SCENE PREMIÈRE
LE MARÉCHAL, LE COMMANDEUR, puis SILVIA, HORTENSE.
="§^^«5=^ LE COMMANDEUR
I^^h bien, mon cher Maréchal, que vous semble de cette lettre que nous recevons de nos futurs gendres et de leur plaisante invention?
LE MARÉCHAL
Vous ravouerai-je, Commandeur, cette invention ne me paraît pas aussi plaisante, et, pour ma part, je n'en augure rien de bon.
LE COMMANDEUR
Quel désagrément pronostiquez-vous de tout ceci?... il ne vous revient donc rien de votre jeunesse? quoi de plus délicat que Timagination de notre jeune Comte et de notre jeune Baron? ils ne connaissent pas encore leurs fiancées ni ne sont connus d'elles; néanmoins, ils veulent s'en faire bien venir, et, dans ce dessein, chacun consent à revêtir un déguisement qui lui permettra d'approcher de sa belle sans qu'elle en ait soupçon et d'étudier ses goûts et ses inclinations de façon à pouvoir s'y mieux plier ensuite. Bien au contraire ce stratagème est du dernier galant; il plaira certainement à ma nièce dont l'humeur est un peu bizarre, vous le savez, et j'avoue qu'il est aussi de mon goût, et me prévient en faveur du Baron mon futur gendre.
Passe pour votre nièce , mon vieil ami ; mais ma fille à moi, si j'en juge par son père, ne goûtera guère ces billevesées qui ne laissent pas que de me surprendre un peu de la part de ce jeune Comte dont on m'avait si fort vanté le sérieux de caractère et la maturité d'esprit.
LE COMMANDEUR
Il est constant que nous ignorons si nous n'aurons tous qu'à nous réjouir du succès de ce stratagème.
LE MARÉCHAL
Et de même s'il réussit, Commandeur! Le mariage est-il si frivole qu'il ne puisse se passer de cadeaux et de déguisements, toutes choses qui conviennent bien à un ballet de carnaval, mais ne me semblent guère s'accommoder à un sacrement de notre sainte religion.
LE COMMANDEUR
Vous parlez d'or, et de notre temps vous auriez clos
toute bouche, mais nos fils et neveuxont changé tout cela. La religion ! où donc la voyez-vous de grâce? Le respect dû au mariage ! autre antiquaille; le Grand roi celait ses amours et pensait, la nuit, se rompre les os sur les toits. Aujourd'hui l'adultère ne déshonore pas, c'est son absence qui fait remarquer; on n'en rit même plus et ce qui était de notre temps l'apanage des Sganarelle et des Georges Dandin est aujourd'hui passé dans les moeurs des Dorantes et des Horaces les plus élégants de la Cour.
LE MARÉCHAL
Eh bien , puisque vous convenez avec moi sur le blâmable de la chose, pourquoi ne pensez-vous pas à ma façon sur le stratagème de nos jouvenceaux?
Voilà le beau ! parce que, tout en constatant les sauts du goût public , je crois inutile de m'y opposer en moraliste chagrin. Et puis, voyez-vous, mon vieux Maréchal, plus on vieillit et plus on sourit; j'ai vu disparaître un à un tous les jansénistes du Parlement et de la Ville... Nous autres qui avons vu les derniers jours du Grand Roi, nous devons être indulgents pour les premiers de son arrière petit-fils.
LE MARÉCHAL
C'est vrai , par la sambleu !
LE COMMANDEUR, s'exaltant légèrement.
Quel dommage de ne pas naître aujourd'hui, nous allons nous coucher... juste quand l'opéra devient intéressant. Nos neveux sont bien heureux, ils verront de belles choses ! Je ne sais si vous êtes comme moi , Maréchal , je me sens tout rajeuni par ces idées généreuses qui flottent dans l'air, ces progrès incessants de la science, n'y a-t-il pas là de quoi tourner la tète? Et ces progrès
plus éclatants encore de la philosophie , de la sensibilité, ce goût de la chose publique, cet amour du peuple, cette aurore de la liberté... Que va-t-il sortir de tout cela?
LE MARÉCHAL, secouant la tête.
Je tremble qu'il n'en sorte rien de bon.
