BERNARD DE JUSSIEU
Peu d’hommes ont réuni au même degré que Bernard de Jussieu, les qualités du naturaliste et celles de l'observateur. Une mémoire prodigieuse , qui pouvait embrasser une immensité d’objets, et une netteté d’esprit qui l’empêchait de jamais les confondre; — l’avidité de savoir, unie à la patience; — des vues grandes et hardies, jointes à une timidité scrupuleuse quand il fallait s'arrêter à une opinion; — un esprit capable de former des combinaisons étendues et profondes, mais qui descendait sans peine aux plus petits détails; — telles furent les qualités particulières du second des Jussieu.
Bernard de Jussieu est le fondateur de la méthode naturelle. A ce titre, son nom est justement célèbre, mais sa personne et son histoire sont peu connues.
Né à Lyon, le 17 août 1699, il fit ses premières études au collège des Jésuites de cette ville. Chose singulière ! Dans cet esprit qui devait plus tard s’affirmer par une des plus belles conceptions de l’esprit humain, rien n'indiqua, pendant la période de l’en-
Tance ni clans celle de la jeunesse, un goût, une aptitude, voire môme une supériorité quelconque.
Lorsqu’il eut terminé sa rhétorique, en 1714, son frère aîné, Antoine de Jussieu, alors professeur au Jardin du roi, le fit venir à Paris, pour y achever ses études. En 171 G, Antoine de Jussieu ayant été chargé par le Régent, d’aller recueillir des plantes en Espagne et en Portugal, emmena avec lui ce jeune frère. Celuici ne se sentait pourtant aucune vocation, aucune préférence marquée pour la botanique.
• Il connaissait alors peu de plantes, nous dit son neveu Laurent, celles qu'il trouva en Espagne furent pourtant examinées par lui, avec tant d'attention, qu’il ne les oublia plus, et que, dans un Age fort avancé, il se souvenait encore parfaitement du lieu où il avait cueilli chacune d'elles. >
A son retour d'Espagne, Bernard de Jussieu avait dix-huit ans. Il devait donc souger à se choisir un état. Il écrivait alors à l’un de ses frères :
« L'embarras où je suis de me déterminer est ce qui occupe aujourd’hui tout mon petit esprit et ce qui cause ma mélancolie. .J'étais prêt à donner dans le négoce, mais l'un me dit ceci, l'autre cela; j’entends marmotter de tous côtés et je ne laisse pas que d’ètre fort agité. >
Un peu plus tard, il écrivait encore :
« Je vous avais mandé que j'étais comme dans le dessein de me jeter dans le commerce... mais je n'y songe plus. Je ne me trouve que deux partis, ou la médecine ou la pharmacie, et c’est pour fairo de plus sérieuses réflexions que le 4 de ce mois, je dois commencer une retraite au couvent de Saint-Lazare. >
Au sortir du couvent où il était allé, moins chercher sa voie définitive, que rêver et jouir, pour ainsi dire, de ce crépuscule de la vie qui précède l’aurore d’un grand nom, le jeune homme se crut appelé vers la pharmacie. Cependant cette résolution ne tint pas longtemps. Bernard s’interrogeait encore dans une lettre qu’il écrivait à son frère, et dans laquelle il semble pressentir la secrète puissance qui existait dès lors en lui, pour ainsi dire, à l’état latent.
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• Connaissant la plupart îles conditions, vous pourrez m’expliquer celle qui convient le mieux à mon génie, que vous connaissez aussi. Les sciences où Ton voulait me pousser et où je me serais poussé moimime sans l'aide de qui que ce soit, ne sont à cette heure pour moi, qu’une ardeur qui s’est ralentie et qui s'abat par plusieurs raisons, »
Fatigué des irrésolutions de son frère, Antoine de Jussieu lui enjoignit d’étudier la médecine. Bernard obéit. 11 se rendit à Montpellier, et après y avoir suivi les cours d’une manière brillante, il y fut reçu docteur, en 1720. Il commença même à pratiquer la médecine dans cette ville ; mais sa profonde sensibilité, qui lui faisait partager les maux de ses malades, le fit renoncer à cette carrière.
