ÉDITEURS , RUE DE LA REGENCE
PRÉFACE DU TRADUCTEUR
Plusieurs architectes modernes, saisis d’admiration à la vue des m °8ni“ fiques restes des monuments antiques, et voulant reproduire dans leurs compositions les effets résultant de l’ensemble des belles proportions que l'on y remarque, comparèrent entre elles toutes les parties qui constituent les ordres auxquels ces précieux restes devaient leurs principaux caractères de force, de légèreté ou de grandeur; et, de cette comparaison faite avec plus ou moins de soin , de goût et de discernement, ils essayèrent de déduire des règles fixes et invariables qu’ils réservèrent d’abord pour leur propre usage , et qu’ils publièrent ensuite sous le titre d 'Etudes sur les cinq Ordres d'architecture. Ce fut principalement dans le cours du xvi° siècle , sous le gouvernement des Médicis et de François I°r, alors que les arts et les lettres commençaient à se relever de l’étal de décadence et d’oubli dans lequel ils étaient plongés depuis les siècles brillants de Périclès, d’Auguste et d’Adrien, que ces études eurent lieu. Les plus remarquables qui parurent alors furent celles de Palladio, de Scamozzi et de Barozzio de Vignole , les trois plus célèbres architectes du temps.
Parmi ces œuvres , celle de Vignole, dont anjourd hui nous donnons une nouvelle traduction, fut la plus généralement appréciée; elle mérita à son auteur le titre de législateur de l’ architecture. Elle n’a pas cessé depuis lors d’être entre les mains de tous ceux^qui pratiquent l art de bâti r ; elle est encore de nos jours le guide de l’ouvrier aussi bien que celui de l'architecte , en un mot , elle est devenue classique.
Ce n’est point en tête d’une traduction de cette œuvre qu’il convient d’examiner si la préférence, dont elle est l’objet est réellement méritée ; respectant à cet égard le jugement de trois siècles consécutifs , nous la livrons telle que son auteur l’a conçue, n’y apportant autre chose qu’un changement d’expression réclamé, selon nous, par un besoin réel né de l’époque dans laquelle nous vivons.
Bien que le titre que nous plaçons en tête de cette nouvelle traduction indique suffisamment la nature du besoin dont nous venons de parler, et doive, au premier coup d’œil , faire deviner tous les avantages qui peuvent résulter de lobligation d’y répondre , néanmoins nous croyons, à ce sujet, devoir entrer dans quelques développements.
PREFACE DU TRADUCTEUR
La mesure appelée module, au moyen de laquelle Vignole détermine les rapports et les proportions des divers membres qui constituent les ordres d’architecture , est , comme on le sait , égale à la moitié du diamètre inférieur du fût de la colonne, ou , si l’on veut , au rayon du cercle de la colonne pris immédiatement au-dessus de sa base. Celle mesure est divisée en douze parties pour les ordres toscan et dorique, et en dix-huit pour les trois autres ordres; les nombres de ces divisions , tous deux multiples à la fois des nombres 2 et 3 , étaient en cela , pour le temps où vivait cet auteur, parfaitement en rapport avec le principe sur lequel reposaient alors les meilleurs systèmes de mesures. D’autres architectes , au nombre desquels se trouvaient Palladio et Scamozzi, prenant aussi ce même principe pour base , mais voulant étendre les ressources du module , portèrent sa division à trente parties. Dans ces trois différents cas, les quantités obtenues étant encore beaucoup trop fortes pour déterminer les proportions des plus petits membres ou moulures des ordres, ces auteurs eurent tous recours aux subdivisions des trois quarts , deux tiers , demi , un tiers et un quart de parties; ce qui , par le fait, dans le cas où il s’agissait de trois quarts de parties , divisait les deux modules de Vignole, l’un en seize et l'autre en vingt-quatre parties : quand il s’agissait des deux tiers, l’un en dix-huit et l’autre en vingt-sept; dans le cas des demi, l’un en vingt-quatre et l’autre en trente-six,; dans celui des tiers, l’un en trente-six et l’autre en cinquante-quatre : enfin , lorsqu’il s’agissait des quarts, la division se trouvait portée à quarante-huit parties pour le premier module , et à soixante-douze pour le second.
