SCULPTEUR ET ARCHITECTE FLORENTIN
Il est à remarquer que tous les protégés du vieux Laurent de Médicis, qui étudièrent dans les jardins de ce magnifique citoyen, devinrent des artistes éminents. Ce résultat ne peut être attribué qu'à la profonde perspicacité de ce noble Mécène , qui savait à la fois discerner et récompenser les hommes de génie.
Dès sa jeunesse , le Florentin Giovan-Francesco Rustici exécuta des dessins et des maquettes en terre, qui annonçaient un véritable talent. Ses dispositions frappèrent Laurent de Médicis, et l'engagèrent à le faire entrer dans l'atelier d'Andréa del Verocchio, où déjà se trouvait le jeune Léonard de Vinci.
Après le départ d'Andréa pour Venise , et après avoir étudié la perspective et l'art de travailler le bronze et le marbre, Rustici s'attacha au Vinci, dont les compositions lui semblaient plus gracieuses et plus vigoureuses que toutes celles qu'il avait vues jusqu'alors. Par sa modestie, sa bonté, sa franchise, sa persévérance et son ardeur au travail , Rustici
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gagna l'amitié de Léonard, au point que celui-ci n'avait pas d'autre volonté que celle de son jeune compagnon.
Rustici appartenait à une famille notle, et avait de quoi vivre honorablement , de sorte qu'il se consacra aux arts pins pour son propre plaisir et par amour de la gloire que par besoin. Et, à dire vrai , il est rare que les artistes qui ont pour dernier et principal but l'argent et non la gloire acquièrent un haut talent, malgré tout le génie que l'on voudra leur supposer. Les malheureux qui, pourchasser la pauvreté et sustenter leur famille, sont forcés de travailler du matin au soir, au lieu d'obéir à leurs seules inspirations, font réellement l'office de manœuvres et non d'artistes. On ne saurait produire un bon ouvrage sans lavoir longtemps médité î aussi le Rustici avait-il coutume dédire, dans son âge mûr, que Ton doit d'abord réfléchir, puis tracer des croquis, ensuite des dessins, et enfin choisir pour les mettre en œuvre les meilleurs parmi ces derniers , après être resté des semaines et des mois entiers sans les regarder. Malheureusement ce procédé ne peut être suivi par ceux qtri n'ont en vue que les profits. Rustici disait encore que l'on ne devait montrer à personne stfn travail «avant de l'avoir achevé, afin de conserver la liberté absolue d'y opérer des changements*,
11 apprit de Léonard de Vinci beaucoup de choses^ et particulièrement l'art de faire les chevaux. Il en modela en terre et en cire, soit en ronde bosse, soit en bas-relief, sous tous les aspects unagmabies. Dans
«ÏOVAN^FRANCESCO RUSTlCI. 71 notre collection nous en avons plusieurs dessinés de sa main , avec une perfection qui témoigne de son mérite et de son savoir. Il cultiva aussi la peinture et laissa quelques morceaux de ce genre, bien que la sculpture fut sa spécialité.
Rustici habitait à Florence la via de* Martelli. U profita de cette circonstance pour se lier avec la famille des Martelli, et surtout avec Pietro auquel il fit diverses figurines en haut-relief, et entre autres un Enfant Jésus, suspendu au cou de la Vierge, assise sur des nuages couverts de chérubins. Plus tard , il peignit à l'huile le même sujet en y ajoutant seulement des chérubins, en guise de diadème, autour de la téte de la mère de Dieu.
Lorsque les Médicis rentrèrent à Florence, Rus* tici se présenta, en qualité d'ancien protégé du magnitique Laurent, au cardinal Jean (i), qui lui fit un gracieux accueil; mais notre artiste ne tarda pas à prendre en dégoût les mœurs de la cour, qui étaient si opposées à son caractère plein de droiture. Etranger à l'envie et à l'ambition, il préféra vivre en philosophe omi de la paix et de ta tranquillité. Renfermé dans im cercle d'artistes et d'amis, il ne laissait pas cependant de travailler quand il en trouvait l'occasion.
L'an i5i5, lorsque le pape Léon X vint à Florence, Rustici exécuta, à la prière de son ami Andréa del Sarto, plusieurs belles statues, qui lui valurent les bonnes grâces du cardinal Jules de Médicis (a). Ce seigneur le chargea de couronner la fontaine de la cour (principale de son palais dwne ligure on
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bronze, haute d'une palme environ, représentant Mercure, nu, porté sur un globe, et prêt à s'en* voler. Entre les mains de ce Mercure, Rustici disposa adroitement une espèce de roue, formée de quatre lames de métal, que fait tourner leau qui jaillit de la bouche de la statue.
Vers cette époque, Giovan-Francesco, par Tordre du même cardinal, exécuta en terre, d'après le David de Donato, une copie destinée à être jetée en bronze et à remplacer l'original que l'on avait enlevé delà première cour du palais. Malheureusement, il apporta à ce travail une lenteur qui fuc cause que son modèle ne fut point utilisé et se perdit. À l'endroit où était le David de Donato, fut mis l'Orphée en marbre du Bandinelli.
Dans un grand médaillon circulaire en bas-relief et en bronze, lequel fut envoyé au roi d'Espagne, Rustici représenta, avec l'aide du peintre Raffaello Bello et de Niccolô Soggi , une Annonciation d'une telle beauté, que l'on ne peut rien voir de mieux. Il sculpta ensuite, pour la salle des Consuls de la confrérie de Por-Santa-Maria , un autre médaillon en marbre renfermant la Vierge, accompagnée de l'Enfant Jésus et du petit saint Jean.
Les consuls de l'art des marchands, ayant fait ôter les vieilles figures de marbre qui étaient audessus des trois partes du temple de San-Giovanni , demandèrent au Rustici, pour orner la porte située vis-à-vis de la maison canoniale, trois statues de bronze hautes de quatre brasses, semblables pour le sujet à l'ancien groupe qui s'y trouvait jadis,
c'est-à-dire un saint Jean-Baptiste, prêchant entre un lévite et un pharisien.
Rustici accepta ce travail d'autant plus volontiers qu'il lui offrait l'occasion d'entrer en concurrence avec Andréa Contucci, auquel avaient été allouées les statues de la porte qui est du coté de la Misericordia.
Il commença donc sans retard un petit modèle, et conduisit sa tâche à fin avec toute l'application que réclamait une si importante entreprise.
Son groupe fut regardé comme le mieux composé et le mieux entendu qui eût été fait jusqu'alors, et ses figures considérées isolément furent jugées parfaites, et aussi remarquables par la grâce que par l'énergie de leur expression. Les bras et les jambes sont supérieurement rendus et ne sauraient être mieux attachés. Les mains et les pieds ne laissent rien à désirer. Quant aux têtes, les paroles seraient impuissantes à donner une idée de l'élégance de leurs attitudes et de l'héroïque gravité de leur physionomie.
Tant que Giovan-Francesco fut occupé à préparer ses modèles en terre, il ne voulut admettre auprès de lui que Léonard de Vinci, qui ne le quitta point jusqu'à ce que ses moules, ses armatures eussent été achevés, et même jusqu'à ce que ses statues eussent été jetées en bronze. C'est ce qui a fait croire qu'il y avait travaillé de sa main ou au moins qu'il avait aidé Rustici de ses conseils et de son expérience; mais on ne sait rien de certain là-dessus.
Ces statues en bronze sont les plus parfaites et
n giovàK-fIiâncesco rusticï.
les ■mieux entendues qui aient jamais été produites par un maître moderne. Elles furent jetées eh trois fois et réparées dans la maison de la via de' Martelli qu'habitait Gidvan-Francesco. C'est dans le même endroit qu'il exécuta les ornements de marbre, les deux colonnes , les corniches et les armoiries de l'art des marchands qui accompagnent son groupe. Le lévite est un vieillard chauve qui , la main droite appuyée sur la hanche , tient de la gauche un papier qu'il regarde en s'apprétant à répondre à saint Jean-Baptiste. Il est vétu d'une légère draperie recouverte d'un épais manteau qui forme des plis agencés avec une rare habileté. Le pharisien, de la main droite, se tient la barbe et se jette un peu en arrière dans l'étonnement que lui causent les paroles du Précurseur.
Fendant que Rustici travaillait à ce groupe, il fut tellement ennuyé d'avoir à demander chaque jour de l'argent aux consuls ou à leurs commis qui , presque toujours , sont incapables d'apprécier le mérite, qu'il prit le parti, pour fournir à ses dépenses, de vendre un domaine qu'il possédait à San- Marco-Vecchio > hors de Florence. Maïs il fut mal récompensé de ses fatigues et de son dévouement, grâce aux intrigues de l'un des consuls, nommé Ridolfi, dont il s'était éait un ennemi acharné , soit parce qu'il ne lui avait pas témoigné assez de déférence, soit parce qu'il lui avait quelquefois refusé l'entrée de son atelier. Rustici , au lieu d'honneurs mérités, ne retira donc de son oeuvre que de l'ingratituée. I*s ignorants et les idiots allèrent
même jusqu'à lui faire un crïme de ce qu'il atVêrtt s'il allier fe tal<mt à là noblesse de sa naissance (3). Enfin», lorsque le motfcent de régler non salaire fut arrivé, Rustici appela pour arbitre Michel-Ange Buonarroti; mais les consuls, à I nstigation de leur collègue RidohS, lui imposèrent Haccio d'Agnolo. Notre artiste eut beau leur dire qu'il était par trop étrange qu'un menuisier eut àestttner Teeuvre d'un statuaire et qu'ils étaient un tas d'imbéciles; il ne fut point écouté, et le Ridolfi le traita de fat et d'arrogant. Le pis fut que le groupe, qm valait au moins deux aille écus, ne fut estimé par les consuls que cinq cents, et encore Rustici n'en reçut-il jamais que quatre cents par l'entremise du cardinal Jules de Médicis.
Révolté de cette infamie, Giovan-Francesco jura de ne plus travailler désormais pour des confréries; en un mot, que lorsqu'il aurait affaire à un seul in*dividu.
Il se retira dans son atelier de *la Sapienza, près du couvent des Servites.
Pour chasser l'ennui , il imagina de chercher les moyens de congeler le mercure. Il dépensa de grosses sommes d'argent à ce fol essai qu'il avait tenté en compagnie d'un cerveau quelque peu dérangé, nommé RafTaello Borghmi.
Heureusement il demanda aussi «es distractions à. l'étude. Ce fut alors qu'il peignit à l'huile une Conversion de saint Paul où l'on remarque la beauté des attitudes et des raccourcis des chevaux et des personnages. Ce tableau a trois brasses de longueur
G10VAN-FRANCE8C0 RUSTICl.
et deux de hauteur. Rustici le donna à Pietro Mar-^ telli,chez les héritiers duquel on le voit maintenant ainsi que plusieurs autres productions de notre artiste.
Giovan-Francesco peignit également un charmant petit tableau de chasse qui appartient aujourd'hui à Lorenzo Borghiui , amateur distingué.
Pour les religieuses de Santa-Lucia , dans la Via di San-Gallo , Rustici modela en terre une Apparition du Christ à Marie-Madeleine. Ce bas-relief fut ensuite verni par Giovanni délia Robbia , et placé dans un encadrement en pierre de macigno, sur un autel de l'église des religieuses de Santa-Lucia.
Pour la chapelle du palais de Jacopo Salviati l'ancien, son intime ami, Rustici sculpta un magnifique médaillon en marbre renfermant une Madone. Il orna la cour du même palais, qui est situé audessus du pont alla Badia, dune foule de médaillons en terre cuite qui furent presque tous détruits par la soldatesque, lors du siège de Florence.
Ce palais plaisait beaucoup à Rustici , aussi le prenait-il souvent pour but de ses promenades et de ses flâneries. Un jour qu'il s'y rendait par une grande chaleur , il se débarrassa de son lucco 1 qu'il cacha dans un buisson. Arrivé au palais , ce ne fut qu'au bout de deux jours qu'il songea à envoyer chercher son lucco. Lorsqu'il le vit rapporter par son émissaire, il ne put, dans son étonnement, s empêcher de s'écrier : « Le monde est trop bon , il ne « durera pas longtemps. »
1 Lucco, vêtement particulier aux citoyens florentins.
Giovan-Francesco était souverainement charitable. Jamais il ne laissait partir ceux qui s'adressaient à lui sans les avoir secourus. Il mettait son argent dans un panier, et, qu*il en eût peu ou beaucoup, il en donnait à quiconque lui en demandait. Un pauvre qui le voyait souvent aller à ce panier, ayant dit, croyant n'être pas entendu: «Oh! mon « Dieu, si j'avais ce qu'il y a dans ce panier, comme «j'arrangerais bien mes affaires!» Rustici , aux oreilles duquel parvinrent ces paroles , l'appela et , après l'avoir regardé fixement , lui versa dans un coin de sa cape tout le contenu du panier en lui disant : a Va , que Dieu te bénisse! » Pour combler le déficit, Rustici eut recours, selon son habitude, à son ami Niccolô Buoni qui avait soin de ses revenus et qui lui donnait chaque semaine une certaine somme à laquelle les gens de la maison puisaient librement, car elle n'était jamais sous clef.
