LA PLACE ET LE NEPTUNE
Le circuit de la grande place était occupé par toutes les plus nobles corporations de la ville, et orné de leurs bannières et de somptueuses tapisseries, séparées à intervalles égaux par d'élégants pilastres. La place étant ainsi magnifiquement disposée, on y éleva en toute hâte cette merveilleuse stalue colossale en marbre blanc, que Ton y voit encore aujourd'hui, et que l'on reconnaît pour Neptune au trident dont sa main est armée, et aux tritons qui l'entourent et soufflent dans des trompes. Le dieu de la mer est sur un char, traîné par quatre chevaux marins, et décoré d'un capricorne et d'un bélier, constellations dont la première présida à la naissance du duc, et la seconde à celle du prince. Le visage de Neptune respire la bienveillance, et semble promettre le repos, le bonheur et la victoire. Cette statue fut accompagnée d'une belle et vaste fontaine octogone, soutenue par quelques sat) res
LA PORTE DU PALAIS. Si
que séparaient des bas-reliefs et des festons. Us portaient des corbeilles remplies de fruits sauvages, et, par leurs danses, se montraient beureux de l'arrivée de la nouvelle duchesse. Deux femmes nues tenant des coquillages et des enfants, et deux beaux jeunes hommes jouant avec des dauphins, étaient représentés couchés dans une gracieuse attitude sur les quatre faces principales de la fontaine.
Gomme nous l'avons dit au commencement de cette description, on fit recevoir la sérénissime princesse par Florence, accompagnée de Mars et dé ses sectateurs, des Muses, de Cérès, de l'Industrie, de la Poésie toscane et du Dessin , de même que l'Autriche par la Toscane ; la Drave par FArno , et l'Océan par la mer Tyrrhénienne. Puis THyménée pronostiqua un heureux mariage à la princesse, dont les augustes et glorieux parents se joignirent affectueusement aux illustres Médicis pour la conduire à la cathédrale où fut contractée l'union projetée. Enfin, la Vertu héroïque ayant vaincu le Vice, la princesse fut accueillie par la Vertu civile avec une souveraine allégresse, et Neptune lui promit la tranquillité dans son royaume. On imagina alors de placer au-dessus de la porte du palais ducal la statue de la Sécurité, couronnée de feuilles de laurier x. 6
et d'olivier , et assise sur un siège solide adossé à une colonne. Cette figure montrait que Florence, et par conséquent, l'heureuse épouse du prince, avaient acquis tout ce que Ton peut désirer sur la terre, grâce aux sciences, aux vertus et aux arts, et surtout grâce aux prudents et fortunés seigneurs qui n'avaient rien négligé de ce qui était capable d'assurer la jouissance facile et éternelle des fëli* cités humaines et divines. Cela était parfaitement exprimé dans l'inscription suivante gravée au-dessus de la porte :
Ingredere optimis auspiciis fortunatas acdes tuas, Auguste virgo, et pra?stantissimi sponsi amore, clariss. ducis sapientia, cum bonis omnibus deliciisque su m ma animi securitate diu felix et laeta perfruere, et divins tua? virtutis, suavitatis, faecunditatisfructibus publicam hilaritatem confirma.
La même idée était reproduite dans la devise peinte au-dessus de la Statue de la Sécurité , et renfermée dans un grand ovale. Elle représentait l'aigle militaire des légions romaines, posée sur une lance ornée de lauriers et plantée en terre. On avait tiré de l'histoire de Tite-Live cette devise, ainsi que les mots d'un si heureux présage dont elle était accompagnée : Hic manebùnus optime.
