LE COMTE, LA COMTESSE
LE COMTE, ironique.
Ah ! Madame la Comtesse , c'est-il dans ce désert qu'il faut pénétrer pour vous baiser la main?... Vous ici, seule, immobile, muette, quand les violons font rage, quand on danse le menuet! Il faut qu'il se passe quelque chose de bien grave, une imperfection aperçue dans vos atours, une petite méchanceté de la Baronne ou de la Marquise, un peu de froideur d'un ami trop tendrement regardé...
LA COMTESSE , d'une voix brisée.
Monsieur le Comte, Je vous en supplie...
LE COMTE , sérieux.
Eh! quoi. Madame, qu'avez-vous? Vous pâlissez, vous défaillez...
LA COMTESSE
Non, non, je vous remercie, Monsieur, de votre bienveillance. Hélas! j'en, ai bien besoin. Hier soir, je me suis laissée entraîner à des enfantillages... Je ne sais si je dois les regretter, car ils m'ont permis de connaître toute l'étendue de votre bonté...
LE COMTE , reprenant son persiflage.
Moi, Madame, je me suis conduit en honnête homme, mais cela n'est qu'affaire de savoir-vivre. L'accord tacite
l6o VIEUX SAXE
qui règne là-dessus, à la cour et à la ville, nous épargne blendes explications, et la réprobation e]ui frapperait celui qui s'armerait du gothique droit marital, suffirait à vous dispenser de tout remerciement à mon égard. Toutefois, Madame, je vous sais gré du mot enfantillages que vous venez de dire. C'est un aveu discret, que je suis heureux de n'avoir pas provoqué, puisque tout le mérite vous en reste, et qui ne fait que confirmer ce que je savais déjà, que la visite tardive du Chevalier chez vous ne mérite pas d'autre nom.
LA COMTESSE
Comment le savez-vous, Monsieur?
LE COMTE
Je le sais. Madame... ( Bas. ) Affirmer est toujours le meilleur moyen de connaître!
LA COMTESSE
J'en suis vraiment confondue , car toutes les apparences étaient contre moi , et je n'aurais pas voulu , par une fierté peut-être fausse, essayer de les dissiper... Le Chevalier a donc eu la franchise d'avouer la vérité, au lieu de profiter de mes folies, pour laisser clairement entendre ce qui pouvait à la rigueur se supposer... Ce beau trait me réconcilie avec lui, sans que d'ailleurs vous ayiez quelque chose à craindre à l'avenir, Monsieur le Comte.
LE COMTE
C'est parce que je n'ai rien à craindre, Madame, que je me permettrai d'effacer ce beau trait... Ce n'est pas le Chevalier qui m'a appris la vérité, car le fat ne s'est pas fait faute de vantardises. Si même , enhardi que je suis par votre douceur et le ton de cet entretien, j'osais vous
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ouvrir mon cœur, Je vous avouerais que cet homme m'est fort déplaisant, et que je ne souhaite pas que vous acceptiez ses hommages.
LA COMTESSE , avec joie.
Vous êtes jaloux!...
LE COMTE, souriant.
Oh! Madame, je ne le suis que de votre bonheur, et c'est parce que je ne crois guère le Chevalier capable de l'augmenter beaucoup que je me permets de vous parler de lui, tout en vous conservant d'ailleurs votre entière liberté d'action. Vous le voyez, ma chère enfant, je ne suis pas le mari indifférent ou hostile que vous dites parfois... Si, je le sais... Mais nous sommes déjà de vieilles connaissances, et je ne demanderais rien plus que de devenir votre amical confident. Nous différons en tout ceci d'avec nos pères; nous ne rions plus de ce dont ils riaient; on n'est ridicule que lorsqu'on est trompé, et ce ne sont que les geôliers ou les crédules qu'on trompe. Le mariage n'est plus la chaîne lourde et roide de jadis, roide de respect, lourde de devoirs, c'est un voyage côte à côte, toujours respectueux mais toujours un peu froid ; eh bien, j'ai idée, moi le Chimérique, que ce respect froid, aujourd'hui d'usage entre époux, finira par faire place aune bonne et franche camaraderie moins gênante et plus gaie.
LA COMTESSE
Je ne demande pas mieux, pour ma part, Monsieur.
LE COMTE
Eh bien, ma chère enfant, pourquoi ne serions-nous pas camarades, et n'inaugurerions-nous pas cette libre confiance qui sera la règle de demain? Oh! ce n'est point,
encore une fois, que je vous apporte des chaînes sous des fleurs; je n'ignore aucun des devoirs de la société, et je m'en voudrais à mort de vous avoir gênée le moins du monde dans le libre choix de vos amitiés. Tout au plus me permettrais-je de vous donner quelques conseils bien désintéressés, comme je viens de le faire, et comme je le pourrais encore, si vous me demandiez où vous pourriez trouver l'attachement le plus discret, le plus affectueux et le plus fidèle. Le Chevalier est un coureur de mauvais lieux qui vous aurait rendue malheureuse; il vous faut un cœur moins blasé, plus jeune, plus tendre...
