Au milieu est un bassin dans lequel peuvent se baigner facilement huit ou dix personnes. L'eau froide est fournie par quatre grenouilles, placées sur autant

de rêtes de monstres qui sortent du bassin , et qui donnent l'eau chaude. Trois degrés conduisent au bassin , autour duquel est un espace suffisant pour que deux personnes s'y promènent aisément de front. La muraille circulaire est divisée en huit compartiments. Dans quatre de ces compartiments sont des niches dont chacune contient un vaisseau rond, un peu élevé au-dessus du sol, et dans lequel un homme peut se baigner. L'eau chaude etl'eau froide jaillissent des cornes d'un mascaron , et retombent au besoin dans sa bouche. Le cinquième compartiment est percé d'une porte, et les trois autres sont occupés par des fenêtres et des sièges. Les huit compartiments sont séparés par des Termes servant de support à l'entablement de la voûte. Du point central de cette voûte descend une sphère céleste , peinte sur une immense boule de cristal , qui renferme un globe terrestre d'où s'échappe une ravissante lumière , quand on se baigne de nuit. Pour être bref, je me tais sur les agréments qu'offrent l'anti-salle, la garde-robe et le petit cabinet de bains; me bornant à dire que toutes ces pièces, couvertes de stucs et de peintures, ne déparent point ce magnifique ouvrage.

A Milan on a construit ou commencé, d'après les dessins de Galeazzo , le palais du signor Tommaso Marini , duc de Terra-Nuova ; la façade de l'église de San-Celso ; la salle de l'auditorio del Cambio ; l'église de San-Vittore, et plusieurs autres édifices.

Dans les pays où Galeazzo ne put se transporter en personne, tant en Italie qu'à l'étranger, il envoya

des dessins de palais, de temples et de divers monuments, sur lesquels je ne m'arrêterai pas davantage; car ce que j'ai relaté suffît amplement pour constater le haut mérite de notre artiste.

Bien que je ne sache rien de particulier sur les travaux de Rocco Guerrini de Marradi , je ne puis me dispenser de le mentionner ; car cet architecte est Italien, et de plus, Ton m'assure qu'il est trèshabile, surtout dans l'art des fortifications. U habite la France , et pendant les dernières guerres de ce royaume, il y a , dit-on , déployé son talent à son honneur et à son grand profit.

Ainsi se termine ce que, dans mon désir de ne priver personne des louanges qui sont dues au talent, j'avais à dire sur quelques sculpteurs et architectes vivants , dont jusqu'à présent je n'avais pas trouvé occasion de parler à mon aise.

Parmi les artistes que Vasari a groupés dans cette biographie, il en est un qui sollicite particulièrement l'attention et auquel il n'a cependant consacré que quelques lignes. Nous voulons parler de Galeazzo Alessi, de Pérouse. L'appréciation et même la simple énumération de tous les travaux de cet éminent architecte exigerait un espace que nous refusent les étroites limites de notre cadre. Pour le faire connaître à nos lecteurs, nous nous contenterons donc de leur présenter une esquisse, trop rapide peut-être,

mais dont nous emprunterons les principaux traits à un historien plein d'érudition, de tact et déjuge* ment, qui, plus d'une fois déjà, nous a servi de guide dans le cours de cet ouvrage.

« Les principales villes de l'Italie, dit l'écrivain sur lequel nous nous appuyons en ce moment , ont eu cela de favorable pour l'architecture, que chacune, par ses localités , par la diversité de ses sites et des causes qui ont modifié ses besoins , offrit à l'art de bâtir et au génie de l'architecte des développements particuliers. En effet, l'Italie présente aujourd'hui au curieux comme à l'artiste une collection, un cours complet de toutes les variétés de goût, de toutes les inspirations que l'art peut désirer pour tous les emplois possibles, depuis ce qu'il y a de plus solide , de plus massif et de plus grandement simple en construction , jusqu'à ce qu'on peut con« cevoir de plus varié, de plus riche, de plus pompeusement théâtral en décoration. La ville de Gènes était préparée, par la nature de sa position et de ses matériaux, à devenir le plus rare modèle de ce que la réalité peut faire en ce dernier genre. De tout temps, sa situation, singulièrement pittoresque, au fond d'un golfe , d'où elle domine la mer, et sur le penchant de la montagne qui en fait un amphithéâtre naturel, avait donné à la position de ses masses de bâtiments une richesse d'aspect qui appelait celle de l'art.

Ce fut vers le commencement du xvie siècle que Gènes commença à prendre une face nouvelle. Cette ville, resserrée comme elle l'est, ne pouvant s'éix. ai

tendre par des quartiers nouveaux, se trouva forcée de se renouveler sur le même sol, et pour ainsi dire de se métamorphoser. C'est ce qu'elle obtint par une sorte de concours de toutes les volontés, par l'appel qu'elle adressa aux talents des artistes les plus distingués, et surtout par le génie d'un homme qui sembla être né tout exprès pour cette grande entreprise. Cet homme fut Galeazzo Alessi.

Il étudia d'abord rarchitecture à Pérouse, sa patrie, dans l'atelier de Giovan-Battista Caporali, qui, selon l'usage d'alors, était à la fois peintre et architecte. Bientôt l'élève fut en état d'aider et de remplacer son maître, et même de diriger en chef quelques-unes de ses constructions.

Mais il y avait, chez Alessi, un certain pressentiment de sa destinée future qui lui faisait regarder comme trop bornées pour ses progrès et pour son ambition l'école de Caporali et la ville de Pérouse. Il se rendit à Rome, où il se lia d'une étroite amitié avec Michel-Ange, qu'il adopta pour maître. Le cardinal Parisani , ayant eu occasion d'apprécier son mérite, l'emmena avec lui à Pérouse pour achever la construction de la forteresse de cette ville, commencée par San-Gallo.

Alessi s'acquitta, avec autant de zèle que de suo ces, d'une aussi importante mission, et dans le même temps éleva, pour plusieurs de ses concitoyens, de fort beaux palais, qui font encore aujourd'hui la décoration principale de Pérouse.

La renommée de ces ouvrages répandit dans toute l'Italie le nom de Galeazzo Alessi, précisément à

ET AUTRES SCULPTEURS ET ARCHITECTES. 323 l'époque où la ville de Gènes voulut donner l'exemple, peut-être unique dans l'histoire moderne, d une grande ville qui se rebâtit en entier.

« Jalouse de la gloire qu'elle s'était acquise (dit « M. Gauthier, dans son introduction à l'ouvrage des « principaux édifices de Gênes), cette ville voulut * confier aux beaux-arts le soin de la transmettre à « la postérité. Elle attira dans ses murs les artistes « de tous les pays que la renommée lui désignait « Ce fut alors que s'établit cette belle rivalité de ta- « lents, auxquels la ville de Gênes dut sa splendeur. « C'est là que les architectes ont pu donner un libre « essor à leur génie. Aussi, presque partout ils ont fait « preuve de la plus rare intelligence, et ils sont par- « venus à faire oublier jusqu'aux difficultés quel'ir- « régularité des terrains leur donnait à combattre. »

L'époque de ce changement fut heureusement celle où chaque ville voyait, sous la direction des plus grands maîtres, se renouveler le goût et les conceptions de l'art des anciens. Tout le monde connaît les noms de ces rénovateurs de l'architecture à Rome, à ïlorence, à Vérone, à Venise. Ce furent les chefs d'école, et c'est sur eux que la postérité a concentré son admiration. Cependant ils eurent de nombreux élèves, et parmi eux des rivaux, dont on a depuis confondu les ouvrages avec ceux de leurs maîtres. Beaucoup de ceux-ci se trouvèrent appelés à Gênes, et l'on compte parmi eux , quoique dans le second ordre, des hommes d'un très-grand mérite, tels qu'Andréa Vannone, Bartolomeo Bianco, Rocco Pennone, Pellegrino Tibaldi, etc.

324 LIONE LIOM D'AREZZO ,

Mais Galeazzo Alessi fut pour Gènes ce que Bramante et San-Gallo avaient été à Rome; Buontalentiet Ammanati à Florence; Palladio etSansovino à Venise. 11 fut le moteur de toutes les entreprises, et le modèle sur lequel se réglèrent tous ceux qui concoururent au renouvellement matériel de cette grande cité. 11 lui fallut d'abord aplanir plus d'une superficie, redresser un grand nombre de rues, en ouvrir de nouvelles, et c'est à lui qu'est due l'ouverture, et on peut dire la construction de la strada Nuova, assemblage unique des plus somptueuses masses de palais , et aussi recommandable par la beauté de l'art que par celle de la matière.

Cependant nous devons mentionner, avant tous ses autres ouvrages, la belle église de l'Assomption. Quoique la critique ait plus d'une observation de détail à y faire, on est toutefois obligé de convenir que c'est un morceau des plus complets, des plus achevés qu'il y ait, et d'une parfaite unité dans tous ses rapports.

Galeazzo Alessi ne don na point une moindrepreuve de talent dans les travaux de restauration de l'église métropolitaine, une des plus belles de l'Italie. Ce fut sur ses dessins que l'on reconstruisit le chœur, l'hémicycle et la coupole de cette basilique. Il fit encore plus admirer son habileté par les grands et magnifiques changements qu'il opéra dans le port de Gènes, et que Vasari a suffisamment décrits. Comme masse de construction simple et grandiose, on doit vanter sa porte du vieux môle, ouvrage de fortification et d'architecture tout ensemble, qui

soutient le parallèle avec ce que San-Micheli a produit de plus beau en ce genre.

Lorsque l'art de l'architecture et le savoir de la construction sont réunis, comme ils l'étaient au xvie siècle, on ne s'étonne point que des édifices de simple nécessité concourent à l'embellissement comme aux besoins des villes. Galeazzo Alessi nous en a fourni un exemple dans les greniers publics qu'il construisit à Gênes. On le donne pour l'auteur du plan de ce grand ensemble, qui se compose de quatre corps de bâtiments isolés, mais qui se joignent par un vestibule commun et central, assez spacieux pour que les voitures puissent s'y rencontrer de toutes parts sans aucun embarras. On trouve à louer ici, outre les dispositions ingénieuses de l'intérieur, et les soins pris pour la conservation des grains, l'ordonnance dorique appliquée à décorer un édifice que partout ailleurs on croirait devoir abandonner aux pratiques routinières d'un entrepreneur de bâtiments.

Si l'on se proposait de donner même une courte notice de chacun des édifices, des palais de ville et de campagne dont Galeazzo Alessi a embelli Gènes et ses environs, il faudrait faire d'un simple article biographique un long ouvrage. Nous choisirons, pour donner l'idée de son talent, ou pour mieux dire, car il n'y a point de choix à faire, nous prendrons au hasard parmi ses édifices ceux qui se prêteront à une plus courte description.

La strada Nuova, comme on l'a déjà dit, pourrait passer pour être, dans la magnifique série des

vastes palais de Gênes, l'œuvre de Galeazzo Alessi. On y admire le palais Grimaldi, remarquable à l'extérieur par le caractère de grandeur et de simplicité qui distingue les palais de Rome. Mais la position de la ville devait inspirer à l'architecte des parties extérieures plus variées, plus pittoresques, et d'une composition plus originale qu'on n'en retrouve ailleurs. L'emploi aussi qu'il pouvait faire du marbre dans ses constructions favorisa ces brillantes inventions d'escaliers, de portiques, de galeries, où le luxe de la matière vient ajouter sa valeur à celle de l'art. Telle est, au palais Grimaldi, la magnifique galerie qui donne entrée à la cour et conduit à l'escalier. Galeazzo Alessi savait aussi proportionner avec beaucoup de mesure les richesses de son art et les ressources de son génie à la grandeur et à l'importance de ses édifices, ainsi que l'atteste le petit palais Brignola,qui n'offre d'autres beautés que celles qui dépendent d'un juste accord entre toutes les dimensions, entre l'ensemble et ses détails.

La plupart des architectes célèbres du xvi* siècle, comme leur histoire le témoigne, en multipliant les grands palais qui font l'ornement de l'Italie, ont donné des preuves d'une fécondité très- remarquable, et on est contraint d'y admirer l'esprit et le goût avec lesquels ils surent, en respectant certains types naturellement uniformes, y introduire les plus nombreuses variétés. Mais nul n'eut plus besoin de cet art que Galeazzo Alessi; car, lorsque les autres étaient appelés à bâtir dans plusieurs villes, ou dans les quartiers divers des plusgrandes cités, lui, étant

borné dans l'enceinte d'une seule, et dans l'espace donné de deux rues principales, il lui devint encore plus nécessaire d'éviter des répétitions , que leur proximité aurait rendues plus fastidieuses, particulièrement pour les masses extérieures des palais , c'est-à-dire leurs élévations.

Aussi, la strada Nuova, presque toute bordée de palais, productions du génie de Galeazzo Alessi, se recom mande- t-elle encore à notre admiration par l'heureuse variété de leurs dessins. Les plus célèbres sont les palais Carega, Lescari et Justiniani. Mais le palais Sauli (strada di Porta Romana) est sans contredit l'un des plus magnifiques, non-seulement de la ville de Gènes , mais de toute l'Italie.

On convient que Galeazzo Alessi a généralement opéré la réunion de ce qui peut composer ce qu'on appelle un ensemble parfait: on veut dire une heureuse disposition dans le plan , une belle proportion dans les élévations, le bon goût dans la décoration et les ornements, l'excellent choix et la richesse des matériaux, une bonne et précieuse exécution.

Nous pourrions citer un beaucoup plus grand nombre de palais, soit construits à Gènes par Galeazzo Alessi, soit faits par ses élèves, et sous son inspiration, soit imités d'après ses modèles, si cette énumération devait ou mieux faire connaître son génie, ou ajouter à sa gloire.

Mais l'édifice de la Banque est un ouvrage plus propre à donner l'idée de son savoir, comme architecte de goût et habile constructeur. Les Génois appellent la loge des banquiers un bel azardo, comme

328 LIONE LÏONI D'AREZZO,

si la hardiesse de sa couverture eût été due à un heureux coup du sort. Il n 'y eut pourtant rien de semblable, et la seule part que la fortune ait eue dans de tels travaux fut la rencontre d'un homme capable de les entreprendre et d'y réussir. Galeazzo Alessi prouva, dans cette construction hardie, qu'il possédait au plus haut degré l'art de faire du grand, avec la plus grande économie de moyens.

Le plus long article n'épuiserait pas, s'il fallait n'en omettre aucune, les notions de tous les travaux d'Alessi, et de tous les monuments dont il enrichit Gènes et ses environs. Nous nous bornerons donc à citer la villa Pallavicini et la villa Giustiniani comme les plus remarquables compositions de notre architecte, en fait de maisons de plaisance.

Les chefs-d'œuvre dont Galeazzo avait rempli la ville de Gènes attirèrent sur elle l'attention , et l'on pourrait dire l'envie des autres grandes villes d'Italie. Ferrare, Bologne, Pérouse, Milan, se disputèrent le droit de posséder le célèbre artiste et l'honneur de montrer quelques productions de son talent.

Sa réputation était arrivée au point que, de tous les pays, on lui demandait des projets et des dessins de monuments. Il en fit pour Naples et pour la Sicile. Il en envoya en Flandre et en Allemagne.