La décoration du mur de la porte était si bien entendue , qu'elle aurait mérité d'être sculptée en marbre. Sur deux vastes piédestaux qui reposaient sur le sol , et au milieu desquels se trouvait la porte du palais, on voyait la Fureur et la Discorde sa compagne , coiffées de serpents et de vipères. Ces deux colosses semblaient étouffés par le chapiteau
ionique, l'architrave, la frise et la corniche qui pesaient sur eux. Leurs visages exprimaient énergiquement la colère, la rage, la violence et la fraude. Sur la corniche était un frontispice contenant les riches armoiries du duc, entourées du collier de la Toison d'Or, et accompagnées de la couronne ducale tenue par deux enfants d'une rare beauté. Pour que cette décoration , qui couvrait exactement les jambages de la porte, ne fut pas d'une pauvreté indigne d'un tel palais, on l'enrichit, de chaque côté, de deux demi-colonnes surmontées d'une corniche et d'une architrave qui embrassaient le frontispice avec ses ressauts , et servaient de support à la statue de la Sécurité mentionnée plus haut. Afin d'ajouter encore à la magnificence de cette décoration , on laissa entre les demi-colonnes , de chaque côté de la porte, un espace suffisant pour recevoir, au heu de niche , un beau et vaste tableau. Celui qui était le plus rapproché de la divine statue de David, sculptée par Michel-Ange, renfermait trois femmes représentant, l'une la Concorde, avec le caducée en main; l'autre Minerve, déesse de la sagesse et des arts libéraux ; et la troisième, la Nature, la téte couronnée de tours, et la poitrine couverte de nombreuses mamelles, symboles de l'innombrable multitude des habitants de l'univers. Dans le second tableau , qui était proche de la statue d'Hercule, on voyait Anaalthée, avec sa corne d'abondance remplie de fleurs, et un boisseau orné d'épis, emblèmes de la fertilité de la terre ; la Paix , couronnée de feuilles d'olivier et tenant jone branche du même arbre; et
enfin la Réputation, à l'aspect grave et vénérable, montrant quelle tranquillité, quel bonheur régnent dans les villes où abondent la population, les richesses, les vertus et les talents. Sur les corniches des quatre demi-colonnes étaient des plinthes accompagnées de piédestaux surmontés de statues. Chacun des deux piédestaux qui se trouvaient an milieu était occupé par deux statues. D'un côté la Vertu embrassait affectueusement la Fortune. Au bas de ce groupe on lisait : Virtutem Fortuna sequitur. De l'autre côté la Victoire et le Travail ou le Soin se témoignaient non moins d'amour. A leurs pieds était écrit : Amat Victoria curam. Les deux piédestaux des extrémités, étant plus étroits que ceux du milieu, n'étaient ornés l'un et l'autre que d'une seule statue. Le premier portait l'Éternité et cette inscription : Nec fines nec tempora; et le second la Renommée et les roots suivants : Terminât astris. Entre ces deux figures et à droite des armoiries du duc étaient la statue du prince et celle de la princesse, et à gauche, les images que Florence a en vénération depuis les temps les plus reculés.
Lorsque je commençai cette description , j'espérais la mener beaucoup plus promptement à fin. Mais la multitude des sujets de décoration , leur magnificence , et surtout le désir de contenter la
curiosité des artistes m'ont, je ne sais comment, entraîné malgré moi, à des développements qui, peut-être , paraîtront superflus à maintes personnes, et qui, néanmoins, étaient nécessaires pour expliquer clairement les choses. Maintenant, avant d'aborder la description des spectacles où se montrèrent la libéralité de nos princes, le génie de nos poètes et l'habileté de nos artistes , je crois qu'il ne sera pas hors de propos de dire un mot de l'aspect que présentait la ville pendant que l'on s'occupait des préparatifs des noces. En effet, on vit avec une célérité extraordinaire, redresser une foule de rues, embellir le palais ducal, construire la longue galerie qui conduit du même palais à celui des Pitti, élever la colonne de la place, les fontaines et tous les arcs de triomphe, préparer la comédie, les deux grandes mascarades , et quantités d'autres divertissements. Le duc et le prince, à l'exemple des anciens édiles, s'étaient distribué les travaux et les dirigeaient avec un véritable dévouement. Il ne régnait pas moins d'émulation parmi les gentilshommes et les nobles dames qui appartenaient à Florence ou qui étaient accourus de tous les points de l'Italie. Us luttaient entre eux à qui l'emporterait par le luxe de ses costumes et des livrées de ses serviteurs, par l'éclat des fêtes particulières et publiques, et la somptuosité des banquets qui se succédaient sans interruption, de sorte que Ton pouvait étudiera la fois tous les effets de l'oisiveté, des plaisirs, du luxe, de l'industrie, du travail et de la patience. Mais occupons-nous de la cour du palais ducal. Elle était