Il s’en présenta bientôt une plus conforme à ses goûts. Son frère Antoine de Jussieu occupait alors au Jardin du roi, comme nous l’avons dit, la chaire autrefois remplie par Tournefort. Le botaniste Vaillant était démonstrateur de la même chaire. Ce dernier, sentant que ses infirmités ne lui permettraient pas de conserver longtemps cette place, engagea Antoine à faire revenir de Montpellier, son jeune frère, pour le remplacer.
Bernard de Jussieu revint avec empressement à Paris. Peu de temps après, Vaillant mourut, et le jeune Jussieu fut nommé démonstrateur, le 30 septembre 1722.
Cette place secondaire Bernard l’occupa toute sa vie. Il fut démonstrateur sous son frère Antoine, sons son élève Lemonnier, et sous son propre neveu, Laurent de Jussieu. Cependant de ce degré inférieur de l’enseignement scientifique, il devait exercer sur la botanique et sur l'histoire naturelle tout entière, une influence immense, et par la création de la méthode naturelle en botanique, marquer une époque mémorable dans l'histoire des sciences.
En 1720, Bernard de Jussieu, sur l’invitation de son frère Antoine, se fit recevoir docteur de la Faculté de médecine de Paris.
Lejeune démonstrateur avait tout son temps à donner au Jardin du roi. Grèce à ses soins, le droguier devint bientôt un cabinet d’histoire naturelle, qui devait plus tard devenir célèbre sous la direction do Buffonet de ûaubentou. Bernard veillait luimême à la culture des plantes, à leur distribution dans les serres, aux soins nécessaires pour les conserver. 11 récoltait les graines,
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surveillait les serais et instruisait les jardiniers. Il conduisait aux environs de Paris, pour y faire des herborisations, les élèves qui avaient suivi les leçons données au Jardin du roi.
On raconte que ses élèves se permettaient avec lui d’innocentes supercheries, propres à mettre toute sa science en lumière. Ils lui présentaient des plantes qu’ils avaient mutilées, ou dont ils déguisaient les caractères, en y ajoutant des parties tirées d’a.itres plantes. Quelquefois même ils lui présentaient des plantes étrangères. Bernard reconnaissait aisément l'artifice. Il nommait la plante, il disait sa station, et rétablissait les caractères altérés ou défigurés par des retranchements ou des additions. Il était si simple et si bon, qu'il ne se fâchait jamais quand ou répétait cette manière d’éprouver sa sagacité. Linné était moins endurant. Ses élèves ayant voulu tenter avec lui la plaisanterie que l’on aimait à faire à Bernard de Jussieu, il répondit : « Aul Drus aut Dominus de Jussieu! » Linné n’avait ni la patience de Dieu, ni la douce sérénité de Bernard de Jussieu.
En 1725, Bernard n’avait encore publié qu’une nouvelle édition de V Histoire des plantes des enrirons de Paris , par Tournefort, dans laquelle il faisait connaître plusieurs plantes découvertes par lui dans ses herborisations et à laquelle il ajoutait de nombreuses notes ; cependant sa réputation était si grande déjà que l’académie des sciences l'admit dans son sein, le l'raoût 1725.
Cette distinction le poussa à redoubler de zèle pour la science. Il observait, il réfléchissait, il méditait, mais il publiait peu. Il donna, en 1739, une description de la Titulaire, plante cryptogamique, alors à peine connue. En 1740, il publia le résultat de ses recherches sur les Lemma, c'est-à-dire les lentilles d'eau. En 1742, nouveau mémoire sur une plante voisine des plantains, et connue des botanistes sous le nom de Litlorella lacustris. Fendant la même année, longtemps avant que Tremblay eût fait paraître son admirable Histoire des polypes d’eau douce, animaux qui se reproduisent par des boutures, comme le ferait une plante, qui se laissent retourner comme un doigt de gant, et dont chaque morceau coupé peut reproduire un animal entier, Bernard de Jussieu reconnut la véritable nature du corail, cette prétendue « lleur marine, » comme on appelait alors le corail.