Mais Pérouse, sa patrie, devait avoir quelque témoignage de sa prédilection. D'après l'invitation du duc délia Corgna, il construisit pour ce seigneur, sur le lac de Trasiraéne, un des plus vastes palais qu'on connaisse, et qui pourrait prendre rang parmi ceux qu'on destine à être des habitations royales. Le

cardinal, frère de ce duc, lui en fit élever un autre dans une charmante exposition à peu de distance de la ville.

Si aucun architecte, en étendant à ce point sa réputation, ne multiplia autant les productions de son génie, il faut dire que réciproquement les honneurs dont il fut comblé semblèrent égaler la célébrité de son talent et la diversité de ses mérites. Créé chevalier par le roi de Portugal, il reçut encore de nouvelles distinctions à la cour du roi d'Espagne, qui l'employa à plus d'une sorte de projets pour l'Escurial. A Pérouse, il fut admis avec applaudissement de ses concitoyens dans le collège noble de la Mercanzia. Envoyé avec une mission spéciale auprès du pape Paul V, il en fut reçu avec une distinction particulière. Ce fut probablement pendant ce nouveau séjour à Rome, que le cardinal Odoardo Farnese obtint de lui le dessin d'un frontispice pour l'église de Jésus; mais le projet fut trouvé trop dispendieux.

De retour à Pérouse et toujours sollicité d'accepteiMes plus grandes entreprises, Galeazzo sentait qu'une grande réputation peut devenir un pénible fardeau. Effectivement, son poids augmente de plus en plus à mesure que les forces diminuent. C'est ce qu'éprouvait cet artiste jusqu'alors infatigable. La force de son esprit survivant à celle du corps, il n'eût pas trouvé de repos si la mort ne fût venue mettre un terme à ses longs travaux.

Il mourut le dernier jour de décembre 1672. On lui fit de magnifiques funérailles à l'église de San-

330 JLIONE LIONI D'ÀREZZO ,

Fiorenzo de Pérouse, et son corps fut déposé dans la sépulture de sa famille.

Aucune épitaphe ne rappelle aujourd'hui le lieu où il repose, et il paraît certain qu'on ne lui éleva aucun monument.

Les monuments qu'on destine à perpétuer la mémoire des morts n'étant jamais que des compositions d'une matière fragile et périssable, tous les arts auraient en vain tenté d'en consacrer un à Galeazzo qui ne fut en grandeur et en durée fort inférieur à celui qu'il s'était construit lui-même et qui peut défier plus qu'aucun autre les efforts du temps. Ce monument est la ville de Gênes elle-même, qui lui doit comme une seconde existence par la magnificence, la splendeur et la solidité de ses édifices, et qui, après que les années auront effacé jusqu'aux dernières traces de tant de pierres sépulcrales, redira encore le nom de Galeazzo Alessi. »

NOTES

(1) Mariette explique cette inscription de la manière suivante : La reine Marie ayant livré aux flammes, en 1533, le château de Folembrai, Tannée suivante le roi Henri , pour se venger, assiégea, prit et incendia la forteresse de Pinch , sur les ruines de laquelle il laissa un immense écriteau où on lisait : Voilà Folembrai ; mots que Vasari ou son imprimeur transforme en vela foie Maria.

(3) Voyez le no 97 du tome 111 des Lettere Pitto riche.

(3) Ces Prophètes ont été détruits.

(4) Ce Nanni di Baccio Bigio est cet architecte dont l'ignorance causa la ruine du pont Santa -Maria, et avec lequel Michel- Ange eut de si nombreux et si violents démêlés.

(5) La partie du palais Mattei qui est du côté de Santa-Caterina de' Funari a été construite d'après les plans de l'Ammannato.

DE

Aujourd'hui vit à Rome l'habile Girolamo Siciolante de Sermoneta. Nous avons déjà parlé de cet artiste dans la biographie de Perino del Vaga, dont il fut élève (i), et qu'il aida particulièrement dans les travaux du château de Sant'-Agnolo; mais son mérite éminent exige que nous entretenions encore de lui nos lecteurs.

Parmi ses premiers ouvrages , on remarque un tableau à l'huile, haut de douze palmes, qu'il exécuta à l'âge de vingt ans, et qui appartient maintenant à l'abbaye de Santo-Stefano , située près de Sermoneta. Ce tableau représente saint Pierre, saint Étienne, saint Jean-Baptiste et quelques enfants. Girolamo fit ensuite, à l'huile, dans l'église de Sant- Apostolo de Rome, le Christ mort, entouré de la Vierge , de saint Jean , de la Madeleine et de plusieurs autres personnages. Peu de temps après, il enrichit la voûte de la chapelle de marbre, bâtie à la Pace, par le cardinal Cesis, de quatre compartiments en stuc, renfermant la Naissance du Christ, l'Adoration des Mages, la Fuite en Égypte et le Mas-

sacre des Innocents. Ces sujets se distinguent par leur fini, par Ja richesse de l'invention et l'entente de la composition. Pour le maître-autel de la même église de la Pace , Girolamo peignit sur un panneau de quinze brasses de hauteur une belle Nativité du Christ, et pour la sacristie de Santo-Spirito de Rome, une Descente du Saint-Esprit sur les apôtres.

A San ta-Maria-de- Anima, la chapelle des Fuccheri , dont l'autel est orné d'un tableau de Jules Romain, doit à Girolamo de grandes fresques, où sont retracés divers épisodes de la vie de la Vierge.

A San-Jacopo-degli-Spagnuoli, il laissa, sur le maitre-autel , entre un saint Jacques apôtre et un saint Alphonse évêque, l'un et l'autre hauts de neuf palmes, un magnifique Crucifix accompagné de plusieurs anges, de la Vierge et de saint Jean.

A San-Tommaso, sur la place Giudea , il figura à fresque, dans une chapelle qui donne sur la cour de la maison Cenci , la Nativité de la Vierge , l'Annonciation et la Naissance du Sauveur.

Dans un superbe salon du palais du cardinal Capodiferro, il représenta différents traits de l'histoire des anciens Romains.

A Bologne, il fit, pour l'autel de San-Martino, un tableau qui fut très* admiré.

Pour le signor Pier-Luigi Farnese, duc de Parme et de Plaisance, au service duquel il resta quelque temps, il conduisit à fin, entre autres choses, un tableau destiné à une chapelle et contenant la Vierge, saint Joseph, saint Michel, saint Jean-Baptiste et un ange.

À son retour de Lombardie , Girolamo exécuta deux Crucifix , l'un pour le vestibule de la sacristie de la Minerva , l'autre pour l'intérieur de la même église. Il peignit ensuite à fhuile une sainte Catherine et une sainte Agathe; puis il fit une fresque à San-Luigi, en concurrence du Bolonais Pellegrino Pellegrini et du Florentin Jacopo del Conte.

Il y a peu de temps, Girolamo réprésenta la Vierge, saint Jacques apôtre, saint Alô et saint Martin évêques, dans un tableau de seize palmes de hauteur, destiné à l'église de SantVAlô, située en face de la Misericordia.

A San-Lorenzo-in-Lucina , dans la chapelle de la comtesse di Carpi , on trouve de lui un saint François recevant les stigmates.

Dans la salle des Rois, au-dessus de la porte de la chapelle du pape Sixte, il fit du temps de Pie ÎV, comme nous l'avons dit ailleurs , une admirable fresque où l'on voit Pépin, roi des Francs, donnant Ravenne à l'Église , et emmenant prisonnier Astolphe, roi des Lombards. Nous conservons dans notre collection le dessin de cette composition et plusieurs autres études de la main de Girolamo.

Enfin, cet artiste est aujourd'hui occupé à décorer la chapelle du cardinal Cesis, à Santa-Maria- Maggiore. Déjà même il y a achevé le Martyre de sainte Catherine, magnifique morceau qui ne le cède en rien à ses autres productions.

Nous passerons sous silence les portraits et les autres ouvrages peu importants de Girolamo; car, sans compter qu'ils sont extrêmement nombreux,

ceux que nous avons mentionnés suffisent pour donner une idée de son précieux talent.

Nous avons dit succinctement , dans la vie de Perino del Vaga, que Marcello de Mantoue demeura plusieurs années auprès de ce maître et qu'il exécuta, sous sa direction, des travaux qui lui valurent une grande renommée. Maintenant, nous fournirons des détails plus circonstanciés sur ce Marcello (a).

A Santo-Spirito , il fit toutes les peintures de la chapelle de San-Giovanni-Evangelista, et il y introduisit un portrait très-ressemblant d'un commandeur de l'ordre du Santo-Spirito , qui avait bâti l'église. Le tableau que Marcello laissa sur l'autel est d'une rare beauté.

Le style adopté par notre artiste plut à un certain Frate del Piombo, qui le chargea de peindre à fresque, au-dessus de la porte de la Pace qui conduit au couvent, un Christ disputant dans le temple avec les docteurs. Marcello s'acquitta de cette tâche avec succès. Mais il se dégoûta de la grande peinture , et il se tourna vers un genre moins élevé. Parmi les nombreux portraits qu'on lui doit, on en remarque plusieurs du pape Paul III, qui sont rendus avec une fidélité extraordinaire. Il a également traité, en petite dimension, une infinité de sujets inventés par lui-même ou copiés d'après Michel- Ange: ainsi, il a reproduit avec une remarquable exactitude toute la façade du Jugement dernier. Enfin, Messer Tommaso de' Cavalieri lui a fait peindre, pour San-Giovanni-Laterano, une Annonciation d'après un dessin de Michel-Ange, que

Lionardo Buonarroti a donné, avec différentes études de fortifications et d'architecture, au seigneur duc Cosme. Mais en voilà assez sur Marcello. Contentons-nous d'ajouter que tous ses petits ouvrages dénotent chez lui une patience vraiment incroyable (3).

Comme Girolamo Siciolante et Marcello, le Florentin Jacopo del Conte, habite Rome. Nous consignerons ici quelques particularités qui compléteront ce que nous avons à dire de cet artiste, qui déjà, plusieurs fois, a attiré notre attention (4).

Dès sa jeunesse, Jacopo del Conte montra beaucoup de dispositions pour le portrait : aussi cultivat-il ce genre de préférence à tout autre, bien qu'à l'occasion il ait fait quantité de tableaux et de fresques, à Rome et ailleurs.

L'énumération de tous les portraits exécutés par Jacopo nous mènerait trop loin. Nous nous bornerons donc à dire qu'il a peint tous les papes qui ont existé depuis Paul III jusqu'à présent, ainsi que tous les seigneurs et les ambassadeurs qui ont paru à la cour pontificale , et tous les capitaines et hommes notables des maisons Colonna , Orsini et Strozzi, sans compter une foule d'évéques, de cardinaux, de prélats, d'écrivains et de gentilshommes. Ces travaux ont été pour Jacopo une source de gloire et de fortune, et l'ont mis à même de vivre à Rome avec sa famille, fort à l'aise et de la manière la plus honorable.

Jacopo, dès son enfance, dessinait si bien, que l'on s'attendait à le voir un jour atteindre à la perfec-

tion, et il y serait sans aucun doute parvenu, si, comme nous l'avons dit, il n'eût point obéi à un goût particulier. Quoi qu'il en soit, ses ouvrages ne méritent que des éloges.

Il y a de lui, dans l'église del Popolo , un Christ mort, et dans la chapelle de San-Dionigi, à San- Luigi, un saint Denis avec plusieurs sujets tirés de la vie de ce bienheureux. Mais les chefs-d'œuvre de Jacopo sont, sans contredit, les deux fresques et la Déposition de croix qu'il a laissées dans l'oratoire de la Misericordia des Florentins.

Jacopo a fait à Rome plusieurs tableaux et quantité de beaux portraits nus et costumés qui luttent de vérité avec la nature. Il a peint, en buste , une foule de dames et de princesses qui ont été à Rome, et entre autres la signora Livia Colonna, femme d'une naissance illustre, d'une vertu sans tache et d'une beauté incomparable. Je pourrais mentionner bon nombre d'autres artistes italiens, mais je les passe sous silence; ceux-ci, parce que la vieillesse les a réduits à l'inaction ; ceux-là , parce que, étant k la fleur de l'âge, leurs travaux les recommanderont mieux que ne sauraient le faire mes écrits. Cependant j'appellerai l'attention sur Adone Doni, d'Assise, que j'ai déjà cité dans la biographie de Cristofano Gherardi, et dont les tableaux se rencontrent à Pérouse, dans tonte l'Ombrie, et principalement à Foligno.Ses meilleures productions sont à Santa-Maria-degli-Angeli , d'Assise, dans la petite chapelle où mourut saint François. Il y peignit à l'huile et sur muraille différents épisodes de la vie ix. a*

m m DIVERS ARTISTES ITALIENS.

de saint François , qui sont très-adinirés. Adone a aussi exécuté à fresque la Passion du Christ , au bout du réfectoire du couvent de Santa-Maria-degli- Angeli. Enfin , Adone ne se distingue pas moins par son affabilité et sa courtoisie que par son talent.

Deux jeunes gens, l'un peintre et l'autre sculpteur, le premier nommé Cesare del Nebbia (5), et le se* cond.... (6), travaillent aujourd'hui à Orvieto, et sont en si bon chemin , que leur patrie n'aura plus besoin d'avoir recours , comme jadis , à des maîtres étrangers.

En ce moment le jeune Niccolô dalle Pomarance déploie son talent à Santa»Maria, cathédrale de la ville d'Orvieto. On lui doit une Résurrection de Lazare et des fresques qui lui vaudront une glorieuse renommée (7).

Pour en finir avec les maîtres italiens vivants, nous dirons que nous avons entendu parler avec éloge d'un certain Lodovico , sculpteur florentin, qui a travaillé en Angleterre et à Bari ; mais comme nous n'avons ni vu ses ouvrages, ni trouvé de renseignements sur ses parents, ni découvert son nom de famille , nous ne pouvons, à notre grand regret, «n faire plus ample mention.

À l'exception de Girolamo Siciolante , de Sermoneta, dont les œuvres rappellent celles des meilleurs élèves de Raphaël, les différents maîtres que Vasari

vient de passer en revae peuvent, sans injustice, être rangés dans cette classe d'artistes, ou, pour mieux dire, de praticiens dont la production fut immense, mais veule et insignifiante. Trop timides, trop faibles ou trop égoïstes pour lutter contre les entraînements déplorables qui devaient pousser la peinture à une décadence honteuse et bientôt au néant, ils se montrèrent sans respect pour le passé, sans préoccupation de l'avenir. Uniquement guidés par leur intérêt personnel, ils ne communièrent point avec l'humanité : aussi ne faut-il pas s'étonner si, malgré les recommandations dont notre auteur a entouré ces hommes, leurs noms sont aujourd'hui plongés dans la plus profonde obscurité.

NOTES

(1) Girolamo Siciolante eut pour premier maître Liouardo, dit le Pistoia, disciple du Fattore.

(2) Marcello Venusti de Mantoue mourut sous le pontificat de Grégoire XIII.

(3) Marcello représenta , sur le maître-autel de San-Lorenzo-in- Miranda , un saint Laurent Ce tableau fut remplacé par une peinture de Pietro de Cortona.

(4) Jacopo del Conte, disciple d'Andréa del Sarto , vécut quatrevingt-huit ans, et mourut en 1598.

(5) Cesare Nebbia fut élève du Muziano. Il exécuta de nombreux ouvrages sous les pontiOcats de Grégoire XIII et de Sixte V. Dans sa vieillesse il se retira à Orvieto , où il mourut âgé de soixantedouze ans, sous le pontificat de Paul V.