obscure, affreuse , et semblait tout à fait impropre à recevoir aucune espèce d'ornement : aussi fut-on grandement étonné lorsqu'on la vit tout à coup briller de cette beauté que chacun aujourd'hui peut contempler. Sans parler de l'élégante fontaine de porphyre surmontée d'un charmant enfant accompagné, d'un dauphin qui s'élève au milieu de la cour, oncannela, en un clin d'oeil, les neuf colonnes corinthiennes qui l'entourent et qui soutiennent les loges environnantes construites en pierres de taille. De plus, presque tous les champs de ces colonnes furent dorés, et leurs cannelures ornées de gracieux feuillages. Dans les loges dont les voûtes étaient couvertes de grotesques bizarres , on représenta une partie des glorieuses actions du duc, lequel me semble avoir , avec Octavien-Auguste , tant de ressemblance, qu'il serait difficile d'en trouver davantage entre deux autres hommes. En effet, tous deux naquirent sous la même constellation, montèrent au pouvoir dans leur jeunesse presque inespérément , et remportèrent les plus importantes victoires dans les premiers jours d'août. Tous deux eurent les mêmes goûts, les mêmes allures dans la vie privée, et se distinguèrent par l'affection singulière qu'ils témoignèrent à leurs femmes. Seulement je serais porté à croire que notre duc fut dans ses fils, et en maintes choses, plus heureux qu'Auguste. Enfin, ces deux princes furent animés au même degré de la passion d'édifier. Si Auguste a dit qu'il avait trouvé Rome bâtie en briques et qu'il la laissait construite en pierres, notre duc pourra dire ,
avec non moins de vérité , que s'il a reçu Florence bâtie en pierres, il la léguera à ses successeurs infiniment plus belle, plus riche, plus commode, plus magnifique qu'il ne l'a trouvée. Pour consacrer ie souvenir des bienfaits dont on lui est redevable, on plaça dans chacune des lunettes des loges qui environnent la cour une peinture renfermée dans un ovale élégamment décoré. Le premier ovale contenait les Fortifications de Porto- Ferraio dans l'île d'Elbe, la Ville de Cosmopolis , et l'inscription suivante : lha renascens. Le cartel qui l'entourait portait ces mots : Tuscorum et Ligurum securitati. Le second ovale représentait l'utile et superbe édifice que le duc a fait construire pour les plus nobles magistrats de Florence près de la Monnaie. Ce tableau était accompagné de ces mots : Publicœ commoditati. Le troisième ovale était occupé par la Concorde qui, de la main gauche, tenait une corne d'abondance, et de la droite un étendard militaire. A ses pieds étaient pacifiquement couchés un lion et une louve, emblèmes bien connus de Florence et de Sienne. A coté était écrit : Hetruria pacata. Le quatrième ovale renfermait la fameuse colonne de granit oriental surmontée de la statue de la Jus lice, et ces deux mots Justifia vietrix. Dans le cinquième on lisait : Immunilus crevil, et on apercevait un féroce taureau dont les cornes étaient brisées. Par là, on voulait rappeler que le duc avait su dompter TArno. Le sixième ovale représentait le splendide et royal palais commencé par Messer Luca Pitti et aujourd'hui continué par le
duc, auquel il devra des embellissements merveilleux, et des jardins ravissants ornés de fontaines, et d'une quantité innombrable de nobles statues antiques et modernes amenées de toutes les parties du monde. L'inscription jointe à ce tableau était ainsi conçue : Pulchriora latent. Dans le septième ovale on avait peint une foule de livres placés sous une grande porte , et accompagnés de ces mots : Publicœ utilitati. C'était une allusion au soin glorieux que la famille Médicis, et surtout notre glorieux duc, ont mis à rassembler les livres les plus rares de toutes les langues dans la magnifique bibliothèque de San-Lorenzo , commencée par Clément VII et terminée par Son Excellence. Le huitième ovale renfermait deux mains prises dans des liens qui semblaient