A la vérité, Bernard de Jussieu n'avait pas reconnu le premier l’animalité du corail. C'est Peyssonnel qui en avait eu la pre-
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mière idée . Seulement, comme le comte de Marsigli avait émis une vue tout opposée, la question était fort incertaine. L’opinion de Peyssonnel paraissait alors tellement paradoxale, que Réaumur, chargé de la présenter à l’académie des sciences, n’avait pas osé nommer l’auteur de « cette nouveauté étrange. »
« L’estime, écrivait plus tard Réaumur, que j'avais pour M. Peyssonnel, me lit éviter de le nommer pour l'auteur d'un sentiment qui ne pouvait manquer de paraître trop hasardé. »
Pour résoudre une question si importante, Bernard de Jussieu s'était rendu sur les Lords de la mer, en Normandie. 11 y avait répété les observations de Peysonnel, les avait trouvées de tout point exactes, s’était empressé de le déclarer à l’académie, et avait ainsi tranché une question qui faisait passer toute une classe d’êtres d'un règne dans l’autre.
Ces intéressants problèmes d'histoire naturelle faisaient le fond des lettres que Bernard de Jussieu adressait à Linné, et celuici lui répondait avec empressement : « Ces choses font vos délices et les miennes. Ilœ res sunt luæ sunt meœ deliciœ. »
Nous avons raconté dans la Fie de Linné', comment le botaniste d’Upsal fut reçu à Paris par les Jussieu, et particulièrement par Bernard. Linné conserva toujours une estime profonde pour le savant et une reconnaissance sincère pour l’homme qui l'avait si bien accueilli à Paris.
« Je vis dans le souvenir de vos bienfaits, écrivait-il à Bernard, do votre maison, de votre table si libéralement offertes, de vos jours qui m’étaient tous consacrés, de votre jardin, de vos herbiers qui m’étaient chaque jour ouverts, »
Deux hommes pareils devaient se comprendre et s'aimer : le législateur de la botanique devait pressentir et admirer le itère de la méthode naturelle. Cependant la diversité de leur caractère aurait pu écarter l'un de l’autre ces deux hommes. L'un, plein d’enthousiasme et d’expansion, était d'une activité fougueuse; l’autre était grave, recueilli, calme, d’une inactivité relative singulière, et comme absorbé par le laborieux et intime enfantement de la méthode naturelle. Ce contraste a été indiqué en ces termes, par Vicq-d'Azyr :
• Ces deux hommes célèbres, dont l’un était le seul rival que l’autre pût redouter, se réuniront dans plusieurs herborisations. L’impatience et l’activité de M. Linnœus, qui ne disait rien sans chaleur, opposées à la naïveté et au sang-froid de M. Bernard de Jussieu, qui voyait toujours les beautés de la nature avec des yeux également satisfaits, durent offrir à tous deux un contraste bien étonnant (1). >
Linné aimait la gloire, et savait la mériter. 11 avait un immense amour de la science, ainsi que la conscience de sa force, et il revendiquait l’honneur de dicter des lois au monde savant. Au contraire, Bernard de Jussieu mêlait à un grand zèle pour l’avancement de la botanique une grande insouciance pour sa propre gloire. Attachant peu de prix à ses découvertes, il communiquait toutes ses idées à ses amis, à scs disciples, aux étrangers. Aussi ces mêmes idées étaient-elles parfois publiées par d’autres que par lui. Peu lui importait, pourvu que la science en profitât. Il était simple, modeste et insouciant de lui-même. Quand il ne pouvait donner la solution précise d’une question, il répondait : # Je ne sais pas, » avec une candeur sans égale. Eu possession d’un nombre immense de faits, résultat de ses continuelles observations, il n’attachait aucun prix aux systèmes, c’est-à-dire aux classifications artificielles dans les sciences naturelles.
C’est ainsi que devait penser l’homme qui devait être le créateur de la méthode naturelle en botanique. Il ne prescrivait à ses élèves d’autre livre que celui de la nature. Jean-Jacques Rousseau lui ayant lait demander quelle méthode il devait suivre, Bernard lui fit répondre : « Qu’il n’en suive aucune; qu’il étudie les plantes dans l’ordre où la nature les lui offrira ; qu'il les classe d’après les rapports que se3 observations lui feront découvrir en elles. Il est impossible qu'un homme d’autant d'esprit s’occupe de botanique sans nous apprendre quelque chose. »
On voit que Bernard de Jussieu regardait la botanique, non comme une science de nomenclature, mais comme une science de combinaisons, fondée sur une connaissance approfondie des caractères de chaque plante.
« Il rassemblait chaque jour, a écrit Laurent de Jussieu, racontant les travaux de Bernard, des matériaux pour former cet ordre naturel
(1) Éloges historiques, parVicq-tTAzyr, recueillis pat' Morcau(rfe lu Sarlhe). ln-&, ,
Paris, tSOâ, t. 1, p. 102. (Linné.)