(6) On présume que le sculpteur dont Vasari omet le nom est le Seal za.

(7) Niccolo dalle Pomarance , dont le véritable nom de famille est Circignani , signait ainsi ses tableaux : ISicolaus Circignanus Volterranus. Suivant Baglioni, il aurait cessé de vivre en 1588 ; mais c'est une erreur, car il travaillait encore en 1591 , date que Ton trouve sur plusieurs de ses tableaux.

DE

Nous avons parlé des travaux de plusieurs excellents peintres flamands , en divers endroits de ce livre, mais sans observer aucun ordre. Maintenant si nous ne pouvons donner des renseignements sur les productions de quelques-uns de leurs compatriotes qui sont venus étudier en Italie, et que nous avons connus pour la plupart , nous consignerons au moins leurs noms dans ces pages. C'est un hommage que nous croyons devoir rendre à leur talent et à leur mérite.

Après Martin de Hollande (i), Hubert van Eyck et Jean de Bruges, son frère, qui inventa, en i4io, la peinture à l'huile (2), et laissa de nombreux ouvrages à Gand , à Ypres et à Bruges , où il vécut et mourut honorablement , parut Rogier van dcr Weyde, de Bruxelles (3;. Ce maître travailla beaucoup, mais principalement dans sa patrie. On voit de lui, dans le palais des Seigneurs, quatre beaux tableaux à l'huile où sont retracés des exemples mémorables de justice.

Rogier eut pour élève Ausse, duquel, comme

nous l'avons dit ailleurs, on trouve, chez le duc de Florence, un petit tableau renfermant la Passion du Christ.

A Ausse succédèrent Louis , de Louvain ; Pierre Christa, Just, deGand; Hugo, d'Anvers, et plusieurs autres qui, n'étant jamais sortis de leur pays, conservèrent toujours la manière flamande. Nous en dirons autant d'Albert Durer, qui cependant visita l'Italie, et sut imprimer aux tètes de ses personnages un caractère de beauté et de vivacité que toute l'Europe admire.

Mais glissons sur ces maîtres et sur Lucas de Hollande , pour arriver à Michel Coxcie , que nous avons connu à Rome, en i53a (4). Michel étudia, avec succès, la manière italienne, et peignit à Rome quantité de fresques , parmi lesquelles nous citerons celles dont il orna deux chapelles de l'église de Santa-Maria de Anima. 11 retourna ensuite dans sa patrie où son talent est apprécié, et où l'on nous apprend qu'il a fait, entre autres choses, pour le roi d'Espagne , une copie du Triomphe de XAgnus Deiy dont la ville de Gand est redevable à Jean van Eyck.

Peu de temps après Michel, vint à Rome Martin Hemskerck, bon peintre de figures et de paysages. Il a fait, en Flandre, une fonle de tableaux et de dessins qui ont été gravés, ainsi que je l'ai noté ailleurs, par Jérôme Rock que j'ai connu à Rome , pendant que j'étais au service du cardinal Hippolyte de Médicis (6). Tous les artistes que je vieus de nommer ont déployé une grande richesse d'iuven-

lion et se sont montrés fidèles observateurs de la manière italienne.

L'an 1 545 9 je fus intimement lié à Naples avec Jean Kalcker, qui s'assimila la manière italienne avec une telle perfection, qu'il était impossible de prendre ses ouvrages pour ceux d'un Flamand. Malheureusement il mourut à Naples dans un âge peu avancé, au moment où Ton concevait de lui les plus hautes espérances (7). C'est à lui que l'on doit les dessins du livre d'anatomie de Vesale. Avant Jean Kalcker, florissaient Dirk, de Louvain, et Quintin Messys, d'Anvers (8). Ce dernier s'efforça surtout d'imiter la nature dans ses figures; exemple que suivit un de ses fils, nommé Jean.

Joseph Cleef, grand coloriste et habile portraitiste , a peint pour François , roi de France , une foule de seigneurs et de nobles dames (9).

Rangeons encore parmi les peintres fameux , Jean d'Emsen; Mathieu Kock, d'Anvers; Bernard, de Bruxelles; Jean Cornelis, d'Amsterdam; Lambert (10), de la même ville ; Henri, de Dinan ; Joachim Patenier, de Bovines (1 1); et Jean Schooreel, chanoine d'Utrecht, qui porta en Flandre maints procédés empruntés à l'Italie (12). Il ne faut pas non plus oublier Jean Bellagamba, de Douai; Dirk d'Harlem ; et François Mostaert , qui peignit des paysages et des sujets fantastiques avec un rare talent.

François Mostaert fut imité par Jérôme Bos, de Bois-le-Duc, et par Pierre Breughel , de Breda (i3). Lansloot Blondecl se distingua dans l'art de rendre

les effets produits par les ténèbres et parles flammes.

Les tableaux de Pierre Koeck dénotent une riche imagination (j4). H a fait de magnifiques cartons pour des tapisseries. Ses connaissances en architecture lui ont permis de traduire en allemand les œuvres de Sebastiano Serlio , de Bologne.

Jean de Mabuse fut, pour ainsi dire, le premier qui porta d'Italie en Flandre l'art de peindre le nu et de traiter les sujets poétiques. Il décora de sa main une grande tribune dans l'abbaye de Middelbourg ? en Zélande.

Tous ces détails m'ont été fournis par le peintre Jean Stradan, de Bruges, et par le sculpteur Jean Bologne, de Douai, tous deux Flamands et excellents artistes, comme on le verra dans notre notice sur les Académiciens.

Arrivons aux maîtres flamands aujourd'hui vivants. Le premier d'entre eux est Franc-Flore, d'Anvers, élève de Lambert Lombard. Personne, dit-on, n'a mieux que lui exprimé la douleur, la tristesse, et, eu un mot, toutes les diverses affections de l'âme. Ses admirateurs l égalent au Sanzio , et l'ont surnommé le Raphaël flamand. Il est vrai que ce titre ne nous semble pas entièrement justifié par les gravures qui ont été exécutées d'après les tableaux de Franc-Flore; mais il faut penser aussi que le graveur , si habile qu'il soit, reste toujours bien loin en arrière des originaux qu'il copie.

Franc-Flore eut pour condisciple dans l'atelier de Lambert Lombard, Wil bel m Key , de Breda, homme plein de sagesse, de gravité et de jugement.

DE DIVEftS ARTISTES FLAMANDS.

Wilhelm Key imita fidèlement la nature, et se distingua en outre par le bon goût de ses inventions et la suavité de son coloris. S'il ne brille pas par autant de facilité , de fierté et de vigueur, que son condisciple Franc-Flore, il u'est pas moins, et à bon droit, regardé comme un maître excellent (i 5).

L'importateur de la manière italienne en Flandre, Michel Coxcie, que nous avons mentionné plus haut, s'est rendu célèbre par la gravité de ses compositions et la physionomie sévère et virile de ses personnages. Messire Dominique Lampsonius dit , en parlant de Franc-Flore , de Wilhelm Key et de Michel Coxcie, que l'on peut les comparer à trois musiciens dont chacun exécute avec perfection , sa partie, dans un beau trio.

Antoine Moor, d'CJtrecht, en Hollande, peintre de Sa Majesté Catholique, est aussi tenu en haute estime. Ses ouvrages, assure-t-on, luttent de vérité avec la nature, et trompent les yeux les mieux exercés. Lampsonius m'écrit que Moor a peint un merveilleux tableau qui représente un Christ ressuscité, accompagné de deux Anges, de saint Pierre et de saint Paul ( 16).

Martin de Vos s'est également fait remarquer par la beauté de ses inventions et de son coloris, et par la correction de son dessin ( r 7).

En première ligne des paysagistes on met Jacques Grimmer (18), Hans Bol (19), et plusieurs autres vaillants peintres d'Anvers, sur lesquels je n'ai pu me procurer de renseignements.

Pierre Aertsen dit Pierre-le-Long, a laissé à Ams-

terdam, sa patrie, un tableau muni de volets, qui a coûté deux mille écus, et qui représente la Vierge et différents saints (20).

On compte encore au nombre des bons peintres Lambert, d'Amsterdam (ai), qui habita Venise pendant plusieurs années , et qui saisit très-bien la manière italienne. Ce Lambert est le père de notre académicien Frédéric que nous retrouverons ailleurs.

Pierre Breughel est pareillement considéré comme un excellent maître , ainsi que le Hollandais Lambrecht van Oort, d'Amersfoort (11).

Enfin, Gilles Mostaert, frère du peintre François, est un habile architecte (9.3), et le jeune Pierre Porbus a déjà prouvé qu'il excellerait un jour dans Fart de la peinture (^4).

Parmi les meilleurs miniaturistes flamands on range Marin, de Zirizec; Guerard Horebont,de Gand; Simon Benic, de Bruges, et Guérard (a 5). Quelques femmes se sont aussi illustrées dans la miniature. On cite particulièrement Suzanne, sœur de Guerard Horebout. Elle fut appelée en Angleterre par le roi Henri VIII, qui la garda à son service tant qu'elle vécut. On cite encore Clara Skeysers, de Gand, qui, dit-on, mourut vierge à l'âge de quatre-vingts ans; Anna, fille de maître Segher, médecin; et Levina, fille de maître Simon Benic, de Bruges. Levina alla , comme Suzanne Horebout, en Angleterre, où son talent la fit marier noblement par le roi Henri , et lui valut les bonnes grâces de la reine Marie et de la reine Elisabeth. Catherine , fille de maître Jean d'Emsen , se ren-

dit en Espagne^ et entra au service de la reine de Hongrie, qui lui assigna une forte pension. En somme , beaucoup d'autres Flamandes ont exercé le même art avec distinction.

La Flandre a eu de vaillants peintres-verriers, tels que Art Van-Ort, de Nimègue; Borghese, d'Anvers; Jacobs Feîart; Dirick Stas, de Campen; et Jean A ck , d'Anvers , de la main duquel sont les fenêtres de la chapelle du Saint-Sacrement, à Sainte-Gudule, de Bruxelles. Gaultier et George, de Flandre, ont fait, en Toscane, pour le duc de Florence, quantité de belles verrières, d'après les dessins du Vasari.

Les plus célèbres sculpteurset architectes flamands sont Sébastien d'Oia, d'Utrecht, qui servit Charles- Quint et le roi Philippe, en qualité d'ingénieur militaire; Guillaume, d'Anvers; Guillaume Cock, de Hollande, à la fois sculpteur et architecte; de même que Jean, de Dale, qui, de plus, fut poète; et Jacques de Beuch, qui exécuta divers ouvrages de sculpture et d'architecture, pour la reine régente de Hongrie. Ce Jacques de Beuch fut le maître de Jean Bologne, de Douai, notre académicien dont nous parlerons ailleurs.

Jean Minescheren , de Gand , mérite aussi d'être mentionné comme architecte, et Mathieu Manemacken, d'Anvers , comme sculpteur.

Cornille Flore, frère de Franc, montra du talent en sculpture et en architecture. Il fut le premier qui introduisit en Flandre l'art des grotesques.

Voici les noms de quelques autres sculpteurs

dout les ouvrages sont renommés : Guillaume Palidam, frère de Henri; Jean de Sart, de Nimègue; Simon, de Delft ; et Gios Jason , d'Amsterdam.

Lambert Suavius , de Liège , habile architecte, a gravé au burin, et a été suivi par George Robin, d'Ypres, par Dirick Volckaert,de Harlem; par Philippe Galle, de la même ville ; par Lucas, de Leyde, et par divers maîtres qui sont allés étudier en Italie les chefs-d'œuvre antiques.

Mais de tous les Flamands que j'ai nommés, aucun n'est supérieur à Lambert Lombard, de Liège (26), homme très-versé dans les lettres, peintre judicieux, savant architecte, et ce qui n'est pas son moindre titre, maître de Franc-Flore et de Wilhelm Kev. C'est à l'érudit Messire Dominique Lampsonius , de Liège, aujourd'hui secrétaire de monseigneur l'évèque-prince de Liège, que je dois quelques renseignements sur Lambert Lombard et sur plusieurs autres artistes. Il m'a même envoyé la biographie de Lambert, écrite en latin , et plusieurs fois il m'a salué au nom de divers maîtres de son pays. Je conserve une de ses lettres, datée du 3o octobre 1 564, qui est ainsi conçue : « Voilà quatre ans que j'ai le « désir de vous remercier de deux grands services « que vous m'avez rendus. Cet exorde d'un homme « qui ne vous a jamais approché vous paraîtra « étrange, sans doute ; et ce serait avec raison si je « ne vous connaissais pas; mais je vous connais « depuis que ma bonne étoile , ou pour mieux dire, « depuis que Dieu a fait tomber entre mes mains « vos excellentes biographies des peintres , des

« sculpteurs et des architectes. Alors je ne savais * pas un mot d'italien, tandis que maintenant , en « lisant votre livre, j'en ai, Dieu merci, appris assez « pour oser vous écrire cette lettre. Oui , le désir « d'apprendre l'italien m'a été inspiré par vos écrits. « J'ai voulu les comprendre parce que, dès mon enct fance, j'ai nourri un incroyable amour pour les « trois arts du dessin, et surtout pour la peinture. « Les secrets de cet art divin m'étant inconnus, maillot tenant votre livre que j'ai lu et relu m'en a dé- « voilé une partie qui, si minime qu'elle soit, suffit « pour me rendre la vie agréable et joyeuse; et ce « peu que j'ai acquis , je l'estime plus que tous les « honneurs, toutes les jouissances et toutes les ri- ■ chesses de ce monde. Je puis peindre à l'huile et « d'après nature, mais principalement les nus et les « draperies; car je ne me suis pas senti le courage a d'aborder des sujets plus difficiles, comme les « paysages , les arbres , les eaux , les nuages , etc. , « qui réclament une main plus ferme et plus exercée. « Cependant, au besoin, peut-être, serais-je en état « de montrer que votre livre m'a faitfaire quelques « progrès dans le genre dont je viens de parler. « Quoi qu'il en soit, je m'en suis tenu au portrait, « d'autant que j'y ai été forcé par les nombreuses « occupations que ma place entraine nécessairement « à sa suite.

* Pour vous témoigner combien je suis recon- « naissant de ce que vous m'avez poussé à apprendre « la peinture et l'italien, je vous aurais envoyé un « petit portrait que j'ai fait d'après moi-même, à

« l'aide d'un miroir, si je n'eusse craint que cette a lettre ne vous trouvât point à Rome; car en ce « moment, peut-être, éles-vous à Florence, ou à « Arezzo, votre patrie. » Cette lettre se termine par des particularités qu'il est inutile de rapporter icL Messire Dominique Lampsonius m'écrivit ensuite au nom de plusieurs de ses compatriotes qui, ayant su que ces biographies se réimprimaient, me priaient d'y joindre trois traités sur la peinture, la sculpture et l'architecture, accompagnés de figures explicatives, comme les livres d'Albert Durer, du Serlio, et de I^eou-Battista Alherti, les oeuvres duquel ont été traduites par Messer Cosimo Bartoli, gentilhomme et académicien florentin. J'aurais bien volontiers accédé à ce désir, si mon intention formelle n'eut pas été de me borner à écrire les vies de nos artistes.