Revenons aux ouvrages de notre artiste. Il fit un beau Crucifix en bois, grand comme nature, qui devait être envoyé en France. Mais ce morceau et une foule de bas- reliefs et de dessins restèrent entre les mains de Niccolô Buoni, lorsque Rustici, pensant qu'il trouverait la fortune plus favorable en changeant de pays, résolut de s'éloigner de Florence.
Il exécuta, d'après le duc Julien qui lui témoigna constamment un vif intérêt, un portrait de profil et en demi-relief qu'il jeta en bronze, et que l'on voit aujourd'hui chez Messer Alessandro, fils de Messcr Ottaviano de Médicis.
Giovan-Francesco donna au peintre Rnberto di
7g (H0VA1W&ANCESC0 RUSTICf.
FiJippo Lippi, son disciple, quantité de bas-reliefs, de modèles et de dessins, et entre autres une Léda, une Europe, un Neptune, un Vulcain et un Homme W à cheval, d'une rare beauté, lequel est actuellement dans le cabinet de Don Silvano Razzi.
fiustici fit encore une statue de bronze, haute de deux brasses , représentant l'une des Grâces qui , d'une main, se presse le sein, On ne sait ce qu'est devenue cette figure.
En outre, Giovan-Francesco modela ect terre une multitude de chevaux qu'il donna à divers, de ses amis, car il était généreux autant que la plupart des hommes sont avares,
L'honorable gentilhomme Dionigi dp Diaceto, qui lui dirigea ses alfa ires comme Niccojp Buoni lui doit également bon nombre de bas reliefs.
Personne n'eut jamais un caractère plus enjoué et à la fois plus excentrique que Giovan-Francesco.
Sa passion pour les animaux était poussée à un degré dont personne non plus n'approcha jamais. U avait apprivoisé un poroépic qui se tenait sous la table comme un chieu , mais qui, parfois, lardait les jambes des convives de façon à les forcer de les rejeter précipitamment en arrière. Il nourrissait un aigle et un corbeau qui disait certaiyes phrases avec, tant de netteté, que l'on croyait entendre parler un ' homme. Dans une chambre murée, il avait des ser-t pents et des couleuvres dont il s'amusait à observer les jeux, principalement pendant l'été.
La nécromancie lui offrait aussi des distractions, et il s'en servait quelquefois pour causer d'étranges
GlOVÀN^FHANCœCQ RUSTIC1, 79
et divertissantes frayeurs à se* élèves et à ses amis.
Dans ses ateliers de la Sapienza se rassemblait la joyeuse Société du Chaudron , composée de douze membres que voici : Rustici, Andréa del Sarto, le peintre Spillo, Domenico Puligo (4), l'orfèvre Robetta (5), Aristotile da San-Gallo, Francesco di Pellegrino, Niccolô Buoni , l'excellent chanteur et musicien Domenico Baccelli , le sculpteur Solosmeo (6), Lorenzo dit Guazzetto, et le peintre Rui berto di Filippo Lippi. Ce dernier avait été élu provéditeur de la société. Chacun des douze associés avait la permission d'amener quatre amis à certains repas solennels.
Comme ce genre de réunion est aujourd'hui presque entièrement tombé en désuétude, je n'hésite pas à fournir quelques détails sur la manière dont les choses s'y passaient.
Chaque convive devait apporter un plat remarquable par sa singularité. Le président, choisi dans le sein de la société, recevait le plat et le donnait à qui bon lui semblait. Une fois à table, les convives prenaient part à tous les plats. Deux plats se rencontraient-ils semblables, leurs inventeurs étaient condamnés à une amende.
Giovan-Francesco, ayant un jour à traiter ses confrères, les reçut tous dans une cuve gigantesque transformée en chaudron, à l'aide de peintures et de toiles si habilement agencées, que l'assemblée paraissait plongée dans l'eau jusqu'à mi-corps. De l'anse du chaudron, accrochée à la voûte» ruisselait une, abondante clarté. Lorsque tous les convives
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furent assis, il surgit au milieu d'eux un arbre dont chaque branche soutenait un plat. Les mets enlevés, l'arbre disparaissait au bruissement harmonieux d'une musique cachée, et remontait bientôt chargé d'un nouveau service, tandis que des valets versaient des vins précieux.
A ce banquet, Rustici offrit un pâté en forme de chaudron, plein d'une sauce exquise dans laquelle Ulysse plongeait son père pour le rajeunir. Sous les doigts de notre artiste, deux chapons avaient usurpé les traits du mari de Pénélope et de l'aïeul du vertueux Télémaque.
Andréa del Sarto présenta un temple à huit faces pareil à celui de San-Giovanni , mais élevé sur des colonnes. Le pavé était un immense plat de gelée, orné de compartiments en mosaïque de couleurs variées. De gros et grands saucissons représentaient, à s'y méprendre, des colonnes de porphyre. Les bases et les chapiteaux étaient en fromage de Parme, les corniches en sucre, et la tribune en tranches de frangipane. Un lutrin, sculpté dans un morceau de foie, et surmonté d'un livre en lazagnes, où le plainchant était écrit et noté avec des grains de poivre, occupait le centre du chœur. Des grives rôties, ouvrant un large bec, droites sur pattes, et couvertes de légers surplis taillés dans le lard, chantaient au lutrin. Deux pigeons remplissaient l'office de contrabbasso, et six ortolans celui de soprano.
Le peintre Spillo avait déguisé une oie colossale en serrurier, et l avait munie de tous les outils nécessaires pour raccommoder le chaudron au besoin.
Domenico Puligo d'un cochon de lait avait fait une jeune fille armée d'une quenouille et préposée à la garde d'une couvée de poussins.
L'orfèvre Robetta avait métamorphosé en enclume une tète de veau.
Les inventions des autres convives furent non moins belles et non moins appétissantes; mais nous les passerons sous silence pour dire quelle fut l'origine de la société de la Truelle dont Rus t ici fit également partie.
L'an i5ia, Ser Bastiano Sagginati, SerRaffaello del Beccaio, Ser Cecchino de' Profumi, Girolamo del Giocondo et le Baia soupaient un soir, avec le fifre Feo d'Agnolo, dans le jardin que ce joyeux et spirituel bossu possédait à Campaccio. Pendant que Ton mangeait la crème, le Baia aperçut, dans un coin du jardin, à coté de la table, un tas de mortier dans lequel était plantée une truelle qu'un maçon y avait laissée la veille. Le Baia prit avec cette truelle un peu de mortier, qu'il lança adroitement dans la bouche de Feo au moment où celui-ci s'apprêtait à engouffrer une immense, cuillerée de crème. A cette vue, tous les convives se mirent à crier: « Truelle! truelle! » et décidèrent qu'en mémoire de la mésaventure de Feo serait créée une société portant le nom de la Truelle.
Cette société se divisait en majeure et en mineure, pour nous servir de l'expression du temps. Chacune de ces catégories comptait douze membres.
Une truelle, à laquelle on ajouta plus tard ces petits tonneaux noirs, à ^ros ventre, que Ton ap-
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pelle en Toscane cazzuola *, telles étaient les armes de la société. Son patron était saint André, duquel on célébrait la féte par un magnifique et solennel repas, conformément aux statuts.
Les premiers membres de la majeure furent Jacopo Bottegai, Francesco Rucellai et Domenico, son frère, Giovan-Battista Ginori, Giroiamo del Giocondo, Giovanni Miniati, Niccolo del Barbigia et Mezza bot te, son frère, Cosimo da Panzano etMatteo, son frère, Marco Jacopi et Pieraccino Bartolini.
La mineure avait pour membres Ser Bastiano Sagginotti , Ser Kaffaello del Beccaio, Ser Cecchino de* Profumi , le peintre Giuliano Bugiardini , le peintre Francesco G ranacci, Giovan-FrancescoRustici, Feo le bossu et le musicien Talina, son comr pagnon, le fifre Pierino, le trombone Giovanni et le bombardier Baia.
Les adbérents furent Bernardino di Giordano, le Talano , le Caiano , Buon Pocci , Domenico Barlao cbi (7), Maestro Jacopo del Bientina, et Messer Giovan-Battista di Cristofano Ottonaio, ces deux derniers hérauts de la Seigneurie de Florence.
En peu d'années , la société de la Truelle acquit une telle renommée, que Ton vit y entrer le sîgnor Giuliano de1 Media, Ottangolo Benvenuti, Giovanni Canigiani , Giovanni Serristori , Giovanni Gaddi, Giovanni Bandini, Luigi Martelli, Paolo da Romena, et Filippo Patuiolùni.
La société admit aussi, comme adhérents, le peintre Andréa del Sarto, le trombone Bartolom-
• Cazuiola, truelle.
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meo, Ser Bernardo Pisanello, le drapier Piero, le mercier Gemma, et enfin le médecin Manente da San-Oiovanni.
Iji société donna , à diverses époques , de nombreuses fêtes. Pour que le souvenir ne s'en perde pas tout à fait, j'en passerai quelques-unes en revue.
La première fut ordonnée par Giuliano Bugiardini, et eut pour théâtre une salle de l'Aia, où nous avons dit ailleurs que furent jetées en bronze les portes du temple de San -Giovanni.
Le président enjoignit à chacun de ses confrères d'arriver au lieu du rendez-vous revêtu d'un costume de fantaisie. Ceux qui auraient adopté le même déguisement devaient être frappés d'une amende.
A l'heure dite parurent les costumes les plus magnifiques et les plus bizarres que Ton puisse imaginer.
Lorsque le souper fut servi, les premières places furent attribuées aux convives qui étaient vêtus en princes, les riches et les gentilshommes vinrent à la suite, et le bas de la table fut occupé par les pauvres. Inutile de dire quels divertissements et quels jeux succédèrent au repas ; il est facile de se les figurer.
A un autre festin ordonné par le Bugiardini et par Giovan-Francesco Rustici, tous les convives se, présentèrent habillés, ceux-ci en maçons, ceux-là en manœuvres.
Les membres de la majeure remplissaient le rôle de maçons et avaient à la ceinture le marteau et la
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truelle; ceux de la mineure, métamorphosés en manœuvres, avaient à la ceinture la truelle seulement et étaient munis d'un oiseau 1 et d'un levier.
Lorsque tous les sociétaires furent réunis, le président leur montra le plan d'un édifice qu'il fallait bâtir. Les maîtres se rangèrent alors autour d'une table sur laquelle les manœuvres apportèrent dans leurs oiseaux les matériaux destinés aux fondements, c'est-à-dire pour mortier, des lazagnes et delà crème sucrée, pour sable du fromage mêlé à diverses épices, pour gravier de grosses dragées et des berlingozzi*, pour briques et pour tuiles des pains et des gâteaux. Quand on fut arrivé au soubassement, les maîtres le jugèrent défectueux et le brisèrent à coups de marteaux : l'ayant trouvé rempli de tourtes, de foies et d'autres mets semblables, ils le mirent au pillage. Ils démolirent ensuite une colonne farcie de chapons et de tripes de génisse, puis, ils attaquèrent la base, formée de fromage de Parme, un merveilleux chapiteau de tranches de chapon et de rouelles de génisse, et une cimaise de langues. Ils n'épargnèrent pas davantage l'architrave , la frise et la corniche, qui renfermaient tant de choses exquises, que leur énumération nous entraînerait trop loin; qu'il nous suffise d'ajouter que le signal de la retraite fut donné par une pluie artificielle accompagnée de nombreux coups de tonnerre.
A quelque temps de là, Matteo da Panzano, étant
1 On appelle oiseau la machine dont le» manœuvre* te servent pour porter le mortier sur lnn s épaules.
* Brrlingozzi, v\rlc<l«" ç/iifj»ii fenifl^l^ tir forme rondV.
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président de la société, fut l'ordonnateur de la fête que nous allons décrire.
Cérès, à la recherche de sa fille Proserpine enlevée par Pluton , alla supplier les confrères de la Truelle de raccompagner en enfer. Ceux-ci, après divers pourparlers, y consentirent et pénétrèrent avec elle dans une salle où pour toute entrée s'offrait une immense gueule de serpent, près de laquelle aboyait Cerbère. Pluton parut, et ne répondit aux réclamations de Cérès qu'en la priant d'assister à ses noces avec la compagnie; l'invitation fut acceptée, et la gueule monstrueuse du serpent livra passage dans une vaste salle circulaire, blafardement éclairée.