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qui est la pierre philosophale des botanistes. Se croyant toujours trop peu avancé, il négligeait de publier ses premiers essais et cherchait à perfectionner son ouvrage. Cette espèce de défiance de ses propres forces l'arrêtait continuellement : il était parvenu au point de douter de tout. >
« Il a peu écrit, dit encore Laurent de Jussieu, mais il a beaucoup observé, et le fruit de son travail aurait peut-être été perdu pour la science sans une circonstance favorable qui l’obligea à mettre au jour son plan général sur l’arrangement des plantes. »
Avant d’examiner quelle fut cette circonstance, et comment la méthode naturelle en sortit, nous nous attacherons à éclaircir un point important de l’histoire de cette découverte. Nous avons dit, dans la biographie de Linné, que ce botaniste célèbre a créé des ordres naturels ( ordines naturales). Il est à propos de rechercher maintenant si, pour avoir créé ces ordres naturels, Linné peut être considéré comme l’inventeur de la méthode naturelle de classification des plantes.
Disons-le tout de suite, Linné, en essayant d'établir des ordres naturels, ne fut pas le créateur de la méthode ; il eu fut seulement le précurseur. 11 forma ces ordres par une intuition mystérieuse de son génie, et sans en saisir lui-même les raisons déterminantes.
Gisèke, l’un de ses élèves, avait soutenu à Gcettingue, en 1767, une thèse sur les nouveaux systèmes de botanique ( Systemata plan • tarum recentiorà), et dans ce travail il avait écrit à propos deordres naturels de Linné :
« Linné a tracé une suite de noms et rien de plus; nulle description. G'est une véritable énigme, presque impossible à deviner... «
Gisèke envoya sa thèse à Linné, non sans crainte d’avoir peutêtre offensé son illustre maître. Mais Linné lui répondit :
« Vous me demandez les caractères de mes ordres. Je vous avoue que je ne saurais les donner (tu a me desideras eharacltres ordinum naturalium, fateor me hos dure non poste. »
C'est après cette réponse que Gisèke partit, dans l'été de 1771, pour Upsal, dans le seul but de consulter Linné (solius Linnœi causa).
Gisèke nous a laissé quelques fragments des conversations qu’il eut avec ce grand homme, et nous les avons reproduits dans la Vie
de Linné. La conclusion des conférences de Gisèke avec son maître, fut cet aveu de Linné lui-même, qu’il ne pouvait justifier ses ordres ni en donner la clef, et que s’il faisait une seconde édition de son Généra, il donnerait une autre disposition de ses ordres naturels (1).
La part de Linné dans l’établissement de la méthode naturelle méritait d'être bien fixée, et nous croyons l’avoir fait avec équité.
Arrivons maintenant à la circonstance qui obligea Bernard de Jussieu à traduire nettement aux yeux de tous le plan qu’il avait conçu d'une nouvelle classification des espèces végétales suivant leurs rapports naturels.
Louis XV aimait les sciences. Il avait puisé dans ses conversations avec les gens instruits des connaissances générales, et un certain intérêt pour la botanique en particulier. Étant allé visiter, à Saint-Germain, les beaux jardins dans lesquels le maréchal de Noailles avait fait une magnifique collection d’arbrisseaux étrangers, Louis XV eut l’idée de créer une pareille collection à Trianon, et même d’y former une École de botaniiiue. Lemonnier, alors premier médecin des enfants de France, qui l’entretenait dans cette pensée, conseilla au roi de confier à Bernard de Jussieu l’arrangemeut du jardin projeté à Trianon. Bernard se trouva ainsi forcé d'adopter un arrangement méthodique pour la plantation du jardin royal. Il ne pouvait, d’ailleurs, trouver d'occasion meilleure d’appliquer et de rendre publiques ses découvertes sur les rapports naturels des groupes végétaux. Il substitua donc son plan aux méthodes anciennes pour la distribution des plantes dans le jardin de Trianon.