Ce travail lui-même a déjà pris entre mes mains, une extension qui dépasse mes prévisions; mais je n'ai pu ni dû l'abréger, soutenu que j'étais par la volonté de rétribuer chacun selon son mérite, et par l'espoir d'être utile et agréable à ceux qui me liront

Chez les peuples de l'Occident on ne trouve plus que de rares vestiges des peintures du moyen âge. La plupart ont été détruites par le temps, délaissées par l'insouciance ou reléguées dans les greniers par

l'envie ou par l'ignorance qui a jugé bon de leur substituer des images plus fraîches. Mais c'est surtout de la réforme de 1 église que les monuments primitifs de l'art occidental ont eu à souffrir. La réforme, tout en offrant un nouveau champ à l'activité humaine, traita les beaux-arts d'une manière hostile et les punit d'avoir illustré les anciennes croyances. D'un côté une dédaigneuse et stupide indifférence, de l'autre côté une violence ouverte et une rage aveugle se réunirent pendant trois cents ans pour anéantir ce que l'âge antérieur avait laissé de remarquable et de grand.

Depuis peu d'années seulement, quelques archéologues, animés d'une énergie intime, soutenus par un enthousiasme calme et patient, et guidés par un esprit impartial, ont osé pénétrer dans les ténèbres de cette époque de l'histoire de l'art , et recueillir les débris dispersés du passé ; bientôt, il faut l'espérer, leurs persévérantes recherches réhabiliteront une foule de précieuses productions qui serviront à combler les nombreuses lacunes qui existent dans les ouvrages de ce temps et à démontrer avec évidence que le Nord , loin d'être resté étranger au développement de l'ait, y a au contraire puissamment contribué.

Le peu de documents que l'on a réunis jusqu'à présent sur les premières phases de la peinture dans les Pays-Bas ne doit pas cependant faire supposer qu'elle y ait été tardivement cultivée. Elle dut y pénétrer avec la civilisation romaine et s'y fixer avec le christianisme. Plusieurs anciens chroni-

queurs néerlandais témoignent, en effet, que partout , dans ces provinces, les apôtres de la foi nouvelle et les princes se plaisaient à encourager et à protéger les peintres, et que les palais, les églises, les monastères et, en un mot, tous les édifices publics étaient abondamment pourvus de tableaux.

Ces renseignements, à coup sûr, ne sont pas destinés à jeter une bien vive lueur sur les commencements des écoles jumelles de Flandre et de Hollande. Mais, sans avoir recours à eux, il est facile au moins d'établir par voie d'induction que, durant le moyen âge, l'art eut ses foyers dans les Pays-Bas tout aussi bien que dans les autres contrées occidentales.

Si, comme personne ne l'ignore, la peinture a été exercée en France dès le vie siècle, et en Allemagne dès le ixe siècle, n'a-t-elle pas dû nécessairement être pratiquée aussi vers les mêmes temps dans les Pays-Bas qui touchent aux frontières de la France et de l'Allemagne? Comment supposer le contraire, surtout quand on songe que la Flandre et le Brabant, grâce au commerce et à l'industrie, devancèrent leurs voisines dans les autres branches de la civilisation ; que le christianisme s'y introduisit plus tôt et y fit naître une foule de couvents et d'églises qui là, comme ailleurs, furent le berceau de l'art moderne? Du reste, le savant Fiorillo, qui put mettre à contribution les richesses bibliographiques de Gœttingue, ne nous apprend-il pas que, vers l'an 745, les religieuses d'un couvent flamand de l'ordre de saint Benoît consacraient leurs loisirs à l'étude de la peinture ; que les carmes de la ville de Harlem,

dont le monastère avait été fondé en 1249, firent représenter sur les murs de leur église les portraits des comtes de Hollande depuis Dietrich Ier jusqu'à Marie de Bourgogne, et que l'évêque Everhard, qui gouverna Liège en 959, orna une de ses églises de tableaux contenant les miracles de saint Martin. Enfin Gramaye, dans ses Antiquités d'Anvers, ne rapporte-t-il pas qu'en i3g6, celte ville, encore fort peu importante possédait déjà cinq ateliers de peintres et de sculpteurs? Cette notice statistique atteste suffisamment, il nous semble, que la peinture et la sculpture furent accueillies de bonne heure, et avec faveur, dans les Pays-Bas. Il est vrai que van Mander, dans la préface de ses Vies des peintres néerlandais, écrit : « Je ne trouve pas que dans ces * provinces Ton connaisse ou Ton ciledes peintres « plus anciens que van Eyck : » mais la perfection qui distingue les ouvrages de van Eyck n'autoriset-elle pas à conclure avec certitude que la patrie de cet artiste vit fleurir avant lui une grande école? Bien que van Eyck appartienne évidemment au nombre de ces puissantes individualités dans lesquelles la nature semble avoir renfermé en quelque sorte le germe et la (leur d'un art to\it entier, il n'est pas moins certain qu'un maître qui , comme lui, déploie autant de supériorité dans les différentes parties de son art, ne tombe pas tout à coup du ciel

' Cesl ce qui résulte du petit nombre d'artisans qu'on comptait dans le» corporations principales de la ville. Anvers ii'a\ait alors epic huit boucher» , six bra>s< urs , quinze boulangers et autant de tailleurs.

3ôfc DE DIVERS ARTISTES FLAMANDS.

et n'offre que le résultat du développement artistique de plusieurs générations.

Il est donc du plus haut intérêt d'étudier les rapports que van Eyck a eus avec ses prédécesseurs. Goethe, dans son journal intitulé l'Art et l'antiquité sur Us bords du Rhin et du Mein, et d autres critiques très-estitnés ont prétendu trop légèrement, selon nous , que les van Eyck avaient reçu directement l'initiation de l'ancienne école de Cologne. Cette assertion les a conduits ensuite tout droit à dire que la peinture flamande et hollandaise de l'époque antérieure à celle de van Eyck a présenté absolument le même caractère que la peinture allemande du pays voisin de Cologne. I*s arts, dans ces contrées, comme dans toute l'Europe, à l'exception de l'empire grec, out affecté, à la vérité, le même caractère et la même technique pendant les premiers siècles du moyen âge; mais les tableaux de l'école de Cologne du xive siècle, constamment soumis au principe ogival, différent essentiellement des ouvrages de van Eyck, qui sont basés sur une imitation plus expresse de la nature. Les premiers sont en outre tellement inférieurs aux seconds, sous le rapport de l'exécution matérielle, qu'on est irrésistiblement amené à supposer aux initiateurs du célèbre Flamand une technique et des principes plus avancés que ceux des anciens maîtres de Cologne.

Ce n'est, du reste, qu'en remontant à l'origine d'un art qu'on peut espérer d'arriver à démêler les véritables principes qui ont présidé à son dévelop-

BE DIVEHd ARTISTES FLAMANDS. 355

peinent. Examinons donc quand et comment la peinture se dégagea en Flandre des langes où on la voit croupir jusqu'au xiie siècle chez les autres nations occidentales.

Quelques écrivains ont attribué la renaissance de Fart dans les Pays-Bas aux progrès incessants de l'industrie et du commerce, de là richesse publique et de la liberté politique pendant le xuf* et le «v« siècle. Le goût du luxe, l'amour de la liberté, l'activité des citoyens peuvent bien assurément contribue!' à accélérer la marche d'un art naissant; mais renferment-ils en eux-mêmes des éléments capables de régénérer un art, d'enfanter un art nouveau? Nous ne le croyons pas. Pour qu'un art dégradé, corrompu par la barbarie, ou épuisé par sa propre décrépitude, sorte de cet avilissement, il faut toujours une impulsion venant du dehors, un exemple plus parfait et assez puissant pour enfla ramer les artistes d'une noble émulation et pour les pousser à abandonner la routine et à se lancer dans la voie du progrès.

M; de Rurnohr pense que la prise de Constantinople parles croisés, en 1204, a beaucoup aidé Tart italien à se relever de l'état de langueur et de dépérissement où il se trouvait avant le xiuB siècle. Quantité de villes d'itahe, écrit-il, ont pris part au pillage de Byzance, et la propagation des anciens ouvrages néo-grecs qui s'ensuivit a sans doute engagé les artistes italiens à s'approcher de la manière de représenter et d'exécuter qui fut propre aux Byzantins, et qui apparaît dans les peintures

toscanes et ombriennes après le commencement du xme siècle.

Le même événement, selon nous, exerça en Flandre une action salutaire sur l'art et prépara son essor. Byzance seule, malgré sa lamentable décadence, conservait alors une technique satisfaisante. L'art y servait en cent manières aux besoins les plus délicats de la vie. Avec le luxe des Grecs, leur goût pour les beaux-arts et leurs principes durants' introduire dans les pays du nord. Tout le monde sait que les Flamands n'ont pas seulement coopéré active> ment au siège de Constantinople, mais encore que leur chef, le comte Baudouin de Flandre, y fut couronné empereur, et que sa famille s'y maintint sur le trône jusqu'en 126t. On sait de plus que les suc* cesseurs de ce Baudouin ont entretenu des rapports constants avec leurs parents de Flandre, et que Baudouin II retourna même dans sa patrie après avoir été expulsé par Michel Paléologue. Or, à quelle époque les modèles constantinopolitains auraient-ils pu être transportés plus facilement dans les villes flamandes, et de là dans celles des autres provinces néerlandaises de la Basse- Allemagne, que pendant tout le temps où la Flandre eut des relations directes et animées avec la ville où ses comtes étaient empereurs? En outre, ne peut-on pas admettre aussi que la technique, qui distinguait les Néo-Grecs de toutes les autres nations, fut importée en Flandre par des artistes flamands qui étaient allés faire leur apprentissage à Constant! nople, ou par des peintres grecs envoyés par les empereurs à leurs cousins de

Flandre? Quoi qu'il en soit, toujours est-il que les Flamands, dans leur peinture, repoussèrent ces nuances faibles et timides, et ces teintes fuyardes et nuageuses dont les enveloppaient les brouillards de leurs marécages, et qu'ils adoptèrent les tons robustes , éclatants et splendides que les Grecs avaient dérobés à leur ciel ardent et pur. Enfin, à l'instar des Orientaux, les Flamands cherchèrent encore à augmenter l'éclat des couleurs par les artifices du coloris, par la hardiesse des contrastes et de l'effet, ainsi que le témoignent ces miniatures antérieures à van Eyck dont nous avons parlé dans le volume précédent.

Tout porte donc à croire que la Flandre rerut, non de Cologne comme on Ta prétendu , mais de l'Orient, une impulsion salutaire, ou pour mieux dire une véritable initiation.

Mais si l'on ne peut nier l'action que l'art de l'Orient exerça sur l'art des Pays-Bas ; s'il est certain que celui-ci se rattache au premier par le procédé de la coloration, par le fond même des types; en un mot, s'il est évident qu'il en est issu; d'un autre côté, il faut reconnaître qu'il existe, entre l'initiateur et l'initié , des différences non moins radicales que celles qui séparent l'art grec de l'art égyptien. En effet, au grossier et ténébreux symbolisme mélangé d'un vague souvenir de l'antique qui compose l'essence de l'art de l'Orient, les peintres du Nord substituèrent, sans retour possible, des principes lumineux et sympathiques , basés sur l'observation la plus attentive de la nature, sur le sentiment le

plus exquis delà réalité; et ces principes leur appar-

pour les distinguer

m élue des Italiens : il est facile de s'en convaincre. L'art italien, ainsi que la langue italienne, ont leurs racines dans le sol antique, et leurs plus belles productions ne renient jamais complètement cette origine. L'Italie trouva naturellement, dans Les chefsd'œuvre antiques que chaque jour sa terne féconde livrait à ses méditations, un élément qui, marié à 1 étude delà nature, devait lui servir à s'affranchir promptement des types orientaux, et à conduire l'art île progrès en progrès à son entier épanouissement. Les Pays-Bas, au contraire, où l'antiquité païenne n'avait laissé aucune trace, conservèrent longtemps une grande déférence pour les modèles jiéo-grecs; et lorsque, plus tard, après s être approprié les procédés techniques des maîtres byzautins, ils voulurent secouer le joug de la tradition, ils furent forcés, pour suppléer aux précieux enseignetnents qu'offraient aux Italiens les restes imposants de l'antiquité, de demander exclusivement à la nature de nouveaux principes , de nouvelles formules» Aussi virent-ils de bonne heure germer et se développer, sur leur sol, avec une vigueur frappante, îles idées éminemment indépendantes et originales, qui imprimèrent à toutes les conceptions de leurs artistes un profond cachet d'individualité, et assu<> rèrent à leur école, dans le domaine de la peinture, une place à peu près semblable a celle que la langue allemande occupe parmi les langues modernes. Une fois lancés à la poursuite de la réalité , les peintres

ou Nord rencontrèrent mille germes de vérité, de poésie, de naïveté et d'indépendance, desquels ils dégagèrent un style qui sut être le plus éloquent, et à la fois le plus fidèle interprète de la nature et de la personnalité humaine.

Ce style, qui était appelé à moduler toutes les harmonies delà terre, commence déjà à poindre an xiu# siècle, dans l'art septentrional. Déjà les miniatures de divers manuscrits de cette époque révèlent une volonté et une tendance qui présagent les progrès de l'avenir. Déjà le peintre repousse les thèmes imposés par la tradition , et oseahorder les scènes de la vie réelle. La roideur, la monotonie , l'austérité de* formes consacrées disparaissent pour faire place à des lignes pleines d'élan , de variété et d'originalité. Les attitudes, jusqu'alors immobiles et anguleuses, s'animent gracieusement. Aux anciens ajustements succède le costume contemporain qui acquiert quelque souplesse. I^es variétés d'incidents, d'épisodes et d'accessoires , sans nuire à l'unité d'action , empêchent l'esprit d'être fatigué par la continuité du même effet. Enfin , les physionomies et les gestes des ne rson nages, parfois maniérés et exagérés , mais plus souvent gracieux, simples et naïfs, ou énergiquement mouvementés, s'essaient à exprimer toutes les passions, toutes les affections qui se disputent l'intérieur de l'homme. C'est le réveil du sentiment individuel qui , bien que faible et grossier encore, se manifeste dans les personnages représentés, ou les pénètre à son insu.

Au xme siècle, les contrées du Nord, surtout la

France septentrionale, l'Allemagne et les Bays-Bas, développent cet élément qui sonde la réalité en tous sens, et apparaît aussi bien dans la peinture que dans les productions nombreuses d une poésie originale et nationale.

Néau moins, malgré d'incontestables progrès, les artistes, dans la période qui nous occupe, sont encore loin d'être arrivés à un point satisfaisant sous le rapport de la vie, de la vérité et de l'individualité. Forcés de lutter contre les anciens modèles consacrés par la tradition, et sanctionnés par une longue domination, ils cherchent à traduire leur pensée en ayant recours au* moyens les plus violents, les plus extrêmes, dictés par L'inexpérience, et peut-être aussi par Timpuissauce.

Dans le siècle suivant, ces exagérations s'adoucissent, et l'idée nouvelle revêt des formes plus nobles et plus pures. Mais ce n'est qu'au commencement du xve siècle que s'épanouissent de la manière la plus heureuse tous les germes qui, jusqu'alors, n'avaient guère travaillé qu'à se dégager des flancs du chaos. A partir de cette auguste époque , le sentiment de la nature illumine et féconde toutes ies productions de Fart.