Un démon d'une prodigieuse laideur, armé d'une fourche de fer, conduisit les invités à une table couverte de draperies noires.
Pluton commanda qu'en l'honneur de ses noces, les tourments des damnés cessassent durant le repas, et ainsi fut fait. Seulement, à un signal donné, des petites gerbes de feu s'élancèrent soudainement, et montrèrent tous les supplices des réprouvés peints sur les parois de la salle.
Sur les plats de ce banquet infernal étaient entassés des serpents, des couleuvres, des lézards, des tarentules, des crapauds, des grenouilles, des scorpions, des chauve-souris et d'autres semblables animaux; mais ces hideuses enveloppes recelaient la chair la plus succulente.
Ces mets étaient placés sur la table à l'aide d'une pelle par des démons, tandis qu'un autre agent de
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l'enfer versait à chaque convive des vins délicieux dans des creusets qui tenaient lieu de verres.
Après ce premier service, qui pouvait passer pour une entrée, on sema sur la table, en guise de dessert, comme si le repas à peine commencé eût tiré à sa fin, des sucreries qui avaient l'apparence d'ossements de morts.
Pluton dit ensuite qu'il voulait aller se reposer avec Proserpine, et ordonna que les tortures des damnés eussent à recommencer. Aussitôt toutes les lumières s'éteignirent, et Ton entendit, un lugubre concert de plaintes, de lamentations et de hurlements.
Puis, au milieu des ténèbres, scintilla une étoile qui montra à l'un des assistants le bombardier Baia, condamné au plus affreux supplice par Pluton, pour avoir osé donner aux Florentins, dans ses feux d'artifice, des représentations de l'enfer.
Pendant que les regards étaient attachés à ce douloureux spectacle, le funèbre appareil sevanouit tout à coup. De brillantes girandoles éclair raient la scène, des plats vraiment royaux avaient succédé aux ossements et aux reptiles, et les sinistres démons avaient été remplacés par des valets magnifiquement costumés.
Après le repas , une comédie intitulée Filogeniâ compléta dignement cette fête qui dura jusqu'à la pointe du jour.
Deux ans plus tard, la présidence étant échue pour la seconde fois à Matteo da Punzauo, il profita de cette occasion pour donner une leçon à quel-
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ques-uns de ses confrères, qui avaient dépensé à certains festins des sommes exorbitantes.
D'abord, il fit peindre au-dessus de la porte de l'Aia, lieu des réunions de la société, un sujet semblable à ceux que Ton voit ordinairement sur les façades et les portiques des hôpitaux, c'est-à-dire le directeur de l'hôpital accueillant des pauvres et des pèlerins. Celte peinture ne fut découverte que le soir de la fête, au moment où arrivèrent les sociétaires.
Ils furent reçus à la porte par le directeur de l'hôpital, qui les introduisit dans une vaste salle bordée de lits de chaque côté, et en un mot, complètement transformée en infirmerie
Au milieu de cette salle, autour d'un grand feu, étaient assis, déguisés en misérables gueux, le Bientina, Battista dell' Ottonaio, le Barlacchi, le Baia et d'autres gens d'esprit qui, feignant de ne point apercevoir ceux qui entraient, déchiraient à belles dents, sans s'épargner eux-mêmes , les membres de la compagnie qui avaient gaspillé leur argent en banquets et en divertissements.
Lorsque tous les associés furent rassemblés, saint André leur patron s'avança, les tira de l'hôpital, et les conduisit dans une autre salle splendidement décorée, où ils soupèrent joyeusement. Puis, saint André leur enjoignit, avec douceur, de célébrer une seule fête solennelle chaque année, afin d'éviter l'hôpital.
La société se conforma à cet ordre, et» pendant nombre d'années, se réunit à un somptueux banquet, suivi d'une comédie.
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C'est ainsi qu'à diverses époques Ton vit jouer, comme nous l'avons dit dans la biographie d'Aristotile da San-Gallo , la Calandra , du cardinal Bernardo di Bibbiena, les Suppositi et la Gassaria , de l'Ariosto, la Clizia et la Mandragola, de Machiavello.
Lorsque Francesco et Domenico Rucellai présidèrent la société, ils choisirent la première fois, pour sujet de leur fête, l'Histoire des Harpies de, Phinée , et une autre fois une dispute de philosophes sur la Trinité, où ils firent montrer par saint André un ciel peuplé de tous les chœurs d'anges.
Avec l'aide de Jacopo Sansovino, d'Andréa del Sarto et de Rustici, Giovanni Gaddi représenta un Enfer où Tantale servit un splendide festin aux sociétaires déguisés en dieux de l'Olympe. Des jardins , des paradis, des feux d'artifice, et d'autres merveilles dont la description nous mènerait trop loin, ajoutèrent un charme extraordinaire à cette fête.
Luigi Martelli, quand son tour de traiter la compagnie fut arrivé, donna son souper chez Giuliano Scali (8), près de la porte Pinti. Il montra dans une salle le cruel Mars entouré de cadavres sanglants, et dans une autre chambre Mars et Vénus, couchés sur un lit, et bientôt après captifs sous les filets de Vulcain, qui appelle les dieux pour qu'ils soient témoins de sa vengeance.
Mais cette digression qui, sous certains rapports mentionnés plus haut, nous a semblé utile, paraîtra peut-être trop longue à nos lecteurs. Revenons donc à Rustici.
Après 1 expulsion des Médicis, qui eut lieu en j 5a8, le séjour de Florence devint odieux à notre artiste, au point qu'il laissa le soin de toutes ses affaires à Niccolô Buoni, et qu'il s'en alla en France avec son élève Lorenzo Naldini, surnommé Guazzetto.
Arrivé à Paris, Rustici fut présenté par ses amis Giovan-Battista délia Palla et Francesco di Pellcgrino à François Ier, qui lui témoigna beaucoup d'amitié, et lui accorda une pension annuelle de cinq cents écus.
Rustici fit pour ce prince divers ouvrages sur les* quels nous n'avons point de renseignements précis.
En dernier lieu , il lui fut commandé une statue équestre de François 1er, deux fois grande comme nature.
Ses modèles plurent au roi, qui lui donna un vaste palais pour exécuter ses moules et pour jeter en bronze la statue. Par malheur, François 1er mourut avant l'achèvement de l'entreprise. Son successeur, Henri II, supprima des pensions, et restreignit les dépenses de la cour, si bien que Rustici, déjà fort âgé et assez dépourvu d'argent, fut, dit-on, réduit pour vivre à louer le palais qu'il tenait de la munificence de François 1er. Mais le sort impitoyable lui réservait une secousse plus rude encore. Henri II lui enleva son palais pour en gratifier Piero Strozzi.
Rustici se serait alors trouvé sans aucune ressource, si, touché de son infortune, Piero Strozzi ne fût allé à son aide. Ce généreux seigneur l'installa dans une abbaye qui appartenait à son frère (9),
90 GIOVÀN-FAÀNCESCO rustici.
l'entoura de serviteurs, et en un mot le traita, jusqu'à son dernier jour, avec tous les égards dus à sa vieillesse et à son haut mérite.
Giovan-Franeesco mourut à l'Age de quatre-vingts ans. "Presque tout ce qu'il possédait resta entre les mains de Piero Strozzi.
Pendant son séjour à Paris, Rustici fit un gracieux accueil à Antonio Mini, qui lui donna quelques cartons, dessins et modèles de la main de son maître Michel- Ange Buonarroti, dont nue partie fut rem- „ portée de France à Florence par le sculpteur Benvenuto Cellini.
Rustici se distingua non-seulement par son talent, mais encore par sa douceur, sa bonté , sa bienfaisance; aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait été libéralement secouru dans sa détresse par Piero Strozzi, car le bien que Ton a fait au prochain est toujours récompensé par Dieu.
Rustici était très-bon dessinateur, comme le prouvent ses dessins que renferment notre collection et celle du révérend Don Yincenzo Borghini.
Lorenzo Naldini , surnommé Guazzetto, disciple de Rustici , laissa en France de nombreuses et excellentes sculptures, sur lesquelles je n*ai pu me procurer aucun détail. Je ne sais pas davantage quels sont tous les ouvrages que la France doit à son maître. Il est à croire que, durant les longues années que Rustici passa dans ce pays, il ne resta ni oisif, ni constamment occupé de la statue équestre de François Ie*.
Lorenzo Naldini possédait, hors de la porte San-
GïOVÀW-FRÀNCEflCO RU9TIGI. 91
Gallo, une habitation que le peuple jeta à terre en même temps que les autres maisons des faubourgs, lors du siège de Florence. Ce désastre le toucha si vivement , quand il revint dans sa patrie Tan i54o, qu'à un quart de mille de Florence il se couvrit les yeux avec son chaperon pour ne point apercevoir les décombres du faubourg et de sa maison. Les gardes de la porte San-Gallo, le voyant ainsi encapuchonné, lui demandèrent ce que cela voulait dire; mais ils ne firent que rire de son chagrin. Après un court séjour à Florence, Lorenzo emmena sa mère èt retourna en France, où il travaille encore aujourd'hui.
Jusqu'à présent le nom de Giovan -Francesco Rustici , que l'Italie a inscrit parmi ceux des plus grands maîtres qu'elle se glorifie d'avoir produits, na eu aucun retentissement en France. Cependant Ru&tici est un de ces généreux Florentins qui, après avoir accompli dans leur patrie l'œuvre de rénovation si longtemps sollicitée par toutes les intelligences, vinrent convier nos artistes à goûter les fruits de la science ultramontaine.
Au commencement de sa route, le Rustici eut le bonheur de rencontrer un de ces princes de la terre qui communiquent le courage aux timides, la force et le génie aux faibles. Guidé et inspiré par le uUvin Léonard de Vinci, dont il sut gagner la initié par
92 GIOVAN-FRANCESCO rustici.
les grâces de son esprit, l'aménité et la franchise de son caractère , il ne tarda pas à pouvoir attaquer d'une main ferme et savante le marbre et le bronze.
Malheureusement, de toutes ses productions il ne reste guère que son saint Jean-Baptiste prêchant entre un lévite et un pharisien. Si ce groupe ne suffit pas pour que Ton suive le Rustici dans les diverses évolutions de ses progrès et de son talent, il est du moins plus que suffisant pour lui assurer une place distinguée parmi les plus illustres maîtres du xvie siècle. En effet, il s'y montre, par la profondeur de l'expression, penseur comme le Vinci, par la pureté du modelé et la précision des attaches et des mouvements, dessinateur et anatomiste comme Michel- Ange. On peut affirmer sans crainte que les acquisitions complètes de la renaissance sont résumées dans cet admirable morceau, où se lisent facilement tous les secrets, tous les mystères de la science, et où se déploient avec majesté toutes les variétés de la forme, toutes les magnificences de la nature vivifiées par le sentiment de la beauté la plus pure et par la plus. mâle audace: sublime et magique harmonie, aujourd'hui détrônée par la pâle et froide mesquinerie des réalités individuelles.
NOTES
(1) Le cardinal Jean de Médicis fut pape sous le nom de Léon X.
(2) Le cardinal Jules de Médicis devint pape sous le nom de Clément VII.
GIOVAN-FRANCESCO RUSTICÏ. 93
(3) Voyez les Dialoghi topra le ire belle arii , p. 30.
(4) Voyez la vie de Domenico Puligo , t. IV.
(5) On trouve quelques belles estampes du temps de Rustici où on lit le nom de Robetta.
(6) Vasari parle de Solosmeo en différents endroits de son livre, notamment dans la biographie de Baccio Bandinelli , t. V.
(7) Les facéties du Barlaechi ont été recueillies et imprimées.
(8) Le palais des Scali passa plus tard aux comtes délia Gherardesca.
(9) Le cardinal Lorenzo Strozzi , frère de Pietro et de Leone, prieur de Capoue.
FRÀNCESCO DE' SALVIATI,
PEINTES PLOEENTITI.
Francisco de Salviati naquit Tan i5io. Son père, nommé Michelagnolo de' Rossi, était fabricant de velours. Ce brave homme était chargé d'une nombreuse famille , et par conséquent, ayant besoin d'être aidé, voulut que Francesco exerçât son métier. Mais Francesco ne se sentait que de l'aversion pour cette profession, bien qu'elle eût été anciennement pratiquée par des personnages fort riches et fort considérés. Il avait tourné ses pensées d'un autre côté, et n'obéissait à son père qu a contre-cœur.
Intimement lié avec les fils de l'honorable citoyen Domenico Naldini qui dem liraient comme lui dans la Via de' Servi, il avait pris des manières nobles et distinguées , et conçu un goût très-vif pour le dessin. Il fut encouragé à suivre son inclination par le jeune orfèvre Diacceto, son cousin, qui lui enseignait le peu qu'il savait lui-même et lui prétait des dessins de bons maîtres, que notre Francesco copiait en cachette avec une application incroyable.
