IRÈNE, L'AMOUREUX
Par une porte dérobée derrière l'autel, l'Amoureux a pénétré dans la chapelle : il se tient debout au pied de l'autel et ne voit pas Irène.
L'AMOUREUX
Vivre sans elle, non ! Vivre sans sa tendresse, Vivre sans son regard qui brûle et qui caresse, Non ! La mort est plus douce et plus doux le tombeau ! Pourquoi laisser la flamme allumée au flambeau, Dans l'éternelle nuit d'une douleur sans bornes ? L'étoile peut s'éteindre au milieu des cieux mornes : Il n'est d'être assez bon pour donner un regret A son éclat pâli qui soudain disparaît ! Mais toi. Dieu, que jadis adora mon enfance. Dieu vainqueur qui te ris de me voir sans défense, Et me vole mon bien comme font les bandits : Écoute bien : Je te maudis ! Je te maudis !
Il moyite à l'autel et saisit le calice. Irène, qui depuis un instant le suit des yeux, recule épouvantée.
Dans ce calice où le symbole te fait vivre, Je veux boire la mort dont le repos enivre : Son métal baisera d'un reflet caressant Le poison dont j'ai fait les gouttes de ton sang.
// verse dans le calice le contenu d'une ampoule Je poison, dissimulée dans la poignée d'une rapière.
3o VIEUX OURSONS
Ouvre les profondeurs de l'infernal abîme
Sous mes pieds ! J'ai pesé ma douleur et mon crime.
Mais la douleur parut à mon cœur angoissé
Trop lourde, en l'avenir, de tout l'amour passé,
Pour que jamais le temps l'atténue ou l'allège ;
Et j'ai choisi le crime avec le sacrilège.
Irène ! ô bien-aimée indigne, savais-tu
Que l'amour peut damner, et ta froide vertu,
Va-t-elle contre moi prononcer l'anathème ?
Adieu !...
// lève le calice jusqu'à ses lèvres. Irène se précipite vers la grille. Le calice roule à terre.
IRÈNE Non, c'en est trop! J'étais folle ! Je t'aime !
L'AMOUREUX Irène! est-ce pitié !
IRÈNE • Je t'aime !
L'AMOUREUX
Est-ce ta voix
Que j'écoute
IRENE
Je t'aime !
L'AMOUREUX
Est-ce toi que je vois?
UNE VEILLÉE AU CARMEL 3l
IRÈNE
Je t'aime !
L'AMOUREUX [lui arrachant son voil s et l'entraînant)
Viens ! L'aurore en mon âme ravie Se lève ! Gloire à Dieu, qui me donnas la vie !
Ils disparaissent.