Les maîtres, tournés vers les objets de la réalité, réussissent, en les reproduisant avec fidélité et en les ennoblissant, à affranchir la peinture de la servitude architectonique, et à lui faire décidément acquérir une va-leur indépendante.

L'école de Flandre, à la téte de laquelle marchent les frères Hubert et Jean van Eyck , représente les

commencements de cette nouvelle phase de Part septentrional. Les figures isolées et les groupes symétriquement ordonnés sont répudiés; la splendeur monotone des fonds d'or est remplacée par des perspectives variées, où l'oeil du spectateur peut se promener à Taise. Le monde entier des phénomènes extérieurs, le ciel et la terre, les chaînes de montagnes gracieusement ondulées, les forets qui voilent leurs pentes, les fleuves et les lacs qui baignent leurs pieds, les horizons moirés d'ombres et de clartés qui couronnent leurs tètes, les arbres chargés de fruits, les prairies émail lées de fleurs et de lueurs humides qui chatoient dans leurs herbes, les torrents, les ruisseaux, les mines, les palais, les châteaux, les habitations privées, avec leurs meubles, leurs ustensiles et leurs ornements, tout, en un mot, se réfléchit dans les œuvres des deux illustres chefs de l'école flamande, et surtout dans celles de Jean van Eyck, qui a absorbé presque toute la gloire de son frère aîné

1 Les frères van Eyck doivent ce nom au lieu de leur naissance Maas- Eyck , petite ville située au bord de la Meuse, sur la frontière de l'électoral de Cologne. L'allié des deux frères s'appelait Hubert , et le plus jeune, Ha us ou Jean Hubert , suivant le témoignage de van Mander, naquit vers i3<>6, et mourut à Gaod en 1426. Jean lui survécut de près de vingt ans. On ignore, dit van Mander, chez quel maître Hubert fit son apprentissage; maïs on sait qu'il fut Fiusthuleur de Jean. Selon quelques auteurs, leur père même aurait été peintre. Quoi qu'il en soit, toute la famille semblait inspirée par le géuie de l'art , car leur sœur Marguerite cultiva aussi avec succès la peinture, et, pour pouvoir s'y consacrer entièrement, refusa de se marier.

Les van Eyck choisirent d'abord Bruges pour résidence. Dans nulle autre cité ils n'auraient leucoutic des ressources aussi variées, aussi essentielles pour l'exercice de leur an. Bruges, depuis longtemps déjà, entrepôt des villes anséatiques ci rivale de Venise , était alors parvenue au plus haut

m DE DIVERS ARTISTES FLAMANDS.

L'apparition d'une individualité aussi puissante que celle de Jean van Eyck dut nécessairement exercer une grande influence sur les tendances de l'art contemporain. Ses principes » en effet, dépassèrent de bonne heure les frontières , et envahirent les écoles étrangères.

L'école de Cologne fut une des premières à les accueillir. Dès la secoude moitié du xv* siècle, un de ses maîtres les plus distingués réunit les pratiques locales à celles de van Eyck. La fameuse Passion, qui appartient à M. Lieversberg, de Cologne, et d'autres tableaux dus à la même main, et con-

degré de riche*»* et de prospérité. Les étrangers , que le commerce y attirail de toutes part* , recherchaient avec passion les œuvre» 4e leur pinceau et leur offraient mille occasions d'étudier les traits, les costumes et les mœurs des nalions les plus dhews. Les habitants de la ville, si justement renommés pour leur beauté, leur présentaient les plus admirable* modèle. Les édifices anèiue, pieius de caractère ei de magnificence, leur fournissaient les plus heureux motifs pour les fabriques et les fouds d'architecture dont ils enrichissaient leurs tableaux.

Après 1 au i4ao, les deux frères qui, en remettant en lumière et en perfectionnant le procédé de la peinture à l'huile f avaient acquis une immense réputation, se rendirent à Gaad pour y exécuter le fameux retable de Soint- Bavou, dont ds avaient été chargés par Philippe le Bon, qui, dés 1419, avait pris possession du gouvernement. Ce prince, fondateur de l'ordre de la Toison d'or, s'était formé la cour la plus pompeuse de l'Europe. Les seigneurs Jes plus opulenls et les plus nobles tenaient à honueur d'en dire partie. C'est là Sans doute que Jean van Eyrk , que Philippe le Bon avail nommé son conseiller intime , trouva ces rois et ces chevaliers aux visages majestueux , aux tournures superbes , aux vêtements magnifiques , aux armures resplendissantes, dont il peupla ses toiles. Hubert mourut avaut l'achèvement du rejable de Saint-Bavon, qui devait passer pour le chefd'œuvre de son frère Jean. Celui-ci le termina donc seul et retourna ensuite a Bruges, où, jusqu'à sa mort, il peignit une multitude de pages où la réalité est traduite avec la plus saisissante vérité.

ser*é» à Munich, à Nuremberg et à Goblentz, eu sont 1a preuve. JjCtir auteur, auquel on & donne sans raison plausible le nom d un on£évre et graveur contemporain, Israël vob Meckenem, est malheureusement resté inconnu. Les fonds dorés, le iet des draperies, et d'autres particularités qu'on re» marque dans les pages attribuées à cet artiste, rappellent encore le s4yJe<dV Meister Wilhelm; mais l'exécution, 1 agencement des groupes et le caractère des têtes, sont évidemment empruntés à van Eyck-

l-es écoles de l'Allemagne méridionale ressentirent puissamment l'action de van Eyck. Ces écoles, comme tout le monde le sait, n'acquirent une grande importance que vers la tin du xv* siècle, grâce aux efforts de Frédéric Merlin, de Martin Schœngaver, de Jean Tlolbein le père, et de Michel WoJdgemutk. Or tous ces maîtres, non -seulement a«k>pterent les procédés techniques perfectionnes par van Eyck , mais encore s'approprièrent son naturalisme et sa manière de disposer et de traiter les sujets* Frédéric Heriin surtout marcha scrupuleusement sur ses traces. Quant à Jean Holbeiu le père, Martin Scbceugauer et Michel Wohlgemuth, tout en révélant un talent plus original, ils portent l'empreinte visible du style de van Eyck.

Au déclin du xvc siècle , van Eyck trouva aussi des adeptes fervents en Westphalie. Au commencement du siècle suivant, ses doctrines < fructifièrent au point qu'on y rencontre des tableaux qu'il serait facile de confondre avec ceux

L'Italie elle-même ne resta pas étrangère à la direction imprimée à l'art par van Eyck. Avant le xvie siècle , les tableaux de van Eyck n'étaient déjà plus rares en Italie, et ils y obtenaient un immense succès, si l'on en croit Facius et Vasari. Bientôt les peintures d'Albert van Ouwater, de Roger de Bruges, de Hans Hemling et de Jérôme Bos, y devinrent populaires, et donnèrent lieu à de nombreux et irrécusables emprunts. Déjà nous avons signalé, à la suite de la biographe du Titien, l'influence exercée par Jean van Eyck et ses disciples sur les œuvres vénitiennes des premières périodes. Elle est également facilé à reconnaître à IN api es, et même à Florence, dans les productions d'une foule de maîtres de la seconde moitié du xve siècle, parmi lesquels il nous suffira de citer Domenico Gbirlandaio.

Les principes et les procédés de van Eyck pénétrèrent jusqu'en Espagne. Au milieu du xve siècle, l'art y était encore dans l'enfance; aussi dut-il ne point se montrer rebelle aux enseignements qui lui furent offerts. Or, aucun pays autant que l'Espagne n'a été visité par les peintres flamands. Parmi les artistes que Jean II, roi de Castille, attira à sa cour, on trouve un certain Kogel de Flandre, qui peut-être n'est autre que Roger de Bruges; car, dans les archives de la chartreuse de Miraflorès, près de Burgos, il est appelé le grand et fameux Flamand *. Un de ses compatriotes, que les biographes

1 Anno MCCCCXLV donavit praedicalus rex (D. Joannci II) preliosi*timuD et devotum oratorium très historias hahens, nalivitutem scaticet

espagnols désignent sous le nom de Juan Flamenco, peignait, de 1496 à 1^99» dans la même chartreuse, deux tableaux que Ton y voit encore, et dont l'un représente plusieurs épisodes de la vie de saint Jean-Baptiste, et l'antre l'Adoration des Mages1. M. de Keverberg, dans son livre intitulé Ursule, princesse britannique., d'après la légende et les peintures dHemling, et madame Johanna Schœpenhauer, dans sa Vie de Jean van Eyck, pensent que, dans ce Juan Flamenco, il faut reconnaître Hans Hemling, qui serait allé finir ses jours en Espagne. Cette opinion n'est pas sans quelque vraisemblance, mais elle est loin d'être fondée sur des documents positifs. Peut-être ce Juan Flamenco est-il le même que Juan de Flandes, qui orna de quelques tableaux la cathédrale de Palencia. Au xvic siècle, le uombre des peintres flamands qui s'établissaient en Espagne, ou ceux qui y séjournaient passagèrement, alla toujours en augmentant \ Corn i Ile Vermeyen y suivit Charles-Quint en 1 534- Deux autres Flamands, maître Pierre et Franz Krutet, vécurent à Séville de 1 537 à 1 548. Sous le rogne de Philippe II, Michel Coxcie, Antoine Moor, Christophe d'Utrecht et Antoine Pupiler, travaillèrent à Madrid. A la même époque, Pierre Campana, Antoine de Bruxelles, et Fernand Sturm,

Jesu Christi, Descensionem ipsius de crure, quae alias quiula anguslia nuncupatur, el Apparitionem ejusdem ad mat rem pnrl resurrcclioneoi. Hoc oraionum a magistro Rogel, magno etfamoso Flandretco, fuit depictum. V. Fiorillo, Hutoiie de la peinture en Espagne, page 55 el suiv.

1 Voyci Fiorillo , loco citato.

• Voyez Fiorillo, p. 62.

de Ziricksee, étaient occupés à Séville, et Jean Flores * Piacencia et à Madrid. Ces maîtres et tes tabWaux envoyés par leurs compatriotes durent, on le comprend, contribuer, de la manière la plus puissante, au développement de Fart espagnol, qui, dans le xvii* siècle seulement, atteignit î'age de majorité, et parla sa propre langue.

Mais ce fut dans sa patrie que Jean van Eyck exerça l'influence la plus souveraine et la plus hv contestée. Il y créa une nombreuse école qui se répandit dans toutes les provinces des Pays-Bas, et qui, pendant longtemps, conserva la plus entière déférence pour ses principes.

Les successeurs immédiats de Jean van Eyck furent Roger de Bruges, Hugo van der Gces, Peter Cristopbsen, Albert van Ouwater, fondateur de \ école de Harlem , et Hans Hemling , le ph» considérable et le plus original de tons ses élevés et imitateurs.

Hemling, après une jeunesse fort agifée, se fit soldat. A la suite d'une blessure, il entra à l'hospice Saini-Jean, de Bruges, dont le régime hti pNtt, au point qu'il y prolongea sa convalescence pendant six ans. Des portraits r une Adoration des Mages, l'admirable coasse de sainte Ursule, et le Mariage mystique de sa m te Catherine , si justement célèbre , furent le prix des bons soins qu'on lui prodiguait.

Les tableaux de Hemling, reproduisent d'une manière singulièrement austère , le style de van Ëvck. 11 donne, en générar, à ses tètes, moins de grâce, mais plus d'accent et de noblesse; les personnages

sont aussi svelles et aussi élancés, mais plus énergiqtiement mouvementés; son exécution est plus précise, quoique moins détaillée; quant à l'ordonnance des groupes, il observe une rigide symétrie, et il n admet ordinairement que les acteurs indispensables. En revanche, il cbercbe à épuiser la partie historique de ses sujets, et, dans presque toutes ses «euvres, il aime à représenter épisodiquement les événements qui précèdent ou qui suivent l'action principale. Mais toujours l'harmonie morale la pins élevée est là pour remédier à ce désordre apparent. L'austérité de sort esprit se révèle surtout dans la conception et le coloris des paysages. Si les paysages de Jean van Eyck resplendissent d'un éclat pri marner, ceux de Hemling réfléchissent la maturité de Pété; la verdure y est plus sombre, les arbres y sont plus touffus , les ombres plus vigoureuses et les masses de htmière plus grandes et plus calmes.

Parmi les derniers peintres qui se rattachent plus ou moins étroitement à l'école de van Eyck , nous citerons Rogier van der Weyde , de Bruxelles ; Quintîn Messys , le célèbre forgeron d'Anvers ; et Bartholomé van Bruyn.

J^es maîfres qui leur succédèrent parurent au moment où la peinture italienne enfantait ses chefsd'œuvre. Mais leurs productions et celles des Italiens ne diffèrent pas seulement sous le rapport de la direction particulière , de Fintention et de la dis* position individuelles , maïs encore sous celui de la solution satisfaisante des sujets. Une longue et riche série d'œuvres parfaitement belles naquit sur le sol

italien. Cette terre privilégiée vit se renouveler ces temps merveilleux de l'antiquité grecque, où la beauté se révéla dans toute sa .splendeur, où la pensée divine s'incarna dans les formes les plus accomplies , où la dignité souveraine de l'homme fut représentée par les images les plus sublimes. - Cetélément<le la suprême beauté, qui éclata avec tant de magnificence en Italie , n'était pas destiné à s'épanouir dans les contrées du Nord. Cependant les populations cisalpines n'étaient pas dépourvues des dispositions nécessaires pour comprendre et développer le beau. On voit, dans les premières périodes du style gothique ou germanique, se manifester chez quelques artistes du Nord une tendance dominante à concevoir l'idéal , et l'imperfection extrême des moyens seule les empêcher de l'exprimer clairement. Plus tard, Jean van £yck et ses élèves, en s'allachant à la réalité, surent la colorer de ce qui pouvait la relever et l'anoblir. Ces maîtres ont une grande affinité avec les prédécesseurs de Raphaël, le Pérugin, Andréa Mantegna, Giovan Bellini , Pinturicchio. Dans les ouvrages des deux écoles de cette époque, on remarque le même degré d'expression intime, de naïve intelligence et de noblesse sympathique dans les physionomies. I^s Flamands se distinguent même par une connaissauce plus étendue des secrets de la technique. On pouvait donc espérer que les peintres du Nord, en conservant la vérité et la naïveté de leurs devanciers, feraient subir à leur art la même transformation qui rendit l'art italien du xvi* siècle si

parfaitement harmonieux, si parfaitement beau. Malheureusement il n'en est point arrivé ainsi , et cette époque de la peinture flamande est loin de correspondre au siècle de Léon X. Cette infériorité peut, en grande partie, être attribuée, il nous semble, à l'influence d'un principe fatal auquel on est convenu de donner le nom de fantastique , et qui forme un des traits fondamentaux du caractère des populations et de la nature septentrionales.

Dans le Midi, la sérénité du ciel, la transparence et la clarté de l'air, les ondulations magiques des montagnes, les efflorescences pittoresques de la végétation , enchantent les regards et remplissent râme d'une douce et sublime poésie.