« Les méthodes anciennes n’étaient, nous dit Laurent de Jussieu, que des tables raisonnées dans lesquelles les planlos étaient disposées suivant un ordre convenu pour la facilité de ceux qui les étudient. La science bornée à ces méthodes était une science factice bien éloignée de celle de l’ordre naturel qui est la véritable et qui consiste dans la connaissance des vrais rapports des plantes et de leur organisation. »
C’est Laurent de Jussieu qui a écrit ces réflexions après coup. Quant à Bernard, quant au fondateur de la méthode naturelle, il n’a pas écrit une seule ligne sur ce sujet. Bernard de Jussieu n’a
(i) u Sc.l hoc scio, 'lit Linné, si aliam foceretn editionem Gencrun) planlnrum, lune aliam horum ordinum dispositionem me facturum. »
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jamais exposé lui-même les motifs de son arrangement nouveau, ni les principes qui l’avaient guidé pour opérer une révolution dans la botanique. 11 n’a laissé sur ce sujet que deux manuscrits sans date. Le premier est une simple liste de noms de genres, séparés par des tirets en une suite de groupes. Le second est une liste de noms d’espèces rapportées à leurs genres.
Cetto simple liste de noms do plantes placés dans un certain ordre, qu’on appelle le Catalogue de Trianon, est le monument de la gloire de Bernard de Jussieu. C'est le résumé, réduit à sa plus simple expression, de ses longues études sur les affinités naturelles des groupes végétaux.
Il est assez fréquent que les chefs d’école, que les fondateurs des méthodes nouvelles dans les sciences, soient extrêmement sobres de productions écrites. Ainsi agissaient les philosophes de l’antiquité, les Pythagore et les Socrate ; ainsi ont agi, dans les temps modernes, beaucoup de grands créateurs d'idées. Ils présentent tout d’une pièce le résultat sommaire de leurs méditations, sans vouloir donner au vulgaire la connaissance des voies qu’ils ont suivies pour arriver à la vaste synthèse que l’on admire. Ils laissent à leurs élèves et à leurs successeurs le soin de développer, d’expliquer et de commenter leur œuvre.
C’est là l’histoire de la création de la méthode naturelle en botanique. Bernard de Jussieu l’a produite de toutes pièces devant le public, sans écriro une ligne à ce sujet, et il a laissé à ses élèves le soin d’expliquer son admirable création.
Laurent de Jussieu, au siècle dernier, et Adrien de Jussieu, dans notre siècle, ont cherché, d'après les simples listes du Catalogue de Trianon, à distinguer et à reconnaître les principes qui ont dé guider leur illustre ancêtre dans la création des familles naturelles.
D'après ces deux botanistes, dignes héritiers d’un grand nom, ce qui conduisit Bernard de Jussieuàcréer les familles naturelles, c’est la découverte qu’il avait faite, du grand principe de la subordination des caractères, véritable base de la méthode naturelle.
« L'inégalité des caractères n'a point échappé, dit Laurent de Jussieu, à l'auteur excellent des ordres de Trianon, ni le raie subordonné des plus variables, ni l'importance des plus constants, ni la dignité de l'embryon et des organes sexuels, ni l’affinité des genres et des ordres que rassemblent ces premiers signes. Les familles qu'il a
établies sont en général très-naturelles et conformes à ces principes. •
« ...Bernard, dit, à son tour, Adrien de Jussieu, a posé le principe de la subordination des caractères, et a déterminé ceux qui devaient passer en première ligne : pas immense dans la carrière et qui sullit pour immortaliser celui qui l'a su faire. •
Bernard de Jussieu jouissait de la faveur de Louis XV, qui avait avec lui des conversations fréquentes; mais il n'en profita jamais pour rien demander, ni pour lui, ni pour les siens. Il ne reçut pas une obole du roi, pas môme une indemnité pour les frais de ses continuels déplacements de Paris à Trianou, ni pour le temps qu’il avait employé à disposer les plantes de ce jardin. Il est vrai qu’à cette occupation il trouvait le plaisir le plus vif qu’il eilt jamais goûté. II mettait au jour ses pensées, non dans un livre ordinaire, mais dans un livre vivant. C’est seulement pour secourir sa mémoire qu'il écrivit les quelques pages que nous avons signalées et qui composent son immortel Catalogue.
« Tant est puissant, dit M. Eiourens, l’attrait du grand et du vrai, que ce Catalogue, qui n’est qu’une longue suite de noms barbares, devint toute la poésie de la vie de cet homme, instinctivement dévoué à une grande tâche (1). »
Bernard de Jussieu fit deux voyages en Angleterre. C’est en revenant du premier de ces voyages, qu’il rapporta le pot qui contenait le cèdre du Liban, cet arbre magnifique qui subsiste encore aujourd’hui sur l’un des monticulesdu Jardin des Plantesde Paris.