se resserrer à mesure qu elles s'efforçaient de s'en débarrasser, pour montrer l'impossibilité où Ton est d'abandonner le gouvernement des états une fois qu'on y a mis les mains, comme l'exprimait ces paroles : ExpUcando implicatur. Le neuvième ovale contenait la fontaine de la place, déjà décrite, avec la belle statue de Neptune et ces mots : Optabilior quo melior. Dans le dixième ovale représentant la création du nouvel ordre religieux de Sain t-É tienne, le duc, armé de pied en cap , remettait une épée à un chevalier et tenait une croix. A coté on lisait : Victor vincitur. Dans le onzième ovale on voyait , suivant la coutume antique, le même duc haranguant des soldats. C'était une allusion à la belle organisation de sa valeureuse armée, ainsi que l'expliquaient ces pa-
rôles : Res militaris constituta. Dans le douzième ovale on s'était contenté de placer ces deux mots : Munita Tuscia, qui suffisaient pour rappeler les nombreuses fortifications dont le duc avait pourvu ses états. Le cartel portait cette inscription pleine de moralité : Sine justitia immunita. Le treizième ovale n'offrait également qu'une inscription ainsi conçue : Siccatis maritimis paludibus, en mémoire des dessèchements opérés par le duc en maints endroits, et notamment dans le fertile pays de Pise. Dans le quatorzième et dernier ovale où on lisait : Signis receptis, on avait peint des soldats qui revenaient chargés de drapeaux, pour rappeler que le duc avait glorieusement rendu à Florence, sa patrie, ceux qu'elle avait perdus jadis. Enfin , à la grande satisfaction des étrangers, et surtout des seigneurs allemands qui étaient accourus en foule aux noces de Son Altesse à la suite de l'excellentissime duc de Bavière, on avait représenté au-dessous des lunettes, dans de riches compartiments, les principales villes de l'Autriche , de la Bohême , de la Hongrie et du Tyrol.
De larges et commodes escaliers conduisaient à la grande salle où la principale fête et le banquet nuptial furent célébrés. Le plafond était d'une magnificence surprenaute. La variété et la multitude
des peintures dont il était couvert, la richesse des compartiments, la profusion des dorures, et surtout la célérité avec laquelle il avait été exécuté par un seul maître, le rendaient vraiment admirable. Nous ne croyons pas que Ton ait jamais entendu parler d'une salle plus vaste, ni qu'il soit possible d'en trouver une plus belle, plus somptueuse et plus ornée. Sur ses immenses parois étaient représentés, dansde gracieux compartiments, les principales places des villes les plus fameuses de la Toscane. Une toile d'une grandeur extraordinaire, où l'on avait peint des chasses d'animaux, cachait les décorations du théâtre. Elle fut disposée de façon à ne point nuire aux proportions de la salle, que Ton entoura de gradins, où vinrent s'asseoir en foule les femmes les plus belles, les plus nobles et les plus riches, en compagnie des gentilshommes qui avaient été conviés à la fête.
Dès qu'en présence de cette brillante assemblée, qu'éclairaient des milliers de lumières, la toile, en tombant, eut livré aux regards des spectateurs les décorations du théâtre, ils crurent apercevoir le paradis avec ses chœurs d'anges, d'autant plus qu'il s'éleva en même temps un concert de voix et d'instruments d'une suavité merveilleuse. Dans le fond de la scène se développaient le pont et la rue Maggio, et, sur un plan plus rapproché, la magnifique rue di Santa-Trinità. Lorsque les spectateurs eurent contemplé à loisir ces décorations, on commença le premier intermède de la comédie. Il avait été tiré, ainsi que tous les autres , de la charmante histoire
de Psyché et de l'Amour, si élégamment écrite par Apulée dans son Ane d'or. On avait emprunté à cette fable ses principaux épisodes, et on les avbit arrangés de telle sorte, que les hommes qui se montraient dans la comédie semblaient agir sous les mêmes inspirations que les dieux mis en scène dans les intermèdes. Le ciel qui couvrait le théâtre s'étant ouvert, on vit en descendre peu à peu un nuage blanc, sur lequel était un char doré et incrusté de pierreries, que traînaient deux cygnes guidés par Vénus entièrement nue, et couronnée de roses et de myrte. Avec elle étaient les trois Grâces, également nues. Elles se tenaient par la main, et leurs blondes chevelures flottaient sur leurs épaules. Vénus était aussi accompagnée des quatre