Domenico Naldini, sétant aperçu des disposi-
FRANCBSGO DE* 5ALVIATL. 95
lions de Francesco, parla si chaudement à Michelagnolo, qu'il se décida à mettre son fils en apprentissage chez le père de Diacceto qui était également orfèvre. Peu de mois suffirent à Francesco pour faire des progrès vraiment étonnants.
Dans ce temps, il y avait à Florence une compagnie de jeunes artistes qui avaient coutume de se réunir quelquefois, les jours de fête, pour dessiner les meilleurs ouvrages de la ville* Nanni di Prospero délie Cornitiole, Francesco dal Prato, Nannoccio da San-Giorgio, et quantité d'autres enfants qui plus tard devinrent des maîtres habiles, composaient cette compagnie ; mais aucun d'eux ne travaillait avec plus d'ardeur que Francesco.
C'est à cette époque que Francesco et Giorgio Vasari contractèrent une étroite amitié, comme nous allons le raconter.
L'an i5a3, lorsque Silvio Passerini, cardinal de Cortona, traversa Arexzo en qualité de légat du pape Clément VU, Antonio Vasari lui présenta Giorgio son fils ainé, qui alors était âgé de neuf ans seulement. Le cardinal , voyant que cet enfant avait si bien profité des leçons de Messer Antonio da Saccone et de Messer Giovanni Polastra, qu'il était en état de réciter couramment une grande partie de l'Enéide, et que, grâce aux soins du peintre français Guillaume de Marseille (i), il était déjà initié aux principes du dessin, pria Antonio de le lui amener à Florence. 11 le confia aux soins de Messer Niccolô Vespucci, chevalier de Rhodes, qui demeurait près du Ponte* Vecchio, et le fit entrer dans l'atelier de
Michel-Ange Buonarroti. Francesco habitait alors la ruelle de Bivigliano, où son père avait loué une vaste maison pour sa fabrique de velours. Dès qu'il sut que Vasari était à Florence, il se mit en relation avec lui, en lui faisant montrer par Messer Marco da Lodi, gentilhomme du cardinal de Cortona, un beau portrait qu'il avait peint sous la direction de Giuliano Bugiardini (a). Tandis que Francesco travaillait chez ce maître, Vasari, de son coté, continuait d'étudier les belles-lettres, et par Tordre du cardinal assistait chaque jour, pendant deux heures, aux leçons que le savant Pierio donnait à Hippolyte et à Alexandre de Médicis. L'amitié que Vasari et Francesco se vouèrent fut inaltérable, bien que plusieurs personnes aient cru le contraire.
Vasari était depuis quelques mois avec Michel- Ange, lorsque ce grand artiste fut appelé à Rome par le pape Clément VII, qui le chargea de commencer la bibliothèque de San-Lorenzo. Avant de partir, Michel-Ange plaça Vasari chez Andréa del Sarto. Souvent Giorgio dérobait à ce maître des dessins pour les prêter à Francesco, qui passait avec une joie extrême les nuits et les jours à les copier. Vasari , ayant ensuite passé à l'école de Baccio Bandinelli, se remua si bien, qu'il y attira Francesco ; et ce fut à leur mutuel profit, car ils firent ensemble plus de progrès en un mois, qu'ils n'en avaient fait en deux ans , lorsqu'ils travaillaient chacun de son côté. Il en fut de même pour le jeune Nannoccio, qui était alors avec Baccio et duquel nous avons déjà parlé ailleurs (3).
FRANCESCO DE' SALVIÀTÏ. 97
L'an i5?7, lors de l'expulsion des Médicis de Florence, on lança du haut du palais de la Seigneurie, sur les assaillants, un banc qui alla par hasard frapper et briser en trois morceaux un bras du David de Buonarroti. Ces morceaux gisaient à terre depuis trois jours sans que personne s'en fut emparé, quand Francesco alla en avertir Giorgio au Ponte-Vecchio. Les deux enfants coururent aussitôt sur la place, et, sans se préoccuper du danger, enlevèrent au milieu des soldats le bras du David qu'ils portèrent dans la maison de Michelagnolo, père de Francesco. Ce bras fut plus tard rendu au duc Cosme, qui le fit restaurer.
Le cardinal Cortona ayant partagé l'exil des Médicis, Antonio Vasari ramena son fils à Arezzo. Giorgio et Francesco, qui s'aimaient comme des frères, furent désolés de cette séparation; mais elle ne fut pas de longue durée. Le mois d'août suivant, Giorgio se vit enlever par la peste son père et ses plus proches parents. Francesco, qui lui-même avait failli être victime du fléau, lui écrivit d'une manière si pressante, qu'il retourna à Florence.
Stimulés par le besoin et par le désir de s'instruire, Francesco et Giorgio, durant deux années entières, se livrèrent à l'étude avec une ardeur incroyable dans l'atelier de Raffaello del Brescia, où ils se rencontrèrent encore avec Nannoccio da San-Giorgio. Francesco, qui était le plus dépourvu de ressources, fut alors forcé de faire quantité de petits tableaux pour vivre.
L'an i5aç;, Francesco -et Nannoccio quittèrent
l'atelier de Raffaello del Brescia pour celui d'Andréa del Sarto; ils y restèrent tout le temps du siège de Florence, mais ils eurent lieu de regretter de n'avoir pas suivi Giorgio à Pise, où il s'était réfugié chez l'orfèvre Manno. Il y employa quatre mois à apprendre l'orfèvrerie. De Pise, Giorgio alla à Bologne, au moment où Clément VII couronna l'empereur Charles-Quint.
Francesco, qui était resté à Florence, peignit un tableau votif pour un soldat qui, pendant le siège, avait été assailli dans son lit et avait échappé mira* culeusement à la mort. Cet ouvrage, malgré son peu d'importance, est étudié et exécuté avec une rare perfection. Il y a quelques années, il tomba entre les mains de Giorgio Vasari, qui le donna à Don Vincenzio Borghini, directeur de l'hôpital degl' Innocenti.
Pour les moines noirs de l'abbaye , Francesco fit sur un tabernacle du Saint- Sacrement, sculpté en forme d'arc de triomphe, par le Tasso, trois petits sujets, dont le premier représente le sacrifice d'Abraham; le second, les Israélites recueillant la manne, et le troisième, les Israélites mangeant l'agneau pascal avant d'abandonner l'Egypte (4).
Il exécuta ensuite un tableau, que Francesco Sertini envoya en France, et où Ton voyait sur le premier plan la Trahison de Dalila, et dans le lointain les Philistins écrasés sous les ruines du temple renversé par Samson. Dans cet ouvrage, Francesco se montra le plus habile de tous les jeunes artistes qui étaient alors à Florence.
Peu de temps après, le cardinal Salviati pria Benvenuto délia Volpaia, qui se trouvait à Rome, de lui chercher un jeune peintre qui s'attachât à son service, et auquel il s'engageait à laisser toutes les facilités nécessaires pour étudier; Benvenuto lui proposa Francesco comme le plus digne d obtenir cette faveur. Le cardinal lui remit aussitôt de l'argent pour que rien ne retardât le départ de Francesco. Dès que celui-ci fut à Rome, il sut gagner les bonnes grâces du cardinal , qui lui accorda un logement à Borgo-Vecchio, un traitement mensuel de quatre écus et une place à la table de ses gentilshommes ; Francesco, comme il est facile de l'imaginer, fut enchanté de sa nouvelle condition. Les premiers ouvrages qu'il fit pour le cardinal furent une belle Madone , et un tableau sur toile représentant un Seigneur français poursuivant une biche qui se réfugie dans le temple de Diane. Je conserve dans ma collection le dessin de cette dernière composition. Francesco peignit ensuite un magnifique tableau de Madone, où il introduisit le portrait de Cagnino Gonzaga et celui de la femme de ce seigneur, laquelle était nièce du cardinal.
Francesco et son ami Giorgio Yasari n'avaient pas de plus vif désir que d être tous deux réunis à Rome. La fortune les servit à souhait. Peu de temps après sa querelle avec Clément VII, le cardinal Hippolyte de Médicis, en revenant à Rome, traversa Arezzo, où il rencontra Giorgio, 'qui était resté orphelin, et luttait de tous ses efforts pour se tirer d'embarras. Le cardinal, voulant que Giorgio fit
quelques progrès dans son art, chargea le commissaire Tommaso de1 Nerli de le lui envoyer à Rome, dès qu'il aurait achevé une chapelle qu'il était en train de peindre à fresque pour les Olivetains de San-Bernardo. Le Nerli obéit ponctuellement aux ordres du cardinal. Giorgio partit donc pour Rome, où il n'eut rien de plus pressé que d'aller trouver Francesco. Celui-ci lui dit combien il était en faveur auprès du cardinal, combien il était heureux de pouvoir étudier à son gré, puis il ajouta: a Je suis content a du présent, j'espère encore mieux de l'avenir; car, « outre le plaisir que j'aurai à te voir et à parler « d'art avec toi , j'entrerai certainement au service « du cardinal Hippolyte de Médicis , si un jeune « peintre qu'il attend ne vient pas. » Giorgio savait bien que le jeune peintre que l'on attendait n'était autre que lui-même. Néanmoins il ne souffla mot, pour éviter la honte d'être démenti par l'événement, si par hasard le cardinal n'était plus dans les mêmes dispositions à son égard. Giorgio était à Rome depuis cinq jours déjà, lorsque enfin il songea à porter au cardinal une lettre que lui avait confiée Tommaso de' Nerli. Francesco l'accompagna au palais; où ils aperçurent, dans la salle des Rois, Marco da Lodi,qui avait quitté la maison du cardinal de Cortona pour celle d'Hippolyte de Médicis. Giorgio l'aborda, et lui dit qu'il avait une lettre du Nerli adressée au cardinal, et qu'il le priait de vouloir bien la lui remettre. A peine Messer Marco avait-il répondu qu'il s'acquitterait sans retard de cette commission, que le cardinal apparut. Giorgio lui baisa les mains, lui
présenta la lettre, et en reçut le plus gracieux accueil. Le cardinal ordonna ensuite à Jacopone da Bibbiena, son intendant, de donner à Giorgio un logement et une place à la table des pages. Francesco fut d'abord étonné que Giorgio ne lui eût rien dit de tout cela; mais il 6nit par comprendre qu'il avait agi pour le mieux. Giorgio, après avoir été installé par Jacopone dans une maison sil née derrière Santo- Spirito, passa l'hiver entier avec Francesco à copier tous les ouvrages les plus remarquables qu'il y avait à Rome. On ne pouvait dessiner, dans le palais pontifical, quand le pape s'y trouvait; mais, dès que Sa Sainteté partait pour Magliana (5), ce qui arrivait fréquemment, Francesco et Giorgio pénétraient dans les appartements, et y restaient, malgré le froid, du matin au soir, sans manger autre chose qu'un peu de pain.
Le cardinal Salviati, ayant désiré que la chapelle de son palais où il entendait la messe fût ornée de divers sujets de la vie de saint Jean-Baptiste, Francesco, avant d'entreprendre ce travail, se mit à dessiner le nu d'après nature avec Giorgio, puisa faire quelques études d'anatomie dans le Campô-Santo.
Lorsque le printemps fut arrivé, le cardinal Hippolyte, en partant pour la Hongrie, envoya Giorgio à Florence, avec ordre d'y exécuter des tableaux et des portraits qu'il devait envoyer à Rome. Mais, au mois de juillet, Giorgio, brisé par les fatigues de l'hiver, ne put résister aux chaleurs de l'été, et vit sa santé s'altérer au point qu'on fut forcé de le transporter en litière à Arezzo,au grand chagrin de
102 FRANCESCO DE' SALV1ATI.
Francesco, qui lui aussi tomba si gravement malade qu'il faillit mourir. Dès qu'il fut guéri, il fut choisi par Maestro Filippo, de Sienne, sur la recommandation d'Antonio Labacco, pour peindre à fresque, dans une niche au-dessus de la porte de Santa-Maria-della-Paee, un Christ conversant avec saint Philippe, et, dans les angles, la Vierge et Fange qui lui annonce sa mission divine.
La beauté de ces fresques engagea Maestro Filippo à charger Francesco de représenter, dans la même église, une Assomption de la Vierge (6). Francesco n'épargna aucun soin pour que cet ouvrage fût digne d'être à côté des chefs-d'œuvre que Raphaël d'Urbin , le Rosso et Baldassare, de Sienne , avaient laissés dans le même endroit. Ses efforts ne furent point infructueux. Il introduisit dans sa composition le portrait de Maestro Filippo, qui fut justement admiré.