Cependant les années s’étaient accumulées sur la lôte de Bernard de Jussieu, qui, toujours préoccupé de l’immense problème dont il avait trouvé la formule, s’était à peine aperçu de leur cours. Il vivait, avec son frère Antoine, dans le calme et la sérénité d’un sage. Une obscure maison de la rue des Bernardins, réunissait à son foyer Malesherbes, Duhamel, Lemonnier, Poivre, et d’autres savants, ainsi que quelques médecins, que rapprochaient l’amitié et la similitude d’opinions.
Cette patriarcale existence fut assombrie par la mort presque subite d’Antoine de Jussieu, que Bernard aimait et respectait comme un père. Dès lors il tomba dans une sombre mélancolie. 11 refusa
(I) Eloges historiques , iu-12, Pari», 1857, t. II, p. 100.
BERNAUD DE JL': BIEU APPORTE D’aNOLETERUE LE PIED DK CÈDRE DU LIBAN
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la place de professeur au Jardin du roi, que rendait libre la mort deson frère. « Les vieillards n'aiment pas les changements, disaitil. » Il ne quitta plus sa maison que pour remplir ses devoirs religieux, pour aller au Jardin du roi ou à l’académie.
« Les jours d'académie, dit M. Flourens, étaient les grands jours. Duhamel venait le chercher dans sa voiture, et juste au moment où il franchissait la porte cochère, Bernard so trouvait au milieu de l’escalier : toujours même trajet, à peu près même discours; le retour s’effectuait dans un ordre analogue au départ et les vieux chevaux qui, au besoin, fussent allés tout seuls à l’académie, venaient déposer au milieu de ses antiques serviteurs, lo grave ot silencieux législateur de la botanique ; après quoi ils allaient se remiser tout seuls.
» Duhamel restait et n'était pas l’unique commensal, car les amis des deux frères payaient de leur personne pqur ranimer l’intérieur du solitaire. On dînait à la table de Bernard, bien que la sobriété y fût excessive. Sa régularité en ce genre allait si loin qu’il ne mangeait jamais qu'une tranche de viande. Aussi prenait-on grand soin de la lui préparer de manière que son amour de l'ordre ne nuisit pas à son estomac.
• Autrefois, dans une des pièces de l'habitation fraternelle, Antoine qui gagnait quelque argent par sa clientèle, avait établi un grand coffre. A sa mort, Bernard, qu'il avait fait son héritier, ne s'inquiéta point quel pouvait être le contenu. Les revenus suffisaient aux dépenses, il y avait même un excédant, qu’il déposa dans le coffre. Sa singulière insouciance allait jusqu’à ne jamais compter. 11 arriva qu’uno fois il eut besoin d'une somme considérable, il ouvrit, trouva que ses dépôts s’élevaient à quarante mille francs, les prit, les employa, referma le coffre qui ne fut plus ouvert qu’à sa mort. On y retrouva une somme à peu près égale à celle qu’il en avait retirée, sans compter l’argent d’Antoine, qui n’avait jamais été accepté par Bernard que comme un dépôt. « Je crois, disait son petit-neveu Adrien, qu’il traita ses idées scientifiques comme ses écus, qu’il les empila sans daigner s’en servir, qu’il ouvrit une fois son coffre (pour le catalogue) et puis le légua à son héritier encore à moitié plein (1). •
Ces charmants détails d’intérieur qu’il nous donne sur Bernard de Jussieu, Flourens les tenait d’Adrien do Jussieu.
Bernard de Jussieu était devenu, par la mort de son frère, le chef de la famille. 11 fît venir près de lui son neveu, Laurent de Jussieu, qui habitait Lyon et qui était alors âgé de dix-sept ans et demi. La lettre qu’il écrivit à son neveu, pour l’appeler auprès de lui, a été conservée. La voici.
<1) Éloges historiques, t. II, p. 102-101. T. V.