Heures, dont les ailes étaient semblables à celles du papillon. lueurs costumes faisaient allusion aux diverses saisons de Tannée. L'une, représentant le Printemps, avait une robe de couleur changeante, et de petites fleurs dans ses cheveux et sur ses brodequins; l'autre, par sa robe jaune, sa guirlande, et les épis dorés qui ornaient ses brodequins, rappelait le chaud Été. A la robe rouge, brodée de fruits, de pampres et de raisins, de la troisième, on reconnaissait l'Automne. La quatrième, chargée de figurer l'Hiver, avait une robe d'un bleu pâle, semée de flocons de neige; ses brodequins et ses cheveux étaient couverts de neige, de givre et de glaçons. Les Grâces et les Heures étaient rangées sur le nuage autour du char de Vénus. Elles laissaient derrière elles Jupiter, Junon, Saturne, Mars, Mercure et les autres dieux , du roi-
lieu desquels semblait sortir l'harmonieux concert dont nous avons parlé plus haut. Lorsque Vénus toucha la terre, toute la salle fut embaumée d'exquis et précieux parfums. Aussitôt l'Amour, nu et ailé, accourut, suivi par les quatre principales passions qui troublent si souvent son royaume, c'est-àdire par l'Espérance, vêtue de vert el le front orné d'un rameau fleuri ; par la Crainte, serrée dans de pâles vêtements ; par l'Allégresse, dont la robe étincelait de mille couleurs gaies; et par la Douleur, au noir costume et au visage éploré. L'un de ces personnages portait l'arc de l'Amour, l'autre son carquois et ses flèches, celui-ci ses filets, et celui-là son flambeau allumé. Les Heures et les Grâces descendirent de leur nuage, et entourèrent respectueusement la belle Vénus, qui, se tournant avec une grâce indicible vers son fils, chanta ces deux premières strophes de la ballade :
À me, che fatta son negletta e sola,
Non più gli altar nè î voti,
Ma di Psicbe devoti
A lei sola si danno, ella gl' invola.
Dunque, se mat di me ti calse o cale,
Figlio, l'armi tue prendi,
£ questa folle accendi
Di vilissimo amor d'uomo mortale.
Les Heures et les Grâces retournèrent ensuite à leurs premières places, et jetèrent sur les spectateurs de nombreux et charmants bouquets de fleurs. Pendant ce temps, le char et le nuage se mirent peu à peu en mouvement, et remontèrent
fers le ciel, qui se referma subitement derrière eux, de sorte qu'il ne resta aucune trace de leur apparition. Alors l'Amour, pour annoncer à sa mère qu'il obéirait à ses ordres, traversa la scène, suivi de ses compagnons, qui lui donnèrent ses armes, et chantèrent en chœur avec lui cette dernière strophe de la ballade:
Ecco, madré, andiam noi ; chi Parco damnai, Ctai le saette? ond' io Con l'alto Talor mio
Tutti i cor vinca, leehi, aora ed infiamrai.
Tout en chantant ces vers, l'Amour lançait des flèches sur l'assemblée, comme pour indiquer que les amants qui allaient paraître dans la comédie en avaient été atteints.
Après le premier acte, l'Amour, au lieu de vaincre Psyché, ayant été lui-même subjugué par son extrême beauté, on voulut représenter ces invisibles voix qu'il avait destinées au service de sa maîtresse, comme le rapporte la fable : par l'une des quatre coulisses réservées aux acteurs, on vit d'abord venir un petit Cupidon qui portait un cygne, dans lequel était caché un excellent violon, dont il tira des sons harmonieux, à l'aide d'un archet qui avait la forme d'un roseau. Des quatre coulisses sortirent ensuite, sous la figure de deux petits Cupidons, le
Jeu et le Rire, puis l'amoureux Zéphire, dont le costume était couvert de fleurs, et enfin la Musique, que Ton reconnaissait aux divers instruments et aux notes dont était brodé son somptueux costume, et encore plus à la douce harmonie que produisait sa lyre. Pendant que ces personnages s'acheminaient vers les places qu'ils devaient occuper, huit Cupidons s'avancèrent sur la scène. Les quatre premiers avaient des luths richement ornés, qu'ils faisaient gracieusement résonner ; deux autres tenaient des fruits et folâtraient ensemble; tandis que les deux derniers, armés d'arcs, semblaient vouloir se percer de leurs flèches. Ils se réunirent ensuite à leurs compagnons, qui, avec eux, se formèrent en cercle, et chantèrent, au son des lulhs et de maints instruments cachés derrière le théâtre, le madrigal suivant :
Oh altero miracolo novello !
Visto l'abbiam, ma chi fia clie cel creda ?
Ch' Amor, d'Amor ribello
Di se stesso e di Psiche oggi sia preda?