A cette époque, on commença à ne plus appeler Francesco que Cecchino Salviati, du nom du cardinal, son protecteur; et ce surnom lui resta jusqu'à sa mort.
Le pape Paul III ayant succédé à Clément VU, Messer Bindo Altoviti fit peindre par Francesco, sur la façade de sa maison du pont Sant'-Agnolo, les armoiries du nouveau pontife, accompagnées de plusieurs grandes figures nues (7).
Vers le même temps, Francesco termina un excellent et beau portrait d'après Messer Bindo, qui envoya ce tableau à sa villa de San-Mizzano, où il est encore aujourd'hui (8).
FHANCESCO DE* SALVIATI. 103
Notre artiste peignit ensuite à l'huile, avec une application extrême, une superbe Annonciation pour l'église de San-Francesco-a-Ripa.
L'an 1 535, lors de la venue de l'empereur Charles- Quint à Rome, Francesco orna l'arc de triomphe, construit à San-Marco par Antonio da San-Gallo, de plusieurs sujets en clair-obscur, qui furent les meilleurs de tous ceux que l'on vit en ce jour solennel.
Pier Luigi Farnese, ayant résolu d'enrichir d'édifices et de peintures la ville de Nepi, dont il venait d'être nommé seigneur, prit à son service Francesco, lui donna un logement au Relvedere, et lui commanda de retracer, à la gouache, différents sujets de la vie d'Alexandre le Grand, qui furent expédiés en Flandre, où on les reproduisit en tapisserie.
Francesco couvrit de fresques une vaste et magnifique salle de bains, pour le même Pier Luigi Farnese.
Lorsque ce seigneur eut été créé duc de Castro, tous les préparatifs nécessités par sou entrée dans cette ville furent dirigés par Francesco. Devant la porte de Castro, il éleva un arc de triomphe que maints vaillants artistes, et entre autres Alessandro de Settignano, dit Scherano, décorèrent de bas-reliefs et de statues. Deux autres arcs de triomphe en bois furent construits , l'un au Pétrone et l'autre sur la place de la ville. Toute la menuiserie de ces deux monuments fut l'ouvrage de Battista Botticelli. Francesco exécuta encore à la même occasion une superbe décoration de théâtre.
Quelque temps après, il orna de dessins avec tout le soin imaginable un livre de Giulio Cammillo, que cet écrivain voulait offrir au roi François Ier.
Sur ces entrefaites , le cardinal Salviati lui demanda un dessin au crayon rouge , qu'il envoya à FraDamiano de Bergatne, pour que ce religieux le traduisît en marqueterie. Ce dessin, le meilleur que Francesco ait jamais produit, a pour sujet le Roi David sacré par Samuel.
Au-dessous de l'Ange apparaissant à Zacharie, que le jeune Florentin Jacopo del Conte avait peint pour Giovanni da Cepperello et Hattista da San- Gallo , dans la seconde église de la confrérie délia Misericordia de Rome, Francesco représenta la Vierge visitant sainte Élisabeth. L'an i538 , il termina cette fresque qui se dislingue par la richesse de l'invention , l'entente de la composition et de la perspective, la beauté des nus et des draperies, l'élégance des tètes, et en un mot par la perfection de l'ensemble et des détails : aussi fut-elle l'objet de l'admiration de Rome entière (9). Autour d'une fenêtre , Francesco laissa quelques petits sujets d'une grâce merveilleuse, accompagnés de capricieux ornements en grisaille.
Dans le même temps, il fit plusieurs dessins et peignit, d'après un carton de Michel-Ange, Phaéton conduisant les chevaux du Soleil (10).
Il montra toutes ces choses à Giorgio, qui, après la mort du duc Alexandre , était allé à Rome pour deux mois. Francesco lui dit qu'aussitôt qui! aurait achevé un jeune saint Jean , qu'il avait commencé
FRANCESCO DE' SALV1ATJ. 105
pour le cardinal Salviati, et une Passion du Christ, que Raffaello Acciaiuoli devait envoyer en Espagne, il irait revoir ses parents et ses amis à Florence. Il y avait encore son père et sa mère auxquels il fut d'un très-grand secours, surtout pour marier Tune de ses sœurs, et pour placer l'autre dans le monastère di Monte-Domini.
Il arriva à Florence , précisément au moment où Ton s'occupait des préparatifs des noces du duc Cosme et de la signora Dofia Leonora de Toledo. On lui proposa de peindre, dans la cour du palais, l'Empereur couronnant le duc Cosme. Il accepta volontiers ce travail et il le commença; mais, l'envie de visiter Venise lui étant survenue, il chargea Carlo Portelli da Loro (i i) de le terminer d'après un dessin qui est aujourd'hui dans notre collection.
En traversant Bologne , Francesco rencontra Giorgio, qui, après avoir conduit à fin deux tableaux dans l'église des Camaldules , et ébauché celui du maître-autel , avait quitté ce couvent pour mettre en train trois vastes pages destinées au réfectoire des religieux de San-Michele-in-Bosco. Pendant les deux jours que Francesco passa avec Giorgio, quelques-uns de ses amis essayèrent de lui faire commander un tableau dont les directeurs de l'hôpital délia Morte avaient besoin; mais ces ignorants, malgré la beauté du dessin que leur présenta Francesco, ne surent point profiter de l'occasion qui leur était offerte d'avoir un ouvrage de la main d'un vaillant maître. Francesco, presque irrité de tant de sottise , partit de Bologne où il laissa plusieurs
dessins magnifiques à Girolamo Fagiuoli , avec mission de les graver et de les publier.
A Venise , Francesco fut gracieusement accueilli par le patriarche Grimani , pour lequel il peignit à l'huile Psyché recevant des offrandes et des hommages comme une déesse. Ce tableau est octogone. Il fut placé au milieu de quatre sujets également empruntés à l'histoire de Psyché par Francesco de Forli , dans un salon de la maison du patriarche , dont le plafond avait déjà été orné de festons par l'habile paysagiste Cammillo de Mantoue (12). La Psyché du Salviati l'emporte en beauté non-seulement sur les tableaux qui l'entourent , mais encore sur tous ceux qui sont à Venise. Notre artiste fit ensuite quelques gracieuses figurines dans une chambre enrichie de stucs par Giovanni d'Udine.
Pour les religieuses du Corpus* Domini de Venise, il peignit avec beaucoup de soin un Christ mort accompagué des Maries, et surmonté d'un ange planant dans les airs et tenant les mystères de la Passion.
Il exécuta ensuite le portrait de Messer Pietro Aretino , que ce poète envoya au roi François !•% avec des vers en l'honneur du peintre.
A la sollicitation de Don Giovan- Francesco da Bagno , Salviati entreprit et mena à bonne fin un tableau contenant de nombreuses et belles figures, qui est aujourd'hui dans l'église des religieuses de Santa-Cristina de Bologne, de l'ordre des Canialduies.
Salviati ne tarda pas à se déplaire à Venise, où il lui semblait que les dessinateurs étaient mal ap-
FRANCESOO DE* SALV1ATI. 107
préciés. Après avoir visité les antiquités de Vérone, et examiné les ouvrages laissés par Jules Romain à Mantoue, il prit la mute de Romagne et arriva à Rome Tan 1 54 1 •
A peine se fut-il reposé des fatigues du voyage, qu'il fit le portrait de Messer Giovanni Gaddi, et celui de Messer Annibal Caro, ses intimes amis, puis un superbe tableau pour la chapelle des Clercs de la chambre du pape. Il fut ensuite chargé de peiudre à fresque une chapelle de l'église des Allemands, par un marchand de cette nation. Sur la voûte, il représenta la Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres; au milieu de Tune des parois, la Résurrection du Christ, et dans deux niches latérales, saint Etienne et saint Georges. Plus bas, il figura la Charité, près de saint Jean, donnant l'aumône à un pauvre, et à côté saint Albert, placé entre la Logique et la Prudence. Enfin, au-dessus de l'autel, il exécuta à fresque le Christ mort avec les Maries.
Vers cette époque , Francesco donna à la femme de l'orfèvre florentin Pietro di Marcone , son compère, un magnifique dessin destiné à être reproduit sur un de ces plats dans lesquels on sert à manger aux nouvelles accouchées. Ce dessin renferme les diverses phases de la vie de l'homme, encadrées dans des festons appropriés à chaque âge. Entre le Soleil et la Lune , qui se détachent entre deux fonds oblongs, on voit Isais, ville d'Égypte (i3), implorant la sagesse devant le temple de Minerve, pour montrer que l'on devait avant tout souhaiter la sagesse aux nouveau-nés. Piero di Marcone conserve avec
raison ce dessin comme une chose précieuse. Peu de temps après, Piero di Marcone et d'autres amis engagèrent Francesco Salviati à retourner à Florence, où il ne pouvait manquer, lui écrivaient-ils, d'être employé par le duc Cosme, qui n'avait autour de lui que des maîtres irrésolus et peu expéditifs. Salviati suivit ce conseil d'autant plus volontiers qu'il comptait beaucoup sur la protection de Messer Alamanno , frère du cardinal Salviati, et oncle du duc. Dès qu'il fut arrivé à Florence, il commença par peindre, pour Messer Alamanno, un superbe tableau de Madone , chez Francesco dal Prato, qui avait abandonné l'orfèvrerie et la marqueterie pour exercer la peinture et jeter en bronze des figurines. Cet artiste avait son atelier dans l'œuvre de Santa-Mariadel-Fiore. Ce fut encore dans cet endroit que Salviati fit le portrait de Piero di Marcone et celui du pelletier Aweduto del Cegia, son inûme ami, auquel il donna, entre autres choses , son propre portrait, peint à l'huile par lui-même. Lorsqu'il eut achevé la Madone dont nous avons parlé quelques lignes plus haut, il l'exposa dans l'atelier du Tasso, où elle fut vue par une foule de personnes, et d'autant plus admirée, que le Tasso, qui avait coutume de critiquer presque tout, ne cessait point de la vanter. Il alla même jusqu'à dire à Messer Pier Francesco, majordome du duc, que Son Excellence aurait dû confier à Salviati quelque travail important.
Messer Pier Francesco et Cristofano Rinieri, secondés par Messer Alamanno, agirent alors si chaudement en faveur de notre artiste, que le duc lui
permit de peindre la salle qui précède la chapelle du palais ducal. Francesco commença par dessiner divers sujets empruntés à la vie de Camille, puis il s'occupa de les distribuer convenablement dans les espaces de forme diverse qu'il avait à décorer. Lé manque de symétrie des portes et des fenêtres rendait cette opération très-difficile. La porte d'entrée partageait Tune des parois en deux grands compartiments, tandis que la paroi située en face était percée de trois fenêtres, et présentait quatre compartiments, dont chacun n'avait guère que trois brasses de largeur. À droite de la porte d'entrée, trois compartiments, séparés par deux fenêtres, occupaient la troisième paroi, tandis que celle qui se trouvait vis-à-vis était percée d'une porte en marbre conduisant à la chapelle, et d'une fenêtre garnie d'une grille de bronze. Cette dernière paroi n'offrait au pinceau qu'un seul champ d'une vaste étendue. Elle est ornée de pilastres corinthiens, d'une architrave enrichie de festons, de fleurs et de fruits 9 et sur lequel est assis un enfant tenant les armes des Médicis et celles de la maison de Tolède. Sur cette paroi, Francesco peignit Camille châtiant le maître d'école qui avait voulu lui livrer traîtreusement les enfants des principaux habitants de la ville de Falisque; et ensuite Camille mettant en fuite les Gaulois, et incendiant leurs tentes. A côté de ces deux sujets, Francesco figura l'Occasion saisissant la Fortune aux cheveux, et plusieurs devises de Son Excellence, accompagnées d'ornements d'une élégance merveilleuse. Sur la
110 FRANCESCO DE* SÀLVIÀTI.
paroi où se trouve la porte d'entrée, il fit deux grands et superbes tableaux. Le premier représente Camille renversant les balances où Brennus vient de jeter son épée, et le second, Camille couronné par la Renommée, et traîné sur un char de triomphe attelé de quatre chevaux, et précédé d'une foule de prêtres portant la statue de Junon, des vases et des trophées. Le char est environné de prisonniers et suivi de soldats, parmi lesquels on reconnaît Francesco. Rome apparaît dans le lointain. Au-dessus de la porte, la Paix, environnée de prisonniers, brûle un monceau d'armes. Tous ces divers sujets sont traités avec un tel soin, qu'on ne saurait rien imaginer de mieux. Dans les deux principaux compartiments de la paroi percée de trois fenêtres , Francesco plaça deux niches, contenant l'une Diane tirant une flèche de son carquois, et l'autre le dieu Mars, sous les pieds duquel est un Gaulois. Les deux compartiments latéraux sont occupés par deux figures du Temps. Sur la dernière paroi, percée de deux fenêtres, on voit à droite le Soleil et à gauche la Lune, tels que les Égyptiens les représentent. Le compartiment du milieu renferme la Faveur sous les traits d'un jeune homme nu, monté sur une roue, et entouré de l'Envie, de la Haine, de la Médisance, des Honneurs, des Plaisirs, et de tous les autres personnages allégoriques dont parle Lucien. Au-dessus des fenêtres, Francesco peignit une frise pleine de beaux enfants nus, et différents sujets de l'histoire de Camille. Vis-à-vis de la Paix, qui brûle des armes, est l'Arno tenant une corne d'abon-
dance, et montrant Florence, les papes et les héros de la maison Médicis. Autour de la même salle, règne un soubassement orné de cariatides tenant des guirlandes. Francesco, désireux de léguer à sa patrie un souvenir digne de lui, exécuta cet ouvrage avec toute l'application imaginable, et, malgré les nombreuses contrariétés qu'il éprouva, il réussit a le conduire à bonne fin.