Dans le Nord , au^ contraire , dans ces régions éloignées du soleil, les nuages voilent le firmament, le brouillard pèse sur les vallons; durant six mois de l'année, la terre dépouillée de ses fleurs et couverte de neige paraît dormir d'un sommeil léthargique. L'homme doit nécessairement réfléchir les objets qui l'entourent : puis, obsédé par l'image constante de la caducité et de la mort qu'il a sous les yeux, pour trouver la vie, il se jette hors du cercle où il en voit si peu. Alors il fouille dans son cœur, son âme se concentre en elle-même, et son esprit actif est excité à peupler les solitudes de créatures imaginaires. Mais lorsque la fantaisie s'aventure dans un monde sans règle et sans limites ; lorsqu'elle abandonne les lois de l'organisme qui constituent le type des formes naturelles; lorsque, enfin, elle cherche à régner souverainement et arbitrairement, ix. il\

370 DE DIVERS ARTISTES FiàMANDS.

on peut hardiment proclamer que l'empire -du beau est en danger. Les rêveries, les songes de la fantaisie pourront se formuler en combinaisons ingénieuses et s'agiter dans une sphère attrayante; niais elles ne conduiront jamais à un sentiment pur, noble, et élevé de la beauté.

La tendance an fantastique n'est pas tout à fait étrangère aux périodes les plus anciennes de Fart septentrional, bien qu'elle n'y joue ordinairement qu'un rôle subalterne , et que, en certains cas rares, elle s'unisse aux exigences supérieures delà beauté. Elle apparaît déjà dans le caractère hyperbolique des derniers ouvrages de Meister Stepuan, de Cologne, dans le célèbre Enfer de van Eyckqui décore la cathédrale de Dantzick, dans la vision du Mariage mystique de sainte Catherine, de HemJiog, et dans les folles productions de Jérôme Bos, aussi bien que dans les œuvres des artistes flamands, hollandais et allemands, qui vinrent ensuite, tels que les Breughel, les Lucas de Leyde, les Albert Durer, les Albrecht Altdorfer, les Bartholomé Behani K Mais pourquoi ce pernicieux élément s est-il montré avec

1 Toutefois la tendance au fantastique produisit entre les mains de ces derniers artistes quelques pages merveilleuses. Albert Altdorfer, surtout, tira de cet élément des effets où éclate une richesse d'imagination qu'on ne rencontre nulle part ailleurs. 11 donne en général à ses œuvres un attrait «i singulièrement fabuleux , un caractère d'une origiualité si étrange, il déploie devant vos regards une telle multitude de phéuomènes surnaturels, qu'on se laisse volontiers entraîner au milieu de ce cercle magique. Les représentations de Jérôme Bos , au contraire , épouvantent le spectateur : re sont de véritables cauchemars que, du reste, il formule avec une verve remarquable.

plus de force que jamais, précisément dans les der* nières phases du développement de Fart septentrional ? Nous croyons qu'il faut en chercher la cause dans les circonstances générales de l'histoire. C'est l'esprit de protestantisme qui se révèle dans ce fait. La réforme alluma le flambeau de la science, mais éteignit le feu aacré de l'inspiration et étouffa le sentiment au profit de la pensée. Or, quand la pensée domine exclusivement, elle pousse vite aux hiéroglyphes, aux symboles. Alors une forme moins pure suffit pour traduire la pensée; alors la fantaisie, qui sert de médiatrice entre la pensée et ia forme, voit se dérouler devant elle un plus libre espace, un plus vaste champ d'arbitraire. Les anciens songes fabuleux se réveillent, troublent l'imagination et contrarient sa manche sublime vers la beauté. Au milieu de ce désordre, de grands talents, sans doute, peuvent surgir; mais jamais ils n'atteignent les cimes de l'art , jamais le soleil de la beauté parfaite n'arrive à fondre la glace de leurs créations

Parmi les causes qui s'opposèrent le plus à l'entier épanouissement de l'art septentrional, nous devons encore signaler la manie d'imiter et de singer les maîtres d'Italie, manie qui s'empara de tous les artistes du Nord pendant la seconde moitié du xvie siècle. Le style sévère, calme et retenu des Jean van Eyck , des Hans Hemling , fut abandonné. Frauc-Fiore, les Porbus, les frères Franck, Martin de Vos, Octavius van Veen, Michel Goxcie , cessèrent d'étudier les anciens maîtres de leur pays, et s'etibr-

cèrent de naturaliser en Flandre le goût italien. Ils s'inspirèrent surtout des écoles florentine et romaine où ils espéraient trouver ce qui leur manquait; mais ils ne réussirent qu'à s'approprier les types extérieurs de leurs modèles. L'idéal auquel ils s'élevèrent resta toujours un idéal purement de forme, sans importance et sans vie intérieure.

A la fin du xvie siècle, une immense révolution s'opéra dans la peinture flamande. Après avoir affecté avec le secours du goût italien les apparences d'un art religieux, elle se modela sur les mœurs du pays. Aux riches bourgeois de Flandre, endurcis par l'industrialisme et blasés par les voluptés , il fallait de la débauche en grand. Pour les émouvoir, il fallait leur jeter devant les yeux des drames effroyables avec du sang ruisselant et des chairs palpitantes : pour les égayer, il fallait leur montrer de ces sauvages kermesses , où mâles et femelles lampcnt le vin et la bière, fument, ripaillent, sautent, roulent et tourbillonnent avec une frénétique ardeur. Alors surgit Pierre Paul Rubens qui, par la multiplicité et la hardiesse de ses conceptions , par la pompe et l'ampleur de son exécution et le faste de son ardent coloris, sut satisfaire à toutes les exigences de son temps. À sa suite marchèrent van Dyck, Jacques Jordaens, Abraham Diepenbeke, van Thulden, Guerard Seghers, Gaspard de Crayer.

"Vers la même époque, Rembrandt intronisait définitivement en Hollande le réalisme de l'art , et tirait des ténèbres la personnalité humaine pour la couronner d'une mystérieuse auréole. Une multitude

de peintres furent entraînés par l'exemple de ce grand homme. Gerbrand van den Eeckout, Govaert Flinck, Jean Victoor, Ferdinand Bol, Nicolas Ma as, furent ceux qui suivirent de plus près les principes de ce merveilleux coloriste. Mais aucun d'eux néanmoins n'obtint ses gigantesques et magiques résultats.

Une révolution nouvelle amena ensuite le règne des peintres de genre, de paysages, de marine, d'animaux, d'architecture et de nature morte. Alors florissentet prospèrent Terburg, Gérard Dow, Metzu, Mieris,Netscher, Pieter van Slingelandt, Jean Steen, Pieter de Hooch, Adrien Brauwer, les Ostade, Pieter de Laar, Wouvermans, Paul Potter, Adrien van den Velde, Albert Cuyp, Bergheni, Karel Dujardin, van Goyen, Jean Wynants,Ruysdael,Hobhema, vander Neer, Backhuysen , Jean van der Heyden, Melchior Hondekoeter, van Huysum et tant d'autres maîtres, dont on ne peut malheureusement admirer les œuvres sans songer avec tristesse qu'ils se sont plu à descendre des hauteurs où brillaient leurs pères, et qu'entre leurs mains se sont dissipés les derniers débris de l'immense fortune que leur avaient amassée une longue suite de prudents ancêtres.

NOTES

(1) Ce Martin de Hollande est peut-être le même qoe celai que Vasari a appelé Martino Tedesco dans la biographie de Michel- Ange; et Martino d'Anvers, dans celle de Marc- Antonio de Bologne. Voyez tom. V, p. 110 et 111, la note 6, p. 289 , et t. VIII» p. 77 et 78. — Avertissons ici que Vasari a déGguré de la manière la phis étrange le nom des artistes qu'il a introduits dans cette notice. Ainsi , pour lui Michel Coxcie s'appelle Cockisien , Pierre Koeck, Pierre Coe, Schooreel, Scoorte^ Bos de Bois-le-Duc, B >s di Ertoghen Bosc, Aertsen, Arsen, Jacques de Beuch, Jacopo ftrura, Guillaume Cock, Guglklmo Curar, etc. Nous avons rétabli dans notre traduction la plupart de ces noms tels qu'ils doivent être; mais il y en a quelques-uns, nous l'avouons, qui sont restés pour nous de véritables hiéroglyphes. Nous les avons donc laissés tels que les donne le texte italien.

(2) Voyez le commentaire dMntonello de Messine, tome ni, sur la prétendue invention de la peinture à Thnite.

(3) Rogier tarissait vers l'an 1500, if mourut en 1529. (40 Michel Coxcie de Malines, né en 1497, mort en 159?.

(5) Martin Willemsz, néen 1498, au villaged'Hemskerck,dontil prit le nom, mourut à Harlem, à l'âge de softante-seize ans. Après avoir eu différents maîtres, il entra chez Jean Schooreel qui, bientôt jaloux du talent de son disciple, le coassa de son atelier. Martin était tellement estimé, que l'an 1572, les Espagnols qui assiégeaient Harlem lui permirent de sortir de la ville et de se retirer à Amsterdam chea son élevé Rawaert. Martin légua , par son testament , une somme dont les revenus devaient servir à doter chaque année plusieurs jeunes filles de son village, sous la condition expresse que le jour de la noce , les mariés iraient danser sur sa fosse. Cette cérémonie a été exactement observée jusqu'à nos jours.

(6) Vasari a déjà parlé de Jérôme Kock , dans la biographie de Marc- Antonio. Voyez tome VIII.

(7) Jean van Kalcker mourut en 1546.

(§) Qtrîntfn Messys, dît le maréchal d'Anvers, parce qu'If exerça ce métier jusqu'à l'âge de vingt ans, naquit à Anvers, et mourut vtrs l'an 1520, dans un âge très-avancé.

(9) Joseph van Cleef naquit à A nvers. On ignore la daté de sa naîssance et celle ée sa mort} ma» on croit qu'il fut recji à l'Académie d'Anvers, en 1511. L'orgueil lepoussaàlafolie. II avait une si grande opinion de lui-même , écrit Descamps , qu'en Espagne, ayant été présenté au roi par son peintre Antoine Moor, il sonffraft àe voir qu'on préférait les ouvrages du Titien aux siens ; il devînt furie «a, et dit tant d'injures à Antoine Moor, qu'à la fin ee peintre l'abandonna. Sa folie augmenta toujours, et on le vit courir dans les rues avec un habit verni de térébenthine. Il fit encore d'autres extravagances, mais les plus fâcheuses furent qu à mesure qu'il put retrouver ses tableaux , il tes mit en pièces on les gâta. H peignait ses panneaux des deux côtés , a#n qu'en fcs retournant on ne v!t rien de désagréable. Sa famille le fit enfermer. — Descantps, Vies des Peintres flamands.

(16) Lambert Sosterman, né à Liège, vers 1506, florissait vers

Cil) SanàVart et Descamps font naître Patenier à Dînan.

(12> Jean Schooreel naquit Tan 1-195, dans le bourg de Schooreel, près d'Alemaër, en Hollande. Il mourut à Utreebt, en 1563. Franc- Flore te nomme le flambeau des peintres flamands.

(13) Pierre Breughel, dît le vieux , né àBreughel, près de Breda, florissait en 1506. L'année de sa naissance et celle de sa mort ne sont pas connues.

(14) Pierre Koeck d'Aelst naquit en 1500, et mourut en 1553. Il traduisit les OEuvres de Serlio en flamand , et non en allemand comme le dit Vasari.

(15) Wilhelm Key entra à l'Académie en 1540. Il mourut de peur le 5 juin 1568. Voyez Sandrart, page 255.

(16) Antoine Moor, né à Utrecht, mourut à Anvers en 1588 , à l'âge de soixante-seize ans.

(17) Martin de Vos naquit à Anvers, en 1520; et mourut dans la même ville, en 1604. Il fut élève du Tintoret.

(18) Jacques Grimmer florissait en 1540. Il est auteur de quelques poésies.

(19) Hans ou Jean Bol naquit à Malines , en 1534 , et mourut à Amsterdam, en 1583.

(30) Pierre Aertsen naquit à Amsterdam, en 1519, et mourut dans la même ville, en 1573.

(21) C'est-à-dire, Lambert Zustris ou Susterman.

(22) Lambrecht van Oort d'Amersfoort , peintre et architecte, naquit vers Tan 1520. Il fut admis dans la corporation des peintres d'Anvers, Tan 1547.

(23) Gilles et François Mostaert naquirent dans la petite ville d'Ulst , près d'Anvers. Us entrèrent tous deux dans l'Académie d'Anvers en 1555. François mourut jeune , et Gilles dans un âge très-avancé, en 1601, suivant Descamps, ou en 1598, suivant Sandrart.

(24) Pierre Porbus naquit à Gouda, et mourut en 1583. Il fut le premier maître du célèbre François Porbus, son fils.

(25) L'annotateur de l'édition romaine du Vasari prétend que ce Guérardest le même que Gérard Honthorst, surnommé délia XotU. Nous nous bornerons à faire observer que Honthorst naquit en 1592, c'est-à-dire, dix-huit ans après la mort de notre auteur. Il est probable que ce Guérard n'est autre que Guérard Horebout, nommé à tort par Vasari Lucas Hurembout.

(26) Vasari commet une erreur en distinguant Lambert Lombard de Lambert Suavius.

)gle

Après avoir écrit la vie des peintres, des sculpteurs et des architectes les plus célèbres que la mort a frappés depuis Cimabue jusqu'à nos jours, après avoir parlé en maintes occasions de divers maîtres vivants, il me reste quelques mots à dire sur les artistes de notre Académie de Florence, auxquels je n'ai pu consacrer encore une attention suffisante. Il est convenable de commencer par les principaux et les plus âgés dYntre eux : je m occuperai donc d abord d'Agnolo, surnommé le Bronzino, peintre florentin, très-habile et digne de tous les éloges imaginables.

Le Bronzino demeura plusieurs années auprès du Pontormo, et s'appropria si bien sa manière que souvent on confondit leurs ouvrages. Il est vraiment étonnant que le Bronzino ait saisi de la sorte le style du Pontormo; car ce dernier était si sauvage et si étrange même avec ses plus chers élèves, qu'il ne leur permit jamais de voir ses peintures avant

qu'elles ne fussent achevées complètement. Néanmoins la patience et le dévouement d'Agnolo forcèrent le Pontormo à l'aimer comme un fils.

Les premières productions importantes de la jeunesse du Bronzino se trouvent à la cbartteiise de Florence, dans deux arcs placés l'un au dedans et l'autre au dehors d'une porte qui conduit du grand cloître au chapitre. L'arc extérieur renferme une Piété et deux anges à fresque, et l'arc intérieur un saint Laurent nu peint à l'huile sur le mur. Cet essai présagea les éminentes qualités que notre artiste devait développer plus tard.

À Santa-Felicità de Florence, dans la chapelle de LodovicoCarpponf, il fit, à J'huile, deux Érangélistes dans deux médaillons circulaires et quelques personnages sur la voûte.

Dans le clohre de l'abbaye des moines noirs de riorence, H exécuta une iresque représentant saint Benoît se jetant nu sur des épines.

Dans le jardin des religieuses connues sous le nom de- Poverme, i! peignit à fresque un magnifique tabernacle, contenant T Apparition du Christ à Madeleine.

A la Santa-Trinità, on voit, sur le premier pilastre que Ton rencontre en entrant à droite, un tableau à l'huile, o« le Bronrine* figura, avec beaucoup de soin, le Christ mort, ïa Yierge, saint Jean et sainte Marie-MadVleme. font en s'occupant tte ces travaux, Agnoio conduisit à fin des portraits et d'autres tableaux qui h? mirent en grande réputation.