Dunque a Psiche concéda
Di beltà pur la palma e di valore
Ogn' altra bella, ancor che per timoré
Ch' ha del suo prigtonier dogliosa stia :
Ma seguiara noi l'incomminciata via ;
Andiam Gîoco, andiam Riso,
Andiam dolce Armonia di paradiso,
E facciam che i tormenti
Suoi dolci sien co' tuoi dolci concenti.
Le troisième intermède ne fut pas moins divertissant. Comme la fable le raconte, l'Amour, n'étant occupé que de sa passion pour sa belle Psyché, ne songeait plus à allumer dans les cœurs des mortels les flammes accoutumées. Forcé d'user de fraude et de ruse avec ses ennemis , il fallait que la ruse et la fraude surgissent également parmi les mortels qui vivaient sans amour. Pour exprimer cette idée aux yeux des spectateurs, le plancher du théâtre se gonfla peu à peu et se métamorphosa en sept petites montagnes d'où l'on vit sortir quatorze mauvais génies. On les reconnut facilement pour les génies de la Fraude, à leur poitrine tachetée comme celle du léopard, à leurs jambes couvertes d'écaillés de serpent) à leur crinière fantastique, à leurs gestes malicieux et à leur physionomie de renard. Ils tenaient en main des trappes, des hameçons, des crocs on des harpons sous lesquels étaient adroitement agencés des instruments de musique dont, avant de quitter la scène, ils jouèrent, en chantant avec suavité le madrigal suivant :
S1 Amor vinto e prigion, posto in oblio
L'arco e l'ardente face,
Délia madré ingannar miovo desio
Lo punge, e s'a lui Psiche inganno face,
E se l'empia e fallace
Coppia d'invide suore Inganno e Froda
Sol pensa, or ehi nel raondo oggï più fia,
QUATRIÈME INTERMEDE.
Clie 'I regno a noi non dia?
D'inganni dunque goda Ogni saggio; e se speme altra l'invita, Ben la strada ha smarrita.
L'Amour, blessé par la fatale curiosité de Psyché, ne pouvait plus se livrer à sa douce occupation d'embraser les cœurs des mortels. Il laissait donc le champ libre à la Fraude, mère des Offenses, de qui naissent les discussions et les querelles. Au lieu des sept petites montagnes de l'intermède précédent, on vit alors paraître sept petits gouffres d'où sortit d'abord une noire fumée, puis la Discorde que l'on reconnut à ses vêtements tailladés et à sa chevelure en désordre. Elle était suivie de la Colère, de la Cruauté, de la Rapine, de la Vengeance et de deux anthropophages ou Lestrigons. Les pieds de la Colère étaient garnis de griffes, son front était couvert d'une tète d'ours qui lançait continuellement des tourbillons de flammes et de fumée. La Cruauté, armée d'une immense faux et coiffée d'une tête de tigre, avait pour chaussure des pattes de crocodile. La Rapine tenait aussi une faux. Sur son casque était un oiseau de proie. Ses jambes se terminaient par des serres d'aigle. La Vengeance brandissait un sabre sanglant. Des vipères s'enroulaient sur son casque. Les deux anthropophages sonnaient de la trompette et, par leurs gestes belliqueux , appe-
laient les assistants au combat. Chacun d'eux était placé entre deux furies qui portaient des tambours , des fouets et différentes armes, sous lesquelles étaient adroitement cachés des instruments de musique. Les furies avaient tout le corps entouré de serpents et couvert de blessures d'où semblaient sortir des flammes. De leurs jambes et de leurs bras pendaient des chaînes brisées, et autour de leur chevelure ondoyaient des flammes mêlées de fumée. Tous ces personnages , après avoir chanté sur un air guerrier le madrigal que nous transcrivons plus bas , simulèrent un combat en dansant une moresque pleine d'originalité et de mouvement , à la fin de laquelle ils se dispersèrent brusquement et disparurent aux regards des spectateurs effrayés.
In bando itene, vili
Inganni : il mondo solo Ira e Furore
Sent' oggi : audaci voi, spirti gentil!
Venite a dimostrar vostro valore;
Che se per la lucerna or langue Amore,
Nostro convien, non che lor sia l'impero.
Su dunque ogni più fero
Cor sorga : il nostro belliooso carme
Guerra, guerra sol grida, solo arme arme.