Qu’on juge combien il était difficile, à travers celle confusion de rapports divers, s’accroissant encore toutes les fois qu’en tête des fractions venaient se placer une ou plusieurs parties du module, combien, disons-nous, il était difficile de saisir la vraie proportion existant entre la quantité dont on avait à s’occuper et l’unité dont elle émanait. Mais , nous le répétons, n'accusons en cela ni Vignole ni les auteurs qui vivaient de son temps; leurs divers modes de divisions et subdivisions du module étaient en parfaite harmonie avec les systèmes alors suivis pour tout ce qui était soumis au calcul. Le temps où l’on devait amener le calcul des fractions à toute la simplicité des opérations sur nombres entiers, ce temps où les rapports des parties avec le tout devaient s’exprimer instantanément par le nom même de leur valeur figurée, n’était pas arrivé; le système décimal, enfin , que nous possédons en ce moment, et que nous voyons universellement admis , n’existait pas.
Les avantages aujourd hui bien démontrés et incontestables que ce précieux système apporte avec lui partout où il est introduit , nous ont fait songer à l’appliquer à celle partie de l’architecture dont nous nous occupons en ce moment, persuadé qu'il devait également contribuer beaucoup à en faciliter l’élude.
PRÉFACE DU TRADUCTEUR
A cel effet, nous avons divisé le module , pour les cinq différents ordres de Vignole , en cent parties égales , auxquelles nous donnons la dénomination de centièmes ou de quantités centésimales.
De ce mode de division résulte : 1° qu’étant commun à tous les ordres , il devient possible , non seulement de pouvoir comparer l’un avec l'autre les membres appartenant à un même ordre , mais de pouvoir également étendre celte comparaison aux membres dépendant de chacun des quatre autres. Ainsi deux moulures affectées de la même quantité , appartenant à deux ordres différents, seront proportionnellement égales entre elles; ce qui n’avait pas lieu par le fait de la double division de Vignole , d’où il résultait , par exemple, que quatre parties présentant une valeur égale au tiers du module pour les ordres toscan et dorique , n’en étaient plus que les deux-neuvièmes pour les ordres ionique , corinthien et composite ;
2° Que dans les différentes opérations auxquelles il est nécessaire de se livrer pour mettre un ordre en proportion, la grande facilité attachée à la pratique du système décimal va se trouver substituée aux difficultés que faisait naître l’emploi des anciennes fractions , telles que les tiers , demi , trois quarts, etc., dont se subdivisaient , selon Vignole, les douze ou dix-huit parties du module; difficultés qui se feraient sentir d’autant plus qu’on se familiarisera davantage avec la pratique du système décimal ;
5° Que les quantités centésimales ayant la faculté d’exprimer instantanément , comme nous l’avons déjà dit , et par le nom même de leur valeur figurée, les rapports qui existent entre elles et l’unité dont elles émanent , nous faisons jouir de celle faculté le genre d’étude qui, selon nous, doit en tirer l’avantage le plus marqué.
Eu effet , sur quoi repose l’élude des ordres d architecture ? sinon sur la science des proportions , dont la propriété, comme on le sait, est d’établir un rapport de réciprocité entre l’unité et ses parties; or, quoi de plus avantageux , pour celui qui veut se livrer à cette étude, qu’un mode de division qui lui permet de saisir à première vue le rapport en question , sans le plus petit calcul préalable ? N’aura-l-il pas pour lui le précieux résultat d’aider puissamment sa mémoire^el de faire qu’en fort peu de temps il pourra mettre, de souvenir, un ordre en proportion , ce qu’auparavant les valeurs, en apparence vagues et indéterminées , des anciennes cotes rendaient excessivement difficile ? Ainsi, que pouvait , par exemple, présentera son esprit une cote écrite de cette manière : deux parties et demie ? Et d’abord, de quelle division du module dépendait celte valeur? Etait-ce de celle en douze parties ? Dans ce cas , ce n’était pas sans quelque peine qu'il parvenait à savoir qu elle était les cinq vingt-quatrièmes du module. Était-ce au contraire de la division en dix-huit parties? Ce n’était encore qu’après s’être livré à quelques
PRÉFACE DI' TRADUCTEUR
(.aïeuls qu’il découvrait quelle en élail les cinq trente-sixièmes. Or, la division centésimale t en rendant la première valeur par 0,m,d-,21 (21 centièmes), cl la seconde par 0n,od,,14 (14 centièmes), exprime tout aussitôt, de la manière la plus palpable et la plus intelligible , non seulement la différence qui lègue entre ces valeurs , mais aussi les rapports respectifs que toutes deux ont avec le module (pii est l’unité dont elles émanent.