* Mon très-cher neveu,
> Puisque vous êtes décidé pour l’état de médecin, je vous rendrai volontiers tous les services dont je suis capable; vous trouverez chez moi tous les secours que vous devez attendre de mon amitié ; les livres utiles à votre instruction ne vous manqueront pas ; il ne dépendra que de vous d’en profiter; je me ferai un plaisir de vous aplanir les difficultés que vous rencontrerez dans le cours de vos études. Comptez sur la tendresse de mes sentiments à votre égard. Je suis très-disposé à vous en donner des marques et à vous convaincre du sincère attachement avec lequel je suis votre affectionné oncle, mon cher neveu.
» Bernard de Jussieu. •
Sept années s’étaient écoulées depuis la mort d’Antoine de Jussieu. La maison de la rue des Bernardins était, depuis cette époque, bien triste et bien solitaire. Le vieux Bernard était devenu taciturne. Ne devait-il pas redouter l’introduction d’un jeune homme dans son existence, faite d’ordre, de calme, de silence? Maiscelui -ci n’avait pas quitté Lyon et sa famille sans deviner la vie qui l'attendait et les devoirs qu’il devait accepter d’avance. Nous laisserons encore parler Flourens, qui nous fera connaître les rapports d’intérieur qui s’établirent entre cette gloire qui s’éteignait et cette espérance qui s’élevait.
i Le jeune homme, dit Flourens, se plie aux habitudes du vieillard, contracte par imitation le besoin du travail, cherche à goûter le charme de l’étude. Enfermé tout le jour dans la même pièce que son oncle et contraint à un silence complet, les cours publics deviennent son délassement; les soirs une lecture faite par lui à haute voix n’est interrompue que par les commentaires de Bernard qui, sans se douter qu'à un autre âge, et avec une autre nature, on puisse avoir d’autres goûts et d'autres besoins, sent chaque jour ses inquiétudes disparaître, laisse se fondre la glace de son premier abord et en vient jusqu’à demander à son neveu de lui lire Rabelais.
• La confiance s’établit si bien que le vieillard se déchargea avec une satisfaction visible de la conduite de ses affaires et de sa maison, sans questionner jamais, sans même vouloir écouter ce qu’aurait souhaité do lui en dire son jeune administrateur... >
«... Lorsqu’un peu plus libre, Laurent osa aller jusqu'à se permettre la distraction du spectacle, il commença à calculer, pour ne point interrompre l’ordre immuabledu souper de son oncle, le nombre de minutes qu’il fallait à ses jeunes jambes pour arriver de chacun des théâtres à la rue des Bernardins; à neuf heures sonnant les deux
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portes de la salle à manger s’ouvraient on même temps donnant passage, Tune à Bernard qui avait interrompu sa rêverie et l’autre à Laurent qui avait interrompu son spectacle (1). >
On se figure aisément comment, par ses longs entretiens, Bernard formait l'esprit et le jugement de son neveu, comment il lui ouvrait tous les trésors de son savoir et de son expérience, comment le père de la méthode déposait dans ce sol vierge et fertile, la semence qui devait plus tard germer et se développer avec tant de puissance.
Lemonnier avait été appelé à occuper, au Jardin du roi, la chaire laissée vacante par la mort d’Antoine de Jussieu. Mais étant premier médecin ordinaire de Louis XV, il fut obligé de résider à Versailles. Il fallut donc songer à lui donner un suppléant. Bernard, consulté, présenta son neveu Laurent, et celuici fut accepté.
Bernard, âgé de soixante et onze ans, qui était resté attaché, comme démonstrateur, à la chaire de botanique, se trouva, de cette mauière, démonstrateur de son neveu 1 Mais l’amourpropre pouvait-il avoir une place dans une éme aussi sereine 1
Peu de temps après, Bernard fut atteint de cécité. La vie devint alors trop sédentaire pour une complexion aussi forte que la sienne, et il eut une attaque d’apoplexie, dout il ne se remit qu’avec peine. On vit ses forces diminuer insensiblement. Sous son toit patriarcal, entouré de deux autres de ses neveux, de son frère Joseph, dont nous allons parler, et d’un autre frère étranger aux sciences, il vivait dans un cercle de soins et d’affections touchantes. Il conserva jusqu’au dernier jour un calme et une sérénité inaltérables. Il devint même sur la fin de sa vie trèsaffectueux eu paroles, lui qui l’avait été jusqu’alors plutôt en actions.
Bernard de Jussieu s’éteignit tranquillement , le G novembre 1777.
(t) Éloges historiques , t. II, p. 105-106.