Aprèfrle siège de Florence, le Bronzino se rendit

à Pesaro, auprès de Guidobaldo, doc d'Urbcn, qui remploya à décorer un clavecin, comme nous l'avons dit ailleurs. Il fit, en outre, le portrait de ce seigneur et celui d'une fille de Matteo Softerom. 11 peignit aussi à l'huile, dans le* voussures d'une salle de La villa ducale de l'Impériale r quelques figures à l'huile, auxquelles il en aurait ajouté d'autres, s'il n'eut point été rappelé à Florence par Jacopo Pontorroo pour aider ce maître à terminer la salle de Poggio-a-Caiano.

À son arrivée à Florence, Agnolo fit, pour Messer Giovanni de Statis, une petite Madone d'une ravissante beauté, et peu de temps après, pour Monsignor Giovio» son ami, le portrait d'Andréa Doria. 11 orna ensuite les lunettes d'une chambre de la maison de liartolommeo Bettini des portraits de Dante, de Pétrarque et de Boccace. Lorsqn'il eut achevé ces tableaux, il reproduisit les traits de Bonaccorso Pinadori, d'Ugolino Martelti, de Messer Lorenzo Lenzi , aujourd'hui évèque de Ferma, de Pier-Antonio Bandini et de sa femme, et d'une foule d'autres personnages qu'il serait trop long d'énumérer. Il suffit de dire qne tous ces portraits sont très- ressemblants, et d'un fini (foi ne laisse rien à désirer.

Pour Bartolommeo Panciatiehi, Agnolo exéenfa deux grands tableaux de Vierges merveilleusement beaux. On lui doit encore les portraits de Bartolommeo et celui de sa femme, auxquels il ne manque que le souffle. Pour le même citoyen, il peignit un Christ'en croix d'une telle perfection, qw'il estevi-

dent qu'il eut devant les yeux un cadavre crucifié.

A San-Casciano, villa qui appartient à Matteo Strozzi, le Bronzino représenta à fresque, dans un tabernacle, une Piété et plusieurs anges.

Pour Filippo d'Averardo Salviati, il fit en petit une Nativité du Christ d'une beauté sans égale, comme chacun a pu en juger par la gravure qui en a été publiée ';et pour Maestro Francesco Montevarchi, savant physicien, une Madone et plusieurs petits tableaux très-gracieux. Le Bronzino aida, comme nous l'avons dit ailleurs, le Pontormo, son maître, à décorer la villa Careggi, et figura, dans les pendentifs, la Fortune, la Renommée, la Paix, la Justice, la Prudence et quelques enfants.

Lorsque le duc Cosme eut succédé au duc Alexandre, le Bronzino aida encore le Pontormo à peindre la loggia de Castello. Lors des noces de l'illustrissime dona Leonora de Tolède, il fit deux tableaux en clair-obscur dans la cour du palais Médicis, et orna le piédestal du cheval du Tribolo de divers sujets tirés de la vie du seigneur Jean de Médicis. Ces peintures dévoilèrent le talent de notre artiste au duc, qui le chargea de décorer, dans le palais ducal, une petite chapelle destinée à la noble duchesse. Sur la voûte de cette chapelle, le Bronzino représenta quelques Enfants, avec saint François, saint Jérôme, saint Michel, ange, et saint Jean; et sur trois des parois, trois sujets empruntés à l'histoire de Moïse. Sur la paroi où se trouve la

• Celle gravure a été exécutée par Giorgio deManloue.

porte, on voit Moïse guérissant les Hébreux de la morsure des serpents ; sur la paroi qui est percée d'une fenêtre, les Hébreux recueillant la manne dans le désert; et enfin, sur la troisième paroi , la submersion de Pharaon dans la mer Rouge.

Ces fresques furent exécutées avec tout le soin imaginable. Le Bronzino orna l'autel d'un Christ mort, soutenu par la Vierge; mais le duc Cosme envoya ce tableau, comme une chose précieuse, à Granvelle, le plus grand personnage qu'il y eut alors auprès de l'empereur Charles-Quint. Le Bronzino reproduisit aussitôt le même sujet, et le mit sur l'autel, entre un ange Gabriel et une Vierge recevant l'annonce de sa mission divine. Ces deux derniers tableaux remplacèrent un saint Jean-Baptiste et un saint Cosme, que la duchesse ordonna de transporter dans sa galerie, lorsque l'on enleva le Christ mort. Le seigneur duc, ayant vu que le Bronzino avait un talent tout particulier pour peindre d'après nature, se fit représenter par lui, couvert d'une armure blanche, et la main posée sur un casque. Il lui demanda aussi le portrait de la duchesse, sa femme, et celui de son fils, don Fraucesco, prince de Florence. A peu de temps de là, le Bronzino exécuta un second portrait de la duchesse, qu'il représenta auprès du signor don Giovanni, son fils. 11 peignit, en outre, la jeune Bia, fille naturelle du duc, et tous ses autres enfants, la belle signora donna Maria, le prince don Francesco, le signor don Giovanni, don Garzia et don Ernando. Tous ces portraits sont dans la galerie de Son Excellence, ainsi que

m 0ES ACADÉMICIENS DU I>ESSIN.

cent de don Francesco, de Tolède, de ta mère du duc, et d'Ercole, duc de Ferrare. Le Bronzino fit encore , dans le palais, de magnifiques décorations de théâtre, deux années consécutives, pour les fêtes du carnaval. Il envoya en France un tableau d'une beauté singulière, renfermant Vénus embrassée par Cupidou, et accompagnée d'un côté par le Plaisir et les Amours, et de l'autre côté par la Fraude, la Jalousie, et diverses passions.

Le seigneur duc , après avoir fait commencer les cartons des tapisseries de la 6alle du conseil des Deux cents par lePontormoet par leSalviati qui représentèrent, le premier, deux sujets et le second un seul sujet de l'histoire de Joseph, ordonna que l'entreprise fut continuée par le Bronzino. Notre artiste mena à bonne fin quatorze morceaux ; mais l'énorme perte de tenips que lui causa ce travail l'engagea à confier l'exécution de la plupart des cartons à Raffaello dal Colle, auquel il se contenta de fournir des

Giovanni ï^aochim ayant construit en face de la chapelle des DinL, à Santa-Fiore de Florence, une somptueuse chapeUe où il éleva son tombeau en marbre, pria le Bronzino d'y peindre la Descente du Christ aux limbes. Le Bronzino consacra à cet ouvrage toute l'application dont est eapable celui qui brûle d'acquérir de la gloire. Il représenta, dans des attitudes d une variété et d'une beauté rares, une foule d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards et de jeunes gens. Parmi les hommes il introduisit les portraits de Jaoopo Pontormo, du fameux aca-

démkien Giovambattista GelJo, et -du peintre Bacchiacca ; et parmi les femmes, ceux de deux nobles et jeunes Florentines, dont la beauté et la vertu sont dignes de netre jamais oubliées, Madonna Costanza da Sommaia. épouse de Giovambattista Do ni? et Madonna Caroiuilla Tedaldi del Corno.

Peu de temps après, le Bronzino termina une grande Résurrectioa du Christ, qui fut placée à la 2funziata, dans La chapelle qui appartient à Jacopo et a Filippo GuadagnL C'est à cette époque qu'il acheva le tableau que l'on substitua dans la chapelle du palais à celui qui fut envoyé à Granveile» Puis il fit pour le signor Alamanno Salviatiun Satyre et une Vénus qu'il est facile de reconnaître pour la déesse delà beauté.

Bronzino fut ensuite appelé par le duc à Pise où il peignit quelques portraits pour Son Excellence et un sujet de Vierge pour Luca Martini, son intime ami. Dans ce dernier tableau il représenta Luca portant une corbeille de fruits parallusion àlaierti- Uté que cet honorable citoyen avait répandue autour de Pise en présidant au dessèchement des eau* et des marais qui rendaient le pays stérile et insalubre. Bronzino ne partit pas de Pise sans que le fabricien Raffaello del Setatualo lui eut commandé un tableau pour une des chapelles de la cathédrale. Notre artiste peignit le Christ avec sa croix, entouré d'une foule de saints, parmi lesquels est un saint Barthéleini écorché d'une vérité effrayante. Cette composition est belle dans toutes ses parties. Eile fut mise dans unie chapelle à la place qu'occupait un tableau

m DES ACADÉMICIENS DU DESSIN.

de Benedetto de Pescia, élève de Jules Romain.

Agnolo représenta ensuite , par Tordre du duc Cosme, le nain Morgan te nu et en pied, sous deux aspects différents, c'est-à-dire de face sur l'un des côtés du tableau et de dos sur l'autre côté. Cette figure, à membres monstrueux, est merveilleusement peinte. Bronzino 6t également le portrait de Ser Carlo Gherardi de Pistoia, son ami d'enfance, qui lui doit en outre une Madone d'un relief extraordinaire et une superbe Judith mettant dans une corbeille la tète d'Holopherne. Ce dernier tableau est accompagné d'un couvercle sur lequel on voit la Prudence se regardant dans un miroir.

Lorsque le duc fut parvenu à l'âge de quarante ans, Bronzino exécuta le portrait de Son Excellence et celui de la duchesse, qui tous deux ue pouvaient être plus ressemblants.

Giovambattista Cavalcanti , ayant construit à Santo-Spirito de Florence, en marbres précieux amenés d'outre-mer à grands frais, une chapelle où il déposa les restes mortels de son père Tommaso, y fit sculpter, par Fra Giovan'-Agnolo Montorsoli, le buste de son père, et peindre par le Bronzino l'Apparition du Christ à Marie- Madeleine. Au fond de cette composition on aperçoit les deux autres Maries. Toutes ces figures sont étudiées avec un soin incroyable.

Jacopo Pontortno ayant laissé inachevée la chapelle de San-Lorenzo , Bronzino fut chargé par le duc de la conduire à fin. Il termina d'abord une foule de figures nues qui manquaient au premier

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plan du Déluge, puis au bas de la Résurrection desmorls, il couvrit de personnages , d'une rare beauté, un espace qui avait une brasse de hauteur, et comprenait toute la largeur de la façade; enfin il termina entre les fenêtres un saint Laurent nu, couché sur une grille et environné d'enfants. Dans cet ouvrage, le Bronzino se montra bien supérieur au Pontormo son maître, dont il fit le portrait dans un coin de la chapelle, à droite du saint Laurent.

Le duc lui commanda ensuite une Déposition de croix qu'il envoya à Porto-Ferraio dans l'île d'Elbe, au couvent des Récollets, et une Nativité du Christ pour l'église des chevaliers de Santo-Stefano, récemment bâtie, ainsi que le palais et l'hôpital du même ordre, d'après les plans de Vasari. Ces deux tableaux se distinguent par la correction du dessin , la richesse de l'invention, le charme du coloris et le fini de l'exécution qui ne pourrait être poussé plus loin.

Le Bronzino a peint sur des plaques d'étain de dimension uniforme tous les grands personnages des deux branches de la famille Médicis , depuis Giovanni di Bicci et Cosme l'Ancien, jusqu'à la reine de France, et depuis Laurent, frère de Cosme l'Ancien , jusqu'au duc Cosme. Tous ces portraits sont rangés derrière la porte d'un cabinet que Vasari a construit dans les nouveaux appartements du palais ducal, et qui renferme une foule de statues antiques en marbre et en bronze, de petites peintures modernes, de miniatures précieuses et de médailles ix. a5

d'or, d'argent et de bronze. Les portraits dont nous venons de parler sont tous d'une ressemblance extrême; aussi est-ce une chose vraiment digne de remarque que le Bronzino, au lieu de perdre son talent en vieillissant, comme la plupart des artistes, le voit au contraire s'augmenter à mesure qu'il avance en âge.

Tout récemment encore, Âgnolo a fait, pour son intime ami don Silvano Razzi, religieux camaldule du monastère degli Angeli, de Florence, une sainte Catherine qui n'est inférieure à aucun de ses autres ouvrages, et à laquelle il ne manque, pour ainsi dire, que le souffle, et cette parole dont elle se servit, jusqu'à son dernier soupir, pour confesser le Christ, son époux divin. C'est donc à bon droit que don Silvano estime ce tableau plus que tous ceux qu'il possède.

Agnolo a exécuté, en outre, un portrait du cardinal Jean de Médicis, qui fut envoyé à la cour de l'empereur à la reine Jeanne, puis celui du seigneur don François, prince de Florence, dont la ressemblance et le fini sont extraordinaires.

Lors du mariage de la reine Jeanne d'Autriche, le Bronzino peignit, sur trois grandes toiles, qui furent placées sur Le pont alla Carraia, divers sujets des noces d'Hyménée. Ces tableaux étaient d'une telle beauté, qu'ils méritaient d être conservés éternellement, au lieu d'être employés comme une décoration temporaire.

Il y a peu de mois, Bronzino a terminé, pour le prince, un petit tableau qui n'a pas son pareil, et

que Ton serait vraiment tenté de prendre pour une miniature»

Aujourd'hui, malgré ses soixante - cinq ans, Agnoîo est encore tellement passionné pour l'art, qu'il a commencé, suivant le désir du duc, deux fresques dans l'église de San-Lorenzo, près de l'orgue.

Agnolo a cultivé et cultive encore avec succès la poésie. Il a composé un grand nombre de capiloli1, et de sonnets, dont une partie a été publiée; mais il s'est surtout distingué dans le berniesque, car maintenant il n'y a personne qui l'égale dans c« genre, ainsi qu'on le verra un jour, si , comme on l'espère, on imprime ses oeuvres complètes 3.

Le Brouzino a un caractère plein de douceur et d'affabilité. Il s'est montré dévoué & ses amis, honorable dans toutes ses actions, et généreux autant qu'un noble artiste comme lui doit l'être. Jamais il n'a fait de tort à personne, et il a toujours témoigné beaucoup d'amitié aux artistes de talent : c'est ce que je puis affirmer, moi, qui sois étroitement

* Capitolo, pièce de poésie italienne du style badin ou satirique, composée de tercets.

* Bronzino occupa ttu rang distingué parmi les poètes de son temps. Sès poésies furent imprimées , et on lit dans le recueil du Bottari quelques-unes de ses lettres sur la peinture. Il y examine siia sculpture est plus noble que la peinture y question alors vivement Jébattue. Il donne la préférence à son art. On trouve dans le môme volume d'autres lettres écrites en faveur de l'opinion contraire. Le Buonarroti , interrogé par le Varchi , ne voulut -pas se prononcer. Après la mort du Buonarroti, de nouvelles discassions s'élevèrent entre les peintres et les sculpteurs, et l'on vit paraître des compotions en prose et en vers sur ce sujet. Le Lasca écrivit eu laveur de la peinture ; 1p Cellioi prit la défense de la sculpture.

lié avec lui depuis quarante- trois ans, c'est-à-dire depuis Tan i5a4 jusqu'à ce jour. J'ai commencé à le connaître et à l'aimer quand il travaillait à la chartreuse avec le Pontormo, duquel j'étais alors occupé à dessiner les ouvrages

Les disciples du Bronzino sont nombreux; mais le premier de tous (pour parler à présent de nos académiciens) est Alessandro Allori, qu'il traita constamment comme son propre enfant, et non comme son élève. Un bon père et son fils ne vivraient point autrement que le Bronzino et Alessandro ont vécu et vivent ensemble.