Francesco était d'un caractère mélancolique, et voulait presque toujours être seul lorsqu'il travaillait. Néanmoins, quand il commença la décoration de la salle que nous venons de décrire, il dompta son humeur et permit gracieusement au Tasso et à ceux de ses amis qui lui avaient rendu service, de le regarder peindre; il n'épargnait même rien pour tâcher de leur être agréable. Mais à peine se crut-il solidement ancré à la cour, que son naturel bilieux et caustique reprit le dessus. Il n'eut plus d'égards pour personne, et ce qui fut pis, il se mit à critiquer amèrement les ouvrages de ses rivaux, et à élever jusqu'aux nues ses propres productions. Cette conduite irrita bien des gens, et lui valut l'inimitié du Tasso et de maints autres personnages qui ne tardèrent pas à lui susciter de sérieuses inquiétudes. En effet, tout en louant son habileté, sa facilité et sa prestesse, il leur était facile de lui trouver le défaut de la cuirasse. Et afin de ne pas lui laisser le temps de se créer une position inexpugnable, ils ne perdirent pas un moment pour l'attaquer. Ils formèrent donc aussitôt une cabale qui alla disant de tous cotés que les peintures de la salle de la chapelle ne
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réussissaient pas, et que Francesco peignait de pratique et n'étudiait rien. Sous ce rapport, ils l'accusaient vraiment à tort ; car, bien qu'il eût le travail plus facile que qui que ce fût , ses ouvrages ne laissaient pas d'être étudiés, et n'étaient pas moins remarquables par la beauté de l'exécution que par la richesse et la grâce de la composition. Ses adversaires , ne pouvant le vaincre en talent, voulaient l'accabler sous leurs calomnies : heureusement le mérite et la vertu finissent toujours par triompher. Francesco méprisa d'abord tontes ces rumeurs; puis, lorsqu'il les vit s'accroître outre mesure, il s'en plaignit au duc ; mais ce seigneur ne parut pas tenir compte de ses plaintes. Alors Francesco perdit tellement de terrain , que ses ennemis osèrent prétendre que ses peintures étaient détestables et qu'il fallait les jeter à terre. Ces attaques acharnées consternèrent Francesco, au point qu'il aurait cédé la place à ses ennemis, si Messer Torelli, Messer Pasquino Bertini, et d'autres de ses amis, ne l'eussent retenu et déterminé à achever les décorations de la chapelle , et divers ouvrages qu'il avait entre les mains. Les amis qu'il avait hors de Florence ne lui épargnèrent pas non plus leurs encouragements. Giorgio Vasari, entre autres, lui écrivit qu'il n'avait qu'à prendre patience, attendu que les persécutions épurent le mérite, de même qne le feu raffine l'or. Il ajoutait encore que le moment viendrait où justice lui serait rendue, et qu'il n'avait qu'à s'accuser lui-même de n'avoir pas connu le caractère des hommes, et surtout des artistes de sa
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patrie. Malgré tant de tourments et de vexations, le pauvre Francesco acheva de peindre les parois de la chapelle; quant au plafond , il était déjà si splendidement sculpté et doré, qu on n'aurait pu voir rien de mieux. Pour compléter la décoration de cette salle, le duc y fit refaire, par l'habile Battista dal Borro, deux fenêtres ornées de ses devises et de ses armoiries, ainsi que de celles de l'empereur. Charles- Quint.
Francesco exécuta ensuite les portraits de quelques-uns des enfants de Son Excellence, et couvrit, dans le palais ducal, de devises et de figurines en détrempe, le plafond de la salle à manger d'hiver , et un magnifique cabinet qui donne sur la chambre verte.
Dans la grande salle du palais, il fit, pour une comédie que l'on joua durant le carnaval , des décors que l'on jugea supérieurs à tous ceux que l'on avait vus jusqu'alors à Florence. Francesco avait en effet une imagination très-féconde, et de plus était bon coloriste et le meilleur dessinateur de son temps à Florence.
On lui doit en outre le superbe portrait du seigneur Jean de Médicis, qui est aujourd'hui dans la galerie du duc Cosme.
Pour Cristofano Rinieri, son intime ami, il fit une belle Madone qui est actuellement dans la salle de la Dîme; pour Ridolfo Landi, une Charité d'une rare perfection; pour Simone Corsi, une Vierge qui fut tiès-ad mirée; et pourMesser Donato Acciaiuoli, chevalier de Rhodes, plusieurs petits tableaux ix. 8
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ravissants. 11 peignit ensuite un Christ montrant ses plaies à saint Thomas.
Ce tableau fut porté en France par Tommaso Guadagni, et placé à Lyon dans la chapelle des Florentins.
A la prière de Cristofano Rinieri et dit maître flamand Jean Rost, Salviati retraça en plusieurs scènes l'histoire complète deTarquin et de Lucrèce. Ces sujets furent reproduits en tapisseries, ttssues d'or, de soie et de filoselle, d'une beauté extraordinaire.
Le duc, qui déjà avait chargé maître Jean Rost d'exécuter en tapisserie, pour la salle des Deux Cents, l'histoire de Joseph, d'après les dessins du Bronzino et du Pontormo, commanda alors un carton au Salviati. Notre artiste représenta Joseph expliquant à Pharaon le songe des sept vaches grasses et des sept vaches maigres; il apporta à ce travail tout le soin et toute l'application imaginable. La composition est riche et abondante, les figures sont variées et se détachent vigoureusement l'une de l'autre, le colorisest plein de fraîcheur et de vivacité, Surtout dans les draperies et dans les habillements.
La beauté de ces tapisseries engagea le duc à introduire cet art à Florence. En conséquence, il le fit enseigner à quelques enfants, qui sont devenus de très-habiles ouvriers.
Francesco est encore auteur d'une magnifique Madone à l'huile, qui orne aujourd'hui la chambre de Messer Alexandre, fils de Messer Octavien de Médicis.
Pour Messer Pasqnino Bertini, il peignit sur toile l'Enfant Jésus et le petit saint Jean en compagnie de la Vierge, et jouant avec un perroquet. Pour le même Messer Pasquino, il dessina une Madeleine au pied d'un Crucifix haut d'une brasse environ. Messer Salvestro Bertini céda ce dessin à Don Silvano Razzi, lequel permit à Carlo da Loro d'en faire plusieurs copies peintes , qui sont maintenant à Florence chez divers citoyens.
Giovanni et Piero d'Agostino Dini, ayant construit à Santa-Croce une riche chapelle, confièrent à Francesco le soin d'y peindre une Descente de croix. Francesco représenta le Christ soutenu par Joseph d'Arimathie et par Nicodème. Au bas de l'instrument du supplice, Marie Madeleine et les autres Maries entourent la Vierge évanouie. Tous ces personnages sont très-étudiés, parfaitement disposés, et d'un coloris plein de vigueur et de relief. En dépit des amères critiques des ennemis de Francesco, ce tableau fut universellement admiré, et n'a été- surpassé par personne.
Avant de quitter Florence, Francesco exécuta le portrait de Messer Lelio Torelli et divers ouvrages peu importants sur lesquels je ne sais rien de particulier; mais, entre autres choses, il termina un su* perbe dessin qu'il avait commencé longtemps auparavant à Rome, et où il avait figuré la conversion de saint Paul. Il Le fit graver à Florence par Enea Vico, de Parme. Le duc lui conserva ses appointements jusqu'à l'achèvement de cette planche.
A celte époque, c'est-à-dire vers l'an 1 548, Giorgio
Vasari se trouvait à Rimini, où il était occupé de travaux dont nous avons eu occasion déparier ailleurs. Francesco lui écrivit une longue lettre, où il lui raconta toutes ses affaires. Il lui disait, entre autres choses, qu'il avait eu l'espoir d'être chargé de peindre la grande chapelle de San-Lorenzo ; mais qu'il était presque certain que le majordome Pierfrancesco 04) n'avait point montré son dessin à Son Excellence, de sorte que l'entreprise avait été allouée au Pontormo. Il ajoutait que, mécontent des hommes et des artistes de sa patrie, il allait partir pour Home.
Dès qu'il fut arrivé dans cette ville, il acheta une maison près du palais du cardinal Farnèse. Ce prélat, grâce à la recommandation de Messer Annibale Caro et de Don Giulio Clovio (16), lui donna à décorer la chapelle du palais de San-Giorgio. Francesco l'orna de magnifiques compartiments en stuc, et couvrit la voûte de gracieuses figures à fresque et de sujets tirés de l'histoire de saint I^aurent. Audessus de l'autel, il peignit, à l'huile et sur pierre, une belle Nativité du Christ. Il introduisit dans ce tableau le portrait du cardinal.
Il représenta ensuite la Nativité de saint Jean à côté de la Visitation qu'il avait jadis exécutée dans l'église de la Misericordia , qui possédait déjà le Prêche et le Baptême de saint Jean , peints par Jacopo del Conte, et quelques tableaux de Battista Franco, de Veuise, et de Pirro Ligorio (16}; puis il fit à fresque, pour Messer Bartolommeo Bussotti, un saint André et un saint Barthélemi (17), entre
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lesquels on voit la Déposition de croix que Jacopo del Conte a laissée sur l'autel de la même église.
L'an i55o, à l'occasion de l'élection du pape Jules III, Francesco orna de quelques sujets en clair-obscur l'arc de triomphe que l'on construisit prés de San-Pietro.
La même année, il enrichit de plusieurs grisailles un sépulcre que la confrérie del Sacramento avait élevé dans l'église de la Minerva.
Une chapelle de San-Lorenzo-in-Damaso possède de lui deux anges tenant une draperie. Nous conservons, dans notre collection, le dessin original de l'un de ces anges.
Sur la paroi principale du réfectoire de San-Salvatore-del-Lauro, Francesco peignit à fresque les noces de Cana, et, sur les côtés, différents saints et fondateurs de l'ordre, parmi lesquels on remarque le pape Eugène IV. Au-dessus de la porte du même réfectoire, il laissa un tableau à l'huile renfermant saint Georges vainqueur du serpent. Cet ouvrage se distingue par la hardiesse de l'exécution et la suavité du coloris.
Vers le même temps, notre artiste envoya à Florence, à Messer Alamanno Salviati, un grand et beau tableau où l'on voit Adam et Ève mangeant le fruit défendu.
Pour le signor Ranuccio , cardinal de Sant'- Agnolo, Francesco décora deux des parois du salon qui précède la salle principale du palais Farnèse. D'un côté, il représenta le signor Ranuccio Farnèse l'Ancien recevant des mains d'Eugène IV le bâton
118 FRANCESCO DE* SALVIATl.
de capitaine de ia sainte Église, et, de l'autre côté, . le pape Paul III remettant le bâton de l'Église au signor Pier Luigi. Dans le lointain, on aperçoit Charles-Quint accompagné du cardinal Alexandre Farnèse et de différents seigneurs. Une Renommée, des Vertus et d'autres figures, complètent cet ou» vrage, qui fut terminé non parFrancesco lui-même, mais par Taddeo Zucchero, comme non» le dirons en son lieu.
Francesco mena ensuite à fin la chapelle deSanta- Maria-del-Popolo, que Fra Sebastiano, de Venise, avait commencée autrefois pour Agostino Chigi, ainsi que nous l'avons noté déjà dans sa biographie.
Dans une salle du palais du cardinal Riccio da Monlepiilciano, Salviati peignit à fresque plusieurs sujets de l'histoire de David, et, entre autres, Bethsabée se baignant avec ses femmes tandis que David la regarde. Cette composition est aussi bien distribuée et aussi riche d'invention qu'on peut le désirer. La mort d'Urie, la Danse devant l'arche sainte, et une Bataille, méritent les mêmes éloges. En un mot, toutes les peintures de cette salle sont parfaitement entendues et d'un coloris plein de charmo. Francesco, pour utiliser la fécondité de son imagination et l'habileté de sa main , aurait voulu avoir toujours de grands travaux; mais, lorsqu'il en obtenait • d'importants, il était rare qu'il ne finît pas par a*oir quelque contestation sur le prix, de sorte que bien des gens évitaient soigneusement toute relation avec lui.