La malheureuse Psyché, comme nous l'avons noté plus haut, ayant imprudemment offensé l'Amour x. 7
par sa curiosité , avait été abandonnée à la colère de Vénus, qui l'envoya auprès de l'infernale Proserpine , afin quelle ne pût retourner désormais parmi les vivants. Tel fut le sujet du cinquième intermède. On vit donc s'avancer Psyché accablée de désespoir. A sa suite venaient la pâle Jalousie , dont les vêtements azurés étaient parsemés d'yeux et d'oreilles; l'Envie, dévorée par des serpents; l'Inquiétude, que déchirait un vautour, et dont la tète était surmontée d'un corbeau ; et , enfin, la Honte, que l'on reconnaissait au hibou perché sur sa téte, au désordre et délabrement de son costume. Lorsque ces quatre personnages , qui étaient occupés à tourmenter l'infortunée Psyché , furent arrivés au milieu de la scène , la terre s'ouvrit en quatre endroits et livra passage à des tourbillons de flammes et de fumée. De ces gouffres s'élancèrent quatre horribles serpents. La Jalousie et ses compagnes s'en emparèrent et se mirent à les frapper de mille manières avec des verges sous lesquelles étaient des archets. Dans leur acharnement, elles semblaient vouloir éventrer les serpents, à la grande terreur des assistants ; mais chaque monstre recélait un excellent violon, dont les sons, mariés à ceux de quatre trombones cachés derrière la scène, accompagnèrent la voix gracieuse et plaintive de Psyché, qui chanta le madrigal que nous placerons à la fin de cet intermède. Ce concert était à la fois si suave et si mélancolique, qu'il arracha des larmes à plus d'un auditeur. Ensuite, le sol s'entrouvrit de nouveau, on entendit d'effroyables
aboiements et, au milieu de la flamme et de la fumée, on vit apparaître Finfernal Cerbère. Psyché lui jeta un gâteau , ainsi que le raconte la fable. Aussitôt le vieux Caron, entouré de divers monstres, s'avança avec sa barque dans laquelle la pauvre Psyché entra avec ses détestables compagnes , qui recommencèrent à raviver ses douleurs.
Fuggi, spememia, fuggi,
E fuggi per non far mai più ritorno :
Sola tu, che distruggi
Ogni mia pace, a far vienne soggîorno
Invidia, Gelosia, Pensiero, c Scorno
Meco nel cieco inferno,
Ove l'aspro martir mio viva eterno.
Le sixième et dernier intermède fut tout entier consacré à exprimer des idées riantes. En effet , après la comédie, surgit du sol une petite montagne verdoyante, couverte de lauriers et de fleurs et au sommet de laquelle se tenait Pégase : aussi reconnuton de suite le mont Hélicon , d'où Ton vit ensuite descendre une aimable troupe de Cnpidons et avec eux Zéphire, la Musique et Psyché , qui se montra radieuse de joie d'être revenue saine et sauve de l'enfer et d'avoir enfin obtenu son pardon de Vénus, grâce à l'intercession de Jupiter. Ces personnages étaient suivis de Pan et de neuf satyres qui tenaient
des instruments de musique et accompagnaient Hy ménée , le dieu des noces , dont ils célébraient les louanges, comme dans les couplets suivants, qu'ils entremêlèrent de danses aussi gaies que gracieuses.
Dal bel monte Elicona
Ecco Imeneo che scende,
E già la face accende, e s'incorona :
Di persa s'incorona Odorata e soave,
Onde il mondo ogni grave cura scaccia.
Dunque e tu, Psiche, scaccia
L'aspra tua fera doglia,
E sol gioia s'accoglia entro al too seno.
Amor dentro al suo seno
Pur lieto albergo datti,
E con mille dolci atti ti consola,
Nè men Giove consola
11 tuo passato pianto,
Ma con riso e con canto al ciel ti chiede.
Imeneo dunque ognun chiede ; Imeneo vago ed adoroo, Deh che lieto e chiaro giorno, Imeneo, teco oggi riede !
Imeneo, per l'aima e diva Sua Giovanna ognor si sente Del gran Ren ciascuna riva Risonar soavemente, E non men l'Arno lucente Pel gradito inclito e pio Suo Francesco aver desio Di Imeneo lodar si vede.
Imeneo, etc.
Flora Ueta, Arno beato,