LA COMTESSE
L'Abbé?...
LE COMTE
C'est VOUS qui l'avez dit. Madame, et je vous en sais gré; je sais qu'il vous marque les plus grands empressements.
LA COMTESSE
Vous devriez aussi savoir, puisque vous êtes si bien instruit de tout ceci, que son goût a changé, et qu'il est tout à la Baronne en ce moment.
LE COMTE
Je crois que vous outrez; il n'en est encore qu'aux bagatelles de la porte, la Baronne a jusqu'ici diff'éré d'accepter définitivement ses hommages; je ne serais point fâché de vous voir profiter de ses retards hautains, pour la punir des torts réels qu'elle a eus envers vous, sa meilleure amie.
LA COMTESSE , d'une voix sourde.
Savez-vous bien, Monsieur, que vous êtes d'une di-
LA SURPRlSr: DE I, AMOUR
plomatie merveilleuse? Vous êtes du dernier bien avec la Baronne. Oh! inutile de vous en défendre!
LE COMTE
Mais je ne m'en défends pas.
LA COMTESSE , avec une irritation nerveuse.
Ah! mieux encore! Or, l'Abbé courtise la Baronne, que VOUS avez publiquement, et, pour Tempècher d'achever sa conquête, vous venez me prier de le retenir... C'est en effet de la... camaraderie.
LE COMTE , à part.
Elle est plus fine que je ne pensais.
LA COMTESSE
J'aime à croire, Monsieur, que vous n'avez pas vu le blessant de vos propositions.
Mes intentions en sont au moins exemptes.
LA COMTESSE
Aussi ne saurais-je seconder vos vues; j'ai plus souci que vous ne pensez de votre honneur!
LE COMTE , persifleur.
II ne réside pas là. Madame!
LA COMTESSE, avec dignité.
L'esprit est ici trop facile. Monsieur, le cœur voit plus juste. Moi aussi, je suis chimérique, plus que vous peut-être, et si vous avez les goûts de demain, je peux avoir ceux d'après-demain. Je me demande si le mariage futur, au lieu d'être la froideur respectueuse d'aujourd'hui, ou l'étrange camaraderie de demain, ne sera pas l'amitié loyale et entière à laquelle je pense souvent.
LE COMTE , surpris et ironique.
De qui donc répétez-vous les idées, Madame?
LA COMTESSE , émue.
Voilà qui est dur! Cela vous étonne, sans doute, de voir la petite poupée marcher et parler, et ne plus s'occuper de ses paniers et de ses mouches... de Timperfection de ses atours, comme vous dites.
LE COMTE
Je ne vous le reproche pas, Madame.
LA COMTESSE
Et pourtant, est-il bien difficile de réaliser cette amitié? N'y étais-je pas toute prête quand vous êtes venu chez mon père pour demander ma main? Je n'étais qu'une enfant, une petite béguine de couvent, et cependant Je suis allée à vous toute joyeuse, le cœur plein d'une sincère estime qu'il ne tenait qu'à vous de changer en amour. Je vous ai donné un fils, le plus beau du monde.
LE COMTE, s'inclinant.
Et Je ne saurais Jamais vous en remercier assez ,
Madame. ( 11 lui baise la main. )
LA COMTESSE
Eh bien , puisque J'avais fait mon devoir, pourquoi m'avez-vous retiré votre estime?... Vous avez préféré, comme tous vos amis, retourner à vos liaisons de la Cour, peut-être du théâtre, hélas! peut-être du cabaret Ramponneau, et vous m'avez laissée toute seule... J'ai pleuré, et puis J'ai regardé autour de moi , et voyant qu'on me traitait en petite pensionnaire, J'ai cherché pourquoi. C'est alors que j'ai accepté la cour de ces
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beaux messieurs; vous voyez comme j'ai réussi la première fois avec le Clievalier; voulez-vous que j'essaye une seconde avec l'Abbé?
LE COMTE , ému.
C'est moi , ma chère enfant, qui suis un maître niais, et je ne sais comment je réparerai mes fautes. Je vivais près d'un bouquet suave de violettes et j'allais m'ensanglanter les doigts à des roses sans parfum... Vous voyez, Silvia , la modestie n'est pas toujours bonne conseillère, puisqu'elle m'a enipêché si longtemps d'ouvrir les yeux sur ce qui devait me les éblouir!... Venez près de moi ; nous avons tant de choses à nous dire, et nous nous connaissons encore si peu!...
LA COMTESSE, souriant.
Je croyais que nous étions de vieilles connaissances.
LE COMTE
Tout à l'heure, mais maintenant!... (iisprennent place sur un
sofa, au premier plan, masqué par des arbustes aux personnes du second plan.)
Encore des fâcheux! Mais, que nous importe? Ne serions-nous pas seuls dans la foule la plus épaisse?...