4° El , enfin, les divisions du module devenant proportionnellement égales aux divisions du mètre, ces dernières, ainsi que le fait voir la méthode dont nous donnons la description à la fin decel ouvrage, peuvent servir , dans tous les cas possibles, à mettre un ordre quelconque en proportion , sans qu'il soit besoin de faire une division particulière du module de cet ordre.
La méthode dont nous parlons, fondée sur les propriétés des triangles semblables, sous le rapport de la précision et de la grande promptitude qu elle apporte dans la pratique du dessin , sera précieuse pour l'étude et surtout pour la mise au net ou le rendu des projets d'architecture dans lesquels les ordres figurent d ordinaire sous une assez petite échelle. Si, ne voulant pas toujours employer ce moven, on a recours à la division du module, nous conseillons de faire celle division, non sous la forme de Y échelle des parties éy nies , mais sous celle de I échelle des dixmes , dont nous donnonségalemenl la description. Celle échelle sera bien préférable en ce qu elle donnera avec la plus grande précision les parties centésimales du module et avec assez d'approximation celles millésimales , si Ion juge à propos d’y avoir recours.
Nous terminons celle préface par une suite de tableaux dans lesquels nous nous sommes appliqué à traduire, avec la plus grande exactitude possible , en quantités centésimales et millésimales toutes les valeurs servant d expression aux membres ou moulures qui constituent les ordres de N ignole. Pensant qu’il suffisait . pour la pratique du dessin , de n’atteindre qu’aux centièmes du module, nos planches ne donnent généralement que ces quantités: c’est ce qui nous a fait donner de préférence au module le nom de centésimal au lieu de celui de tnil/ésimal que la composition de nos tableaux lui mériterait au même titre ; mais , nous le répétons , et il suf#ia , pour s en convaincre, de jeter un coup d œil sur nos tableaux, la traduction centésimale est partout suffisante , si ce n’est cependant dans la modénalure des bases ionique, corinthienne et composite, où nous nous sommes vu forcé, sur les planches elles-mêmes , d’atteindre aux millièmes, afin d exprimer avec justesse la valeur des nombreux et très-petits filets que Ion remarque sur les bases en question. Du reste, nos tableaux donneront toujours aux personnes qui voudront atteindre partout une exactitude pour ainsi dire mathématique, la possibilité d’v arriver; ils sont, en outre, disposés de manière à pouvoir
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apporter plus de facilité que les planches elles-mêmes dans la mise en proportion d'un ordre, attendu qu’ils présentent de vrais comptes-faits qu’il n’esl pas facile d’appliquer sur les planches. Pouvant donc , au moyen de ces tableaux, fixer les hauteurs et les saillies de tous les membres qui constituent les ordres dans toutes leurs parties, ou n’aura réellement besoin d’avoir recours aux planches que pour s’y rendre compte du contour et de l’ornemenlalion des moulures.
Nous n’avons pas donné sur les tableaux les saillies des volutes et des feuilles des chapiteaux corinthien et composite qu’on sait ne pouvoir bien déterminer qu’au moyen de leurs projections horizontales; dans ce cas seulement, pour achever sur ce point les deux ordres dont ces chapiteaux font partie . ou se reportera aux planches qui donnent respectivement la description graphique de ces projections.
Nota. Toutes les valeurs cotées sur les planches non précédées de l’unité exprimeront des centièmes du module.