L'an i554, Andréa Tassini, ayant eu missiou d'eii-
voyer un peintre au roi de France, et n'ayant pu décider Giorgio Vasari à quitter le service du duc Cosme, s'arrangea avec Francesco, qu'il conduisit en France. Avant de quitter Rome, Francesco, comme s'il n'eût dû jamais y revenir, vendit sa maison, ses meubles, ses ustensiles, et, en un mot, tout ce qu'il avait, à l'exception de ses offices. Mais les choses ne tournèrent pas à son gré. A peine fut-ij arrivé à Paris, où il fut gracieusement accueilli par le Primaticcio, qu'il mit au jour son mauvais caractère, eu critiquant, ouvertement ou à la sourdine, le Rosso et les autres maîtres. Chacun s'attendait donc à le voir produire quelque chef-d'œuvre, lorsque le cardinal de Lorraine le chargea d orner de diverses peintures son palais de Dampierre. Après avoir fait de nombreux dessins, Francesco exécuta quelques fresques au-dessus de plusieurs cheminées, et couvrit un cabinet de sujets qui, dit-on, sont largement traités. Néanmoins ces ouvrages obtinrent peu de succès.
Francesco ne fut jamais en grande faveur en France, parce qu'il était d'une humeur entièrement opposée à celle des gens de ce pays. En effet, autant les bons et joyeux vivants, amis de la table et des plaisirs, sont recherchés en France, autant on y fuit les hommes mélancoliques, sobres, maladifs et bilieux. Si la santé de Francesco ne lui permettait ni de boire ni de faire bonne chère, il aurait pu au moins se rendre agréable par son affabilité; mais, au lieu de chercher à plaire aux autres, il aurait voulu être «courtisé par tout le monde. Enfin, Francesco,
120 FRANCESCO DE' SALVIAT1.
voyant que le roi et le cardinal, livrés exclusivement aux soins de la guerre, le laissaient manquer de tout, résolut de retourner en Italie, d'où il était absent depuis vingt mois.
A Milan, il se reposa quinze jours chez le cavalier Lione d'Arezzo , qui le reçut dans la belle maison qu'il venait de bâtir et d'enrichir d'une foule de statues antiques et modernes , et de plâtres moulés sur les plus précieux chefs-d'œuvre. Francesco alla ensuite à Florence. Il y trouva Giorgio Vasari, qu'il félicita de n'avoir pas été en France, et il lui conta des choses capables d'empêcher d'y aller celui qui en aurait la plus ardente envie. De Florence Francesco regagna Rome, où il força par un procès les personnes qui lui avaient garanti ses appointements en France à les lui payer. Avec cet argent, il acheta quelques nouveaux offices, puis il songea à soigner sa santé qui était complètement délabrée. Cependant il désirait être employé dans de grandes entreprises, et en attendant il se mira peindre des tableaux et des portraits.
Pie IV, ayant succédé à Paul IV, choisit Pirro Ligorio pour architecte, et ordonna au cardinal Alexandre Faruèse et à l'Emulio de faire achever par Daniel de Volterra la salle des Rois, que ce peintre avait jadis commencé à décorer. Le révérendissime Farnèse voulait que la moitié de cet ouvrage fut confiée à Francesco ; mais Buonarroti, qui appuyait Daniel de tout son pouvoir, arrêta pendant longtemps la réalisation de ce projet. Sur ces entrefaites , Giorgio Vasari vint à Rome avec le car-
dînai Jean de Médicis, ûls du duc Cosme. Francesco lui raconta toutes ses mésaventures. Giorgio , qui aimait beaucoup le talent de notre artiste, lui montra qu'il avait mal gouverné sa barque jusqu'alors, et lui dit qu'il n'avait qu'à le laisser agir à l'avenir, et qu'il saurait manœuvrer de telle façou que la moitié de la salle des Rois lui serait allouée. Daniel, homme lent et irrésolu, et peut-être moins habile et moins universel que Fraucesco, ne pouvait en effet conduire seul cette tâche à fin. Quelques jours plus tard, le pape offrit une partie de la salle à Giorgio; mais celui-ci lui répondit que le duc Cosme l'avait chargé de décorer une salle trois plus vaste, et que, d'un antre côté, il avait été si mal traité par le pape Jules III, pour lequel il avait exécuté quantité de choses à la Yigna del Monte et ailleurs, qu'il se souciait peu de travailler pour certains personnages. Il ajouta qu'il avait fait pour Jules III, sans en avoir été payé, un tableau représentant Pierre et André quittant leurs filets pour suivre le Christ. Il profita de cette occasion pour prier Sa Sainteté de vouloir bien ordonner qu'on lui rendît ou qu'on lui payât ce tableau, que Paul IV avait enlevé d'une chapelle du Belvédère, avec l'intention de l'envoyer à Milan. Pie IV, que ce fut vrai ou non , répondit à Giorgio qu'il n'avait jamais entendu parler de ce tableau , et qu'il voulait le voir. Le tableau fut aussitôt apporté, et le pape l'ayant examiné sous un faux jour trouva bon que Giorgio le reprît. La conversation étant ensuite retombée sur la salle des Rois, Giorgio affirma résolument au pape que Francesco était
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le premier et le meilleur peintre de Rome, et le plus capable de le bien servir; et que si le Buonarrotiet le cardinal de Carpi appuyaient Daniel» ils se laissaient guider par l'amitié plus que par le sentiment de la justice. Pour en revenir au tableau de Giorgio, il fut déposé chez Francesco, qui plus tard l'expédia à Arezzo, où Vasari le plaça dans l'église paroissiale.
Les affaires de la salle des Rois en étaient au point que nous venons de noter lorsque le duc Cosme partit de Sienne pour Rome. Le Vasari, qui s'était rendu auprès de Son Excellence, lui recommanda vivement Salviati, et écrivit à celui-ci de quelle manière il devait agir quand le duc serait arrivé à Rome. Francesco suivit exactement les instructions de Giorgio. 11 se présenta au duc, qui l'accueillit gracieusement et parla si chaudement au pnpe, que Sa Sainteté lui alloua la moitié de la salle des Rois. Francesco se mit sans retard à l'œuvre , et comr inença par jeter à terre un tableau commencé par Daniel, ce qui occasionna de nombreuses querelles entre ces deux rivaux. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, Pirro Ligorio était architecte de Sa Sainteté. 11 avait d'abord protégé notre artiste, et il aurait certainement continué d'être de ses amis, si Francesco, en ne tenant aucun compte de lui, ne l'eût poussé à se ranger parmi ses adversaires, et à lui donner des preuves de son inimitié. Ligorio, en effet, dit au pape qu'il y avait à Rome une foule de jeunes et vaillants peintres, et que, si l'on voulait une bonne fois finir la salle des Rois, il n'y avait
qu'à confier un tableau à chacun d'eux. Ces conseils semblèrent obtenir l'agrément du pape.
Quant à Francesco , il en fut tellement irrité , que, sans souffler mot, il monta à cheval et partit pour Florence, où il se logea dans une auberge comme s'il n'avait eu aucun ami dans sa patrie, il alla baiser les mains de Son Excellence, qui lut témoigna une telle affection, qu'il aurait pu en tirer bon parti s'il eut eu un autre caractère, et s'il eût écouté Giorgio , qui lui conseillait de vendre les of- , nces qu'il avait à Rome, et de se fixer à Florence, pour jouir en paix au milieu de ses amis du fruit de ses travam. Mais, entraîné par la colère et le désir de se venger, Francesco résolut de retourner à Rome, au bout de quelques jours. En attendant, il quitta l'auberge pour la maison de Messer Marco Finale, prieur de Sant'-Apostolo, chez lequel il peignit, en guise de passe- temps, pour Messer Jacopo Salviati , une belle Piété sur une toile d'argent. Il restaura ensuite un écusson ducal qu'il avait fait jadis au-dessus de la porte du palais de Messer Alamanno ; puis il dessina pour Messer Jacopo une superbe collection de costumes de mascarades. Messer Jacopo n'épargna rien pour le retenir auprès de lui , mais ses efforis furent vains.
Lorsque Francesco fut sur le point de partir, Giorgio lui rappela qu'étant riche, âgé et valétudinaire, il devait songer à vivre tranquillement, et à éviter toute espèce de lutte et de concurrence. Cela, soit dit en passant, aurait été facile à Francesco, s il n eût été trop avide d'argent. Giorgio l'engagea
m FRANCESCO DE* SALVIATL
en outre à vendre la plus grau de partie de ses offices, et à s'arranger de façon à pouvoir se souvenir de ses amis , et de ceux qui lui avaient été fidèles et dévoués. Francesco reconnut la bonté de ces avis et promit de les suivre; mais il n'en fit rien, ainsi qu'il arrive presque toujours aux gens qui remettent les affaires de jour en jour.
En arrivant à Rome, il trouva que le cardinal Emulio avait distribué les tableaux de la salle des , Rois à Taddeo Zucchero, à Livio de Forli (18), à Orazio de Bologne (19), à Girolamo da Sermoneta et à d'autres artistes. Il écrivit à Giorgio, pour l'informer de cette nouvelle, et lui demander s'il fallait qu'il continuât le tableau qu'il avait commencé. Giorgio lui répondit que, pour utiliser les dessins et les cartons qu'il avait préparés, il n'avait rien de mieux à faire ; que la plupart des tableaux de la salle des Rois avaient été confiés à de moins habiles que lui, mais que, s'il voulait s'efforcer d'imiter les fresques de la Pauline et de la Sixtine, on jetterait à terre l'ouvrage de ses rivaux pour le lui donner. Il lui recommanda aussi de ne se préoccuper ni de la question d'argent, ni des contrariétés que pourraient lui susciter les directeurs de l'entreprise. Nous conservons toutes les lettres de Salviati relatives à ce sujet; quant à celles que nous lui avons écrites, on les a probablement trouvées chez lui, après sa mort.
Il n'avait encore adopté aucun parti, lorsqu'il fut attaqué d'une maladie qui le conduisit en peu de jours au tombeau, sans lui avoir laissé le temps de disposer entièrement de sa fortune.
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Il légua à son élève Annibale, fils de Nanni di Baccio Bigio, une rente annuelle de soixante écus, quatorze tableaux, lous ses dessins, et d autres objets d'art. Il abandonna le reste de ses biens à la religieuse Gabriella, sa sœur, laquelle, m'assure-t-on, n eut pas même les cordes du sac , comme dit le proverbe. Cependant, elle dut avoir un tableau en* touré d'une broderie, qu'il avait peint sur toile d argent, pour le roi de Portugal ou pour celui de Pologne, et qu'il lui avait laissé en souvenir de lui. Tous ses offices, qui lui avaient coûté tant de peine à acquérir, furent perdus.
11 mourut le jour de Saint-Martin , le i î novembre i563, et fut enseveli à San-Girolamo, église voisine de la maison qu'il habitait.
La mort de Francesco fut une très-grande perte pour Fart; car, malgré ses cinquante-quatre ans et sa mauvaise santé, il étudiait sans relâche. 11 aurait voulu faire une foule de choses : ainsi, vers la fin de sa vie , il avait tenté quelques essais en mosaïque. Doué d'une imagination riche et fertile , et profondément initié à tous les procédés de la peinture , il aurait produit des choses merveilleuses, s'il eût rencontré un prince qui lui eût permis d'agir à son gré. Il entendait la science du nu autant que tout autre maître de son temps, et il avait le talent de donner aux tètes de ses personnages une grâce ravissante. Ses draperies étaient d'une élégance exquise, et il savait toujours les arranger de façon à laisser paraître le nu dans les endroits convenables. Ses costumes et tous ses accessoires étaient pleins d'o-
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rigmalité et de variété. Il possédait les secrets' de la peinture à l'huile., à la détrempe et à fresque, an point que Ton peut affirmer qu'il a été un des plus vaillants, des plus expéditifs et des plus habiles artistes de notre époque ; et cela, nous l'attestons hau» tement, nous qui, durant de longues années, avons connu personnellement le Salviati, nous qui n'avons jamais cessé d'être son ami, bien que nous ayons souvent travaillé en concurrence l'un de l'autre dans les édifices les plus fameux de l'Italie.