Alessandro Allori n'est encore âgé que de trente ans, et déjà il à prouvé, dans quantité de tableaux et de portraits, qu'il est un digne élève de son maître, et qu'il n'épargne aucun effort pour arriver à la perfection que Ton attend d'un génie supérieur. Dans la chapelle des Montaguti, à la Nunziata, il a peint à l'huile, avec un soin extrême, le tableau de l'autel, et à fresque les parois et la voûte. Le tableau représente la Vierge à côté du Christ, lequel juge les bons et les méchants au jour suprême. Ces figures sont tirées du Jugement dernier de Michel- Ange. A chaque angle du tableau est un Prophète ou un Évangéliste; sur la voûte sont des Sibylles et des Prophètes, où l'on reconnaît qu'Alessandro a

1 Agoolo BroDihio mourut à l'âge de soixante-neuf ans , et fut inhumé à San-Cristofano. Allessandro Allori , son élève, prononça une oraison funèbre en sou honneur dans la salle de l'Académie du dessin. — Le musée du Louvre possède un tableau du Bronzino qui représente le Christ apparaissant à Marie-Madeleine.

cherché à imiter les nus de Michel-Ange. Sur la paroi que Ton rencontre à gauche, en marchant vers l'autel, on voit le Christ enfant discutant dans le temple avec les docteurs. L attitude du Christ montre qu'il répond à une question. Ses paroles sont attentivement écoutées par les docteurs et par d'autres personnages, parmi lesquels Alessandro introduisit les portraits de plusieurs de ses amis. Sur Vautre paroi il représenta avec talent Jésus chassant les vendeurs du temple. Au-dessus de ces deux fresques sont divers sujets empruntés à l'histoire de la Vierge. Les figures de la voûte ne sont pas trèsgrandes, mais infiniment gracieuses. Les édifices et les paysages qu'Alessandro a joints à ces compositions révèlent son application et son amour de l'art. En face du tableau de l'autel, Allori représenta la seconde vision d'Ézéchiel. Il choisit le moment où le prophète aperçoit une multitude d'ossements qui se couvrent de chair et de muscles. Ce sujet lui permit de montrer combien il s'attachait à étudier l'anatomie du corps humain. Ce vaste travail et les ouvrages qu'il exécuta lors des noces de Son Altesse ont fait concevoir de lui de hautes espérances, qu'ont encore fortifiées différentes productions moins importantes, et, entre autres, un charmant petit tableau dans le genre de la miniature, qu'il a terminé dernièrement pour don François, prince de Florence.

Le jeune Giovanmaria Butteri, autre élève du Bronzino, a aussi déployé beaucoup d'habileté dans les tableaux dont il fut chargé à l'occasion des ob-

sèque* de Michel-Ange, et de l'entrée de la sérénissime reine Jeanne à Florence.

Cristofano delF Altissimo a d'abord été élève du Pontormo, puis du Bronziiio. Après avoir fait, dans sa jeunesse, maints tableaux à l'huile et quelques portraits, il fut envoyé à Conio, par le seigneur duc Cosme, pour copier, dans le précieux musée de monsignor Giovio, une foule de portraits de personnages illustres. Cristofano s'est consacré tout entier à l'accomplissement de cette tâche. Les portraits de papes, d'empereurs, de rois, de princes, de capitaines, de littérateurs, et, en un mot, d'hommes célèbres de tout genre dont il a enrichi la galerie du duc, sont aujourd'hui au nombre de plus de deux cent quatre-vingts. Le Giovio et le duc ont véritablement rendu un éminent service en formant ces collections; car maintenant, non-seule~ ment les princes, mais encore les particuliers peuvent orner leurs appartements des images des grands hommes qui leur sont chers, soit à cause de leur patrie ou de leur famille, soit à tout autre titre, Cristofano s'est presque exclusivement renfermé dans cette spécialité, qui suffit largement à lui procurer honneur et profit.

Le Bronziiio compte aussi, parmi ses élèves, $tefano Pieri et Lorenzo dello Scioiina qui, par les travaux qu'ils ont exécutés pour les obsèques de Michel- Ange et les noces de Son Altesse, ont bien mé>'ité d'être académiciens.

Battis ta Naldini, dont nous avons déjà parlé ailleurs, a appartenu à l'école du Pontormo et à celle

Au Bronzino. Après la mort du Pontormo, il passa quelque temps à Home où, grâce à son ardeur pour l'étude, il acquît une rare habileté, comme le témoignent les nombreux ouvrages qu'il a faits pour le très-révérend don Vincenzio Borghini, par lequel il fut puissamment protégé, ainsi que Francescoda Poppi , jeune académicien de grande espérance qui «'est brillamment distingué lors des noces de Son Altesse. Battista a été employé pendant plus de deux ans par Vasari à décorer le palais ducal de Florence où les nombreux rivaux qu'il y a rencontrés n'ont pas été sans exercer une heureuse influence sur son talent : aussi n'est-il aujourd'hui inférieur à aucun de nos jeunes académiciens. Battista a le travail prompt et facile; précieuse qualité que l'on ne saurait trop apprécier. 11 a laissé dans une chapelle de l'abbaye des Moines noirs de Florence un Portement de croix où I on remarque une foule de bonnes figures. Il est actuellement occupé à d'autres ouvrages qui lui vaudront une éclatante réputation.

De tous les artistes que nous venons de passer eu revue, aucun ne l'emporte en génie, en talent et en mérite, sur Maso Manzuoli , dit Maso da San* Friano, jeune peintre âgé de trente ou de trentedeux ans environ. Maso eut pour maître l'académicien Pierfrancesco, fils de Jacopo di Sandro, dont nous avons parlé ailleurs. 11 a montré ce qu'il sait et ce que Ton doit attendre de lui dans maintes peintures, et tout dernièrement encore dans deux tableaux qui se distinguent par la richesse de l'in-

vention , la correction du dessin et l'harmonie du coloris. L'un de ces tableaux orne l'église de Santo- Apostolo de Florence et renferme la Nativité du Christ; l'autre, qui est aussi beau que s'il eût été l'œuvre d'un maître vieilli sous le harnais, est dans l'église de San-Piero-Maggiore, et représente la Vierge visitant sainte Elisabeth. Ce sujet ne saurait être traité avec plus de goût et de bonheur; les têtes, les draperies, les attitudes des personnages, les accessoires d'architecture et les moindres détails ont une élégance et une grâce inexprimables. Maso fit aussi, en qualité d'académicien, à l'occasion des obsèques de Michel-Ange et des noces de la reine Jeanne, plusieurs tableaux d'une beauté remarquable.

Bien que Michèle et Carlo da Loro soient académiciens, je ne parlerai point d'eux ici; car je leur ai déjà consacré une suffisante attention dans la biographie de Ridolfo Ghirlaudaio et en divers endroits de ce livre.

Le Ghirlandaio compte plusieurs élèves parmi nos académiciens, tels qu'Andréa del Minga, Girolamo di Francesco Crocifissaio, et Mirabello de Salincorno dont les tableaux à l'huile, les fresques et les portraits présagent le plus bel avenir. Francesco et Mirabello ont exécuté de compagnie, il y a quelques années , des fresques estimables dans l'église des Capucins, hors de Florence. Mirabello a peint une foule de portraits que Ton trouve chez les gentilshommes de Florence et entre autres celui de Tillustrissime prince qu'il a reproduit plus d une fois» Le

Flamand Frédéric (Zuatris), fils de Lambert d'Amsterdam, et gendre du padouan Cartaro, est un de ceux qui ont fait le plus d'honneur à notre académie lors des obsèques de Michel-Ange et des noces de Son Altesse. On remarque dans ses tableaux à l'huile, grands et petits, l'élévation du style, la correction du dessin et l'entente de la composition. Si déjà il a su acquérir de la gloire , il n'est pas douteux qu'il en acquerra encore davantage; car il travaille avec une rare assiduité à Florence , sa patrie d'élection, où les jeunes gens ne manquent jamais de rivaux qui stimulent activement leur ardeur.

fiernardo Timante Buontalenti a aussi donné des preuves d'un beau génie et d'une fécondité extraordinaire. Il étudia, dans sa jeunesse, les éléments de la peinture sous la direction du Vasari. Ses progrès ont été si rapides, que déjà depuis maintes années il est employé au service de l'illustrissime seigneur don François de Médicis , prince de Florence. Il a fait pour Son Excellence une foule de portraits et de petits sujets en miniature dans le genre de don Giulio Clovio. Pour le même prince, il a construit un cabinet décoré de compartiments d'ébène et de colonnes de lapis, d'héliotrope et de jaspe d'Orient, enrichies de bases et de chapiteaux d'argent ciselés. Des joyaux, des ornements d'argent, des figurines et des miniatures précieuses ajoutent à la beauté de ce cabinet. Entre des Termes accouplés sont des statuettes d'or et d'argent séparées par des compartiments d'agate, de jaspe, d'héliotrope, de sardoine,

m DES ACADÉMICIENS DU DESSIN.

de cornaline et de diverses pierres fines dont 1 enumération serait trop longue. Il suffit de dire que Dernardo a déployé dans ce travail, qui ne tardera pas à être achevé, le talent le plus souple et le plus varié. 11 a exécuté pour le prince différents instru* ments de mécanique fort ingénieux, et il a trouvé le moyen de fondre facilement le cristal de mon* tagne, de Je purifier et d'en former des vases de plusieurs couleurs. Bientôt Bernardo montrera qu'il n'est étranger à rien; car il aura terminé dans peu des vases de porcelaine aussi parfaits que ceux de l'antiquité. Giulio d'Urbin, aujourd'hui au service d'Alphonse 11, duc de Ferrare, est un maître oon« sommé eu cet art II fait des vases en terre de plusieurs sortes et eu porcelaine, vraiment étonnants et d'uu galbe merveilleux. De plus il compose avec la même matière des carreaux durs et polis, à quatre pans, octogones et circulaires, imitantle marbre à s'y tromper. Tous ces procédés sont connus de notre prince. — Son Excellence a fait commencer un petit tableau en pierres fines richement encadré, destiné à servir de pendant à une mosaïque du duc Cosroe son père, U y a peu de temps, on a achevé, d'après un dessin de Vasari, un précieux petit tableau fixé sur un albâire oriental et formé de grands morceaux de jaspe, d'héliotrope, de cornaline, de lapis, d'agate et d'autres pierres précieuses d'une valeur de vingt mille écus. Ce travail a été mené à fin par l'habile Bernardino Porfirio de Leccio , lequel a également exécuté d'après un dessin de Vasari, pour Cesser Diudo Àltoviti, un petit tableau oçtogpue en

jaspe encastré dans de l'ébene et de l'ivoire. Ce Ber* nardino est maintenant au service de Leurs Excellences. Mêus revenons à Bernardo Timante. La vaste toile qu'il peignit pour les obsèques de Michel- Ange a désabusé bien des gens qui le croyaient à tort incapable de faire les grandes figures aussi bien que les petites. Bernardo s'est pareillement distingué lors des noces de notre prince, dans quelques mas* carades, dans le Triomphe des songes et dans les intermèdes de la comédie qui fut représentée dans le palais. Si, dans sa jeunesse (bien qu'il n'ait pas encore trente ans), il eût consacré à la peinture tout le temps qu'il dépensa à étudier l'art des fortifications, il posséderait aujourd'hui un talent surprenant. Toutefois, tel est son mérite, que l'on espère le voir arriver, quoique un peu tard, au but qu'il aurait dû déjà atteindre; et cela lui sera d'autant plus facile, que le duc ne cesse point de lui confier d1 honorables et importantes entreprises.

Parmi nos académiciens n'oublions pas le Fia* mand Giovanni délia Strada (Jean Straet), qui joint à la correction du dessin la richesse de l'inveutiou et un bon coloris. Grâce aux progrès qu'il a faits pendant les dix années qu'il a passées à peindre en détrempe, à fresque et à l'huile, dans le palais, sous la direction et d'après les dessins de Giorgio Vasari , iî peut aller de pair avec le plus habile des artistes qui sont au service du seigneur duc Au « jourd'hui Giovanni est principalement occupé à exécuter des cartons pour des tapisseries qui doivent s'harmoniser avec les sujets que Vasari a peints

dans les appartements du palais. Pour les salles de Saturne , d'Opis , de Cérès, de Jupiter et d'Hercule, Giovanni a fait environ trente cartons d'une beauté ravissante. Nous en dirons autant des cartons des tapisseries destinées aux quatre chambres habitées par la princesse. Ces chambres sont dédiées aux vertus des femmes et sont ornées de sujets empruntés aux histoires romaine , juive , grecque et toscane. On doit encore à Giovanni les cartons du salon, où est peinte la Vie de l'homme, et ceux des cinq chambres habitées par le prince, et dédiées à David, à Salomon , à Cyrus et à d'autres personnages. Pour vingt salles du palais de Poggio-a-Caiano, il a représenté , de la manière la plus originale et la plus heureuse, tous les genres de chasse et de pèche. Ses animaux, ses oiseaux, ses poissons, ses paysages, ses chasseurs à pied et à cheval, ses pêcheurs nus, et ses oiseliers diversement costumés, révèlent un rare talent. On voit que Giovanni s'est approprié le style italien avec la pensée de vivre et de mourir à Florence, au service de ses illustrissimes seigneurs et en compagnie de Vasari et des autres académiciens.

Jacopo, fils de maestro Piero Zucca, jeune académicien, âgé de vingt-cinq ou vingt-six ans, a été, comme Giovanni , élève de Vasari , qu'il a aidé à exécuter la plupart des peintures du palais, et entre autres, celles du plafond de la grande salle. Grâce à son travail assidu, il est devenu si bon dessinateur et si habile coloriste, qu'il peut aujourd'hui être compté parmi les jeunes peintres les plus dis-

tingués de notre Académie. Les ouvrages pleins de sentiment , de hardiesse , d'élégance et de bon goût qu'il a faits pour les obsèques de Michel-Ange, les noces de Son Altesse, et pour divers de ses amis, lui ont valu une réputation qu'il saura certainement augmenter par des productions dont sa patrie pourra s'enorgueillir autant que de celles de tout autre peintre.

Santi di Tito est un des jeunes peintres les plus habiles de l'Académie. Après avoir étudié plusieurs années à Rome, il est venu se fixer à Florence, qu'il regarde comme sa patrie , bien que sa famille soit de Borgo-San-Sepolcro. Lors des obsèques du Buonarroti et des noces de la sérénissime princesse, Santi di Tito exécuta plusieurs belles peintures; mais il déploya, sans contredit, plus de talent, lorsqu'il représenta , en clair-obscur, avec un soin incroyable, sur d'immenses toiles, des sujets tirés de l'histoire des hommes célèbres de la maison Orsina. Ces grisailles étaient destinées à orner le théâtre que l'illustrissime signor Paolo Giordano Orsino, duc de Bracciano, fit construire, à l'occasion des mêmes noces, sur la place de San-Lorenzo. On se rendra encore mieux compte du mérite de Santi di Tito , en voyant les deux tableaux qu'il a laissés, l'un à Ognissanti , et l'autre dans la chapelle des Guardi , à San-Giuseppo , derrière Santa-Croce. Le premier renferme la Vierge , saint Jérôme et d'autres saints, et le second, la Nativité du Christ. Dans cette dernière composition, on remarque plusieurs portraits d'après nature. Santi di Tito a , en outre,

exécuté «ne foule de Madones et de portraits , à Rome et à Florence. On voit aussi quelques peintures de sa main au Vatican, comme nous l'avons noté ailleurs.

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