LE COMMANDEUR
Que de prudence pour un soldat! Moi, j'ai la foi! J'aime mon roi comme j'aime le peuple et je suis sûr que les deux me le rendent. Si vous aviez été comme moi du voyage de Sa Majesté en Normandie, vous auriez ouï ces cris d'amour, ces attendrissements, ces pleurs de joie, cette idolâtrie de notre bon peuple, nous en étions tous émus et le cœur sensible de Sa Majesté plus encore que le nôtre. Ah! si j'avais vingt ans de moins, je serais dé)3i en Amérique à verser mon sang pour la liberté! Et quel beau jour, quand la France à son tour se lèvera tout entière , le flambeau de la philosophie dans la main , et conviera les peuples à ouvrir avec elle l'ère de la vertu!
LE MARÉCHAL
Je voudrais vous croire, mais ce jargon nouveau m'effraie; vous êtes de la cour, moi je réside et je vois le peuple de plus près que vous; il a le cœur sensible et bon, je vous le concède, mais il suffit de quelques méchants pour le transformer en tourbe sanguinaire; les fonctions dont Sa Majesté a daigné m'investir m'obligent à surveiller tous les contrebandiers et faux-sauniers de la province; je n'ai jamais failli à mon devoir; aussi je sais ce que j'aurais à attendre de ces gens là, le jour où... et cependant j'ai passé six mois en captivité chez lesHuroiis, quand je servais sous M. de Montcalm!... Mais, vive Dieu! j\ii reçu de mes pères une épée sans
LE GALANT STRATAGÈME l5
tache et je compte bien, moi vivant, ne la rendre qu'à mon fils aîné!
LE COMMANDEUR
Paix, paix, mon vieil ami, vous me faites frissonner. Tant de bruit à propos d'une plaisanterie plus ou moins bonne, je le confesse, de nos futurs gendres! Allons, prenons les choses comme elles sont, d'autant que ces jeunes gens doivent être en route, et qu'il serait trop tard pour leur faire abandonner ce dessein.
LE MARÉCHAL
J'espère encore qu'ils ne l'auront pas mis à exécution; leur lettre n'en parle pas comme d'une chose faite; il me plait de penser qu'ils y auront renoncé... i Regardant sa montre. ) C'est vrai , ils doivent approcher du château; il me presse de connaître ce jeune Comte qu'en m'a si fort loué; je ne le crois pas l'auteur de ce déguisement.
Il vaudrait mieux en effet que ce soit le Baron puisque je suis moins sévère que vous.
LE MARÉCHAL
Je ne le suis pas non plus, mon cher Commandeur; je me suis borné à dire que j'aurais préféré voir ces messieurs venir sous leur figure naturelle , et non point sous des habits d'emprunt qui pourront induire en erreur d'une façon plaisante, ce que je souhaite, mais qui pourront aussi embrouiller les choses d'une manière regrettable.
( Silvia et Hortense sont entrées depuis un moment et écoutent.) LE COMMANDEUR , s'en apercevant.
Ouais, je crois que ces petites masques nous écoutent jaser depuis un moment.
l6 VIEUX SAXE
LE MARÉCHAL, à Silvia.
Que faites-vous là, ma fille, et pourquoi êtes-vous entrée sans me saluer à voix haute?
SILVIA , d'un ton timide.
Monsieur, nous hésitions à vous aborder par crainte de vous troubler.
LE COMMANDEUR , à Hortense.
Ceci me déplait, ma nièce, il n'est point d'une jeune fille de qualité d'écouter aux portes comme une soubrette impertinente.
HORTENSE, un peu troublée.
Je vous jure, Monsieur, que je n'ai écouté à aucune porte...
Chansons que tout cela, vous vous entendez avec ma fille pour nous abuser. Ne vous écartez pas ; nous avons, le Commandeur et moi , à vous instruire d'une nouvelle qui doit vous être le plus agréable du monde ; sachez que M. le comte de Clarensac et M. le baron de Sumène, vos fiancés, que nous ne connaissons pas encore plus que vous, nous mandent qu'ils viennent passer l'après-midi au château; avisez-vous donc à vous parer à leur intention si vous voulez qu'ils vous trouvent à leur goût. Dès que la cloche de la grande grille sonnera, vous nous
ferez informer de leur arrivée. (Révérences et baise-mains des
demoiselles.) Allons , Commaudcur, venez mettre votre habit de cour et votre croix de Saint-Louis.
( Ils sortent. )
LE GALANT STRATAGEME