Le Salviati était d'un caractère affable, mais soupçonneux et crédule à l'excès. Il avait l'esprit vif, subtil et pénétrant. Quand il se mettait à parler de quelques artistes, sérieusement ou en plaisantant, il ne manquait jamais de les égratigner un peu , et, parfois, il les écorchait jusqu'au vif. Il aimait la société des savants et des grands personnages, et témoigna toujours de l'aversion pour les artistes du commun, lors même qu'ils n'étaient pas dépourvus de mérite. Il fuyait les médisants, et, dès que la conversation tombait sur eux, il les déchirait sans pitié. Il avait surtout en haine les fourberies dont les artistes se rendent quelquefois coupables : c'était un sujet qui ne lui prétait que trop à dire et sur lequel il avait appris bien des choses en France. Afin de chasser la mélancolie qui l'obsédait, il allait parfois se délasser avec ses amis, et il s'efforçait d'être gai. Du reste , son humeur irrésolue, soupçonneuse et solitaire, ne fit de mal qu'à lui-même.
Il fut intimement lié avec Manno de Florence, qui exerçait avec distinction l'état d'orfèvre à Rome. Si
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Francesco n'eût pas dépensé tout son argent à acheter des offices , qui retournèrent au pape , il aurait sans aucun doute laissé une grande partie de sa fortune à Manno , qui était chargé d'une nombreuse famille.
Le plus dévoué et le plus fidèle de ses amis fut le pelletier Avveduto deh" Avveduto, dont nous avons déjà parlé. Si Avveduto eût été à Rome dans les derniers temps de la vie de Salviati , il est probable que celui-ci aurait mieux conduit ses affaires.
Salviati compta encore parmi ses amis l'Espagnol Roviale, son élève, qui l'aida dans une foule cl ouvrages, et auquel on doit la Conversion de Paul, qui orne l'église deSanto-Spirito de Rome.
Salviati voulut aussi beaucoup de bien à Francesco dal Prato , en compagnie duquel il étudia le dessin dans son enfance , comme nous l'avons dit ftu commencement de cette biographie. Francesco fut meilleur dessinateur qu'aucun orfèvre de son temps et ne se montra point inférieur à son pèreGirolamo, que personne ne surpassait dans l'art de modeler des ex-voto en argent. A l'aide d'un mélange de poix, de suif et de cire, qu'il repoussait sur une plaque d'argent avec des outils de fer, Girolamo exécutait , dit-on , avec une extrême facilité, des têtes , des torses , des bras , des jambes , et en un mot, les ex-voto de tout genre qu'on lui demandait. Quant à Francesco dal Prato, il ne se contenta pas de modeler des ex+voio comme son père , il travailla en marqueterie et damasquina des feuillages,
des figures et des ornements d'or et d'argent. Il fit de la sorte une superbe armure de fantassin pour le duc Alexandre de Médicis. Il grava en outre un grand nombre de belles médailles et, entre autres, celles du duc Alexandre et du pape Clément VII, qui furent placées sous les fondements de la forteresse de la porte de Faenza. Francesco dal Prato cultiva également la sculpture , et jeta en bronze quelques gracieuses figurines pour le duc Alexandre. Il répara et conduisit à bonne fin, pour le même prince, quatre statues de Baccio Bandinelli; c'est-àdire une Léda, une Vénus, un Hercule et iin Apollon. Francesco, dégoûté de son métier d'orfèvre, ne pouvait se consacrer à la sculpture qui réclame trop de choses. Comme il était bon dessinateur, il se tourna vers la peinture. H exécuta d'abord une foule d'ouvrages sans trop songer à sa réputation; niais Francesco Salviati étant venu peindre chez lui le tableau de Messer Alamanno , dont nous avons parlé plus haut, il se livra à une étude plus sérieuse de son art , et fit une magnifique Conversion de saint Paul , que possède aujourd'hui Guglielmo del Tovaglia. Il représenta ensuite les Hébreux mordus par les serpents en punition de leur révolte, puis le Christ tirant les saints pères des limbes. Ces deux derniers tableaux sont d'une rare beauté. Ils appartiennent à Filippo Spini , gentilhomme vraiment passionné pour notre art. Francesco fit en outre quantité de dessins dont plusieurs se trouvent dans notre collection. Il mourut l'an i5Ga. Sa perte affligea toute l'académie, et à bon droit; car, sans parler
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de son talent, jamais personne ne fut plus que lui homme de bien.
On compte encore, parmi les élèves de Francesco Salviati , Giuscppe Porta , surnommé del Salviati en mémoire de son maître. Giuseppe naquit à Castelnuovo délia Garfagnana (20). Lan 1 535, un de ses oncles, secrétaire de Monsignor Onofrio Bartolini, archevêque de Pise, le conduisit à Rome, et le plaça chez Salviati dans l'atelier duquel il devint en peu de temps bon dessinateur et excellent coloriste. Il suivit le Salviati à Venise, où il fut si bien accueilli par les gentilshommes, qu'il résolut d'adopter cette ville pour patrie. En effet , il s'y maria et ne travailla guère ailleurs. Sur la place de Santo-Stefano, il peignit à fresque la façade de la maison des Loredani ; à San-Polo, celle des Bernardi, et une troisième à San-Rocco. Il orna de sujets en clair-obscur trois autres façades, la première à San-Moisè, la seconde à San-Cassiano, et la dernière à Santa-Maria-Zebenigo. ÀTreville, près de Trévise, il enrichit de fresques l'intérieur et l'extérieur du magnifique palais des Priuli, dont nous parlerons au long dans la vie du Sansovino. On voit encore de lui une superbe façade à Pieve-diSacco et un tableau à l'huile à Bagnuolo, couvent des religieux de Santo-Spirito de Venise, qui le chargèrent en outre de décorer le plafond de leur réfectoire, et d'y représenter, sur l'une des parois, la Cène du Christ avec les Apôtres. On admira beaucoup les Sibylles, les Prophètes, les Vertus cardinales et le Christ accompagné des Maries, qu'il figura dans la grande salle du palais du doge. Nous
m FRANCESCO DE* SALVIATÎ.
en dirons autant des deux vastes compositions qu'il exécuta dans la bibliothèque de San -Marco, en concurrence de plusieurs artistes vénitiens dont nous avons déjà parlé. Après la mort de Francesco Salviati , Giuseppe fut appelé par le cardinal Emulio à Rome, où il termina un des plus grands tableaux de la salle des Rois. Il en commença un autre ; mais, le pape Pie IV étant venu à mourir, il retourna à Venise. La Seigneurie lui confia le soin de peindre à l'huile le plafond qui est au haut des nouveaux escaliers du palais. Giuseppe est auteur de six beaux tableaux à l'huile, dont le premier esta San-Francesco-della-Vigna, sur l'autel de la Vierge; le second, dans l'église des Servites, sur le maître-autel; le troisième, chez les frères mineurs; le quatrième, à la Madonna-dell'-Orto; le cinquième, à San-Zaccheria; et le sixième, à San-Moisè. On en trouve de plus deux autres de sa main à Murano ; mais comme Giuseppe est encore vivant, je me bornerai maintenant à noter qu'il cultive la géométrie avec non moins de succès que la peinture. On lui doit un écrit où il enseigne la méthode de tracer la volute du chapiteau ionique suivant la mesure antique (a i ). Bientôt il publiera un traité de géométrie (22).
Francesco Salviati eut également pour élève un certain Domenico de Rome , qui l'aida grandement dans maints ouvrages , et qui, l'an i55o, était avec le signorGiuliano Cesarino (a3).
FRANCESCO DE' SALVIATI. 131 Lorsque l'on considère les causes de la décadence si rapide et si caractérisée de l'art italien, il est impossible de ne pas être profondément contristé, en voyant que, parmi celles qui ont précipité la ruine de la grande peinture, il faut mettre en première ligne la multitude de circonstances heureuses qui semblaient précisément devoir le plus contribuer à son épanouissement.
A l'époque où Vasari écrit son histoire, l'Italie n'est plus ravagée par les guerres de religion, ni troublée par les rivalités politiques. L'école puissante desGhiberti, des Masaccio, des Léonard, s'est développée et résumée en Raphaël et en Michel - Ange. Jusqu'alors, que de luttes cruelles les artistes n'ont-ils pas eu à soutenir contre l'indifférence du pouvoir, dont l'activité et la force concentratrice ont nécessairement et fatalement tendu dans un autre sens que celui de l'art! Jusqu'alors que de peines, que d'injustices, que de déboires les artistes n'ont-ils pas eu à supporter pour parvenir seulement a achever presque gratuitement la plupart de leurs œuvres! Mais aussi tant d'efforts ne sont pas restés stériles pour leurs successeurs. Le prix des travaux a haussé dans une proportion énorme. A l'exemple des papes, des rois et des princes souveverains, il n'est pas un mince Seigneur, pas un riche bourgeois, qui ne veuille faire décorer son palais, sa maison ou sa villa, de fresques monumentales. Le nombre des commandes pour les églises, les couvents , les édifices publics et les résidences royales, est plus élevé qu'il ne l'a jamais été. A la
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vérité, le nombre des artistes s'est peut-être aussi augmenté; mais cette population avide d'honneur et d'argent, nous n'avons pas dit de gloire, rayonne de l'Italie sur tous les points de l'Europe.
La France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne, la Hollande, réclament des Italiens pour porter le dernier coup à ce qui reste debout de la barbarie féodale; chose singulière, tous ces peuples de l'Europe moderne , chez qui , à la fin du xvi* siècle, l'art gothique, frappé de proscription, est remplacé par des œuvres soi-disant renouvelées de l'antique, sont condamnés à se régénérer avec les débris déjà privés de séve et d'originalité de la renaissance italienne !
Ainsi, au dedans, une consommation prodigieuse d'œuvres d'art; au dehors, des débouchés immenses r telles sont les circonstances au milieu desquelles l'art italien commence à s'appauvrir et à se banaliser.
Si, de prime abord, cette remarque ne semble pas suffisamment motivée par la biographie du Salviati, celle du Zucchero , qui vient à la suite , sera , nous en sommes convaincus, plus que suffisante pour en démontrer la justesse.
NOTES
(1) Voyez la vie de Guglielmo da Marcilla, tome IV.
(2) Voyez la vie de GiuJiano Bugiardini , tome VIII.
(3) Nannoccio dalla Costa San-Giorgio fut élève d'Andréa del Sarto , et suivit en France le cardinal de Tournon.
(4) Ces peintures n'existent plus.
(5) Cette villa pontificale, située à quatre milles de Rome, fut cédée aux religieuses de Santa-Cecilia.
(6) Ces peintures ont été détruites.
(7) Les armoiries de Paul III , peintes par Francesco Salviati , ont cédé la place à un écusson en stuc.!
(8) On ne sait ce qu'est devenu ce tableau.
(9) Cette fresque a été fort endommagée par des retouches.
(10) Ce dessin de Michel-Ange a été gravé plusieurs fois.
(11) Carlo Portelli fut élève de Ridolfo Ghirlandaio.
(12) Dans la vie du Genga, Vasari a déjà vanté Cammillo de Mantoue, comme un très-habile paysagiste.
(13) Aucune ville d'Égypte ne porte et n'a porté ce nom.
(14) Pier-Francesco Ricci, majordome de Cosme 1er.
(15) Voyez la vie de don Giulio Clovio.
(16) Pirro Ligorio de Naples , antiquaire médiocre, mais bon architecte et fresquiste de quelque mérite. Il peignit quelques façades à Rome, et fut en grande faveur auprès du pape Pie IV. Il mourut vers Tan 1580, à Ferrare, où il était employé en qualité d'ingénieur par le duc Alphonse II.
(17) La Nativité de saint Jean et ces deux apôtres ont été retouchés.
(18) Lîvio Agresti de Forli , élève de Perino del Vaga , mourut vers Tan 1580.
(19) Orazio de Bologne, appelé à' tort Fumaccini par Vasari, dans la biographie du Primatice, se nomme Sammacchini , comme l'attestent le P. Orlandi dans son Abecedario , l'Ascoso dans les Pitture di Bologna, et le Bumaldi dans les Mi nervalia Bunon.
(20) Giuseppe Porta , surnommé del Salviati , mourut en 1570 environ , à l'âge de cinquante ans.
(21) Ce livre , imprimé à Venise en 1552, par Marcolini , fut traduit en latin par le marquis Poleni , et inséré dans ses exercices d'architecture.
(22) On rapporte que Giuseppe , se voyant attaqué d'une maladie mortelle, brûla ce traité qu'il n'avait pas eu le temps de corriger.
(23) On voit, au musée du Louvre, un tableau de Francesco Salviati représentant l'Incrédulité de saint Thomas , et un tableau de Giuseppe Porta , renfermant Adam et Ève chassés du paradis terrestre.
Le même musée possède trois dessins de Fraocesco Salviati , où sont figurés la Vierge et l'Enfant Jésus, l'Adoration des bergers et l'Incrédulité de saint Thomas.
TÀDDEO ZUCCHEKO,